Ils mirent longtemps avant d'effacer les traces du sang de Jessamy sur la cage de verre. Dream reçut bien le message pour ce qu'il était, une tentative d'intimidation.

« Parle, ou sinon, c'est le sort qui t'attends. »

Pathétiques mortels. Ils ne pouvaient le tuer. Ils n'en avaient pas les moyens et d'ailleurs, ils n'oseraient jamais. Ils voulaient l'immortalité et une éternité de jouissance et celui qui tuerait un des Éternels n'aurait rien de tout ça. Certains crimes ne sauraient être pardonnés. Alors à défaut, ils espéraient que la vue de ce sang et de ces plumes le fassent réfléchir. Qu'il comprenne qu'il n'avait d'autre choix que de céder à leur exigences. Ils le connaissaient bien mal. Il était Dream des Éternels et jamais il ne plierait face aux exigences de simples mortels.

Jamais il ne plierait face à quiconque.

Pour autant, il ne put lâcher la trace rouge du regard, même quand elle finit enfin par noircir et sécher. Depuis le temps qu'il était là dans cette cage infâme, Dream savait qu'ils guettaient la moindre de ses réactions. Il n'avait pas pu cacher le coup que lui avait fait la mort de Jessamy, ni ce qu'il avait ressenti en la voyant voler jusqu'à lui. Et maintenant, ces mortels croyaient qu'il ressentait des émotions comme eux. Ils tenteraient d'utiliser cette informations contre lui.

Ils oubliaient que Dream n'était pas un homme et que leurs petites machinations le laisseraient indifférent, comme les précédentes. Et pourtant... le bruit résonnerait longtemps encore dans sa tête. Jessamy l'avait loyalement servie, plus longtemps qu'aucune autre de ses corneilles. Elle l'avait bien conseillé, lui avait offert une oreille attentive et maintenant, ils avaient probablement jeté son corps dans une plate bande sans la moindre considération. Dream ferma un poing, parfaitement conscient qu'ils observaient cette réaction aussi. Il n'était pas un mortel imprégné de pensée religieuse pour clamer que chacun recevait ce qu'un dieu ou l'autre décidait qu'il méritait mais Jessamy ne méritait pas cette fin.

Ceux qui lui avaient infligé cela, par contre, eux méritaient ce que Dream leur ferait, une fois sorti de sa cage.

Tôt ou tard, il y parviendrait. Qu'ils n'espèrent pas que Dream les oublie ce jour là ! Il connaissait leurs noms, leurs visages. Rien qu'en les voyant, il devinait leurs rêves. Il ne serait pas difficile de les blesser. Et il le ferait. Ce ne serait qu'une juste rétribution et s'ils la craignaient, ils n'auraient pas du tenter de jouer avec des pouvoirs qu'ils ne pouvaient comprendre.

Peut être mourraient-ils avant que Dream ne sorte de sa cage, mais alors, ils rencontreraient sa sœur. Leur peur en comprenant que la mort les avait rattrapé malgré tout devrait le consoler de n'avoir pas eu sa vengeance. Il doutait que ce soit suffisant. Death était trop bonne avec ceux qu'elle venait chercher, même ceux de cette espèce. Qu'importe, la mort ne les sauverait pas de l'une ou l'autre forme de châtiment. Ce genre d'hommes en appelait trop au Diable pour ne pas avoir peur de Dieu et du Jugement. Plus d'un finirait en Enfer pour en avoir eu peur au moment suprême.

Ils finirent par nettoyer le sang finalement, lorsqu'ils se lassèrent de son manque de réactions. Dream leur cacha son soulagement comme il leur avait caché sa peine une fois qu'il avait pu retrouver le contrôle du visage trop humain qu'il portait présentément. Certains de ses geôliers le raillèrent à cette occasion, lui renvoyant en face son impuissance à se libérer et se demandant à voix haute quel genre d'homme doit compter sur un oiseau pour se tirer d'affaire. Dream ne leur fit même pas le plaisir de cligner des yeux. Si l'insulte le touchait plus qu'il ne l'aurait voulu, c'était son affaire, pas la leur.

