J'ai écrit ceci il y a un moment déjà: un AU où Celestella, après son départ de Gamilas, n'aurait jamais rencontré le Yamato. Avec une OC apparue dans une autre fiction, pour qu'elle ne soit pas seule. (Disons que c'est quelque chose qui aurait pu arriver à Midelia, dans un autre contexte.)

Quand il n'y avait rien à faire, maman parlait. Midelia l'écoutait sans broncher, ayant pris l'habitude, dans le grand silence. Quand les mots commençaient à résonner dans sa tête, elle courait se pelotonner sur les genoux de maman- quelquefois, elle l'entourait même de ses bras- et l'écoutait avec plaisir parler de la terre sombre qu'elles avaient quittées et que maman appelait maison, des gens aimés qu'elle y avait laissés. Mais pas moi, ronronnait Midelia, blottie contre elle. Non, pas toi, concédait toujours maman, et si ce n'était pas déjà fait, maman la serrait plus fort contre elle. Elle pleurait, parfois. Midelia apprit très vite à associer cette eau aux pensées tristes de maman. Elle pleurait surtout quand elle pensait à papa. Midelia lui ressemblait beaucoup, affirmait-elle.

Pourquoi papa est parti? lui demanda Midelia. Maman se remit à flatter ses cheveux, constitués de vagues dorées. Ils ne ressemblaient pas à ceux de maman, des filins argentés. Il n'est jamais venu.

Pourquoi? répéta Midelia, surprise. La réponse ne vint pas, et Midelia se lassa : elle tendit la main vers les souvenirs de maman, juste à sa portée, si près d'elle… Elle le vit le temps d'une seconde avant que la gifle ne l'arrête. Maman paraissait furieuse. Ne refais jamais ça, compris? Miezella ne s'aperçut de son erreur que quand sa fille se mit à pleurer à son tour, sa précieuse petite fille, aussi bleue et blonde que son père… Elle essuya les larmes tant bien que mal, et si sa fille cessa de sangloter à son contact, elle reniflait toujours, les yeux violacés. J'ai pleuré, dit finalement la petite fille.

Je sais.

Pourtant, je n'étais pas triste.

Miezella jeta à sa fille un regard surpris. Les gens pleurent pour beaucoup de raisons, Midelia.

Lesquelles?

Beaucoup. Elle ravala sa salive avant de continuer; mais après tout, elle l'avait mérité. Tu étais peut-être fâchée contre moi. Après de longues secondes de réflexion, la petite fille hocha la tête. Oui. Je crois que je suis fâchée. Et sa candeur fit d'autant plus mal à Miezella, mais elle se répéta que c'était mérité. Elle n'avait pas à lever la main sur sa petite fille. Tu veux aller jouer? proposa-t-elle avec prudence. La fillette approuva mais ne bougea pas. Tu veux aller jouer seule? répéta Mizella, et sa fille hocha la tête, sans même prendre la peine de formuler son ressenti en mots. Elle glissa de ses genoux et s'éloigna sans se retourner, ses petits pas résonnant sur le métal. Miezella compta cinq bonnes minutes avant de se lever et de partir à sa recherche. Elle ne fut pas difficile à trouver. Le Shangri-la n'était plus si grand que ça, à présent. Midelia était accroupie dans un coin et elle jouait avec un vieux morceau de ferraille vaguement remodelé en jouet et la poupée très laide que Miezella avait fabriquée pour elle. Pour une raison qui échappait à sa mère, elle l'adorait.

-Es-tu toujours fâchée? demanda Miezella en s'agenouillant près de sa fille.

Midelia lui jeta un regard incrédule. Pourquoi tu fais tous ces bruits, maman?

-Parce que je pense qu'il est temps de t'apprendre à parler.

Dès lors, leur quotidien fut ponctué de sons. Ce fut moins difficile que Miezella le croyait : Midelia avait l'habitude de l'entendre marmonner et elle écoutait attentivement la moindre des syllabes que Miezella avait mémorisées. Elle n'avait plus qu'à les mettre en pratique et, n'ayant rien d'autre à faire, Midelia y consacrait la plus grande partie de ses journées. Un autre an s'était écoulé bien vite- enfin, Mizella le croyait- et Midelia parlait presque bien, à présent. C'était inutile, ici, mais Miezella s'aperçut vite qu'elle aimait entendre la voix de sa fille. Qu'elle aimait pouvoir entendre ses rires qui résonnaient autrement que dans sa tête. Leurs pensées avaient été imbriquées si longtemps et il était bizarre, maintenant, d'en être séparée… mais cela devait bien arriver. Et puis, elle entendait toujours les pensées de sa fille.

-D'où venons-nous? finit par lui redemander Midelia, qui avait approximativement huit ou neuf ans, alors.

-De très loin, Midelia.

