Guylt se sentait troublé, assis près de sa bien-aimée, dont le visage était posé sur son épaule et dont les doigts fins et chauds s'étaient entrelacés aux siens.

Était-ce un rêve ? Était-il vraiment aux côtés de Vira, dans cette ruelle, les pieds dans le vide, non loin de cet énorme pilier du monde, dans ce monde si singulier ? Parfois, il se demandait si tout cela n'était pas issu de l'imagination de quelqu'un. Une chose était sûre au sein de ce songe : l'ange à ses côtés était la femme de sa vie.

— Guylt ? À quoi tu penses ?

— À toi, mon amour.

Il sentit Vira rougir de plaisir. Si Guylt avait retenu quelque chose de tout ce temps à l'admirer en secret, c'est qu'elle appréciait être flattée et qu'on lui témoigne de l'affection, alors il lui susurrait toujours des mots doux à l'oreille depuis qu'elle s'était découverte des sentiments pour lui. Ce jour-ci, l'amoureux ne l'oublierait jamais.

Quelques mois auparavant, Guylt s'évertuait de poursuivre ses efforts en tant qu'élève à l'école Arquebuse. Une chose le motivait : voir le doux visage de Vira tous les matins, resplendissante, joyeuse, pleine de jeunesse et d'entrain. Il la voyait assise au bureau des élèves à rire avec ses amies, étudier sérieusement à la bibliothèque puis partir danser au milieu de la mélodie des accordéons qui résonnaient dans Plijeune ; il se voyait secrètement prendre sa main, danser avec elle, l'emporter au rythme de la mélodie et dans l'effervescence du quartier festif.

Mais la belle Vira profitait de sa jeunesse et de sa vie étudiante, et côtoyait d'autres étudiants. Chaque nouveau prétendant faisait plus mal au cœur de l'amoureux : néanmoins il continuait d'espérer lorsqu'ils se saluaient à la fontaine, qu'elle lui souriait, et qu'ils rentraient ensemble vers Vendecentre, racontant leurs journées. Elle aimait lui adresser la parole, rire avec lui lorsque son temps lui permettait. Peut-être un jour accepterait-elle de lui partager tout son temps ?

Un soir, il l'avait surpris seule au bureau des élèves, recroquevillée et adossée à un mur, ses cheveux en pagaille, elle qui était si lumineuse et bien apprêtée. Posté à l'encadrement de la porte, il avait écouté la jeune fille, qui se lamentait après une nouvelle rupture. Quand est-ce que quelqu'un l'aimerait, et-ce pour de vrai ?

En entendant ses mots Guylt s'était figé, les yeux rivés sur elle. Pouvait-il être celui que Vira attendait tant ?

Celle-ci avait relevé la tête subitement et l'avait surpris à la contempler ; ainsi, pris au dépourvu, il s'était dirigé vers elle. Il lui avait proposé de se confier, et elle lui avait parlé de celui qui venait de la quitter. Puis le jeune homme l'avait rassuré doucement : il y avait des personnes qui l'aimaient, prêtes à lui donner ce qu'elle attendait. En détournant les yeux, il lui avait confié qu'il était de ces personnes-là. Enfin, en osant jeter un regard vers la jeune fille, il lui avait semblé voir un regard qu'elle ne lui avait alors jamais adressé. Et le temps que Guylt y réfléchissait, Vira avait déjà pris son visage entre ses mains et déposé ses lèvres sur les siennes, dans un baiser fougueux et presque désespéré.
Ils étaient restés dans les bras de l'autre un moment jusqu'à rentrer ensemble, main dans la main.

Et Guylt tenait sa main encore aujourd'hui.

— Encore dans tes pensées ?

La douce voix de sa bien-aimée le tira de ses réflexions.

— Encore et toujours.

— Est-ce que j'y étais ?

— Tu sais bien que tu les occupes.

Vira rit doucement, rouge de plaisir, et leurs doigts se resserrèrent entre eux.

— Et si on allait marcher à Auldnoir ? Lui proposa l'amoureux.

— Bonne idée !

— Plutôt que de prendre le train, qu'est-ce que tu penses d'un aéroglisseur ?

— Super ! Tu es le meilleur, Guylt.

Elle se pencha vers lui et déposa un baiser sur sa joue. Guylt en rougit, empli de joie, et frôla des doigts le tissu de son veston.

Ils se levèrent donc et partirent en quête d'un véhicule : lorsque l'un deux ralentit pour les laisser monter, il lui prit doucement la main pour qu'elle entre en première.