Burgess lui demanda encore de lui offrir ses rêves, richesse, immortalité et une myriade d'autres petitesses de mortels. Dream ne perdit pas de temps à lui expliquer que son domaine se limitait aux heures de sommeil. Pour Burgess, les rêves n'avaient aucune espèce d'importance. Il le pensait le moindre des Éternels quand Dream dirigeait le plus vaste des royaumes, où chaque mortel passait le tiers de sa vie. Le roi des rêves ne lui dit pas non plus que la seule chose que Burgess pouvait espérer tirer de cette histoire, c'était des rêves et des cauchemars sans nom.

Voilà comment Dream occupait son temps en cette prison de verre. Il imaginait des cauchemars nouveaux pour ses geôliers. Pour Burgess, il imaginait un rêve où ce dernier était enfermé dans une cage en verre et celle-ci se refermait petit à petit sur lui. Il rêverait qu'il était fait de verre et que celui-ci se fissurait. De chaque fissure coulerait du sang et du sable se déversant dans l'océan jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien que le néant. Dream lui infligerait l'éveil éternel. Ou peut être qu'il le priverait de sommeil et de rêves jusqu'à ce que Burgess pleure après une nuit de repos.

Chacun de ses autres gardiens aurait aussi son enfer personnel chaque fois qu'il fermait les yeux. Dream n'avait même pas besoin de faire appel à ses pouvoirs pour savoir quels cauchemars les atteindrait le plus. Il n'avait qu'à écouter leurs insipides petites conversations.

Qu'ils tempêtent, qu'ils supplient et qu'ils menacent. Dream leur accordait à peine un regard pendant qu'il songeait à la suite. Comme à chaque fois, Burgess abandonna la lutte. Comme à chaque fois, Dream savait qu'il reviendrait, plus terrifié encore par l'approche de la mort. L'homme n'avait pas obtenu ce qu'il voulait. Mais sa rage et son désespoir étaient de bien maigres consolations, pour les années passées dans une cage, pour la mort de Jessamy, pour tous ces mortels dont le sommeil était perturbé par l'emprisonnement de Dream.

Une fois le sang essuyé, ces hommes oublièrent Jessamy.

Dream, lui, s'y refusait. S'il... Quand il sortirait de sa cage, il ne reprendrait pas de corneille. Jessamy et ses pareilles l'avaient toutes servi volontairement, mais il ne permettrait jamais plus l'on meure à son service. Dream n'en valait pas la peine.

Il se remit à attendre. De la patience, il en avait à revendre. Il était un des Éternels, il survivrait à chacun de ces hommes, et même à ce cercle et à cette cage.

Cette cage...

Dream la haïssait plus que tout le reste. Ils l'avaient privé de ses instruments, fort bien. Lui aussi aurait commencé par là s'il avait capturé un ennemi si dangereux. S'ils les lui avaient laissé, la cage et le cercle auraient été brisés d'une pensée.

Ils l'avaient laissé nu pour l'humilier et Dream s'en moquait. La nudité n'était un problème que pour des esprits étroits comme ceux de ces humains. Dream la voyait trop souvent dans les rêves des mortels pour y accorder la moindre importance. Ils espéraient l'abaisser à leur niveau mais en étaient incapables. Ce n'était pas comme si la forme qu'ils voyaient étaient sa forme véritable. Sa forme corporelle était à mi-chemin entre la façon dont Dream se percevait et ce qu'imaginaient les hommes.

La cage, c'était autre chose. Elle le réduisait à l'état de ces animaux que les hommes exhibaient derrière des barreaux pour satisfaire leur curiosité. Elle le rappelait à son impuissance davantage encore que le cercle sur le sol.

L'ironie de la situation échappait probablement à Burgess et ses sbires. Ils avaient emprisonné le Seigneur des Rêves, le Marchand de Sable dans une cage faite de sable vitrifié. L'ironie n'échappait pas à Dream, par contre. Tout comme elle n'avait probablement pas échappé à celui ou celle qui avait eu cette idée.

Une chose de plus à faire quand il serait libre. Découvrir qui avait soufflé cette idée à Burgess. Elle ne lui était certainement pas venue en rêve. Desire, peut être ? Son frère-soeur était tout à fait capable de ce genre de mesquinerie. Mais non. Desire ne risquerait pas qu'un jour d'autres puissent utiliser cette idée à son détriment. De plus, iel n'aurait pu résister au plaisir de venir l'observer dans sa cage. Non, ce n'était pas Desire, ni aucun autre membre de la famille. Un démon peut être. Dream en doutait cependant. Burgess voulait l'immortalité, ce n'était pas pour passer un marché avec un démon au risque d'une éternité de souffrance. Quelqu'un d'autre alors, quelqu'un ayant un intérêt personnel dans l'affaire, prêt à encourir le risque de sa vengeance et de suffisamment informé sur les moyens d'arrêter quelqu'un comme lui. Cela limitait déjà le champ de recherches. Dream ne laisserait pas cet acte impuni, pas plus que les autres.

