La mer est calme et le ciel est bleu. C'est un heureux événement, car ils ont passé la semaine dans une tempête sans répit, dont ils sont sortis épuisés et tous plus à cran qu'ils n'osent l'avouer. Nami en particulier, une fois décidément sûre que l'océan s'était calmé pour de bon, s'est enfermée dans les quartiers des filles et a exigé qu'on ne la dérange pas avant qu'elle en ressorte. Sanji s'en désole, mais on lui a fait comprendre que la meilleure manière de veiller sur le bien être de sa mellorine est de laisser Robin s'occuper de tout et de laisser Nami récupérer un minimum. Il se console en préparant des collations douces et nutritives, que leur archéologue se fait une joie de ramener auprès de Nami.

Le rire de Luffy résonne dans l'air paisible de la fin d'après-midi et Sanji soupire, ses mains posées sur le comptoir de la cuisine. Il n'y a bien que leur capitaine qui puisse déborder d'énergie après la semaine éreintante qu'ils viennent de vivre. Pour preuve, le bateau semble comme à l'arrêt, pris dans une silencieuse torpeur. Il lui semble bien que Usopp et Chopper sont partis faire une sieste, et que Franky est en train de faire une rapide révision du Thousand Sunny afin de s'assurer que la tempête n'a pas fait de dégâts. Zoro, qui de son côté a réussi on ne sait comment à dormir sereinement une bonne partie de la semaine, a été collé à la vigie par décision commune, et Brook semble s'être joint à Luffy pour relâcher un peu la pression.

Il ne reste que lui, scrutant les placards pour trouver une inspiration soudaine - hors de question de faire quelque chose de rapide puisqu'ils ont passé la semaine à manger sur le pouce à cause des déferlantes. Ses yeux s'arrêtent sur le papier aluminium qui s'est déroulé sur le plan de travail, et il se décide. S'il faut cuisiner quelque chose de lent, autant faire une cuisson basse avec un poisson gras. Le saumon-éléphant qui nage tranquillement dans l'aquarium fera l'affaire, et il doit rester des pommes de terre à rôtir dans le cellier.

Pris d'un dernier élan, Sanji se remonte les manches et se prépare à exercer son métier. Il ne s'effondrera que quand le bateau sera nourri, et peut-être alors aura-il assez de répit pour fermer les yeux et mettre fin à leur incessant picotement. Un regard vers l'heure et il se décide à fumer une dernière clope avant de se mettre au travail.

- Oï.

La voix de Zoro lui fait tourner la tête, et il hausse le sourcil, la main suspendue en l'air sur le chemin de son paquet de cigarettes.

- Marimo. T'es pas censé monter la garde toi ?

Comme à son habitude, Zoro est peu loquace et tarde à répondre aux questions qu'on lui pose. C'est le genre de chose qui agace le cuisinier. Sanji s'apprête à continuer avec une pique bien placée -il est peut-être fatigué, mais pas assez pour laisser passer les mauvaises manières de Zoro- mais il est coupé dans son élan par le geste du bretteur.

Celui-ci lui tend maladroitement des deux bras une boule de tissu, comme s'il lui présentait un cadeau ou une bombe à retardement. Son expression est stoïque, presque renfrognée, mais Sanji jurerait qu'il y a un peu de malaise dans ses gestes.

- Tiens. Il me gêne.

Un peu interloqué et par réflexe, Sanji se saisit du tissu, qui est chaud, un peu lourd, et a une odeur étrange mais rassurante. Ce n'est qu'en sentant le paquet gigoter un peu sous ses doigts qu'il se rend compte que ce que lui donne Zoro n'est pas un simple bout de tissu, mais quelque chose de vivant.

Manquant d'éjecter la chose au loin par son mouvement de surprise, Sanji glapit d'une telle manière qui lui donne envie de se jeter à la mer et de se faire dévorer par un monstre marin. Zoro, qui n'en a pas loupé une miette, a le bon esprit de ricaner légèrement et de tourner les talons, laissant le cuisinier seul en proie à la surprise.

Un gazouillis s'élève de la boule de tissu, et Sanji en soulevant un pan du couffin improvisé, ne peut se rendre qu'à l'évidence.
Dans ses bras, il y a un bébé.

Le rugissement d'irritation qui retentit dans la cuisine est rapidement suivi par des hurlements de nourrisson.

La mer est calme, le ciel est bleu, et le Thousand Sunny a un nouveau passager.