Moribito One-Shot
We'll Always Be Together
Rated : T
Personnages : Torogai, Balsa Yonsa, Tanda, Chagum, OCs
Genre : Spirituel, Paranormal, Famille, Réincarnation
Reviews : And if the fanfic please you, don't be shy and leave a review as "guest" :) You'll make my day - I'll make yours !
Résumé Complet
Torogai a déjà été jeune. Et aussi étonnant que ça puisse être, elle a été mariée et a eu des enfants. Trois. Mais la vie, si cruelle et injuste, lui a repris bien vite ces petites âmes incarnées avant qu'ils ne puissent dépasser le stade de la petite enfance.
Il ne passe pas une journée sans que Torogai pense à ses enfants, à leurs âmes.
Où sont-ils maintenant ? Veillent-ils sur elle ? Se sont-ils réincarnés dans le ventre d'une autre femme ?
Et si les réponses à ses questions se trouvaient tout juste sous ses yeux ?
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Tomka. C'est ainsi que Torogai s'appelait avant de changer de nom. Elle était née dans un petit village composé uniquement de Yakue pur souche, Muladhara. Tous les villageois étaient des proches et reliés entre eux, et en vertu d'une ancienne loi Yakue, personne ne pouvait se marier ensembles même s'ils étaient des cousins éloignés. Alors les mariages arrangés avec les Yogoese ou les Yakue d'un village voisin ou en aval était très commun.
Déjà de base, Tomka se considérait comme étant une fille différente, quoiqu'un peu étrange par le fait même. Sans savoir pourquoi, il lui arrivait de voir des ombres ou des formes lumineuses du coin de l'œil. Ses oreilles pouvaient se mettre à siffler et parfois des « bonjour » ou des « hey » pouvaient se faire entendre alors que personne d'autre ne l'entourait. Elle était habituée et n'en parlait jamais.
Se réveiller le matin, travailler toute la journée et dormir... se marier, avoir des enfants, vieillir et mourir. Dans ce village où tous les gens pensaient que c'était ça, la vie normale, et ne considéraient pas une autre façon de la vivre, la jeune femme Yakue vivait constamment avec la pensée qu'il devait sûrement exister d'autres moyens de se sentir en vie.
À l'âge de quatorze ans, elle fut officiellement déclarée comme étant une femme, avec l'apparition de ses premiers saignements menstruels. Son père, Haima, ayant une autorité sur le reste de sa famille, il arrangea un mariage pour elle, avec un fermier Yogoese qu'elle n'avait jamais rencontré avant et ne le verrait et le connaîtrait vraiment qu'à sa nuit de noce. Lorsque Tomka essaya de répliquer contre cette alliance, sa mère l'avait rabroué et lui avait fait la morale sur l'enjeu que représentait cette union. La date ayant été décidée, elle n'avait qu'un mois pour se préparer mentalement.
De par son frère aîné, Pracha, elle reçut une ceinture en soie, couleur turquoise, sur laquelle son nom était brodé en fils d'or. Sur le plus long côté de la ceinture – et un seul – étaient cousues de mini-clochettes qui créaient une belle harmonie de doux tintement. Ce morceau de tissu était une tradition parmi les Yakue, indiquant que la femme qui le portait allait bientôt se marier. Elle devait la porter à chaque jour, jusqu'à la grande cérémonie. Le village de Muladhara étant assez prospère, sa famille avait pu se procurer ce délicat accessoire. Tomka aurait dû se réjouir de recevoir un vêtement de luxe, mais tout ce que son cœur pouvait éprouver à ce moment était de l'amertume et de la tristesse. Elle alla retrouver sa meilleure amie d'enfance, Kuyelsha, qui avait deux ans de plus qu'elle, proche d'un ruisseau dans la forêt. Elles étaient toutes deux assises sur un grand rocher.
« Tout le monde se réjouit et je reste seule, triste, le cœur lourd, se confia Tomka.
- C'est normal... personne ne devrait avoir à choisir pour nous.
- Toi, tu n'as pas eu besoin de changer de village quand ton mariage a été décidé...
- Effectivement. J'ai eu cette chance que ce soit lui qui décide de venir habiter ici, à Muladhara. Je suis sûre que tout ira bien ! tenta Kuyelsha, positive.
- ... Nous garderons contact ?
- Bien sûre ! Je reviendrai te visiter aussi souvent que je le peux.
- Je peux te poser une question ?
- Oui ?
- ... Est-ce que ça fait mal... la nuit qui suit les noces ? »
Kuyelsha se retourna vers Tomka et lui sourit tendrement.
