Sanji semble trop obnubilé par la réapparition de Nami pour prêter la moindre attention à Zoro, qui n'a pourtant pas oublié sa fuite plus tôt dans la matinée. En s'enfournant son bol de riz matinal, le sabreur décide d'ajouter la couardise du cuistot face aux selles de nourrisson comme objet supplémentaire de railleries.

En parlant de Naïa, celle ci a l'air d'être bien plus éveillée, et agite les bras pour se saisir de tout ce qui est à sa portée, et le mettre à la bouche. Zoro la soupèse légèrement, curieux. Il lui semblait qu'elle était plus légère que ça. Pourtant il ne lui avait donné que le biberon préparé par le cuisinier avec les conseils de Chopper. Celui-ci d'ailleurs s'approche de Zoro, encore peu réveillé - il se frotte les yeux avec ses sabots d'une manière adorable - mais déterminé à exercer son métier du mieux qu'il peut.

Zoro lui sourit doucement, comme il le fait avec peu de personnes. Le petit renne est si appliqué, et il est toujours présent pour veiller sur les blessures du sabreur. Peut être qu'il a une affinité avec les choses mignonnes après tout, car Chopper finit toujours par adoucir son cœur.

- Est-ce qu'elle a bien dormi ? demande le médecin, préoccupé.

- Pour la première partie de la nuit, comme une enclume, répond Zoro, en se mettant à la hauteur de son camarade pour qu'il puisse examiner la figure épanouie de l'enfant. Pour le reste, il faudra demander au Cook.

Le regard que lui lance Chopper lui fait adopter un air qui se veut innocent. Il n'a pas vraiment envie de s'expliquer. Oui, il sait qu'il aurait pu confier Naïa à n'importe qui d'autre. Mais quelque chose le pousse à faire davantage confiance à Sanji sur ce genre de choses. Quelque chose qu'il n'a pas encore vraiment envie d'admettre.

- Infirmerie ? demande le sabreur, parfaitement conscient de comment distraire le petit renne.

Celui-ci se saisit d'un jus d'orange pressé spécialement pour lui, l'avale d'un coup et fait un grand sourire à Zoro en lui emboitant le pas. Le sabreur a un dernier regard pour leur équipage - Luffy qui se fait disputer par Nami parce qu'il tente de voler dans son tas de pâtisseries offertes par le cuisinier, Robin qui sirote son café en souriant, la main de Franky qui a pris place dans le creux de son dos de manière affectueuse. Usopp qui part prendre place à la vigie, et Brook qui asticote Sanji pour avoir davantage de lait - quelque chose comme quoi il aurait besoin de plus de calcium pour réparer ses articulations rouillées par la pluie.

Les yeux de Zoro s'attardent sur le col froissé du cuisinier. Ce détail négligé lui donne une envie pressante de s'emparer de la chemise bleue et d'arranger le tissu. De passer la main dans le cou de Sanji, de sentir la peau fraîchement rasée et le grain de la repousse sous ses doigts. Un bruit interrogateur de la part du renne qui l'accompagne le ramène à la réalité et il détache les yeux de leur camarade, à contrecœur.

C'est un élément de sa routine désormais. Il lui semble que Sanji est aveugle aux regards qu'il lui lance, et il s'est fait de moins en moins discret au fur et à mesure qu'il se rendait compte que rien ne le retenait. L'équipage a probablement remarqué, avec le temps, mais ils respectent le silence du bretteur. C'est presque devenu confortable, de le désirer de loin ainsi. Il laisse tout ce que cela implique glisser par-dessus son esprit. Après tout, ils ont bien assez d'inquiétudes dans leur périple sur Grand Line.

En parlant d'inquiétudes, lorsque Chopper se met à ausculter Naia sur la table de l'infirmerie, une ride barre son front, et il la démaillote totalement. Inspectant ses mains et ses pieds, son cou, il se murmure quelques mots à lui-même, et soudainement Zoro sent un sentiment froid s'emparer de ses tripes. Pourquoi est-il si inquiet pour ce petit être ? Peut-être parce que justement, il est si fragile. Si vulnérable.

- Il y a un problème, Chopper ?

Chopper secoue la tête en réponse, mais ne développe pas sa pensée, au grand dam du sabreur. Naia semble endurer l'exercice avec brio, les yeux grands ouverts, portant à sa bouche le stéthoscope.

- Hier, fait la petite voix fluette du docteur, tu n'as rien remarqué d'anormal ? Elle pleurait beaucoup, non ?

Zoro joue avec la poignée de ses sabres négligemment, tentant de se rappeler des événements de la veille. Oui elle pleurait beaucoup, quand elle n'était pas dans ses bras. Mais il savait très bien que les nourrissons pleuraient naturellement. Il n'est pas un expert en bébés, ça c'est sûr, alors il l'avait juste pris comme elle s'était présentée, toute petite comme une crevette, fragile-

Son flux de pensées s'interrompt et soudainement il vient l'attraper sous les bras, la soulevant au niveau de son visage. Elle ressemble à un petit phoque replet. Pas à une crevette. Plus à une crevette.

- Elle est plus grande.

Son regard vient trouver celui du renne, ses sourcils creusant un air nerveux sur ses yeux sombres.

- Plus lourde. On dirait qu'elle a pris deux kilos depuis hier. C'est grave, Chopper ?

Le médecin ouvre grand les yeux et soudain se précipite vers ses livres. Entre les mains de Zoro, la petite fille se tortille, et il voit enfin ce que Chopper était en train d'observer à l'instant. Entre les doigts de Naia, qui fourragent dans sa bouche, une fine membrane s'étire. Sous ses oreilles, dégagées, des fentes à peine visible bougent indolemment. Des branchies. Et des mains palmées.