Quand il serait libre. Mais le jour de cette libération ne semblait pas se rapprocher. Burgess était juste assez bon sorcier pour se révéler capable de capturer Dream à un moment où il était affaibli. Il était juste assez intelligent pour s'allier à des personnes capables de lui indiquer comment capitaliser sur sa capture. Qu'il s'en rengorge.

Dream était arrivé affaibli. La cage, le cercle et la perte de ses instruments le maintenaient dans cette faiblesse. Son corps n'avait besoin ni d'air, ni de nourriture, ni d'eau. Il aurait du retrouver sa force en quelques heures. Plutôt en quelques semaines, s'il fallait être honnête. Le combat qu'il avait mené juste avant sa capture avait été épuisant. Chaque mouvement que Dream faisait dans la cage était difficile, comme s'il était fait de pierre. Sans nul doute, il avait mis trop de lui même dans ses instruments pour faire plus que de survivre à la perte de son casque, son sable et son rubis. Dream avait mis trop de lui-même en eux, une erreur dont il payait le prix fort à présent. Si cela se savait, combien de moqueries il endurerait, mais aucune ne ferait aussi mal que son propre mépris envers lui même, même si une telle réaction était puérile et inefficace.

Dans sa cage, Dream ne s'affaiblissait plus, mais il ne regagnait pas non plus sa force. Depuis le temps qu'il était là, il avait compris que seule sa liberté lui rendrait celle-ci.

Le tout était donc de savoir d'où pouvait venir cette libération. Burgess était trop fier pour le libérer et il savait que Dream ne pouvait l'épargner sans perdre la face. Lui vivant, aucun changement n'était possible. Le fils, Alex, serait peut être plus malléable, mais il y avait le sang de Jessamy entre eux. De toute manière, le garçon était trop terrorisé par son père vivant pour ne pas être écrasé par le jugement de son ombre une fois mort. Aucune délivrance ne viendrait de cette lignée maudite.

La libération ne viendrait pas non plus du domaine du Rêve. Même si ses rêves le cherchaient, le cercle aux pieds de Dream le cachait à leur vue. S'ils le cherchaient. Dream savait que d'autres que le Corinthien rêvaient d'indépendance. Quand à Dream, sans ses instruments, il était trop faible pour convoquer même la plus chétive de ses créations. Il aurait de toute manière été hors de question de se laisser voir dans cet état par ses rêves. Dream ne serait pas l'objet de moqueries de ses sujets. C'était ainsi que naissaient les rébellions. Dream ne comptait pas laisser ce genre de pensée s'infiltrer dans les pensées des rêves et des cauchemars.

Pas les rêves, donc. Dream devait accepter l'idée que seules de plus grandes puissances étaient à même de découvrir sa position et de l'aider.

L'idée était insupportable.

Ils viendraient l'aider, bien sûr. Il y avait des dieux assez puissants pour franchir la double barrière qui emprisonnait Dream. Lucifer gardait toujours une oreille ouverte à ceux qui l'appelaient, fussent-ils des Éternels. Leur aide cependant, serait loin d'être gratuite. Chacun d'entre eux se rengorgerait d'avoir acquis sur lui une quelquonque puissance. Même les dieux rêvaient, mais ils ne lui en étaient pas reconnaissant. Ils détestaient que Dream connaisse leurs rêves et leurs pensées mieux qu'aucun autre éternel, sauf Destiny. Ils réclameraient des colifichets et des faveurs. Dream n'avait pas le droit moral de brader le domaine du Rêve et ses présents, même contre sa liberté. Et à choisir, il préférait savoir ces gens-là endettés envers lui plutôt que le contraire.

Dream devait-il alors appeler sa famille ? Il pouvait le faire. Il n'était pas dans sa galerie et ne tenait pas en ses mains leurs symboles, mais ils sentiraient et localiseraient son appel. Nul doute qu'ils savaient déjà où il était. Chacun avait les moyens de le découvrir. Un mot, une pensée et ils sauraient que Dream demandait leur aide.

