Le bar qu'il avait repéré sur internet était démentiel, à tel point que c'en était étrange. Assis seul à une petite table dans un coin, Stiles sirotait son verre de whisky avec mesure. Puisqu'il comptait rentrer après sa petite sortie, boire comme un trou n'était pas dans son programme et même s'il ne devrait pas conduire avec les grammes qu'il allait se prendre, il comptait sur son côté raisonnable et cet unique verre qu'il s'autorisait. Très honnêtement, Stiles pouvait toujours faire marche arrière sur son programme et se faire plaisir autant que faire se peut. Autour de lui, les gens bougeaient, buvaient, dansaient et quelques-uns étaient, comme lui, assis à une table autour d'un verre, à discuter. Être seul ne le dérangeait pas, mais il pouvait encore choisir de changer ses plans. De se trouver quelqu'un. De se laisser emmener par cette personne. Ainsi, il pourrait boire autant qu'il le voulait et n'aurait pas à conduire avant le lendemain. Oui mais, Stiles avait décidé de son programme à l'avance et surtout… Tant que sa situation avec Derek ne serait pas claire, il n'irait pas voir ailleurs. Oh, ils n'avaient encore jamais couché ensemble et le maximum qu'ils avaient partagé étaient des caresses un peu coquines, mais Stiles était du genre exclusif – et évitait autant que possible d'imaginer Derek s'amuser ailleurs. Pas qu'il enchaînait les conquêtes mais avant qu'ils commencent à se rapprocher, il allait et venait de temps à autres. Sa partenaire la plus régulière était Braeden. Ils étaient sexfriends et ne s'en étaient jamais cachés. Pour cette raison, Stiles évitait autrefois d'aller au loft lorsqu'il savait qu'elle était à Beacon Hills. Toutefois, son rapprochement avec Derek avait poussé celui-ci à lui avouer que de ce côté-là, c'était en pause. Apparemment, ce qu'ils avaient – peu, si peu – le poussait à ne plus fréquenter ses plans habituels pour l'instant, Braeden comprise. Donc, techniquement, Derek semblait aussi exclusif que Stiles lorsqu'il « flirtait », puisqu'il avait l'air de s'agir de cela. Alors, Stiles ne faisait rien non plus, même si par manque de confiance en lui, il avait un peu de mal à croire Derek lorsque celui-ci lui avait dit que c'était le désert depuis qu'ils avaient ce truc qui se définissait par des baisers, étreintes et caresses de temps à autres et en secret. Qu'on le comprenne : comment pouvait-il croire à cent pour cents qu'un apollon tel que le loup-garou ne fasse rien tant que sa relation avec un hyperactif mal fagoté et passablement agaçant n'était pas claire ? Pour s'éviter des angoisses, Stiles se forçait à le croire un minimum mais c'était difficile.
Dans tous les cas, il campa sur ses positions : ce soir, il s'amuserait sans trop boire et les seules personnes à qui il parlerait ne seraient rien d'autre que des connaissances. Pas de plans culs. De beaux hommes et de jolies jeunes femmes, il y en avait des tas, mais à ses yeux, personne n'égalait Derek et puis de toute manière, Stiles évitait de s'éparpiller. Il avait déjà eu des plans culs, mais c'était extrêmement rare et puis pour être honnête, il n'avait pas vraiment eu le temps pour ça jusqu'à maintenant.
Stiles leva les yeux de son verre qu'il faisait durer et qu'il sirotait doucement à la paille. L'ambiance du bar était certaine et difficile à contester puisque les gens semblaient réellement s'amuser. Néanmoins, quelque chose dérangeait Stiles et c'était également pour cette raison qu'il avait choisi de ne pas trop boire. Honnêtement, il n'y avait rien d'anormal à l'horizon. Aucun poil, aucune écaille, aucune oreille pointue, aucun être à la face étrange… Il était juste dans un bar où les gens s'amusaient. Puis, il se mit à tousser. Il avait oublié ce détail qui, selon lui, était un mauvais choix de la part du bar : on pouvait fumer à l'intérieur et il n'y avait pas d'espace dédié au fumeur. Pour Stiles qui n'en était pas un, c'était un peu embêtant, mais il ne disait rien et se contenta de plisser les yeux, puis d'attendre que ça passe.
