Nami est réveillée par une odeur chaude et sucrée qui vient embaumer l'air jusqu'aux quartiers des filles. Quelque chose lui dit que Sanji est en train de préparer un petit déjeuner extraordinaire ; son estomac vient aussitôt se manifester et lui rappeler qu'elle a à peine touché aux collations que le cuisinier lui a préparées. C'est décidé, elle est assez en forme pour revenir s'occuper du petit équipage - même si la pensée du genre de conneries que ses camarades ont pu faire pendant son absence la fait aussitôt grimacer.
De manière peu étonnante, Robin est déjà éveillée, et semble avoir attendu le réveil de Nami en lisant un livre, installée sur un fauteuil en velours à son chevet. Plaçant délicatement son marque page, elle se penche sur la navigatrice et balaye gracieusement quelques mèches dérangées par le sommeil. Le cœur de Nami rate un battement lorsque leurs lèvres se rejoignent de manière si naturelle. S'il y a bien quelque chose auquelle elle ne se fera jamais, c'est la tendresse profonde que Robin lui prodigue dans leurs quartiers privés, quand elles ne sont que toutes les deux. Ce genre de moments intimes et inestimables qui lui paraissent être des miracles quotidiens et qui cimentent leur complicité.
- Bonjour, mademoiselle la navigatrice. Bien dormi ?
La voleuse prend quelques instants pour rassembler ses esprits, et hoche la tête en sortant du lit, ses doigts s'attardant quelques secondes de plus sur la main de Robin.
- Il va falloir que je fasse un point sur notre trajectoire. Les garçons n'ont pas fait de conneries en mon absence j'espère ?
Le rire léger que lui adresse Robin en réponse ne lui dit rien qui vaille, alors elle s'attend au pire.
- Oh, ce n'est pas eux qui ont causé problème, à vrai dire.
L'archéologue se replonge énigmatiquement dans sa lecture, sans laisser à Nami l'opportunité de lui poser plus de questions, et la rousse se pince l'arête du nez, consciente qu'elle n'en tirera pas plus de sa camarade. Bon. Courage. Cela sera peut être une opportunité de faire du business, qui sait.
Sur le pont, il y a un grand soleil, comme on peut s'y attendre après tant d'intempéries. Usopp a été réveillé par Zoro qui cherchait des serviettes pour nettoyer la petite crevette qui semble l'avoir adopté. Le sabreur a l'air de bonne humeur, pour autant qu'il puisse dire. S'il y a bien quelque chose dont le sniper peut se vanter, c'est de savoir jauger l'humeur de ses compagnons de voyage. Après tout, il a le meilleur flair de tout East Blue. Quand on a fréquenté l'équipage depuis aussi longtemps que lui, et qu'on est bien évidemment le deuxième capitaine caché du Thousand Sunny, on a la séniorité nécessaire pour dévoiler tous les petits secrets de l'équipage du futur roi des pirates. Par exemple, Usopp a entendu Robin déclarer hier soir que Nami serait de sortie ce matin, et il a décidé de se cacher pour éviter de devenir un dommage collatéral dans l'incident diplomatique qui va se dérouler avec certitude. S'il y a bien quelque chose à craindre dans ce bateau, c'est la colère de la sorcière rousse, particulièrement quand on lui est déjà redevable. Et Usopp n'a rien à voir dans cette affaire de bébé clandestin, absolument rien. Cela ne l'empêche pas de céder à sa curiosité et de trouver une cachette où il pourra observer la scène en toute sécurité.
Voilà Nami qui sort de la cabine des filles. Elle a l'air bien plus reposée que la dernière fois que Usopp l'a vu, et c'est à vrai dire un soulagement. Usopp plisse des yeux en essayant de distinguer son visage dans une des fentes de la caisse en bois où il s'est installé. Elle a l'air légèrement inquiète. Elle a bien raison, parce qu'elle ne doit probablement pas s'attendre à ce qui va lui tomber dessus. Usopp est sûr que Robin a moufté quelque chose. Quand il s'agit de la navigatrice, Robin est particulièrement prompte à aller dans son sens.
Coincé dans une position inconfortable, l'estomac du sniper gargouille, et il regrette soudain de ne pas être allé petit-déjeuner avant le réveil de Nami. Sanji a pourtant préparé un festin pour le retour de sa mellorine préférée. Il espère que personne ne l'a entendu, mais le reniflement moqueur de Zoro, passant devant la caisse, lui dit le contraire. Tant pis. Il reste là quand même, et il va prétendre qu'il est resté indétectable jusqu'au bout. C'est son honneur de sniper (et sa dette exponentielle) qui est en jeu.
Zoro, cet un imbécile, vient se planter devant Nami, une Naia endormie dans ses bras. Usopp tremble de cette audace. L'atmosphère est soudainement devenue dangereusement froide, presque orageuse, alors que le regard de la navigatrice se pose prudemment sur le paquet trônant entre les biceps volumineux de leur sabreur.
- Zoro.
La voix est menaçante, comme un grondement de tonnerre dans le lointain.
- Dis moi, dis moi que ce n'est pas ce que je crois.
Zoro lève un sourcil peu affecté, et grimace de déplaisir à la menace cachée. Mais comme à son habitude, il a une attitude défiante face à la rousse, et un regard qui n'attend qu'une occasion pour maudire cette femme-sorciere sur cinq générations. Usopp, a l'abri au fond de sa caisse, est impressionné. Il n'oserait jamais se mesurer à Nami de cette manière. L'idée même de ce qu'elle pourrait lui faire lui file des frissons.