Mais Miezella le vit bien, dans le regard de sa fille, que la réponse ne lui plaisait pas. Elle repensa au jour où Midelia avait réussi à entrer dans sa tête. Sa fillette blonde ne tarderait pas à aller chercher elle-même les réponses qu'elle désirait. Alors, Miezella soupira et répondit :

-De Gamilas. Mais toi et moi sommes jireliennes.

Les grands yeux de l'enfant s'éclairèrent, toute heureuse qu'elle était de cette petite victoire. Même s'il ne s'agissait que deux petits mots. Miezella la dévisagea du coin de l'œil. Midelia était née avec les yeux, les cheveux et la peau de son père, mais sa mère avait toujours été satisfaite de reconnaître en elle son propre visage, son nez, son menton et sa bouche.

Comment se faisait-il, alors, qu'à cet instant, Miezella ne puisse voir en elle que son père?

-Pourquoi suis-je bleue? demanda donc, fatalement, Midelia. Parce que je suis née sur Gamilas et pas toi?

Miezella acquiesça, surprise.

-Oui. Parce que le peuple de Gamilas a la peau bleue, exactement comme toi.

-Papa aussi?

-Évidemment, répondit la mère. Et il était…

Elle s'interrompit soudain. Midelia la fixait avec les yeux de son père, mais Miezella se voyait à nouveau en elle. Que savait-elle, exactement? Sur la vie. Sur comment les enfants naissaient. Miezella ne lui avait jamais dit, mais Midelia aurait très bien pu lui soutirer cette vérité.

-… un très bel homme, acheva-t-elle. Le plus beau que je connaisse.

-Je lui ressemble?

Question idiote.

-Bien sûr que si.

-Alors, pourquoi il n'est pas venu? (Midelia garda un court silence à son tour, ses pensées emmêlées derrière un mur d'images. Miezella ragea de ne pas pouvoir les déchiffrer. Elle avait huit ans, bon sang…! Elle n'était quand même pas plus faible qu'une gamine de huit ans à peine, métisse qui plus est!) Est-ce parce qu'il me déteste?

La colère de Miezella s'évanouit aussitôt.

-Non, Midelia. Il ne te déteste pas. D'ailleurs, s'il doit en vouloir à l'une de nous deux, c'est bien moi.


Les étoiles filaient en silence et Midelia se tenait sur ce qui restait du pont, engoncée dans son manteau bigarré, sa poupée dans une poche.

-Tu es née il y a quatorze ans, exactement, raconta Miezella.

Midelia ne savait même pas si c'était vrai. Miezella avait pris l'habitude de ce petit rituel, depuis quelques années, mais il semblait à la fille qu'une année s'étirait ou se raccourcissait selon son bon vouloir.

-Tu étais si petite, poursuivit sa mère. Comme si tu savais, dès le départ, qu'il valait mieux te montrer discrète, même dans mon ventre. Tellement que quand tu es née, j'ai eu peur qu'il te soit arrivé quelque chose. Puis tu as ouvert la bouche et tu t'es mise à pleurer, et moi avec. Comme si… je n'avais pas réalisé, pendant un moment, que tu étais bel et bien ma fille.

Les mots, d'année en année, étaient sensiblement les mêmes. Midelia souriait, flattant les cheveux de fil de sa poupée, dont la tête dépassait de sa poche. D'aussi longtemps qu'elle s'en souvenait, elle l'avait eue avec elle. Ses souvenirs, avant, se fondaient dans ceux de sa mère, ceux qu'elle avait glanés au fil du temps. Ceux à propos de cette terre sombre et de leur fuite dans les étoiles. Ceux à propos d'une jeune fille, d'une sœur et d'un homme que Midelia savait être son père.

-Pourquoi sommes-nous parties? demanda Midelia.

-Parce que je n'étais plus la bienvenue.

Et moi? faillit s'étonner la jeune fille, mais elle se retint juste à temps, noyant cette pensée sous d'autres, complètement aléatoires.

-Est-ce qu'un jour, nous y retournerons?

-Non, admit Miezella. Nous n'y retournerons pas.

Elle craignit une seconde de voir sa fille déçue, mais Midelia hocha simplement la tête. Ses pensées étaient soigneusement cadenassées dans un étrange fouillis- comme elle le faisait de plus en plus souvent- mais aucune tristesse ne transparut sur son visage. Miezella en fut rassurée.


Cette année-là, Midelia s'employa à ramasser les miettes ici et là sur le Shangri-la, aussi discrètement que possible, s'aventurant dans les sections jusque là closes et ratissant chaque pièce. Midelia ne savait pas pourquoi, puisque l'air y était en quantité suffisante. Tout ce qu'elle trouvait était un trésor, que ce soit un livre, un bout de papier, du métal ou du plastique. Elle lisait, la moindre bribe d'informations sur Gamilas. Elle improvisait des figurines. Elle jouait, seule, déposant sa poupée au milieu de soldats cassés, pendant des heures.

-Est-ce toi qui rouvre les portes? finit par lui demander Miezella.

-Oui, reconnut Midelia.