« Au début, c'est un peu douloureux, mais par après, ça devient agréable.
- Tu as saigné ?
- Légèrement... pas beaucoup. »
Tomka n'avait pas été rassurée pour autant. Le jour de son mariage, ses parents l'avaient accompagnée dans le village en aval, Kohaku. Ce village était réputé pour être plus pauvre que les autres. Elle n'avait vu le visage de son futur époux qu'une fois menée à l'autel. Il s'appelait Kaijim et avait la peau pâle, des cheveux noirs et des yeux bruns. Elle avait mangé le petit banquet sans grand appétit et ne désirait seulement que la cérémonie se termine au plus vite.
Une fois dans la chambre, Tomka était figée. Elle n'était qu'une jeune fille sortant toute juste de l'enfance, mais n'étant pas encore totalement une adulte non plus. Elle se laissa faire pendant que son mari lui retirait sa robe de nuit en coton et la couchait, trop brusquement, sur la couverture posée sur le plancher qui servait de matelas. Il ne lui dit pas un mot. Tomka savait qu'elle aurait mal, mais elle n'imaginait pas à quel point ç'aurait été aussi douloureux. Malgré ses larmes aux yeux, le souffle coupé, Kaijim lui avait pris violemment sa virginité en venant pour la première fois en elle.
Ça deviendra agréable plus tard, tenta-t-elle de se convaincre, alors que les draps avaient été tâchés par une grosse trace de sang. Sa belle-famille s'était empressée de vérifier cet élément pour s'assurer que le mariage avait bel et bien été consommé et que Tomka était bel et bien vierge la veille.
Tomka avait espéré éprouver et développer du plaisir au fur et à mesure que Kaijim réclamait son corps. Elle n'avait jamais eu aussi tort de toute sa vie. Malgré les nombreuses fois qu'ils avaient eu des relations sexuelles depuis leur union, Tomka n'avait jamais éprouvé le moindre plaisir aussi agréable fut-il lors de ces moments-là. L'homme qui lui servait d'époux était terrible. Il travaillait dur, mais c'était tout ce qu'il faisait. Il ne se sentait pas obligé d'être gentil envers sa femme, même s'il ne l'avait jamais violentée ni levé la main sur elle. La jeune femme Yakue parvint à forger quelques amitiés avec les femmes du village de Kohaku, mais jamais aussi profondes que celle avec Kuyelsha, qui tenait sa promesse et venait la voir régulièrement.
Tomka finit par tomber enceinte de son premier enfant, deux mois après son union. Elle se promit de lui donner tout l'amour et l'affection qu'il aurait besoin. Cet enfant serait heureux avec elle.
Lorsque les premières douleurs de l'enfantement se firent ressentir, la sage-femme du village, Miha, accompagnée de son apprentie, Asa, et de la doyenne, Olenia, vint la soutenir et la rassurer. Ce fut les seuls moments où Tomka se sentait réellement entourée et protégée, aimée et importante. L'enfant fut accueilli dans la tendresse et l'amour.
« C'est un petit garçon ! s'exclama la nouvelle maman. »
Elle décida de l'appeler Soshir. Kaijim ne montra aucune affection particulière à son fils premier, mais Tomka s'en fichait. Elle aimait son enfant plus que tout et était prête à lui donner tout l'amour que son cœur pouvait lui permettre. Or, à seulement deux mois de vie, le petit Soshir tomba grièvement malade : une bronchite sévère, qui le fit vomir à plusieurs reprises. Il ne voulait plus se nourrir même si elle lui donnait le sein. Tomka passait des nuits blanches à surveiller l'état de son enfant, s'épuisant de plus en plus.
Et un matin, dans un hurlement déchirant, son fils rendit l'âme. La douleur était si vive que la jeune maman pensait ne jamais être capable de se redresser. Kaijim ne fit pas le moindre effort pour se montrer compréhensif, au mieux, un peu compatissant. Son expression neutre et froide laissait passer comme message que « c'était juste comme ça et que ça devait arriver ».
« C'était ton fils aîné ! cria une Tomka, ravagée par la douleur. C'aurait été grâce à lui que tu aurais pu donner en héritage tes terres et tes biens !
