— Le Cimetière des Baleines —

« Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. »

- Alphonse Allais

Il est une île perdue dans l'océan. Une minuscule terre printanière cachée entre ciel et mer. Un endroit méconnu des géants, inaccessible aux puissants. Un archipel dissimulé aux yeux de tous, absent des cartes, ignoré des vivants.

C'est ainsi qu'il y a bien longtemps, avant même la naissance des héros et l'avènement des légendes, un homme qui naviguait sur les mers, un futur maître des océans, posa le pied sur cette terre encore inexplorée.

Humblement, cet homme qui n'avait encore de pirate que le nom et pour seul équipage un menu moussaillon explora des heures durant les champs de fleurs et les prairies verdoyantes jusqu'à trouver, au soir couchant, une minuscule chaumière écrasée sous le poids d'un lierre millénaire.

En ces lieux vivait la gardienne, cœur battant de cet îlot aux couleurs de paradis. Faisant fi de leurs vêtements débraillés et de leur odeur de chien mouillé, elle les accueillit dans son logis, car pour elle qui avait déjà vécu tant de vies, ni l'homme, ni l'enfant ne représentaient un danger.

Des nuits et des jours durant, ils lui contaient leurs aventures, voyagent d'îles en îles à la recherche de monts et merveilles et elle, elle les intrigua avec des histoires de fée de la nature et du temps. Aucun des trois ne vit le temps filer, car malgré leur jeune âge et une vie pas encore passée, ils avaient tant de souvenirs à raconter.

Si bien que lorsqu'enfin le silence vint, il n'existait plus de secret, seule la promesse du destin.

De ces quelques jours passés sur cette île de fleurs et d'allégresse, naquit une promesse. L'homme deviendrait puissant, l'enfant son commandant et l'île, le symbole d'un rêve, d'un empire balbutiant accueillerait à tout jamais le repos de ces hommes insouciants aux espoirs si grands. La gardienne, quant à elle, veillerait les corps, accompagnerait les âmes et fleurirait à tout jamais les tombes de ceux que le destin aurait envoyés là.

Le temps passa, Newgate devint un géant, Marco son commandant et toujours l'île aux fleurs veilla sur les malheureux enfants du titan.

Ainsi, débuta la légende du cimetière des baleines.


D'aucuns diraient que certaines histoires ne sont pas faites pour être racontées, qu'elles vivent dans les cœurs et pas sur les lèvres. Ils diraient aussi que quelques secrets valent mieux qu'une prise de risque inconsidérée. Que pour mieux protéger, il faut parfois savoir oublier. Ainsi, avec le temps, l'île aux fleurs devint un secret jalousement gardé et, des décennies durant, nul ne sut ce qu'il advint de la baleine et de ses enfants.

Bien sûr, il y eut des rumeurs. Que font-ils de ceux qui meurent ? Comme toujours, ceux qui ne savent pas ont élevé la voix.

Mais durant tout ce temps, la paix, telle la caresse du vent, établit sa demeure sur l'île aux fleurs. La gardienne, quant à elle, avait arpenté chaque jour depuis toujours les prairies étincelantes, cheminé dans les bois verdoyants, contemplé depuis les falaises blanches l'océan à perte de vue. À jamais elle foule de ses pieds nus cette terre gorgée de larmes et de souvenirs.

Tous les matins depuis le commencement du monde, elle visite les tombes, chaque année un peu plus nombreuses. Avec douceur, elle orne de milliers de fleurs les dernières demeures des fils de l'empereur. Elle n'est jamais seule, entourée de tous ces hommes, de cette famille si grande qu'elle en fait trembler le monde.

Et une fois par an, ils viennent tous à bord de leurs bateaux géants. La procession dure des jours alors qu'ils viennent enterrer de nouveaux frères et saluer ceux qui sont partis avant eux. Ce sont les moments qu'elle préfère. Bien sûr, chacun est animé par la tristesse et le manque, mais pendant un bref moment, le cimetière d'ordinaire si paisible est submergé par la vie, par l'amour, par les rires, les larmes, par les souvenirs et par les battements d'un même cœur. Durant un bref moment, ils sont réunis. Tous ces hommes passés et présents à avoir cru au même idéal, à avoir poursuivi les mêmes rêves, à avoir été une famille, des fils et des frères.

Puis ils s'en vont et le calme revient, jusqu'à la prochaine fois. Parce que le soleil brille toujours au-dessus du cimetière des baleines, le vent y fait danser les herbes folles et la tristesse cède sa place à la paix.

Même la marine ne vient jamais ici, elle sait qu'elle n'a rien à y gagner. Car la seule chose que l'on ne peut pas prendre à un pirate, c'est sa mort. Et qu'elle soit bruyante, amer, rapide ou fracassante, pour tous, il ne s'agit que d'une étape, la dernière île avant la liberté.