C'était une drôle de question, sachant qu'elles n'étaient que deux, mais Miezella parlait parfois de la sorte, et mentir n'aurait servi à rien.

-Pourquoi faire?

-Je ne sais pas. Parce que je m'ennuie?

Sa mère la regarda avec une rare douceur.

-Tu veux que nous fêtions ton anniversaire plus tôt, cette année?

-Je ne vois pas à quoi cela servirait. Peut-être est-ce aussi parce que tu réponds à mes questions au compte-goutte. Ou parce que j'estime que je n'ai pas à rester enfermée plus que nécessaire. De toute manière, enchaina aussitôt Midelia, que ferions-nous, après? Prétendre que j'ai quinze ans demain, et seize le mois prochain? Je ne ferai que vieillir plus vite et m'ennuierai tout de même, entretemps.

La jeune fille pensa à son installation. À ses soldats, sa poupée. Elle agrippa son manteau et sa longue robe chamarrée, cousue et recousue de mille bouts de tissu. À cette foutue existence absurde.

-Est-ce que tu te souviens de mon âge? demanda-t-elle à sa mère, toujours silencieuse. Mon vrai âge?

Et pour la première fois, Midelia se heurta à un mur. À quelque chose de si mêlé qu'elle aurait pu passer des heures à chercher dans ce fouillis le bon fil sur lequel tirer. Le plus drôle était que rien de tout ça ne semblait volontaire, juste un réflexe défensif. N'empêche que… c'était perturbant. Comme si le lien qui jusque là avait plus ou moins perduré entre sa mère et elle venait de s'interrompre, même momentanément.

-Peut-être treize ans et demi, lui accorda soudain Miezella, laissant tomber cette défense. Midelia, je… je connais par cœur ta date de naissance, mais il y a si longtemps que j'ai perdu le compte du temps…

Cela sonnait comme une excuse. Midelia sourit, pâle et désarmée, les larmes aux yeux.


Sur la table, il y avait très exactement vingt-sept pièces, disposées sur les cases soigneusement gravées dans le métal. Midelia contourna la planche de jeu qu'elle avait recréé. En face d'elle, sa pièce préférée, la reine de métal. Celle qu'elle avait passé des heures à remodeler avec soin avec les outils du bord pour lui donner une vague allure humanoïde. Son adversaire. Sans la lâcher des yeux, Midelia sortit de sa poche sa poupée.

-Te voilà reine de tissu, dit-elle en déposant la poupée à la place de la reine adverse.

Puis elle déplaça son premier pion.


-Tu veux que je vienne jouer avec toi?

-Jouer à quoi?

-À ton jeu, répondit Miezella avec surprise. Tu ne vas quand même pas éternellement jouer toute seule, non?

Midelia ne répondit pas. Miezella vint s'assoir près d'elle.

-Tu sais, ton père jouait beaucoup à un jeu semblable.

-C'est vrai?

-En tout cas, la forme de l'échiquier était identique. Et il jouait avec le même nombre de pièces… quatorze par joueur.

Miezella prit la reine de métal dans ses mains. Elle n'était pas plus grande que les autres mais plus jolie, et probablement la plus belle pièce. Midelia lui avait sculpté une chevelure et un visage rudimentaire, avec une bouche et des yeux, à l'aide d'un vieux clou.

-Mais il jouait sur un ordinateur. Avec des pièces holographiques.

-Je n'en ai pas, dit Midelia, légèrement sur la défensive.

-Je ne te reproche rien.

-Tu crois qu'il serait possible d'utiliser les ordinateurs pour en créer un?

-Tu saurais le faire, toi?

-Je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé.

Miezella reposa doucement la reine au milieu de ses soldats.

-Je peux jouer avec toi? redemanda-t-elle.

Midelia hésita longuement, regardant les pièces. D'habitude, elle était toujours seule et jouait selon ses propres règles, pas toujours les mêmes. Que serait donc une partie face à sa mère?

Que perdait-elle à essayer?

Elle eut à peine le temps de formuler cette pensée que sa mère se glissa en face d'elle avec un sourire ravi. Opinant machinalement, Midelia posa sur la case appropriée la reine de tissu. Elles jouèrent en silence, s'échangeant tout juste des impressions sur les coups joués ou à jouer.

Midelia remporta, sans surprise. Après quoi, elle entreprit de replacer les soldats et les reines là où leur place se trouvait, toujours sans un mot.


-Pourquoi n'es-tu jamais rentrée?

-Rentrée où? Sur Gamilas?

-J'imagine que oui. Ou ailleurs, peu importe.

Pendant qu'elle attendait sa réponse, Midelia s'employa à inspecter un pan de son manteau qui tombait en lambeaux, la reine de tissu redevenue poupée bien installé contre son flanc, dans la poche de sa tunique.

-Je ne sais pas, finit par lui accorder Miezella.

-Nous aurions pu, non? Il y a d'autres planètes habitables.

-C'est compliqué.

