Au réveil de Guylt, une fine lumière passait au travers des rideaux de la chambre. L'esprit encore embrumé, il avait le souvenir d'une belle et douce nuit ; ce fût lorsqu'il sentit la chaleur d'un corps pressé contre le sien que ce souvenir se confirma.
Il sourit, apercevant au doigt de Vira cette bague qui ne l'avait pas quittée depuis hier. Elle était ici avec lui, et ce n'était pas son imagination qui lui jouait des tours. Il se releva légèrement et la contempla un moment, jusqu'à ce qu'elle ouvrit doucement les yeux.
— Depuis combien de temps tu me regardes ? Le questionna-t-elle, déboussolée.
— Je ne saurais pas compter.
— Depuis longtemps ?
— Peut-être bien ? Allez ma belle, nous avons une bonne journée devant nous.
— Oh oui, pas de cours encore aujourd'hui ! s'exclama-t-elle, réjouie.
— Non ! Donc il est temps de s'habiller, conclut-il en lui déposant un baiser sur la joue.
Les amoureux se préparèrent puis sortirent de leur immeuble, situé non loin de la station de la Grande Boucle et de la ruelle où ils aimaient s'asseoir. Les deux y avaient chacun leur appartement depuis leur enfance : Guylt sourit en se remémorant leurs jeux dans les couloirs, leurs plaisanteries, et les réprimandes de sa mère lorsqu'il rentrait les vêtements froissés.
Il faisait bon à Vendecentre, et la cloche sonnait déjà midi. Le centre-ville était dès lors en effervescence : les restaurants ouvraient leurs portes, et de nombreux passants faisaient la queue devant des guichets de nourriture rapide.
— Bon, j'imagine que c'est l'heure de déjeuner ! Se réjouit Vira.
— Mais ce n'est pas l'heure d'une glace, rit-il.
— Je n'ai jamais dit ça ! On va où ?
— Direction brochettes ?
— C'est parti !
Ils s'arrêtèrent au guichet, payèrent leur en-cas et se dirigèrent vers leur précieuse ruelle au bord du vide.
Guylt adorait cet endroit qui signifiait tant pour lui : cela faisait des années qu'il y venait avec Vira, qu'ils y riaient et partageaient leurs secrets, assis au bord, les pieds ballants. Elle posa sa tête sur son épaule tout en dégustant son repas, et il ferma les yeux pour profiter de l'air du midi, du goût sur ses papilles et de la présence à ses côtés.
Le calme ne dura pas longtemps : leur brochette finie, la jeune fille se releva et proposa d'aller à Auldnoir ; et dès lors sur la terre ferme, elle prit sa main et le fit la suivre, jusqu'à un endroit qu'elle appréciait énormément : l'allée de la musique.
Cela faisait des années que venaient y jouer de talentueux musiciens : ils faisaient la joie des citadins qui passaient par là, et servaient parfois aux plus belles rencontres.
— Je me disais bien que ça faisait longtemps que nous n'étions pas venus.
— Moi aussi tiens !
Ils apprécièrent un temps le spectacle, puis deux musiciens s'approchèrent du couple. Ils proposèrent à Vira de chanter avec eux ; elle leur demanda s'ils connaissaient les morceaux de la jeune étoile montante Poterie Doll, et à leur réponse positive, elle se lança auprès d'eux.
Elle inspira un grand coup, et finalement les accordéons se lancèrent. Sa voix emplit l'air et le cœur du jeune amoureux : ensorcelante, à la fois douce et assurée, à la fois alanguie et ferme, elle était comme celle de la plus grande des sirènes.
Autour d'elle s'étaient rapprochés de nombreux passants ; les enfants gesticulaient, les adultes applaudissaient et les vieillards tapaient du pied. Mais Guylt, lui, n'y prêtait pas attention : il ne pouvait qu'être concentré sur elle, comme placé sous un charme qu'elle seule contrôlait. Il ne pouvait baisser les yeux, ni même reprendre son souffle. Et ce fût lorsque la musique se stoppa qu'il remarqua que son cœur s'était emballé, que son corps s'était réchauffé.
Elle s'avança alors vers lui, au milieu des applaudissements, d'un sourire fier. Elle pouvait l'être, elle, une jeune fille si talentueuse, si délicate !
— C'était absolument génial, comme toujours, la complimenta-t-il.
— Merci !
— Et si on allait à l'église ? On a un peu de temps pour s'y arrêter.