Il notifia tout de même quelque chose. S'il avait déjà été dans des bars et dans des boîtes de nuit, il n'avait jamais vu des gens aussi décomplexés. Les tenues de certains étaient sacrément extravagantes, si bien qu'on pouvait les croire venus d'une autre époque, ou bien d'un autre pays. Il vit passer un jeune homme qui correspondait parfaitement à ce critère : les cheveux noirs teintés de bordeaux bien coiffés, il se déplaçait avec aisance, un verre à la main. Son costume était très excentrique mais honnêtement, Stiles trouvait ça superbe. Les motifs dorés et argentés contrastaient parfaitement avec le noir de ce qui semblait être une sorte de velours. La chemise était bordeaux, tout comme certaines mèches de ses cheveux, et ses chaussures presque luisantes tant elles paraissaient propres et lustrées. Très clairement, il en jetait et Stiles était envieux. A vrai dire, il aimerait trouver le courage de s'habiller un peu plus souvent comme il le voulait, sans craindre le regard des autres et surtout, sans se faire arrêter par son propre jugement. Cet homme semblait complètement assumer son style et Stiles aimerait en faire autant – même s'il était bien moins excentrique.
Stiles détourna les yeux. Il ruminait déjà et c'était mauvais. Alors, pour éviter de se gâcher la soirée en déprimant, il termina cette fois son verre d'une traite et malgré le malaise qui commençait à poindre en lui, il se leva et rejoignit la masse humaine qui bougeait au rythme d'une musique assourdissante mais envoûtante.
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Stiles poussa un soupir de soulagement lorsque deux bonnes heures plus tard, il eut franchi la porte de sortie de bar. Si tout s'était d'abord passé tranquillement et qu'il avait dansé, dansé, dansé avec la joie de s'oublier, il avait fini par ne plus arriver à lutter contre ce quelque chose qui le dérangeait. Le bar était très bien et encore maintenant, l'hyperactif ne comprenait pas ce qui l'avait poussé à en sortir. Il y avait juste quelque chose qui le stressait, qui le tendait au point de l'empêcher de continuer de profiter pleinement de sa soirée. C'était tel qu'il avait oublié son idée de sociabiliser, préférant tenter de se détendre en solitaire, en bougeant au gré de ses envies accompagné d'un verre de soda sans aucun alcool – et il l'avait bu d'un trait sitôt qu'on le lui avait servi avant qu'une âme malintentionnée n'ait pu avoir le loisir d'y mettre quelque chose. Stiles était prévoyant et n'avait pas décidé de sortir seul pour se mettre dans la merde. Puis, hors de question de contacter un des membres de la meute : persuadé que tout devait bien se passer, il avait préféré redoubler de prudence pour éviter tout incident. Peut-être ses précautions étaient-elles à l'origine de son malaise ? Il s'était imposé un seul verre d'alcool pour pouvoir rentrer dans de bonnes conditions, ne s'était pas autorisé à céder à de potentielles avances – un homme l'avait abordé, il l'avait gentiment remballé –, avait fait extrêmement attention à son verre à chaque fois qu'il en avait un… Parce qu'il n'était pas idiot non plus : il n'y avait pas que les filles que l'on droguait à leur insu. Il en savait quelque chose : fut une fois où il avait écourté une soirée en boîte avec Liam car celui-ci avait montré des signes inquiétants. Il l'avait donc ramené et avait demandé à Melissa McCall de lui faire une prise de sang car il avait des doutes : Liam se laissait complètement faire lorsqu'il l'aidait à marcher et son regard était on ne peut plus vide, toujours fixé dans le vague.
Stiles avait bien intuité. Non seulement Liam s'était réveillé sans aucun souvenir d'une partie de la soirée, mais en plus la prise de sang avait révélé la présence d'une certaine quantité de GHB. Depuis, Stiles était fort précautionneux. Le monde n'était pas gentil et l'on ne comptait plus le nombre de tarés qui se cachaient dans une foule de gens qui ne demandaient qu'à s'amuser.
Même si le bar était fort sympathique et qu'il avait aimé l'ambiance, il y avait toujours ce petit quelque chose qui le gênait, si bien que Stiles avait l'impression qu'il ne se sentirait pas mieux tant qu'il ne serait pas rentré chez lui. Alors, un peu tendu, il décida de s'en aller retrouver Roscoe. Néanmoins, plus facile à dire qu'à faire : ce coin de Beacon Hills, il le connaissait bien peu. Les ruelles étaient nombreuses, étroites et tortueuses. Un vrai labyrinthe. Et bien sûr, il n'y avait pas un parking à la ronde. Par conséquent, Stiles avait dû se garer à quelques minutes à pied du bar. Marcher dans cet endroit en pleine nuit ne le rassurait pas vraiment, mais il avait l'habitude. C'était ça d'être l'un des seuls être complètement humains d'une meute surnaturelle. S'il avait peur – un peu –, il n'aurait qu'à accélérer le pas. Oui, mais très vite, il se perdit et pesta contre son sens de l'orientation aléatoire. Et puis parce que le temps n'était pas avec lui mais contre lui, il faisait froid et, comble du malheur, au bout d'à peine deux minutes, Stiles sentit une goutte fraîche s'écraser sur son petit nez retroussé.