Parce qu'elle, elle les a vues, les rivages blancs.

C'était il y a longtemps, dans sa vie d'avant, un moment d'une telle beauté qu'elle n'a jamais pu l'oublier. Elle arrive encore à le voir, parfois, lorsqu'elle se surprend à plisser les yeux un peu trop forts. Elle voit les plaines immaculées, les océans de lumière et les reflets chatoyants des ailes des albatros volant vers un horizon sans fin sous l'éclat d'un soleil qui ne diminue jamais. Elle a vu des bateaux par milliers et tous ces hommes aux rires d'enfants, fous de vie et de liberté qui se sont, un jour, arrêtés sur son île pour entamer leur dernier voyage.

Car c'est bien là la promesse qu'elle a fait un jour à un homme et son moussaillon. Ensemble, ils vivraient de liberté et d'océan, ils auraient une famille plus grande que les plus grands des royaumes et des rêves aussi hauts que les cieux. Puis, quand un jour, lorsque le soleil se couchera sur l'océan de leurs vies, il y aura toujours l'île aux fleurs et sa gardienne.

Et alors, le cimetière des baleines ne sera plus que le point de départ d'une nouvelle aventure.


Un beau jour, sans qu'elle ne sache comment ni pourquoi, les choses ont changé sur l'île aux fleurs. Bien sûr, il y avait toujours la douceur et la paix, mais, si les morts avaient pu parler, sans doute auraient-ils hurlé de toute leur âme. À l'époque, elle n'avait pas su pourquoi, elle n'avait pas su pour qui.

Et puis Thatch est arrivé et elle a compris. Happée par la souffrance, par l'injustice et par la colère, elle avait été frappée par une douleur si puissante qu'elle avait cru en mourir.

Trahison. Fratricide. Des tabous, qu'elle n'aurait jamais imaginé voir voler en éclats au sein de cette famille si soudée. Impuissante, elle n'avait pu que contempler l'affliction et l'aigreur ronger les cœurs des enfants de la baleine.

Le cœur fendu par le deuil, elle avait allongé le commandant sous un seringa en fleur, face à l'océan pour qu'il puisse toujours être aux côtés de ses frères. Avec toute la douceur du monde, elle avait arrangé ses cheveux et sa tenue. Tout autour de lui, elle avait fait pousser des myosotis d'un bleu éclatant, sa couleur préférée. Même après le départ des pirates, elle était restée à ses côtés, longtemps, pour s'assurer qu'il ne soit pas seul.

Chaque jour qui a suivi, elle est retournée le voir, pour nettoyer la pierre, pour apporter de nouvelles fleurs, pour d'interminables conversations sur le monde et ses secrets, pour regarder le soleil se coucher et les étoiles briller de mille feux. Parfois, elle a pensé en faire trop, s'être attachée à une pierre froide et solitaire plus qu'à l'âme d'un homme qu'elle sait déjà parti pour un endroit meilleur. Mais elle n'arrive pas à se départir de ce sentiment étrange, de cette gêne qui la saisit chaque fois qu'elle passe devant la stèle gravée de son nom.

Parmi les dizaines, les centaines d'âmes à être venues trouver le repos sur l'île aux fleurs, elle fait face à la seule tombe qui ne lui semble pas à sa place. Parce que Thatch n'aurait pas dû mourir, pas maintenant ou du moins pas comme ça. Elle a l'habitude des pirates, des batailles, des accidents, des maladies, les causes sont multiples et les pirates ne vivent jamais vieux, mais n'est-ce pas le prix à payer pour avoir goûté à la liberté la plus absolue ?

Thatch est différent, parce qu'il a été assassiné. Il aurait pu vivre, il aurait dû vivre, mais il est mort.

Pendant qu'elle regarde Thatch, les yeux de la gardienne se détournent du monde et quand elle les relève, il est déjà trop tard. La guerre gronde au loin, implacable, inéluctable. Alors il vient la voir, le vieil homme avec son premier commandant. Il vient lui dire de ne pas avoir peur, qu'il est un empereur et qu'il ne mourra pas aussi facilement. Elle lui répond qu'elle n'a pas peur, qu'elle n'a jamais eue peur, mais que les légendes ne sont pas éternelles. Il rit et elle, elle lui sourit, elle ne dit pas que la peur, c'est dans les yeux du commandant qu'elle la voit.

Pendant quelques jours, ils sont à nouveau tous les trois, comme il y a si longtemps. Ils lui racontent leur aventure et elle les emmène voir Thatch et tous les autres. Ils parlent d'Ace qu'elle n'a jamais rencontré et ils lui décrivent un garçon profondément droit et juste qui avait traversé l'océan à la recherche d'une famille qu'il avait enfin trouvé. Ils lui promirent de le sauver.