— Comme tu veux !
Ils se prirent la main et se dirigèrent vers l'église, alors que le chant résonnait encore dans l'oreille du jeune homme. Arrivés devant l'église, les fiancés se blottirent dans les bras de l'un et de l'autre, le visage dirigé vers leur lieu de promesse.
— Je m'en souviens comme si c'était hier, murmura Vira.
— Peut-être parce que c'était hier ?
— Pas bête !
Ils rirent en cœur et restèrent là jusqu'à que le soir arrive. Guylt ne put cacher son excitation : la soirée qui s'annonçait faisait partie de ses favorites ; il était temps de partir pour Plijeune.
Lorsqu'ils arrivèrent, la soirée avait déjà commencé : tous les bars étaient ouverts, tous les artistes s'étaient réunis, et il en était de même pour les fêtards. Ce n'était pas pour rien que c'était le quartier festif ! Les néons illuminaient les restaurants et les bars, notamment un, le préféré du couple.
Ils y entrèrent et s'y attablèrent. Le repas terminé, ils restèrent et dansèrent des heures, comme des fous, leurs rires étouffés par le son des enceintes. Puis ils sortirent lorsque l'afflux des corps mouvants leur avait donné trop chaud, et la musique trop mal à la tête.
Ils se reposèrent un peu, encore essoufflés de leur danse effrénée.
Dehors aussi, la fête battait son plein : les musiciens de rue jouaient, et d'autres couples ou groupes d'amis dansaient.
— Tu as encore envie de danser ?
— Grave !
Alors il lui prit la main, et l'emporta au rythme de la mélodie, dans une danse passionnée, au milieu d'une piste improvisée et d'une grande effervescence, comme il en avait toujours rêvé. Ensemble ils s'abandonnèrent, oublièrent tout l'espace d'un moment. Dans les yeux de sa douce, l'amoureux ne voyait que lui. Puis, exténués, ils s'arrêtèrent et se prirent dans leurs bras, sans ne plus bouger, alors qu'autour d'eux tous s'agitaient encore. Guylt se sourit et inspira un grand coup.
Il avait enfin trouvé la paix, aux côtés de la plus belle des jeunes filles. Il enlaçait sa bien-aimée, sa tête enfouie dans son cou, laissant courir ses mains au bas de son dos. Malgré toute l'agitation, il était pris d'une soudaine quiétude, d'un bien-être qu'il n'avait jamais connu auparavant, et ne ressentait que la chaleur de son étreinte.
C'est alors qu'un bruit attira son attention et celle de tous les autres, orchestrant un sursaut général. Un bruit surnaturel, comme une apparition funeste.
Il leva alors la tête, et c'est horrifié qu'il aperçut près de la grande roue de l'hôtel Fauxneu une tempête ténébreuse, au noyau rempli de noirceur. Si elle s'approchait plus, voici qu'elle pourrait sans doute emporter des maisons avec elle ! Il n'aurait pu la décrire parfaitement, mais elle ne lui inspirait que terreur. Et pourtant il restait là figé, serrant encore plus fort Vira qui tremblait, elle aussi figée de peur.
Les plus peureux fuyaient, mais d'autres plus intrépides observaient en frissonnant cet étrange phénomène, sombre présage aux pires malheurs.
D'autre formes s'ajoutèrent alors près de la tempête, et-ce sur l'hôtel et sa grande roue. Les ombres se matérialisèrent en des créatures toutes aussi effrayantes : une orbe pourpre ornaient leur corps difformes. Bon nombre de fêtards s'exclamèrent alors.
— Des monstres !
— Ne restez pas là !
— Poussez vous, laissez-moi passer !
Mais ils se tuèrent bien vite.
L'hôtel Fauxneu, sa grande roue et le reste derrière eux s'éloignèrent alors peu à peu : ils se détachèrent du reste de Plijeune, et ceux qui y étaient ne pouvaient que s'horrifier, crier à l'aide, prier d'être sauvés, alors qu'ils s'éloignaient de plus en plus, arrachés de leur propre ville. Puis la partie détachée du quartier fût bien loin et s'effaça à l'horizon. Elle était perdue, disparue.
Seuls résonnaient les cris et les pleurs des familles brisées ce jour-là.
Et Guylt, les yeux rivés sur ce gouffre, ne put que serrer de toutes ses forces Vira, en espérant de ne jamais être séparé d'elle comme l'avaient été ces malheureux, punis par une triste fatalité.