-Et des mondes habités qui ne sont pas Gamilas.

-C'est compliqué.

-Qu'est-ce qui est compliqué?

-La raison pour laquelle je suis partie. Et beaucoup de mondes environnants sont sous le contrôle de Gamilas.

-Ne pourrions-nous pas essayer tout de même? demanda Midelia, déposant son manteau sur ses genoux et fixant sa mère.

Et avant même de la voir ouvrir la bouche, les yeux baissés, Midelia sut ce qu'elle aillait dire. La plupart du temps, sa mère était un livre ouvert, et cette fois-là, tout particulièrement, toutes les pensées divergentes qui auraient pu servir à la protéger formaient un tableau d'ensemble dont le message était clair. La peur.

-Je ne sais pas, Midelia. Ce serait… si difficile.

Et elle parlait en ajoutant argument après argument, que Midelia réfutait en silence, cachottière. Le manque de nourriture? S'il y avait des gens, il y aurait à manger, et dans le pire des cas, elles pourraient toujours apporter l'appareil qui leur en fournissait. Comment se débrouilleraient-elles? Mais elles trouveraient, évidemment! Sa mère avait eu une vie, avant, elle pourrait en reprendre une semblable, et Midelia, elle… Elle ne savait pas, honnêtement, mais elle avait la certitude qu'elle trouverait.

-Il faudrait abandonner le Shangri-la, argua Miezella, à la toute fin.

Ah, si. Celui-là était vrai, Midelia en avait conscience. Si elles descendaient toutes les deux, elles ne reviendraient pas. En navette, elles devraient abandonner ce navire dans l'espace; avec le Shangri-la lui-même, le navire ne redécollerait jamais. Midelia ressentait une certaine tristesse à l'idée, même si elle lui apparaissait nécessaire. Mais pour Miezella, seule la peur y était associée. Cela fait bien… quinze ans, peut-être, qu'elles vivaient là. C'était long. Et peut-être, curieusement, que cela avait été plus long pour Miezella que pour Midelia. Lentement, la jeune fille déplia son manteau et le rajusta sur ses épaules, masquant soigneusement la poupée à la vue de sa mère.

-Quel âge avais-tu, quand tu m'as eue? demanda-t-elle plutôt.

Sa mère lui jeta un regard surpris.

-J'avais vingt-cinq ans.

Midelia additionna cet âge au sien, puis le compara. Vingt-cinq ans. Moins que le double de l'âge de la jeune fille. C'était si jeune, non? Comment pouvait-on avoir un enfant si jeune?

-Tu n'étais pas vraiment prévue, admit Miezella à contrecœur.

Midelia étudia cette nouvelle information un instant.

-Est-ce lié à la raison de ton départ?

Miezella eut un sourire pâle.

-Non... enfin, si, dans un sens. À cause de ton père.

Encore lui. Midelia renâcla.

-Tu ne me parles jamais de lui.

Elle ne savait pas trop, elle-même, si c'était une accusation ou une constatation. Miezella se figea une seconde puis se reprit.

-Que veux-tu savoir?

-Comment il s'appelait? C'est déjà un début.

-Abelt.

-Et il aurait quel âge?

-Il en avait trente-deux la dernière fois que je l'ai vu. Il en aurait donc quarante-sept, aujourd'hui.

-Tu étais plus jeune? Pourquoi a-t-il aimé une femme si jeune?

Sa mère la dévisagea, ahurie et un peu en colère.

-Parfois, c'est ainsi. Et notre différence d'âge n'était pas si grande.

Midelia préféra se rétracter.

-Alors... est-il toujours en vie ou…? …Tu ne sais pas?

Retenant un soupir, Miezella se laissa tomber sur le dossier de son siège.

-Pour le peu que j'en sais, il est mort peu après ta naissance.

-Est-ce qu'il m'a connue?

Miezella se frotta le visage.

-Non. Notre relation était une erreur. Il ne m'a jamais aimée.

Midelia la vit soudain fatiguée, et au bord des larmes. Ce n'était sans doute même pas la première fois. Juste celle où la fille s'en rendit compte. Depuis combien de temps était-elle ainsi…? Épuisée?

-Je suis désolée, chuchota Midelia en se levant.

Mais Miezella l'attrapa par le bras. Enfin, par la manche. Et la couture de son manteau céda. Midelia grimaça tandis que Miezella resta stupéfaite.

-Ce n'est rien, dit Midelia, ne pouvant néanmoins dissimuler son expression. Je réparerai ça plus tard.

Miezella lui rendit sa manche, baissant les yeux.

-Tu n'as pas à t'excuser, reprit-elle, cet incident déjà oublié. C'est moi qui suis désolée. C'est ton histoire. Tu as le droit de savoir.

Midelia resta silencieuse.

-Tu m'en veux?

-Je ne sais pas. C'est bizarre de te voir subitement changer d'avis, après des années à ne rien vouloir me dire.

Miezella eut vaguement l'air coupable, mais elle ne rajouta rien.