- Je ne sais pas ce que tu crois, sorcière, mais si c'est pour rejeter la faute sur moi tu peux aussi bien aller botter le cul du cuistot.
Nami semble ignorer entièrement sa remarque pour continuer sa diatribe outrée.
- Un *bébé* ? Tu crois qu'on a pas assez de bouches à nourrir ? Tu crois qu'on a pas déjà assez de baby-sitter Luffy pour ne pas se faire attraper par la Marine a chaque ile qu'on croise ? Oh, je te jure, gronde-elle entre ses dents, ta dette va faire un tel bond...
Zoro n'en démord pas. D'habitude il est plus sensible que ça aux menaces d'endettement, mais aujourd'hui il reste inflexible, son aura entourée fermement autour de l'enfant de manière protectrice.
- Tu ne veux pas savoir d'où il vient ?
- Oh qu'est-ce que j'en ai à faire d'où il vient ? On a un bébé à bord désormais ! Tu crois que c'est vraiment notre priorité ? Et d'ailleurs, qui donc a eu la superbe idée de te confier un nourrisson ? Chopper ne pouvait pas s'en charger ?
Zoro hausse les épaules.
- Elle m'aime bien.
Usopp a l'impression d'assister à un clash des titans, volonté contre volonté. Nami a un esprit pratique. Elle sait quelle est l'étendue des conséquences que la présence de l'enfant peut avoir. Que la prochaine fois que Luffy se jettera dans une cause à corps perdu, ils auront quelque chose de plus à perdre. Quelque chose de précieux. Mais la détermination de Zorro est sans égale, comme à son habitude. Parfois il est facile d'oublier que ce monstre d'épées et de hargne est animé par un instinct protecteur si puissant, si féroce. Usopp se sent instinctivement rassuré.
- SANJI ! MANGEEEER !
Le cri familier de Luffy résonne dans l'air, interrompant mais ne brisant pas l'affrontement de regard auquel se livrent ses deux premiers nakamas. Une fusée élastique, rouge et bleue, fend l'air, bien décidée à casser la porte de la cuisine en atterrissant. On ne peut pas en vouloir à leur capitaine, l'odeur des croissants est vraiment irrésistible. Nami, avec un mouvement d'une dextérité incroyable, l'attrape au vol et le gratifie d'un coup de poing sur le crâne.
- Luffy, cingle-t-elle. Je veux que ce mioche revienne d'où il est venu. Maintenant.
Il ne faut qu'un instant pour que le zouave comprenne la situation et son expression change du tout au tout, abandonnant la nourriture momentanément - terrible augure.
Luffy se plante entre Nami et Zoro, le regard intense et décidé. Usopp a un frisson parce qu'il connaît ce regard, et à cet instant précis il sait que la question est réglée. Il n'ose pas détacher le regard d'eux. Parce que c'est Luffy, à son apogée. C'est celui qui sait quelles décisions prendre, peu importe si elles sont stupides, irréfléchies et hors sol.
- Nami. Elle s'appelle Naia. Elle n'avait personne. Elle nous a nous maintenant.
La logique est claire, impériale, et Luffy est impératif. Sans même laisser à Nami le temps de lui répondre, il arrache Naia des bras de Zoro promptement, sans pour autant être brutal. Ses bras fouettent l'air, et une main vient se saisir de son chapeau pour le poser sur le lange. Le chapeau de paille semble gigantesque, engloutissant toute la tête de Naia.
Les épaules de Nami se relâchent soudainement, et un sourire penaud vient se former sur son visage. Elle sait qu'en ces conditions elle ne peut pas s'opposer à son capitaine. Voir le chapeau protéger ainsi le nourrisson la rassure quelque part. Elle sait très bien quelle promesse solennelle est liée à ce geste. Le souvenir de Kokoyashi occupe une place privilégiée dans son coeur. Sa voix reste ferme mais emplie de douceur.
- Très bien Luffy. Mais promets-moi que si on lui trouve un foyer convenable, on ne passera pas à côté.
Le sourire de Luffy est rayonnant et chacun se sent rempli de confiance en le contemplant. Oh, ils iraient au bout du monde pour cet homme. Il se rapproche de la navigatrice et se penche vers elle, lui déposant l'enfant et le chapeau dans ses bras, avec une douceur absolue
- Promis, Nami.
C'est la promesse qu'il lui a fait il y a déjà si longtemps, prononcée à nouveau, cette promesse de confiance renouvelée encore et encore. Une promesse si libératrice. Sous le chapeau, Naia gazouille. Le temps s'est arrêté une seconde, et le cœur de Usopp est gros, de la fierté et de l'amour qu'il a pour leur capitaine, pour leur équipage.
Le moment se rompt quand les yeux de Luffy scintillent de gourmandise, et il tourne la tête vers la cuisine, les narines rondes et la bouché salivante. Nami éclate de rire.
- Incorrigible. Allez, va manger.
Usopp sort de sa caisse, lui aussi pressé de déguster ce que leur cuistot leur a préparé. Certaines choses ne changeront jamais, se dit-il, en observant Luffy se précipiter vers la cuisine. Tapi au fond de ses entrailles, son cœur chante.