- La pluie, génial, maugréa-t-il en fermant sa veste et en se frictionnant les bras.
Maintenant, manquait plus qu'à accélérer le pas et surtout retrouver son chemin. En vitesse. Non parce que chanceux comme il était, il avait toutes ses chances d'attraper un rhume et bonjour pour s'en débarrasser. Le dernier lui était resté deux mois…
La ruelle dans laquelle était Stiles déboucha sur une autre ruelle, encore plus petite. L'hyperactif, ne la reconnaissant pas, rebroussa chemin en pestant. Il aurait dû prendre des photos pour se repérer lors de son trajet. Et, comble du malheur, son téléphone ne captait rien ! Non seulement il ne pouvait appeler personne mais en plus, impossible d'aller vérifier sur Maps quel chemin il avait emprunté pour aller dans ce bar. Ça lui apprendrait à vouloir se faire plaisir et à chercher à sortir des sentiers battus. La prochaine fois, il irait à celui du centre-ville, il était bien aussi. Et peut-être pas seul. Non, parce qu'il commençait vraiment à avoir la chair de poule. Son malaise, quant à lui, n'arrêtait pas d'augmenter, accroissant significativement la boule dans son ventre. Oui, c'était certain, il se sentirait bien mieux une fois rentré chez lui.
Restait à savoir s'il allait y arriver.
Non mais parce que c'était déjà la troisième fois qu'il repassait par la même ruelle alors, il décida d'emprunter celle qui, pour lui, n'était pas la bonne. Il se disait que, peut-être, sur un malentendu, la chance allait lui sourire…
Stiles mit ses mains dans ses poches et pesta une nouvelle fois contre lui-même. Bordel, il aurait dû regarder la météo avant de choisir ses vêtements. Une capuche, voilà ce qui lui manquait. Déjà, ses cheveux perdaient le peu de maintien qu'ils avaient et encadraient mollement son visage fermé par l'agacement qui le gagnait. Puis, il n'y voyait pas grand-chose. Ici, les lampadaires se faisaient rares, plus ou moins comme c'était le cas à l'aller. Alors, tout naturellement, Stiles se dit qu'il devait être sur la bonne voie.
Toutefois, un obstacle se trouvait devant lui et cette fois, il n'y voyait plus rien. Son pied venait de taper dans quelque chose et, en soupirant, Stiles décida d'enfin s'éclairer. Jusqu'ici, il s'économisait le peu de batterie qu'il lui restait encore, de manière à pouvoir avoir le temps de rentrer sans tomber en rade.
Mais à peine la lampe fut-elle allumée que Stiles sursauta violemment, laissant son téléphone tomber à terre, juste à côté de la jambe dans laquelle il venait de taper. Un violent frisson le parcourut. Particulièrement tendu à cause de ce qu'il avait cru voir, il se mit à chercher à tâtons son téléphone tombé pourtant près de lui. Mais ce qu'il touchait, ce n'était pas le sol, ou alors il était sacrément poisseux. Enfin, là, c'était plus que poisseux… Le cœur de Stiles vit son tempo s'accélérer. Pas bon. Pas bon du tout. Pense pas à ça ou tu vas paniquer. Tu paniques déjà, non ? Panique pas, panique pas, panique pas… Là ! Stiles se saisit enfin du rectangle métallique aux bords arrondis qui faisait office de cellulaire et aussitôt, son cœur rata un battement et la vision s'ancra dans son esprit.
Face à lui, il cadavre défiguré, mutilé, massacré.
Stiles eut un haut le cœur et ramena son téléphone contre lui en reculant fébrilement jusqu'à ce que son dos rencontre un mur. Ses mains étaient pleines de sang, mais ce n'était pas ce qui le préoccupait le plus actuellement.
Il était seul, sans réseau et se retrouvait face à un cadavre.
Incapable de réfléchir à quoi que ce soit de sensé, il se mit à trembler violemment et s'obligea à fermer les yeux. Et se pencha sur le côté. Et vomit. Et cracha ses tripes. Impossible de se lever, de fuir, il était terrorisé.
Avant même qu'il ne comprenne réellement ce qu'il avait vu ou qu'il se remette plus ou moins de son choc, des cris se firent entendre. Puis :
- Il est là ! Arrêtez-le !