-Tu veux t'assoir? proposa-t-elle plutôt.

Midelia s'exécuta, tout aussi silencieuse.


Il s'appelait Abelt, comme Miezella lui avait déjà révélé. C'était un gamilon- un homme à la peau bleue. D'une race qui asservissait les autres, comme celle de Miezella- les jireliens. Mais il l'avait toujours protégée, elle et sa sœur… si bien qu'elle avait voulu tout faire pour lui en retour. Elle était finalement devenue une de ses ministres- et elle n'avait que vingt-quatre ans.

-Une de ses ministres? Que veux-tu dire? Il était…

-«Président », officiellement. Mais tu peux dire un roi. Ou un empereur. Peu importe.

-De Gamilas?

-Oui.

-C'est donc pour ça que tu es partie?

-Oui. Laisse-moi finir, tu comprendras.

Ils n'étaient pas un couple, non, mais elle était amoureuse. Lui ne l'avait jamais été, se contentant d'en profiter, parce qu'elle était toujours là pour lui. Et puis… le jour où Midelia avait été conçue, la sœur de Midelia venait de mourir, et lui était présent. Il ne s'était pas dérobé. Et ils… À ce moment, Miezella s'interrompit, puis reprit. Après, ils n'étaient jamais revenus l'un vers l'autre. Et, peut-être un mois après, Miezella s'était aperçu qu'elle était enceinte.

-Et il n'a jamais su.

-Non. Je ne crois pas qu'il m'aurait laissée te garder. Et ce n'était pas le moment. Un enfant métisse, qui plus est, c'était mal vu.

Alors, Miezella avait donné naissance à son enfant en secret, comme elle avait vécu sa grossesse. C'était un secret. Midelia était un secret. Et puis Abelt était mort. Et on avait commencé à pointer du doigt tout son entourage. Même sans Midelia, Miezella était beaucoup trop proche de lui pour espérer s'en tirer. Alors, elle avait affrété le Shangri-la et s'était enfuie… peut-être pour retrouver Abelt, qui savait? Elle-même n'aurait pas su le dire. Et à la fin, quinze ans plus tard, elles étaient toujours seules.


Quand Miezella cessa de parler, elles restèrent silencieuses un long moment. Midelia fixait la table, pensant à ses pions et à la reine de tissu.

-Tu ne sais pas quoi dire?

-Non. Je veux dire… il est mort, non? Mais je ne l'ai jamais connu. À quoi bon pleurer pour un type que je n'ai jamais connu?

-C'est ce que les gens font, d'habitude.

-Non. Ils pleurent pour ceux qu'ils perdent. Toi, tu peux pleurer pour lui. Moi, je ne l'ai pas perdu. Je ne l'ai jamais eu.


Son manteau, Midelia recousit la manche dans un vieux tissu bleu. Le même dont elle se servit pour refaire la robe de la reine de tissu.

-Il me semblait que tu avais un nom, confia-t-elle à la poupée.

Ses cheveux, eux aussi, avaient tendance à tomber. Ils étaient jaunes, autrefois, et maintenant d'un beige délavé. Midelia envisagea un instant de lui fabriquer des cheveux dans le même tissu, effilochant des fils bleus, mais elle préféra finalement attendre.

-C'est dommage que je ne m'en souvienne plus. Mais je ne veux pas que tu changes plus. Tu resteras blonde.

Elle embrassa la reine de tissu comme à son habitude avant de la reposer au milieu de ses soldats, entamant une énième partie contre elle-même.


-Est-ce qu'il nous reste du tissu jaune?

-Je ne sais pas. Pourquoi?

-J'en ai besoin. Est-ce qu'il nous reste du tissu jaune?

-Écoute, Midelia, tu es en train de désosser le Shangri-la depuis des mois. Si l'une de nous deux sait s'il reste du tissu jaune, c'est toi.

-Je ne sais pas, admit Midelia. Le navire est grand. J'ai pensé que…

-Pourquoi veux-tu du tissu jaune?

-Pour ma poupée.

-Ta poupée?

-Celle que tu m'a donnée.

-Ce vieux truc? J'ignorais que tu l'avais encore.

-C'est ma reine. Pour mon jeu. Tu ne te rappelles pas?

Après quelques longues secondes, Miezella acquiesça. Midelia enchaina aussitôt.

-Ses cheveux partent en lambeaux. Je veux les remplacer.

-Pourquoi pas du rouge ou du violet? Pourquoi obligatoirement du blond?

-Je n'en sais rien. Tu me l'as donnée blonde et j'ai envie de la garder blonde.

Sa mère la dévisagea, puis sourit.

-Je te l'ai donnée blonde parce que tu me l'avais demandé. C'était tout ce que tu connaissais.

Puis elle acheva, toujours souriante :

-J'imagine que dans ce cas, tu peux toujours utiliser les tiens.