- Il y aura d'autre occasion d'avoir des enfants. Si la nature l'a repris, c'est que ça devait arriver. »
Tomka avait l'impression que son cœur exploserait. Après la petite cérémonie qui suivit l'enterrement de son enfant, c'est également à ce moment-là que Tomka crut devenir folle. Elle crut qu'elle pouvait entendre des rires d'enfants : ceux de son fils, Soshir. Elle crut être en mesure de le sentir courir autour de ses pieds quand elle marchait, de le sentir la toucher et jouer dans ses cheveux quand elle pleurait sa mort. Elle croyait qu'elle pouvait entendre sa petite voix l'appeler « maman » quand elle avait le dos tourné... et ce n'était pas faux... rien de tout ça n'était son imagination. Quelque chose se passait bel et bien de l'autre côté de ce monde...
L'âme de Soshir se libéra de son enveloppe charnelle. Son physique spirituel était celui qu'il aurait eu si son corps physique n'était pas décédé et qu'il avait au moins atteint l'âge de cinq ans. Il avait le teint mat, les yeux bruns et les cheveux noirs. Il portait un yukata bleu très léger. Il voyait sa maman, détruite et meurtrie par sa mort.
« Ça me fait mal de voir ma Maman pleurer, murmura-t-il. »
Une main se posa sur son épaule. Une jeune femme à la longue chevelure blonde, aux yeux bleus et au teint pâle, portant une robe blanche en coton, se tenait derrière lui.
« Tu as raison, mon petit...
- Qu'est-ce que je peux faire pour l'aider, Aglaé ?
- Entoure-là de ton amour. Tu peux aller la voir et rester avec elle, le temps qu'elle aille mieux. Je serai-là si tu as besoin de quoique ce soit. Je ne serai pas loin... je suis ta gardienne après tout.
- Merci ! »
C'est ainsi que Soshir suivit Tomka comme son ombre partout où elle allait. Il la serrait de ses petits bras, la nuit et jouait avec elle dans ses rêves. Il fut surprit de voir qu'elle pouvait le sentir jouer dans ses cheveux. Sa mère était sans doute médium malgré elle et elle l'ignorait encore.
Le petit garçon esprit était tout heureux de sentir une nouvelle petite vie prendre place dans le ventre de Tomka, bien avant qu'elle puisse s'en rendre compte. Il assista à la naissance du bébé qui était probablement un des événements les plus heureux que l'on pouvait vivre dans une vie. Et à cet instant-là, il voyait sa maman, être heureuse comme jamais elle ne l'avait été depuis son mariage.
« C'est une magnifique petite fille, annonça Miha, la sage-femme. »
Voyant que Tomka cherchait toujours un nom qui conviendrait à sa fille, Soshir lui donna un coup de pouce.
« Manka ! Manka ! insista-t-il. »
Sa voix d'enfant se transformant en télépathie dans l'esprit de sa maman, Tomka crut que c'était sa petite voix intérieure qui lui disait de prendre ce nom.
« Comment vas-tu l'appeler ? demanda l'apprentie de Miha.
- ... Manka, annonça la nouvelle maman.
- C'est un très joli nom. »
Soshir veilla sa petite sœur au grain. Elle était pleine de vie et semblait plus robuste que les autres bébés, nés au village de Kohaku.
Deux ans après la naissance de Manka, un nouveau bébé trouva domicile dans le ventre de Tomka. La grossesse se déroula sans problème, et même si la douleur d'avoir perdu son premier fils aîné était encore bien présente en elle, la jeune femme avait espoir que la vie lui réservait encore du positif avec Manka et le futur petit bébé.
La veille avant l'accouchement, Tomka ressentit une grande panique et son intuition de mère lui disait que quelque chose de grave allait arriver. Elle se concentrait de son mieux sur sa fille qui avait encore besoin de ses soins, mais la peur continuait de lui serrer la poitrine. Encore une fois, Miha et Asa l'assistèrent pour la délivrance du bébé. Ayant choisi la position traditionnelle, accroupie, pour ses deux premiers bébés, cette fois-ci, Tomka trouvait un certain confort, couchée sur le côté gauche, une jambe relevée.
« Tout va bien, Tomka, la tête est presque sortie, l'encouragea Asa, de sa douce et timide voix. »
La tête se libéra et elle sentit Miha aider l'enfant à sortir en même temps qu'elle poussait. Normalement, la sage-femme ne tardait pas à déposer les enfants contre leur mère dès qu'ils sortaient, mais ce délai d'attente alarma Tomka qui se redressa vivement.
« Où est mon bébé ? paniqua-t-elle. Je ne l'entends pas crier... »
Asa frottait le dos du bébé, le visage inquiet, et Tomka crut sentir son cœur se déchirer en voyant la peau bleuâtre du nouveau-né, qui était inerte et ne bougeait pas. Elle se précipita vers son enfant et l'arracha presque des bras de l'apprentie pour le coller contre elle.