Non. Jamais. Il y avait des concessions qu'il se refusait à faire.

Ils viendraient eux aussi, sans l'ombre d'un doute. Destiny ne bougerait pas le petit doigt, sauf si son livre lui indiquait le contraire, ce qui n'arriverait jamais, mais les autres viendraient. Malgré tout ce qu'il y avait entre eux, toutes les rancœurs et les petitesses qui les faisaient ressembler aux mortels, ils restaient de la même famille. Et parce qu'ils étaient de la même famille, Dream ne pouvait les appeler.

Il les avait déjà appelé à l'aide, une fois, quand il était plus jeune, moins figé peut être dans ses habitudes. Ils lui avaient refusé leur aide à l'époque, parce qu'ils était tous trop orgueilleux pour admette qu'eux aussi pourraient avoir besoin d'aide, un jour. Les choses avaient changé. Ils n'étaient pas plus sages qu'à l'époque, Dream le premier. Juste différemment orgueilleux.

S'ils ne venaient pas cette fois, c'est qu'il y avait des règles à respecter pour que l'univers conserve sa stabilité. On n'aidait pas qui ne demandait pas d'aide, pas à moins de vouloir montrer son mépris. Si Dream demandait de l'aide, il en allait différemment. Il pouvait le faire donc, mais il était plus dur encore de perdre la face devant sa famille que devant des étrangers.

Desire se moquerait de sa faiblesse pour le reste de l'éternité, Despair se rengorgerait de l'avoir vu plus bas qu'elle. Peut être même que leur frère prodigue daignerait enfin se montrer. Lui aussi rirait, sans penser à mal en lui demandant pourquoi il ne l'avait pas détruite cette cage détestée. De son côté, Delirium ne verrait pas le problème à demander de l'aide, Death non plus. Toutes deux l'y encourageraient s'il pouvait les consulter. Probablement qu'au jour de sa libération, elles lui reprocheraient de ne pas les avoir appelé. Sans doute auraient-elles raison, mais pour autant, un seul des Éternels réduit à la position de Dream agirait-il différemment ?

Non, Dream l'aurait juré, sauf peut être Delirium.

Sa pauvre sœur le ferait une fois qu'elle se serait rappelée que l'option était à sa portée et qu'elle aurait commencé à s'ennuyer de traumatiser ses gardiens. Les autres se tairaient. Destiny attendrait patiemment sa libération en sachant que celle-ci était écrite dans un livre quelque part. Nul n'aurait d'ailleurs pu lui enlever son livre. Comment arracher l'univers à son gardien. Dans la même position, Death aussi aurait la patience des pierres. Despair désespérait, persuadée qu'elle méritait son destin. Enfin, comme Dream, Desire aurait trop de fierté pour appeler à l'aide.

Mais ce n'était pas qu'une question de fierté. Si Dream demandait de l'aide, la nouvelle s'n répandrait, tôt ou tard. Il deviendrait un objet de rire et de mépris. Quoi, non seulement le roi des rêves et des cauchemars avait été assez faible pour se faire capturer, mais il n'avait pas été capable de se libérer ? Quel est alors ce pouvoir qu'il se targue de posséder ?

Un prisonnier n'a que sa fierté pour lui. Si la liberté lui venait des mains d'un autre, il n'aurait même plus ça.

Non.

Dream attendrait.

Cent ans, mille ans, le temps qu'il faudrait. Même si cette maison s'effondrait sur leurs têtes, même si l'Angleterre disparaissait sous les eaux ou les bombes qui s'amoncelaient en Europe, même si tous ses geôliers et leurs descendants disparaissaient de la surface de la Terre, même si celle-ci redevenait poussière, Dream resterait silencieux. Mieux valait mille ans de prison que d'accumuler la moindre dette, et s'il ouvrait la bouche, celles-ci se multiplieraient. S'il courbait l'échine, l'odeur de son sang attireraient les prédateurs. D'autres imiteraient Burgess, plus puissants, mieux informés, avant même que Dream n'aient récupéré sa force. Certains avait déjà du mettre la main sur ses instruments, volés à Burgess. Dream devrait affronter menace sur menace et à chaque défaite, il devrait brader un peu plus du domaine des Rêves. Tel dieu exigerait de dicter les rêves de ses fidèles, tel démon demanderait à pouvoir passer des marchés dans son domaine.

Jamais. Dream préférait sa cage à ce futur.

