Emmitouflé sur son canapé, Guylt ressassait les événements, les yeux rivés sur le journal tout en prêtant attention à la télévision. Pris d'une inquiétude suite à la soirée d'il y avait seulement quelques heures, il n'avait pu fermer les yeux, et était resté éveillé jusqu'au matin.

Le gouvernement avait ordonné peu après le drame de ramener tous les citoyens à leur quartier principal par aéroglisseur ; lui et sa fiancée avaient suivi sans se poser de questions, encore sous le choc. Mais celui-ci avait été plus grand encore lorsqu'ils avaient appris que la scission de Plijeune n'était pas la seule : deux autres quartiers avaient subi le même sort. À Endestria, c'étaient les environs de la tour centrale qui avaient disparu, à Auldnoir, c'étaient les environs de la gare ; il n'était donc plus possible de prendre le train vers le quartier de la vieille ville. D'autres mystérieuses tempêtes étaient ensuite apparues ; il était tout simplement devenu impossible de se déplacer de quartier en quartier sans danger.

Il leva les yeux lorsque la télévision montra une nouvelle fois les deux scissions : comme à Plijeune, on apercevait la panique des victimes qui s'éloignaient, et l'horreur de leurs proches. L'univers avait brisé ces familles et ces maisons. Rendrait-il un jour ce qu'il avait pris ?

Le programme montra ensuite les apparitions des créatures aux orbes pourpres, agressives et prêtes à attaquer, survenant de manière inexpliquée, irrégulière, et-ce n'importe où. On interrogea plusieurs citoyens : certains prônaient l'extrême prudence, d'autres invitaient à vivre avec la menace. Un climat de confusion régnait donc sur la ville, et le reportage montra finalement qu'une grande majorité d'habitants des quartiers à risque n'avaient pas abandonné leur liberté.

Guylt se reconcentra sur son journal :

"La ville est sens dessus-dessous ! De nombreux phénomènes restent inexpliqués. Le maire Bosley nomme ces monstres "Névis". Il crée une unité spéciale pour mettre fin à la menace."

Névis... Ces créatures portaient désormais un nom, et le prononcer le faisait frissonner, pourtant il se le répéta du bout des lèvres, comme pour admettre leur existence. Que se passerait-il s'il en rencontrait ? Jusqu'où pouvaient aller ces monstres ? Il continua sa lecture.

"Seul, l'officier Syd extermine des Névis et arrête des voleurs dans la foulée."

Heureusement, certains parvenaient à résister à la menace ! Elle n'était pas invincible, et il était nécessaire de la combattre. Il n'y avait plus qu'à espérer que la police et le gouvernement géraient la menace avec efficacité, sans trop de blessés ; Guylt ne s'était jamais vraiment intéressé à la politique, mais il attendait désormais du maire Bosley une réponse à la crise et d'assumer son rôle de chef.

Ses pensées se tournèrent vers Vira, calfeutrée dans son propre appartement. Après leur retour celle-ci s'était éclipsée, le teint blafard, la tête et le cœur lourds. Les caresses de son petit-ami ne l'avaient pas apaisé : alors elle lui avait sèchement prié de la laisser, prière qui tournait encore dans la tête de l'amoureux. Mais il ne pouvait pas lui en vouloir. Il ne pourrait jamais lui en vouloir.

Il sortit de sa réflexion au son de la porte qu'on ouvrit : sa mère apparut dans l'encadrement. Les traits tirés par la fatigue, elle le rejoignit rapidement. Mère et fils se prirent dans leurs bras.

— Guylt ! s'exclama-t-elle, soulagée. Tu n'as rien !

— Non ! Toi non plus, heureusement.

— Lorsque j'ai vu les images, j'ai paniqué... Tu étais là-bas, à Plijeune ! Je ne peux que remercier le ciel que tu sois là sain et sauf. Je n'ai même pas pu t'appeler, j'ai dû continuer de travailler à l'hôpital, on a eu plus de patients que d'habitude.

Ils restèrent enlacés quelques minutes puis desserrèrent leur étreinte.

— Ces monstres et ces tempêtes, j'ai eu du mal à croire ça réel. Et toi, tu les as bien vu !

— Tu penses qu'il y en aura dans notre quartier ?

— De ce que j'ai compris, on ne peut pas prévoir leurs apparitions, et on ignore tout d'eux. Il faudra donc être bien attentif, surtout si tu sors !