- Voilà tout ce que j'ai sur la biologie des hommes-poissons, déclare Chopper, en soulevant une petite pile de livres qui fait presque sa taille. Je pense qu'elle est en parfaite santé, mais d'après ce que tu me dis, elle n'a pas un développement classique !

Il a l'air tout excité, et cela réchauffe le coeur de Zoro. La tension qui s'était accumulée dans sa mâchoire s'évanouit, et il ébouriffe le poil du petit renne.

- Elle est dans de très bonnes mains, alors, Docteur Chopper.

- Tu ne me fais pas du tout plaisir en disant cela ! glapit son compagnon, ne le pensant clairement pas.

Les yeux de Zoro sourient en voyant son camarade réagir de manière si prédictible, et il décide que son rôle est rempli. Chopper va probablement garder la gamine pour quelques temps, et il n'a pas encore fait son sport du matin. Sans parler du fait que c'est le moment où Sanji a fini de débarrasser la cuisine et vient prendre une pause sur le pont. Il y a à faire.


Quand Sanji se décide à prendre sa pause, le pont est étrangement vide. D'ordinaire, à cette heure-ci, le marimo est en pleine séance d'haltérophilie sur le gazon, et les garçons sont en train de pêcher ou de préparer leur prochaine bêtise.

Sanji ne voit ni Usopp ni Chopper dans les alentours, et il se souvient d'avoir vu Nami embarquer Luffy pour le forcer à prendre un bain - vraisemblablement leur capitaine a pensé que se faire tremper par la pluie pendant une semaine remplaçait une douche et du savon. Sanji fronce le nez en se demandant si c'est également le cas des autres. Avec le temps, il a appris que l'hygiène corporelle de ses camarades était de loin le dernier de leurs soucis. Évidemment il n'est pas du même avis. Certes il n'a pas eu le temps de se préparer correctement ce matin - la faute à la gamine et à ses efforts particuliers pour concocter un petit déjeuner hors du commun pour leur navigatrice - mais au moins, lui, il se douche tous les jours.

Zoro sort de l'infirmerie alors que Sanji s'installe sur son coin préféré pour fumer. Adossé à la rambarde, il a une vue panoramique sur le navire et ses occupants. Ordinairement cela lui sert surtout à repérer si Chopper ou Luffy tombent à l'eau lors de leurs chahuts et pouvoir plonger aussitôt. Aujourd'hui, il n'aura apparemment comme spectacle que les exercices du sabreur.

Il remarque que Zoro n'est pas accompagné de Naïa, ce qui explique l'absence de Chopper. Leur docteur attitré doit veiller sur la petite, il avait l'air d'avoir très envie de lui faire un bilan de santé la veille.

Alors qu'il tire une taffe de sa cigarette, ses yeux s'arrêtent sur le sabreur en train d'ôter son T-Shirt. Sanji gigote sur ses jambes, mal à l'aise. Ce n'est évidemment pas la première fois qu'il voit le marimo torse nu, vu que celui-ci semble avoir des tendances exhibitionnistes. Son regard s'attarde sur le dos musclé de son coéquipier, qui roule sous les mouvements d'étirement du vert. Il a le teint hâlé, buriné par le soleil.

Le corps de Zoro est brut, taillé grossièrement, si bien qu'on espère presque que quelque chose vienne l'affiner, le modeler en une forme plus digestible, plus raffinée. Mais c'est là que réside le caractère de Zoro. Sa brutalité, sa détermination, sa sauvagerie, c'est ce qui l'a gardé vivant jusqu'ici, et c'est une qualité qu'il embrasse pleinement. Le second est un diamant de détermination. Souvent Sanji se demande s'il y a quoique ce soit qui lui fasse peur. Il est effrayant. Et pourtant, il a la capacité de calmer un nourrisson juste en l'entourant de ses bras. Et pourtant, sans même y penser, il lui chante des berceuses.

Sanji se mord l'intérieur de la joue. Zoro lui adresse un regard mais ne semble pas s'attarder. Pourtant le cuisinier sait pertinemment qu'il est conscient de sa présence. Il faut qu'il dise quelque chose.

- Tu sais…

Il expire longuement sa fumée de clope. Le regard du sabreur lui brûle les lèvres. Il n'ose plus le regarder.

- Je ne pense pas que tu n'as pas de cœur. C'est juste… je ne te voyais pas être à l'aise avec un gosse, c'est tout.

Le silence suit sa déclaration, et un instant il espère que Zoro ne l'a pas entendu. C'est ridicule, bien sûr. L'arrière de sa nuque fourmille nerveusement.

Après un moment, le vert répond, honnête.

- Moi non plus. Mais on s'y fait vite.

Une pause vient marquer sa phrase, et il reprend d'un ton narquois, que Sanji connaît bien, et qui le met à l'aise. Il est de nouveau en terrain connu.

- Enfin, apparemment ce n'est pas ton cas, vu que tu as terriblement peur d'un peu de caca.

Zoro ricane. Sanji prend un air indigné, retombant confortablement dans leur petit jeu. Il agite sa clope de manière menaçante, mais l'esprit léger.

- Tu cherche à te battre, tête de gazon ? Le sabreur pointe son haltère vers lui, comme s'il prenait sa garde avec une épée.

- Et si c'est le cas ?

Un sourire carnassier vient prendre place sur le visage de Sanji. Oh il voulait la bagarre, le sabreur de pacotille ?

- Alors prépare toi à prendre la raclée de ta vie.

- Pfeu !