Aussi, quand l'heure fut venue des adieux, elle glissa une délicate fleur de glycine à la boutonnière de l'homme le plus puissant des mers et embrassa son second. Elle les regarda partir dans le lointain, vers la guerre, vers la fin des temps, à bord de leur vaisseau légendaire. Ce jour-là, une unique larme orpheline vint s'échouer contre la joue de la gardienne lorsque le navire disparut dans le lointain.

Car toute une vie durant, à chaque fois que son regard s'était porté vers l'horizon, elle y avait vu une immense baleine, ses voiles d'un blanc immaculé, son capitaine de légende au rire tonitruant et des milliers d'enfants fêtant la vie, l'amour et la liberté. Ils avaient été son rêve tellement longtemps, à elle, la gardienne du passé.

Mais le matin du jour qui suivit la fin du monde, lorsqu'elle leva ses yeux trempés de larmes vers l'avenir, il n'y avait plus rien.


La légende de l'île aux fleurs ne prit pas fin ce jour-là, car ils revinrent, ceux qui restaient. Les orphelins à qui l'on avait tout arraché y compris la liberté.

Elle les vit arriver du haut de la falaise, ces hommes brisés, rescapés de l'enfer, navigant sur les épaves d'une vie déchirée. Trop cassés pour vivre, tout juste bon à survivre dans ce nouveau monde où ils ont tout perdu, où il n'y a plus de famille.

Elle s'était fait un devoir de les accueillir comme au premier jour, un sourire doux sur ses lèvres tremblantes. Ils passèrent longtemps à tenter de soigner, de réparer ce qui pouvait encore l'être, ce qui ne pouvait l'être aussi, naïvement, effacer les traces de larmes, les blessures qu'entraîne la perte d'autant d'être chers.

Ils ont accompagné aussi, donnés un endroit où reposer à tous ceux qui l'avaient si durement mérité. Prier. Chanter. Pleurer. Veiller. Inhumer. Pleurer.

Et le cimetière des baleines devint petit à petit une nécropole. Les tombes se sont ajoutées, jours et nuits, toujours plus nombreuses, douloureux rappel de leur défaite, de leur perte. Et les stèles se sont étendues sur l'horizon, jusqu'à ce que l'on se demande si l'île serait assez grande pour toutes ces âmes en quête de repos.

Pour leur père à tous, elle choisit l'endroit le plus proche du ciel, car toute sa vie durant, c'est lui qui s'en était le plus approché. Il leur avait ouvert à tous la porte des étoiles, un monde de rêve infini ou même le dernier des malfrats avait pu prétendre à une famille. Elle couvrit la pierre d'aloès, témoignage silencieux de son chagrin et permit à chaque orphelin de fleurir l'endroit afin qu'à tout jamais le héros tombé puisse reposer sur ce parterre coloré.

Quand vint le tour de Portgas, l'enfant roi, le gamin assoiffé de vie qui n'avait pu la trouver que dans la mort, elle lui offrit la place la plus proche de son père, celui qu'il avait choisi. Longtemps, elle lui parla, formulant des promesses qui resteraient leur secret et demeurerait dans l'éternité.

Jamais auparavant, une sépulture n'eut mieux représenté l'amour d'un homme pour ses enfants. Pour chacun, ce fut un honneur et un déchirement au moment de dire adieu, mais ne dit-on pas que les légendes ne meurent jamais vraiment ?

Enfin, quand tout fut terminé, un grand vide s'empara de tous ceux qui s'étaient trouvés là. Que faire quand on a connu la liberté et qu'elle nous a été arrachée ? Que faire quand notre famille a été décimée ? Que faire lorsque l'on a été chassé, humilié, déshonoré ?

Elle aurait aimé leur dire de rester, de se soigner, de prendre le temps de s'apaiser. Elle proposa au phénix de s'attarder à ses côtés, car il est des peines que seuls les immortels peuvent comprendre et soigner.

Mais il était trop tard.

Priver des enfants de l'amour de leur père, c'est ne leur laisser que de la colère. Et si les hommes ne peuvent pas vivre de colère, ils peuvent s'abreuver de vengeance. Quoi qu'elle dise, rien n'y aurait fait.

Alors un soir, la veille du départ, elle alla trouver le phénix et ensemble ils renouvelèrent cette vieille promesse. Puis, le jour suivant, lorsque l'aube pointa dans le lointain, elle porta son regard vers l'horizon et n'y trouva que soleil et océan. Pourtant, ses lèvres s'étirèrent dans un étrange mélange de confiance et d'inquiétude.

Car elle savait.

Elle savait qu'une nouvelle fois, ce sont eux qui viendraient jusqu'à elle, pour un jour, une nuit ou pour l'éternité, ils sauraient toujours retrouver le chemin de l'île aux fleurs.

Debout, aux côtés de Thatch, de Barbe Blanche et de tous les autres, la gardienne du cimetière des baleines esquissa un sourire empli d'avenir et de promesses.