- Oi. Cook. Long-sourcil.
Sanji est réveillé au milieu de la nuit par une voix basse et une main chaude qui lui secoue l'épaule. L'atmosphère est humide dans la chambre des garçons, alourdie par la torpeur dans laquelle la fatigue les a plongés. Le rêve qui lui occupait l'esprit est en train de s'évader, et il a du mal à s'éveiller malgré la poigne douce sur son épaule. Il grommelle un peu, entrouvre les yeux, repousse la mèche qui lui colle au front, pâteux. Son esprit ressombre dans le sommeil. Il est si fatigué.
- Sanji.
- Qu'est-ce que…
Un souffle chaud caresse sa figure et Zoro est là, proche, trop proche dans l'obscurité. La pensée le fait sursauter, le réveille pour de bon aussitôt. Penché au-dessus de son hamac, Zoro fronce les sourcils et ne semble pas pressé, malgré l'irritation dans sa voix. Sanji est désarçonné sans savoir pourquoi. Il a l'habitude de la proximité avec le bretteur, comme avec tout l'équipage en vérité. Mais il y a quelque chose de différent ce soir. Battant rapidement des cils, il est sur le point de le sermonner pour l'avoir réveillé, mais il finit par comprendre ce que Zoro lui veut quand celui-ci dépose délicatement un lange chaud dans le creux de ses bras. Naïa est endormie, sa petite touffe de cheveux clairs dépassant du tissu.
- Je vais relever Brook à la vigie. Prends-la.
Le paquet chaud dans ses bras le rend légèrement inconfortable et trop conscient de sa position maladroite. Elle est si petite. Les doigts de Sanji triturent distraitement le lange fin qui l'entoure. Elle est chaude. Elle est un petit miracle. Des bruissements du côté de Zoro le font relever le regard vers lui. Il est en train de chercher quelque chose sur son côté. Ses mains viennent caler un bout de tissu entre Sanji et le bébé. La respiration de Sanji se coupe quelques secondes alors qu'il sent les phalanges de son camarade frôler son torse, et son cœur rate un battement lorsqu'il se rend compte de ce qu'il leur a laissé.
Sa bouche s'ouvre, son expression surprise ne trouvant en réponse qu'un grognement qui se veut indifférent.
- Elle a l'air de mieux dormir avec moi, donc.
La main de Zoro se détache de son épaule, laissant un vide derrière elle. Il leur jette un dernier regard, avec un soupçon de quelque chose que le cuisinier ne peut déchiffrer, et part à ses devoirs.
Bouche-bée, Sanji effleure le bandana noir niché entre lui et Naïa. Ce n'est qu'un bout de tissu, mais elle a l'air effectivement d'être plus à l'aise avec. Une petite main vient attraper la coton noir, et Sanji ferme les yeux très fort. Ce n'est qu'un bout de tissu, il se répète. Un bout de tissu qui n'a d'utilité que quand Zoro décide qu'il est sérieux et qu'il est prêt à mourir pour un combat, cet abruti de marimo suicidaire.
Alors qu'il inspire longuement pour calmer son cœur et essayer de retrouver la torpeur du sommeil, il se mord la langue. Il sait ce qu'il y a de différent. L'odeur suave du nourrisson se mélange avec celle du sabreur. Au fond de lui, très profond, ses entrailles se tordent un peu. Peut-être qu'il aime bien cette nouvelle facette de Zoro. Peut-être.
Un tout petit soupir juvénile de contentement se répercute contre son torse et lui fait fermer les yeux. C'est la faute du bébé, c'est sûr. C'est elle qui adoucit toute personne qui l'approche après tout. La phrase se répercute dans l'esprit de Sanji alors qu'il sombre à nouveau dans le sommeil. Oui, c'est la faute du bébé.
Quand Sanji se réveille, il manque d'éjecter Naïa au sol tant il avait oublié qu'elle avait passé la nuit dans ses bras. Elle a été particulièrement silencieuse, et sa chaleur l'a accompagnée dans des rêves profonds dont il ne se rappelle pas mais dont il ressort une lourdeur confortable et quelque chose d'inachevé.
La réalité vient se rappeler au cuisinier quand il émerge de la torpeur et qu'il sent le nourrisson s'agiter dans ses bras, accompagné d'une odeur étrange mais particulièrement désagréable. Ah. Oui. Le principal inconvénient des bébés, avec les cris insupportables. Le caca.
Aussitôt, Sanji décide que ce n'est pas à lui de gérer cet inconfortable aspect de la réalité, et il s'habille aussi rapidement que possible en tenant le petit paquet à bout de bras pour éloigner l'odeur le plus possible de sa personne. Non mais vraiment. Comment rester un gentleman séducteur en arborant une des pires odeurs du royaume olfactif ? Impossible. La pensée de Nami se réveillant et le trouvant en train de changer un bébé le fait frissonner d'horreur.
En exécutant un délicat numéro de jonglage de bébé facilité par ses années de service au plateau dans le Baratie, Sanji monte l'échelle de la vigie avec la ferme intention de renvoyer le paquet odorant à son responsable attitré. Le regard alerte de Zoro est rivé vers lui dès qu'il franchit la trappe, et un sourcil se hausse lorsqu'il se rend compte que c'est le cuisinier qui vient le rejoindre.
- Un problème ?
Sanji se pince les lèvres une demi seconde, et décide de prendre un air irrité, pour ne pas laisser entendre qu'il n'a aucune envie de changer les selles odorantes de la petite fille qui s'agite au bout de sa main dégoûtée.
- Je dois faire le petit-déjeuner pour célébrer le retour de Nami-swan. Occupe-toi de… cette situation.
Sans aucun regret, il dépose Naïa entre les jambes croisées de Zoro et se dirige à nouveau vers l'échelle pour prendre sa sortie le plus vite possible. Son geste s'arrête lorsqu'il voit le sabreur récupérer son bandana - ça lui était sorti de la tête. Le sourire déguisé de son vis-à-vis adressé à la petite fille qui lève les bras vers lui le fait tiquer un instant. Qui donc est ce petit être pour être traité avec tant de déférence et de tendresse par le sabreur, alors même qu'il est accompagné d'une odeur détestable ?
- Qui aurait cru que le terrible Roronoa Zoro aimait bien les enfants.
La remarque est acerbe, mais au fond elle est teintée de jalousie. Sanji s'en veut presque d'avoir lâché la phrase et de ne pas simplement s'être éclipsé en ruminant.
Zoro relève les yeux vers le cuistot et son regard le transperce de part en part, légèrement moqueur, alors qu'il tapote le crâne de la petite.
- Tu sais cook, ce n'est pas parce que je suis une brute que je n'ai pas de cœur.
Sanji s'empourpre légèrement. Zoro semble rire intérieurement d'une blague qu'il ne lui a pas partagé; quelque part Naïa a l'air d'être dans la confidence puisqu'elle babille gaiement, heureuse d'avoir retrouvé ladite brute.
Piqué au vif, il repart brutalement par la trappe, dévalant l'échelle en sortant une cigarette - peste soit du marimo, il a bien le droit de s'en fumer une avant de se mettre à la confection des croissants aux amandes qu'il a prévus pour le petit déjeuner.