Utiliser les siens? Midelia mit un moment à comprendre. Mais sa mère avait raison, et Midelia fut elle-même surprise de ne pas y avoir pensé plus tôt. Il lui fallut un long moment pour trouver un morceau de métal assez coupant pour bien trancher dans sa chevelure sans trop d'efforts. De ses longs cheveux, Midelia sélectionna ce dont elle avait besoin pour sa reine. La nouvelle coiffure de la poupée était étrange, mais après plus d'une heure passée à découper, précautionneusement, et recoller, Midelia s'estima satisfaite.

-Et toi, l'es-tu? s'interrogea-t-elle à voix haute.

Elle devait l'être. Elle était jolie. Midelia effleura son visage peint du bout du doigt et la glissa à nouveau contre son flanc.


Les ordinateurs fonctionnaient toujours. Midelia ouvrit en grand toutes les cartes qu'elle put trouver, nota leur position, apprit à lire les noms et les chiffres qui définissaient les planètes, les étoiles et tous les corps célestes jusqu'à trouver Gamilas.

-Pourquoi Jirel n'apparait-il nulle part? interrogea-t-elle Miezella, peu après la date supposée de son seizième anniversaire.

Miezella lui jeta un regard surpris, mais son expression changea rapidement quand elle comprit.

-Parce que tout le monde est mort.

-Tout le monde?

-Sauf toi et moi.

Midelia en resta interdite. Tous morts? Tous disparus, sans exception? Comment était-ce possible…? Pas tant ce massacre, dont l'idée était floue dans son esprit, que de réaliser concrètement qu'il y avait tout un pan de son histoire qui lui échappait encore.

-Qu'est-il arrivé?

-Les planètes environnantes nous craignaient. Alors, ils nous ont détruits.

-Quelles planètes?

-Je ne sais pas, Midelia! Je n'avais que huit ans.

-Alors, ce n'est pas la faute de Gamilas?

Miezella se figea.

-Non. Ce n'est pas sa faute. Absolument pas.

Midelia regarda ses mains bleues, sans mot dire. Comment Abelt aurait-il pu sauver sa mère s'il n'avait pas été impliqué dans cette guerre? Mais elle masqua cette pensée sous d'autres bruits, demanda plutôt :

-Pourquoi est-ce arrivé?

-Quoi?

-Pourquoi est-ce arrivé? répéta Midelia, dévisageant sa mère. Pourquoi avaient-ils peur?

-Parce que nous sommes différents.

-Différents? s'étonna la fille. Différents en quoi?

-Nous sommes télépathes. Rares sont les races qui le sont.

-Nous sommes…?

-Télépathes. Capable de lire dans les pensées.

Midelia resta pantoise. Elle n'imaginait pas une seconde que quelqu'un en fut incapable. Comment cela se pouvait-il seulement? Comment les autres faisaient-ils? C'était comme si… comme s'ils étaient tous aveugles ou sourds. Incapables d'accéder à tout un pan d'informations. Mais, en regardant sa mère, Midelia envisagea pendant une seconde qu'il s'agisse plutôt d'une chance. Ne pas veiller sans arrêt sur ses secrets. Ne pas voir son esprit constamment assailli. Comme cette façon de vivre semblait agréable.

-Comment peux-tu dire ça? rétorqua Miezella.

Midelia lui fit face.

-Parce que je le pense.


Après ce jour, elles s'évitèrent autant que possible. Miezella restait sur le pont et dans le réfectoire. Midelia élut domicile dans le local où elle avait installé sa table de jeu. Les deux reines trônaient, inertes, au milieu de leurs soldats. Midelia n'avait pas joué depuis leur dispute.

-Pourquoi doit-il en être ainsi? les interrogea Midelia, sans réponse.

Elle réaménagea la pièce, petit à petit, y trainant son lit puis ses ordinateurs. Elle lisait, le soir et la nuit, quand elle ne dormait pas. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main, n'importe quelle bribe d'information susceptible d'agrandir son monde. Le temps passait vite, ainsi, mais Midelia s'aperçut vite de sa nouvelle solitude, aussi loin de sa mère qu'elle pouvait l'être. Elles ne parlaient plus, ni oralement ni mentalement : le mieux que Midelia pouvait faire était tendre l'oreille et glaner quelques-unes de ses pensées, à l'occasion. Surtout, elle se prit à regretter leurs discussions, malgré tous les reproches qu'elle avait adressé à sa mère. Au moins, quelquefois, Miezella lui répondait.

Au bout de quelques mois, Midelia en eut marre la première. Masquant ses pensées du mieux qu'elle le pouvait, elle coinça sa mère dans le réfectoire, à l'heure habituelle où elle mangeait. Miezella ne parut ni fâchée ni offusquée de la voir là. Juste surprise.

-Tu as décidé de me parler à nouveau?

Midelia réprima la colère qu'elle sentit monter dans sa poitrine.

-Je suis désolée.

Miezella lui jeta un regard interloqué.

-Désolée pour…?

Midelia baissa les yeux.

