Empêcher Luffy d'exciter à nouveau le bébé n'est pas une mince affaire, et Sanji se retrouve à protéger Zoro de l'attention persistante de leur capitaine à grands coups de pieds. Luffy a été informé de la situation mais semble davantage intéressé par le miraculeux être que par les théories qui l'entourent ; vraisemblablement il aimerait le balancer en l'air pour le rattraper ensuite. Évidemment, c'est hors de question, d'autant plus qu'ils n'ont eu jusque là que quelques minutes de silence, et que Sanji aimerait bien ne pas repasser par l'enfer auditif qu'il a subi.
Brook, de son côté, commence déjà à composer une berceuse, une mélodie douce mais qui raconte des horribles contes, comme toutes les berceuses que l'on chante aux enfants. Sanji sursaute quand il entend Zoro reprendre l'air à mi-voix, toujours encombré du nourrisson, semblant accompagner maladroitement la chanson d'un mouvement de balancier. C'est une étrange vision qui le met légèrement mal à l'aise, comme s'il était de trop. La scène lui semble trop étrangère, et sa main vient palper nerveusement la poche où il range ses cigarettes, avant de se rappeler qu'il vaudrait mieux pour lui de ne pas se laisser aller à son petit plaisir toxique.
D'un coup d'œil, il réalise que tout le monde s'affaire autour de lui pour accueillir au mieux le nouveau-né et il tourne les talons vers la cuisine, son domaine, pour aller faire ce qu'il sait faire de mieux.
Zoro manque de vexer Chopper quand celui-ci les rejoint dans le lounge et qu'il refuse de le laisser ausculter l'enfant. Il sait pertinemment que la faute lui incombera si on tente à nouveau de déranger le nourrisson, alors il propose au renne de se renseigner plutôt sur ce qu'on peut donner comme soins à un enfant en bas âge.
De son côté, Brook commence à se plaindre de ne pas avoir de nom pour désigner le nouveau venu, et ainsi de ne pas pouvoir trouver de rime adaptée à sa comptine.
Pour trouver un nom adapté, Robin s'est mise à feuilleter un livre de généalogie, et Luffy l'assiste en proposant des noms stupides.
- On pourrait l'appeler Dialgueli ! Poulet ! Carotte !
- C'est une fille ou un garçon ? demande Chopper naïvement.
Usopp, qui s'est fait juge des propositions de Luffy, claque sa langue à la question, un peu boudeur.
- On pourrait éviter de le désigner en fonction de ses parties génitales, non ?
Robin relève le regard sur lui et sourit au souvenir de la discussion passionnée qu'elle a un jour eue avec Usopp sur le masculin et le féminin, où il a annoncé qu'il avait combattu et vaincu le Dieu et la Déesse originels, s'affranchissant ainsi de la binarité du genre. Il doit avoir inventé bien d'autres histoires pour satisfaire la curiosité de leurs compagnons. Elle a hâte d'entendre la prochaine.
- C'est vrai, tu as raison. D'ailleurs la mer est souvent féminine dans la mythologie… Si c'est un enfant de la mer, sûrement peut-elle donc être une fille pour le moment ?
Le sourire du Sniper l'encourage, et elle se met à tourner à nouveau les pages de son livre.
La respiration calme du bébé éloigne momentanément Zoro de la conversation. Il sent la chaleur du petit corps se joindre à la sienne, et il ne lui en faut pas plus pour décider que ça serait un moment et une position parfaite pour s'endormir, là, contre le verre froid de leur aquarium.
Pendant que des noms féminins sont proposés de part et d'autre, il s'endort, les bras fermement enroulés autour du petit cadeau magique que la mer leur a fait.
Quand Sanji rejoint le groupe, l'ambiance est étrangement calme. Luffy s'amuse à faire des dessins sur l'aquarium avec ses crottes de nez - dégoûtant, mais honnêtement il n'en attend plus grand chose de son capitaine quand il s'agit de bonnes manières- Usopp et Chopper s'échangent des messes basses, entrecoupés de petits cris d'émerveillement de la part du renne, et Robin s'amuse à raconter à Brook une tripotée d'histoire merveilleuses de noyés en mer.
Il s'apprête à annoncer à grand cris que le repas sera prêt dans quelques temps, mais il s'interrompt quand il comprend la source de cette ambiance étouffée, presque sereine. Au milieu des lurons, la tête d'algues dort paisiblement, comme à son habitude, mais cette fois accompagné du nourrisson, et cela lui confère une aura de plénitude et de douceur déstabilisante. Une bulle fragile, que personne autour n'ose vraiment déranger, tout en s'en accommodant à sa manière.
Sanji tique. Il ne comprend pas l'aisance de Zoro autour de cet enfant. Il ne comprend pas comment cette force brute et arrogante peut protéger de manière si naturelle, comme si cela allait de soi. Il mentirait en disant qu'il ne l'avait jamais vu ainsi - souvent avec Luffy, Zoro se comporte comme si couvrir ses arrières, embrasser son impulsivité, était sa raison de vivre. C'est comme un instinct. Et oui, Luffy est un gosse, mais avec lui c'est différent. Avec lui, c'est compréhensible. Mais avec ce bébé, Sanji ne comprend pas.
Luffy relève la tête vers Sanji, comme s'il a senti que Sanji pensait à lui. Il fixe le bébé un tout petit instant, puis annonce avec un grand sourire.
- Elle s'appelle Naïa !
Un court instant, Sanji croit voir la gamine endormie sourire.
Peut être que c'est un bon signe, finalement.