Il n'y avait qu'un moyen de garder la face. Faire front et supporter le regard moquer de ses geôliers sans jamais leur accorder la moindre concession, le moindre mot. Ne jamais montrer le moindre signe de faiblesse. Attendre l'occasion qui se présenterait irrémédiablement. Un de ses gardiens s'endormirait, les couleurs du cercle faibliraient, le sable qui formait le verre autour de lui s'effriterait.

Être patient.

Attendre.

Par moments, cette patience coûtait cher à Dream. Le jour où Burgess mourut devant lui, il guetta malgré lui l'apparition de Death. Sa sœur lui manquait, plus que tout autre membre de la famille. Si elle était apparue, peut être qu'il aurait pu s'abaisser à lui demander de l'aide. Après tout, c'est elle qui serait venue à lui et pas Dream qui l'aurait appelée.

Death ne vint pas, même quand ils traînèrent le corps de Burgess à l'étage. Saisi malgré lui d'un espoir insensé, Dream se pencha pour les regarder faire, mais il ne vit même pas l'ombre de ses ailes venues saisir son geôlier. Cela valait mieux ainsi, se força-t-il à penser. Il n'avait pas à céder au désir cuisant de la liberté, il ne perdrait pas la face.

Dream laissa retomber sa tête sur ses bras. La solitude commençait à lui peser plus que de raison. Depuis combien de temps était-il là ? Dix ans, vingt ans, trente ans ? Les mortels se trompaient, les années ne passaient pas vite. Au contraire, elles ne s'étaient jamais écoulées si lentement.

Il se sentait fatigué, et si faible. Burgess était mort, et après ? Rien n'allait changer. Son fils, poussé sans oser le dire par les mêmes angoisses que son père lui refuserait la liberté. De toute manière, pour garder sa dignité et son rang, Dream ne pouvait laisser quiconque le sauver, même un mortel capable de pitié. Un haut le cœur le prit par surprise à cette idée. Devoir sa vie, sa liberté à un de ceux-là ? Jamais.

Dream ne voulait pas plus de pitié qu'il n'était prêt à offrir son pardon. Quand Alex Burgess vint lui proposer sa liberté en échange de l'amnistie pour lui et son amant, Dream ne lui adressa que le même silence moqueur qu'il avait réservé à son père. Jadis il avait pu faire confiance à des mortels. Il en avait aimé certains et certaines, plus que de raison. D'autres l'estimaient assez pour l'appeler leur ami, même si Dream doutait de mériter ce titre honorifique.

Jamais plus il ne ferait l'erreur de donner sa confiance, que ce soit à un homme, une corneille, un dieu, un rêve ou un Éternel. Jamais plus. Dream marcherait seul désormais.

Alex Burgess se détourna. Une chance de plus qui passait sous le nez de Dream. La dernière, peut être. Le doute le saisit. Pas pour la première fois, même s'il ne l'aurait jamais avoué publiquement.

Le choix du silence lui coûtait, et ce, à plus d'un titre.

D'abord, à cause de Jessamy. Les mortels n'étaient pas les seuls à s'interroger sur ces autres chemins qu'ils auraient pu emprunter dans les jardins de Destiny et sur les conséquences de leurs choix. Dream regrettait la mort de Jessamy. S'il avait accepté, non point la défaite, mais une apre négociation, Jessamy serait en vie. Il aurait pu par exemple accepter de discuter contre un unique message envoyé au domaine du Rêve par l'intermédiaire de sa corneille. Il aurait alors fait savoir à ses rêves et cauchemars de tenir le fort en son absence et d'attendre ses ordres. En l'absence d'ordres clairs, de nombreux rêves et cauchemars avaient tendance à laisser libre court à leurs envie. S'il avait pu leur transmettre la moindre consigne, peut être se serait-il épargné des problèmes pour plus tard.

Mieux valait ne pas penser à l'état de son domaine à l'heure actuelle. Dream pouvait sentir son délitement progressif. Des rêves avaient quitté le domaine pour hanter le monde éveillé, mais combien ? Était-ce pour le chercher, pour survivre ou pour satisfaire de dangereuses ambitions personnelles comme le Corinthien ? Dream n'avait pas de moyens de le savoir. Il devait s'empêcher d'y penser trop longtemps et trop souvent.