-Écoute… maman…

Depuis combien de temps ne l'avait-elle pas appelée ainsi? Miezella tiqua et Midelia retint son souffle quelques secondes, presque horrifiée.

-… cela doit bien faire six mois que nous ne nous sommes pas parlés.

-J'en ai compté sept.

Midelia étouffa un rire.

-Sept, alors. Ça ne change rien à ce qui s'est passé. J'ai envie que… que ce soit comme avant, poursuivit Midelia, se tordant les mains.

-Quand on se disputait sans cesse?

Midelia se surprit à la regarder dans les yeux. Elle était plus grande, maintenant. Depuis quand était-ce ainsi? Avait-elle tant grandi, durant ces derniers mois, ou ne s'en rendait-elle compte que maintenant parce qu'elles avaient été séparées?

-C'est toujours mieux que le silence.

Miezella hocha lentement la tête.

-Tu veux venir manger avec moi? proposa-t-elle doucement.

Midelia accepta avec un pâle sourire.


Midelia eut dix-sept ans à peine quelques semaines après leurs retrouvailles. La jeune fille ne prit même pas la peine de demander si Miezella croyait même qu'il s'agissait de la vraie date ou si c'était une pâle tentative de lui faire plaisir. Auquel cas, ça ne fonctionnait pas vraiment. Midelia se plia néanmoins à ce rituel familier. Sa mère et elle autour d'une table, mangeant des sucreries artificielles, au nombre de son âge.

-Tu as l'air morose.

-Non, démentit Midelia. Je suis normale.

Elle avala une dernière miette, lécha ses doigts, se tourna vers sa mère.

-Est-ce que tu as repensé à…?

-À…?

-À l'idée de partir.

Miezella se tendit, presque imperceptiblement, mais le changement dans l'atmosphère n'échappa pas à Midelia.

-Je croyais que tu avais renoncé.

-Et moi, je croyais que tu me connaissais.

Miezella baissa les yeux.

-Tu le ferais? Partir?

-Oui.

-Même sans moi?

Midelia resta silencieuse une poignée de secondes, puis, sans prévenir, elle glissa la main dans sa poche et posa la poupée sur la table.

-Tu veux rester comme elle éternellement? Seule au milieu de décombres?

Miezella lui jeta un regard noir.

-Cesse de te comparer à cette horreur et mets-la de côté.

Midelia aillait protester, mais elle s'aperçut vite que cela n'avait aucune importance. Aucune foutue importance. Miezella avait raison. Ce n'était qu'une chose en tissu. Elle ouvrit la main et la laissa tomber entre elles.

-Je ne sais pas, dit-elle, reprenant la question. Je ne sais pas si je pourrais partir sans toi.

-C'est toi qui es revenue me chercher! Et tu dis, soudain, que tu voudrais te séparer de moi pour de bon?

-Ce n'est pas ce que j'ai dit, rétorqua Midelia en faisant de son mieux pour faire taire la colère. Je ne veux pas me séparer de toi. Au contraire. Je ne veux plus jamais me sentir seule.

Et si tu décides de me bouder encore pour sept mois, au moins, je pourrais avoir quelqu'un d'autre à qui parler. Midelia ne put retenir à temps ces mots-là, et le visage de sa mère se froissa.

-Tu ne sais même pas comment affronter le monde extérieur. Tu n'en connais rien! Et tu prétends que tu serais mieux, ailleurs…

-J'en ai marre, tu sais. Ça fait des années que je te le dis.

Il y avait quelque chose de brisé, Midelia le sentait et elle n'était pas surprise. Se pouvait-il qu'il en ait toujours été ainsi? La jeune femme se prit à fixer la reine de tissu. Peut-être était-ce effectivement le cas. Peut-être s'étaient-elles toujours affrontées sans vraiment s'en rendre compte. Cette cassure devait arriver.

-Tu me traites de gamine depuis des années et pourtant c'est toi, la plus terrorisée de nous deux. Toi qui regardes ces murs comme s'ils étaient un salut. Mais ils ne sont rien qu'une prison de plus. Une grande et belle prison.

Midelia ne songeait même plus à se faire pardonner. Elle disait la vérité. Et de toute manière, quelles excuses effaceraient jamais ces mots? Miezella la dévisagea, le visage neutre, sans sourire ni montrer de désapprobation. C'était pire que tout. Midelia aillait se lever, s'agenouiller près d'elle, l'implorer encore de la suivre, quand sa mère demanda :

-Que ferais-tu, pour être libre? Qui te dit que le monde entier n'est pas une prison?

Midelia baissa les yeux sur ses chaussures.

-C'en est une plus grande. J'aurais le loisir de l'explorer.

Sa mère renâcla. Sans même tendre la main ou relever les yeux, Midelia sut aussitôt ce qu'elle pensait. Et quand elle put finalement redresser la tête, elle adressa une dernière supplication :

-S'il te plait, maman. S'il te plait.