— Je ferai attention. Mais de toute façon, je ne me vois pas sortir sans Vira.

— Vira ? Comment va-t-elle d'ailleurs ?

— Je pense que tout ça lui a donné un choc, donc elle est restée chez elle. Je ne vais pas aller la déranger.

Guylt avait toujours parlé de Vira à sa mère. Elle l'écoutait toujours, riait lorsqu'il en faisait l'éloge, et souriait à ses anecdotes. Il lui avait aussi parlé de ses projets de fiançailles, mais elle s'était montré plus sceptique, douteuse.

— Je vois. Et... tu lui as parlé de ton idée ? s'hasarda-t-elle.

— Oui ! Je lui en ai parlé devant l'église, et elle a accepté ! On s'est promis de se marier après nos études. Tu ne peux pas te rendre compte du bonheur que ça me fait. La plus belle fille de l'univers a accepté de partager sa vie avec moi ! Tu te rends compte ?

— Guylt, ne t'y serais pas pris trop tôt ?

— Je l'aime depuis toujours, tu ne peux pas dire ça ! Lui rétorqua-t-il.

— C'est là un acte fort de se promettre un amour comme celui-ci. Parfois on promet, et on se rend compte que nos espoirs étaient trop utopiques, que l'autre ne sera pas satisfait. La passion nous enlève toute pensée rationnelle. J'en sais quelque chose, crois-moi.

— Avec Vira, c'est différent. Chaque histoire est différente, tu ne peux pas tout comparer à ta relation entre toi et Papa.

— Tu es pourtant le premier à avoir souffert de mon divorce. Une décision comme celle-ci... J'espère simplement que la suite ne sera pas la même.

Elle soupira, et l'amoureux fit de même, légèrement irrité. Comment pouvait-elle douter de leur promesse ? Il aimait Vira, et elle l'aimait aussi. La passion ne les rendait pas aveugle.

Sa mère partit se reposer et le laissa seul à ses réflexions. Sa bien-aimée lui manquait ; cela faisait trop longtemps qu'il ne l'avait pas vu. Il lui avait proposé de descendre à la ruelle ; rétablie, elle l'avait suivi, et ils s'étaient assis au bord.

— Je suis heureux de pouvoir te revoir, lui confia-t-il.

— J'étais un peu à cran, j'avais besoin de me reposer. En plus mon père est revenu tard la nuit, le travail était laborieux, répondit la jeune fille en soupirant.

Le géniteur de celle-ci travaillait au quartier industriel. Guylt se souvenait encore de sa forte poigne lorsqu'ils s'étaient serrés la main la première fois.

— Ma mère m'a mise en garde. Elle continue de me dire qu'on devrait attendre.

— Pour quoi donc ?

— Le mariage.

— Oh, ça ? Pourquoi elle s'inquiète ? Tu es parfait, me comble de bonheur et de cadeaux. Et on s'aime passionnément ! Je suis sûre que ta mère s'inquiète pour pas grand-chose.

— C'est ce que je lui ai dit. Et ton père, qu'est-ce qu'il en dit, lui ?

— Tu sais, mon père est plus sceptique et méfiant, je vais éviter de lui en parler pour l'instant. On ne sait pas comment il pourrait réagir.

Le jeune homme en fut troublé : elle n'en avait pas parlé ? Mais elle lui sourit, d'un sourire qui lui fit ravaler toutes ses questions. Alors ils s'embrassèrent longuement, et rentrèrent chacun chez soi.

Un jour plus calme passa, et le jeune homme tomba des nues à l'annonce d'une autre nouvelle. Il monta le son du téléviseur.

— Alias, le roi des voleurs, a subtilisé la gemme sacrée d'Auldnoir. La présence de la police et de son chef n'a pas suffit à empêcher le délit, ponctué de plus d'une apparition de Névis. Ces Névis ont été anéantis par une mystérieuse jeune fille au chat, soutenue par la suite par un rassemblement des civils des alentours. De nombreux citoyens sont outrés de ce vol et se demandent qui se cache derrière le masque...

Mais Guylt ne prêtait déjà plus attention aux détails, trop abasourdi. Voici qu'après la ville, l'univers s'attaquait à l'un des symboles de sa promesse, l'un de ses témoins, l'un de ses protecteurs. Il ne pouvait que s'inquiéter d'un mauvais présage. Seul face à ce malheur, sans pouvoir étreindre sa fiancée, l'angoisse le prenait doucement.