Un travail immense l'attendait à sa libération, plus immense encore de n'avoir pu transmettre ses ordres. S'il pouvait changer une chose, une seule, à ce qui c'était passé depuis sa capture, ce serait celle-là. Que Jessamy puisse survivre et s'enfuir pour que le Rêve survive à leur séparation. Dream regrettait que la corneille ait été si fidèle. Mais il devait se réjouir qu'elle ne soit pas parvenue à le libérer. Au moins, il avait ainsi l'occasion de se sortir lui-même de ce piège et de regagner une partie de ce qu'il avait perdu.

Il y avait autre chose qu'il sentait et qui le blessait autant que le délitement de son domaine et c'était le destin de ceux dont il avait la charge. Dream était peut être coupé du Rêve, mais il le sentait néanmoins, comme l'écho de sanglots de terreur dans sa tête. Il le voyait aussi dans les cernes de ses geôliers.

Les rêveurs souffraient.

La rumeur l'avait atteint jusque dans sa prison, par les titres des journaux et les discussions des gardiens. Ceux qui rêvaient au moment de sa capture avaient souffert. Certains ne rêvaient plus, d'autres ne dormaient plus et certains ne s'étaient jamais réveillés. Les humains appelaient cela la maladie du sommeil. Pour Dream, c'était un crime supplémentaire qui rendait toute négociation impossible entre lui et les Burgess, père ou fils. Qui causait une pareille infamie ne pouvait obtenir de parler d'égal à égal avec le gardien des endormis. Sans lui pour guider les rêves, les dormeurs devaient faire des rêves plus répétitifs, plus angoissants et se réveiller moins libres des soucis de la veille. Les humains autour de lui disaient que le monde partait à vaut-l'eau. Les humains disaient souvent de telles choses. Ils voyaient venir le Jugement Dernier, l'Apocalypse, Ragnarök, la fin du monde, quelle que soit le nom qu'ils lui donnent. Pour une fois, ils n'avaient pas totalement tort. Si Dream ne s'accrochait pas de toutes ses forces à son lien avec le Rêve, il se briserait. Tous les rêveurs sur tous les mondes pourraient être emportés. Le monde éveillé aussi, peut être.

Mais Dream tenait bon. Il ne pouvait de toute manière utiliser le peu d'énergie qu'ils lui avaient laissé qu'à cette tâche. Le Rêve tiendrait aussi longtemps que lui et Dream pouvait encore tenir très longtemps. Sa vie et sa force étaient aussi longues que sa patience, pour ainsi dire éternelles.

Les années s'écoulaient et l'univers restait en équilibre précaire pendant son absence. Dream continuait à tenir bon, face aux demandes de ses geôliers comme face à l'effondrement de son Domaine. Le monde changeait. Les humains inventaient de nouvelles modes et de nouvelles technologies, ses gardiens mourraient et étaient remplacés par d'autres brutes toutes aussi épaisses.

Tout changeait.

Rien ne changeait.

L'ennui était une nouveauté qui avait très vite lassé Dream. Il y avait toujours quelque chose à faire dans le Domaine du Rêve, des dormeurs à surveiller, des ambassades à recevoir... Si vraiment il n'y avait rien de pressé dans son agenda, il pouvait alors s'atteler à la création d'un nouveau rêve ou cauchemar.

Désormais, l'ennui était une compagne familière et détestée. Dream était arrivé à court d'idée de cauchemars à infliger à ses geôliers. Pour la toute première fois, il en venait à regretter de ne pas dormir.

De ne pas rêver.

Il n'en avait jamais eu besoin jusqu'ici. Le Rêve ne pouvait être un rêveur. Il était celui qui ordonnait le chaos du sommeil pour lui donner un sens. Sans lui pour leur donner cette chose qui avait tant de sens et si peu de substance, l'espoir, le monde serait la proie au désespoir, au désire, au délire, à la destruction et à la mort. Une autre forme de chaos, plus mortellement dangereuse que celle des rêves.

Parfois, quand il marchait parmi l'humanité, il entendait les rêveurs éveillés parler de leurs rêves. Il arrivait qu'ils l'arrêtent dans la rue pour lui raconter ce qu'ils avaient vu dans leur sommeil. Ils attendait de lui qu'il les rassure. Dream s'exécutait toujours et leur rappelait que ce n'était effectivement qu'un rêve. Alors ils repartaient, la tête plus haute, inconscients qu'ils commençaient à guérir de ce qu'ils avaient subis et qu'ils revivaient en rêve.