Mais le regard de Miezella n'était pas fâché ou déçu. Simplement triste. Ça, c'était pire que le reste.

-Je suppose, dit-elle doucement, atrocement, que tu es sa fille plus que la mienne.


Il s'écoula un long moment avant que Midelia ne reprenne le contrôle de ses larmes et de ses hoquets. Quand elle arriva, enfin, à montrer un semblant de contrôle d'elle-même, Miezella était toujours assise en face d'elle, à la regarder avec un mélange de tristesse et de pitié, les restants de son diner d'anniversaire toujours sur la table.

-Comment peux-tu dire une telle chose? demanda finalement Midelia, arrivant à parler sans suffoquer. Je croyais que tu… tu lui en voulais. Que tu le détestais!

Miezella ne disait toujours rien.

-Maman, implora une dernière fois Midelia, une fois les sanglots morts.

-Tu es sa fille, énonça simplement Miezella, prenant entre ses mains le visage de Midelia avec la même, horrible douceur que celle présente dans sa voix.

La jeune fille ne put se dérober, comme hypnotisée. C'était tendre et affreux à la fois.

-Tu as ses yeux et ses cheveux, dit sa mère, d'un ton nostalgique comme si elle racontait encore une de ses histoires. Tu parles comme lui. Tu es de son espèce, ajouta-t-elle enfin, la détaillant soigneusement, et elle la lâcha.

Midelia ne put rétorquer, comme devenue muette par la force des choses. Pourtant, si, elles se ressemblaient. Mais elle savait que quoi qu'elle puisse dire, elle ne convaincrait pas sa mère.

-Tu as accès à tout, reprit Miezella. Je suis sûre que tu sauras te débrouiller pour partir.

Elle aillait se lever quand Midelia attrapa son poignet de ses doigts encore collants.

-Si tu m'incites à partir, c'est parce que je suis issue de ton erreur?

Miezella se figea une longue seconde, la regardant droit dans les yeux, puis elle détourna le regard et lâcha un pâle « non ». Ce fut la seule réponse qu'elle offrit à Midelia. Des années plus tard, la jeune femme se demanderait d'où provenait ce goût amer qui lui venait quand elle repensait à cet instant. La réponse était simple. Leur affrontement avait eu lieu et elles avaient perdu toutes les deux.


Elle arrive un matin, pâle et désœuvrée, dans ses vêtements rafistolés et la tête rasée d'un côté. Elle ne dit pas d'où elle vient. Elle a dans sa voix fébrile un drôle d'accent chantant qu'aucun d'entre eux ne peut identifier. Ilta lui sert à manger, et, lorsqu'il devient clair que cette curieuse fille n'a nulle part où aller, Deila lui propose de passer la nuit dans la cuisine, sur un matelas gonflable, à la chaleur.

Pour une encore plus étrange raison, elle préfère un atelier. Elle ne leur dit pas que parce que de cet endroit, elle peut voir les étoiles et aussi parce qu'elle a l'impression que cette pièce lui appartient. Son lit n'est pas déplacé tous les matins et son ordinateur demeure sur la table. Elle ne leur dit pas son nom, non plus, enfin, pas immédiatement. Il lui faudra des mois avant qu'elle se sente assez en confiance, à force de vivre avec eux, de travailler avec eux; des mois avant qu'un soir, alors qu'ils sont tous réunis autour de la table de la salle à manger comme la famille décalée qu'ils sont devenus, Deila l'appelle à nouveau « ma fille » comme à l'accoutumée et que la jeune fille rétorque :

-Je m'appelle Midelia.

-Midelia comment? demande aussitôt Engel.

Sa femme lui fait aussitôt signe de se taire. Elle parle enfin! Deila sait que c'est inespéré; et elle veut savoir, elle aussi, mais rien ne sert de brusquer l'enfant. Mais loin de se renfermer sur elle-même, la jeune fille a un pâle sourire, triturant sa serviette en papier. Elle a toujours les cheveux ras d'un côté, mais plus proprement, et elle a laissé le reste pousser, juste un peu. Elle porte maintenant les vêtements que Deila portait, adolescente, qu'Engel et elle destinaient à une éventuelle petite à eux. Ils sont un peu usés mais toujours en meilleur état que ses loques d'autrefois.

-Midelia rien, répond la jeune fille. Midelia rien, répète-t-elle, comme si le prononcer une deuxième fois avait le pouvoir d'en faire une réalité.

Elle ment, c'est évident. Chacun peut le voir. La fillette n'a jamais su mentir; ordinairement, elle se contente de garder un silence coupable ou offusqué ou frustré, quand on lui pose des questions auxquelles elle ne veut pas répondre. Cela rend particulièrement curieux ce premier mensonge. On dirait presque un appel à l'aide. Croyez-moi, semble-t-elle vouloir dire. Je ne sais pas. Alors, ils l'acceptent, tacitement.

Midelia Rien. Ou Midelia Inogan, peut-être.

C'est facile à imaginer, maintenant.