Assis sur la banquette, les deux amoureux profitèrent de la vue sur l'imposant pilier du monde dont on ne percevait pas le bout, se jetant dans le vide comblé par l'océan noir qui se déchaînait en contre-bas, et sur les silhouettes des quatre quartiers qui constituaient Hekseville. Vendecentre déjà, le centre-ville où les deux habitaient : on apercevait au loin l'imposant beffroi, dont la cloche résonnait dans toute la ville. Ensuite, derrière le côté apparent du pilier se trouvait Endestria, le quartier industriel, d'où s'échappait la fumée des usines. On apercevait aussi Plijeune, quartier festif où se trouvait l'école Arquebuse dans laquelle étudiait Guylt et Vira. Ce quartier-là ne dormait jamais : toutes les nuits se trouvaient illuminées par les néons des bars et des discothèques, ainsi qu'animées par le son des instruments et l'entraînante mélodie du jazz. Enfin, l'aéroglisseur se rapprochait d'Auldnoir, la vieille ville, un quartier reposant dont les dédales conduisaient vers des manoirs, des parcs, ou dans des allées pleines d'animation.

Guylt, tâtonnant la poche de son veston, tourna la tête vers sa douce : peu importe le lieu ou l'heure, elle était là avec lui, toujours aussi souriante et délicate. Il ne pouvait qu'espérer qu'elle le soit pour toujours.

Ils finirent par arriver à bon port et commencèrent une balade dans le quartier. Ils foulèrent main dans la main le petit pont qui franchissait le vide, l'usine de traitement de déchets, et les nombreuses rues et ruelles. Puis, arrivés à la place afin de déguster des glaces, Vira déposa en riant une pièce dans la fontaine, à la gloire de leur amour et de leurs objectifs futurs. Lorsque son compagnon jeta un coup d'œil à l'écran de la tour centrale, il comprit que le soir arrivait. Le temps passait si vite ! Alors, pressé par celui-ci, il prit la main de la jeune fille pour s'élancer vers un autre lieu.

Leurs pas les amenèrent au parc adjacent de la vieille ville, où trônait fièrement la statue du poisson et sa gemme sacrée, supposée renfermer une puissance gigantesque protégeant la ville depuis longtemps. Guylt respira un grand coup, empoignant fermement son veston, et emmena Vira vers l'église. Ils se stoppèrent devant elle, et la jeune fille contempla les environs, perdue.

— L'église Karuwari ?

— Vira...

Elle se concentra vers lui à son appel, ses yeux violets le pénétrant de toute part.

— Mon amour, j'aimerai te parler de quelque chose.

— De quoi donc ?

Il sortit de sa veste protégée un précieux joyau, et le montra timidement à la jeune fille. Les yeux de celle-ci s'agrandirent avant de briller : son souffle était coupé à la vue de cette magnifique bague, et de ce qu'elle représentait. Il prit alors la parole.

— J'espère que ce sera ici que nous lierons nos vies. Je souhaite qu'après nos études, nous nous retrouvons ici pour que tu obtiennes cette bague et que j'obtienne la mienne. J'ai toujours espéré que nous partageons ensemble le même temps et le même rêve. Je t'aime et je t'ai toujours aimé. Veux-tu m'épouser ?

Vira resta dans la même stupeur, prise de court, les yeux rivés sur le bijou. Il pouvait en être sûr, Guylt était le premier à lui faire une telle déclaration et à lui prouver un tel amour. Allait-il pouvoir la combler comme il l'espérait ? Elle finit par maintenir son regard, prête à s'exprimer, rouge d'émotion.

— Guylt... personne ne m'a jamais dit ça, aimé comme ça. Je ne sais pas comment te remercier, ou même comment te le dire... mais oui, je veux t'épouser.

Elle le laissa alors enfiler la bague à l'annulaire de sa main gauche, et les nouveaux fiancés s'élancèrent l'un contre l'autre, dans une forte étreinte. Guylt souffla à l'oreille de sa protégée, le cœur battant et empli d'un bonheur incommensurable.

— C'est ici que nous nous engageons : la gemme sacrée, témoin de notre amour, sera là pour nous bénir et veiller à notre promesse. J'en serais digne, Vira. Je t'aime et t'aimerai jusqu'à la fin, même si n'importe quoi nous sépare.

— Merci... susurra-t-elle.

— Et toi, me promets-tu de m'aimer pour l'éternité ?

Vira se détacha de lui doucement, sûrement encore chamboulée par les événements, et il vit son regard se perdre un instant avant de revenir sur lui. Enfin, elle esquissa un petit sourire.

— Oui, Guylt.

Une nouvelle promesse d'amour éternel, pleine de passion et d'espoir, se faisait à Hekseville.