D'autres fois encore, ils lui racontaient une scène de rêve, un sourire aux lèvres et Dream savait que ce songe les avait aider à affronter la journée. Dans les yeux de certains, il lisait même l'impatience de découvrir de quoi leur prochain rêve serait fait.

Dream aurait voulu pouvoir découvrir ce qu'il voyait dans ces yeux-là, ce que c'était de rêver pour la première fois, d'être distrait de l'horizon limité qu'il voyait depuis sa cage. Il voulait rêver d'un coucher de soleil ou d'une vague sur le sable.

Mais cela ne serait pas. L'agenceur des rêves ne rêvait pas, tout comme Death ne mourrait pas avant que tout le reste dans l'univers ait disparut, y compris les étoiles. Sans rêve, Dream ne savait combien de temps il pourrait frôler encore du bout des doigts cette chose ténue qu'on appelait l'espoir.

Un autre serait devenu fou dans cette cage, sans rêves et sans l'horizon de la liberté. Mais Dream était le seigneur du Rêve et rien d'autre. Le désir, le désespoir, le délire étaient des choses qui lui resteraient à jamais inconnues.

Ne restaient que l'ennui, la patience et le regret.

Dream guettait le temps qui passe dans les rides d'Alex Burgess et de son amant en se demandant si sa cage leur survivrait. Il s'appuyait sur les discussions de ses gardes pour avoir une idée du temps qui s'écoulait si lentement. Les guerres et les couronnements dont ils parlaient ne signifiaient pas grand chose pour le prisonnier qu'il était.

Une date le marqua cependant, celle d'un rendez-vous pris depuis longtemps. Les regrets, un sentiment peu familier, le saisirent malgré lui. Dream avait quitté son dernier tête à tête avec Hob Gadling de mauvaise humeur, déterminé à ne pas remettre les pieds dans l'auberge où ils se retrouvaient depuis des siècles. Maintenant qu'il était enfermé, il aurait voulu que cette dernière conversation prenne un autre cours. Connaissant Hob Gadling, ce dernier s'était forcément rendu à leur rendez-vous. L'absence de Dream, après leur dernière discussion, devait lui avoir donné l'impression que la conversation était close et à jamais. Tout cela par la faute de Dream et uniquement la sienne. Burgess l'avait peut être empêché d'honorer le rendez-vous, mais Dream était le seul coupable pour ne pas avoir fait savoir à Hob Gadling qu'il regrettait sa réaction, en rêve si ce n'était en personne.

Le pire peut être était de n'avoir réalisé qu'il avait raté le rendez-vous que plus d'un an après. Dream avait eu un ami ces derniers siècles. Mais pour avoir refusé de le reconnaître, il l'avait perdu. Pourtant, il aurait bien eu besoin d'un ami à présent, à défaut d'un parent ou d'un allié. Ces deux catégories brillaient uniquement par leur absence.

Nul ne vint lui proposer son aide, malgré le danger toujours plus pressant de voir s'effondrer son domaine. Dream l'avait peut être vaguement espéré. Si quelqu'un était venu le supplier de restaurer l'ordre, ce ne serait pas comme s'il demandait qu'on le libère. Il n'y aurait pas de honte alors à accepter l'aide proposée. Dream n'aurait pas été obligé de marchander sa liberté.

Non, Dream restait seul. Il se secourerait lui même et garderait sa dignité, à moins que ce ne soit son orgueil.

De toute manière, le monde semblait l'avoir oublié. Seul dans sa cage, il était alors obligé d'affronter des vérités peu réjouissantes. Il se retrouvait à peser le prix de son orgueil contre le poids des souffrances des rêveurs. La balance semblait peser de plus en plus du côté des secondes, mais à chaque heure qui passait il était de plus en plus difficile de renoncer aux lambeaux de dignité qui lui restaient et de laisser à d'autres le soin de sa libération. Pour cela, il aurait fallu qu'il change et lui qui dirigeait pourtant le domaine le plus changeant de tous, à l'exception de celui de Delirium, il trouvait l'idée absolument repoussante. L'idée de changer le révulsait autant que celle de demander de l'aide.

Alors parfois, Dream se demandait quelle cage était la plus solide. Celle de verre qui l'entourait, ou celle qu'il se créait dans sa propre tête, comme les mortels qu'il accusait si souvent de faiblesse ?