Si le repas est chaotique, du point de vue de Zoro, il se passe plutôt bien. Les papillotes de saumon-éléphant sont délicieuses, et la sauce créée à partir de leur gras se marie merveilleusement avec les pommes de terres rôties. D'un léger grognement, il communique son contentement - il espère que Sanji a bien entendu, mais celui-ci est en train de préparer les desserts. De sa main droite, il s'essuie la bouche d'un geste peu gracieux, et de la main gauche, il maintient fermement Naïa, qui est calée contre lui et qui gazouille, après avoir bu un biberon improvisé par Sanji.
Naïa. La petite fille est adorable, autant qu'un bébé puisse l'être. Soyons francs ; Zoro n'a jamais souhaité la compagnie d'un nouveau né. La plupart du temps même, il fait de son mieux pour ignorer l'existence de ces petites créatures. C'est assez simple : il n'avait aucune raison d'être de près ou de loin d'un nourrisson, et il pensait bien que cela n'allait pas arriver d'ici au moins un bon bout de temps. Il faut croire qu'il a eu tort.
L'équipage semble avoir décidé que comme la petite se sent mieux auprès de Zoro, alors il devra avoir la principale responsabilité de s'en occuper. Ca ne le dérange pas plus que ça. Il voit bien que tout le monde autour de lui se démène pour qu'il n'ait qu'à la porter, et que tout le reste est déjà assuré. Et puis d'ailleurs, un bébé ça passe bien son temps à dormir non ? Ils vont sûrement bien s'entendre.
Sanji s'approche avec les desserts, et Zoro en profite pour le dévisager ostensiblement. Un calme intérieur s'installe en lui et il caresse distraitement le petit crâne délicat de Naïa. Souvent il se demande pourquoi il aime tant le caractère de cochon de leur cuisinier. Sûrement parce que malgré tous les signaux qu'il lui envoie, il-
- Tiens marimo. île flottante au sureau.
A sa plus grande surprise, son regard, qui n'a pas quitté le cuistot des yeux, croise le léger sourire de celui-ci. Les gazouillements de Naïa ne parviennent pas à couvrir le bruit des battements de son coeur qui résonnent dans ses tempes, et ce n'est pas la chaleur de la petite fille qui vient agripper son estomac. Il reste coi, la bouche sèche, avec l'impression que tous les yeux de la tablée sont fixés sur lui. Il n'en est rien, bien sûr. Sanji a déjà détourné son attention pour s'occuper avec amour du repas revigorant destiné à Nami. Usopp a une moustache de crème anglaise. Robin s'amuse à faire rougir la "mer" de son dessert avec le coulis de sureau. Chopper a déjà fini son dessert et en redemande, accompagné de Luffy qui tente de chaparder un peu du bentô très chargé de Nami.
Naïa gigote, et il abaisse les yeux sur elle.
- Tu as vu la même chose que moi, toi ?
Bien sûr, elle ne répond pas. Mais il est certain qu'elle approuve.
Sanji qui lui fait un sourire. Il pensait que ça n'arriverait jamais, mais aujourd'hui le monde aime lui prouver tort.
Il faut croire que c'est un bon signe, finalement.
Le repas rangé, l'équipage se prépare pour la nuit. Brook a pris la responsabilité de se charger de la vigie pendant que tout le petit monde essaye de récupérer des événements tumultueux qui les ont secoués (très littéralement). Zoro a la charge de le remplacer au milieu de la nuit, même si le squelette a insisté qu'il n'avait pas besoin de dormir "parce qu'il était mort, après tout". Sanji en profite pour s'enquérir auprès de Chopper des aliments qu'ils auront besoin d'avoir en stock pour préparer des biberons assez nutritifs pour Naïa. Ils décident ensemble que le médecin devra essayer de l'ausculter le lendemain pour vérifier qu'elle est en parfaite santé. C'est bien la première fois qu'ils ont un enfant aussi jeune sur le bateau, et Sanji sent que cela inquiète le petit renne.
L'équipage entier se sent responsable de la sécurité de cette petite vie, et ils savent au fond d'eux qu'un bateau n'est pas la place d'un bébé. Qui sait ce qui pourrait arriver ? Un nourrisson, c'est si fragile. Sanji frissonne à l'idée que Luffy joue un peu trop fort avec Naïa, qu'il la laisse tomber, ou la rattrape un peu brusquement… Il a confiance dans les intentions de son capitaine mais il sait que son énergie doit être réfrénée parfois. Heureusement pour l'instant, Luffy a l'air de se tenir sage… C'est Usopp qui semble y veiller, son anxiété ayant pris le dessus de son émerveillement.
L'atmosphère fraîche de la nuit vient couvrir le bateau, et Sanji finit sa cigarette sur l'arrière-pont, laissant la fumée se faire emporter vers l'océan par la légère brise qui s'est levée en début de soirée. Finalement, cela aura été sa seule cigarette de la journée - il s'est retenu pour obéir au regard inquisiteur de Zoro. Ses yeux parcourent les vagues qui battent doucement la coque. La mer est sombre mais calme, son clapotis familier.
- Ne tarde pas à te coucher, cook-san. Tu n'as pas eu de repos depuis que la tempête s'est calmée.
Un sourire doux vient s'installer sur les lèvres du cuistot et il se tourne vers la camarade qui a pris place à ses côtés. Elle n'a pas l'air si inquiète, mais il sait qu'elle a raison. Il a tendance à se surmener pour ses amis, et elle est là pour lui rappeler de ne pas en faire trop.
- Tu es trop attentionnée, chère Robin. Je devrais te dire la même chose. Tu as été aux petits soins de Nami-swan toute la journée. Tu penses qu'elle sera remise bientôt ?
Robin lui renvoie son sourire et s'accoude à la balustrade, contemplant le navire qui se fait de plus en plus silencieux. Il ne fait pas de doute que les jours à venir seront plein de vie, et cette soirée n'est qu'un répit dans leur quotidien.
- Elle devra sûrement émerger demain. J'ai bien peur que notre petit passager clandestin ne la mette de mauvaise humeur, mais rien qu'un bon petit déjeuner ne puisse réparer.
Avec un bruit sourd d'approbation, Sanji finit sa cigarette, et s'empare dolemment de la main de l'archéologue pour lui faire un baise-main. Celle-ci glousse doucement de la galanterie. Le geste est familier, confortable, déjà répété mille fois, de ceux qui forment des rituels dans leur relation de confiance.
- Message bien reçu, my lady. Sur ce, je te souhaite une merveilleuse nuit.
Il rentre dans le dortoir des hommes en sifflotant, le pas léger. Il est toujours honoré d'avoir ces moments avec la jeune femme, dont la compagnie lui réchauffe le coeur. Cela lui avait manqué. Et au milieu des chuchotements de Franky et Chopper, et des ronflements de Zoro et Luffy, Sanji s'endort rapidement, la fatigue le rattrapant aussitôt.