« Ce n'est pas possible..., murmura-t-elle pour elle. Mon cœur... s'il te plait, cri pour Maman... je suis là... je t'en prie... »
Tomka éclata en sanglots et espéra par tous les miracles que le cœur de son enfant se remette à battre au contact de sa peau, entouré de son énergie. Plusieurs minutes s'écoulèrent et les femmes durent se rendre à l'évidence que la vie du bébé venait de le quitter avant même sa naissance. Tomka avait donné naissance à son fils mort-né !
Le petit Soshir, physiquement pas plus vieux que cinq ans, sentit ses larmes rouler sur ses joues, impuissant face à cette scène. Il vit dès lors une lueur, une boule lumineuse scintillante virevolter autour de sa maman. Un nom lui vint à l'esprit et il appela le petit orbe lumineux qui dégageait une énergie masculine.
« Senkamaru, l'interpella-t-il. Par ici... »
Le petit orbe cessa de tournoyer autour d'une Tomka meurtrie et virevolta en direction de son grand frère. Aglaé arriva au même moment et accueillit l'orbe dans ses mains. La boule de lumière se mut, prenant l'apparence d'un petit garçon, semblable à Soshir. Il portait un yukata gris.
« Tu es devenu lourd, soudainement, Senkamaru, annonça Aglaé en le déposant au sol.
- Désolée, Dame Aglaé, s'excusa le garçonnet. Je voulais me réincarner... »
Il regarda Tomka pleurer son corps de nouveau-né.
« Mais... je pense que j'ai échoué... »
Senkamaru se pencha vers sa mère et l'embrassa sur le front, s'excusant que son corps physique n'ait pu l'emmener en vie. Il y avait là quelque chose de céleste : un enfant qui prenait soin d'un adulte. Tomka lui offrit le même prénom, influencée par son énergie. Il assista à ses propres funérailles et avec Soshir, veilla Tomka le temps de son deuil.
À comparer de son frère aîné, Senkamaru démontra plus d'agressivité et de rancœur face à l'attitude Kaijim. Le garçonnet ne parvenait pas à comprendre comment il pouvait être aussi froid suite à une perte énorme. Lui, qui ne désirait que serrer sa maman dans ses petits bras. Il le faisait, oui, et elle pouvait le sentir, mais elle n'avait pas conscience que c'était lui.
« Ce n'est même pas un père, grogna Senkamaru.
- Hein ? ne comprit pas Soshir.
- Un père, ça prend soin de sa famille et ça soutient sa femme, la mère de ses enfants !... Pour moi, ce n'est pas notre père. C'est notre géniteur ! Il ne mérite pas ce titre ! »
Soshir fut pris de court, mais ne répliqua pas. Toutefois, même en n'étant pas de nature rancunière, il comprenait ce que son petit frère voulait dire par-là.
La naissance de son dernier enfant avait traumatisé Tomka. Elle s'accrochait désespérément à la seule parcelle d'espoir qui continuait la garder en vie : Manka, sa fille. Elle était un portrait crachée de sa maman, mais en miniature. Elle avait besoin de sa mère.
Du haut de ses trois ans, Manka démontrait une très forte vitalité. Bien que Kaijim ne lui démontre pas d'affection spéciale, elle préférait largement les bras de sa maman. C'était la fin de l'été. Il avait commencé à faire plus froid. Tomka sursauta légèrement en entendant sa fille tousser. C'était un réflexe humain après tout et Manka toussait depuis qu'elle était petite, en fait, comme tout être vivant sur terre. Elle était tombée quelques fois malades, mais s'en était remis bien vite. Voyant qu'elle ne s'arrêtait pas, Tomka lui donna une cuillérée de miel et la força à faire une sieste. L'enfant passa la majeure partie de la nuit à tousser, se mettant à pleurer pour cause de fatigue. Kaijim se redressa brutalement dans la couche.
« Si vous continuez à être aussi bruyantes, je vais dormir ailleurs ! »
Manka sursauta et se mit à pleurer de plus belle.
« Kaijim, ce n'est pas la faute de ta fille si elle tousse ! la défendit Tomka. Vas-y, va dormir ailleurs si ça te chante ! Mais personne ne va empêcher mes enfants d'exprimer ce que leur corps ressente ! »
Il grogna et quitta la pièce. Tomka berça sa fille et se dit qu'elle irait voir l'apothicaire du village dès le lendemain pour avoir un remède sûr et efficace. L'apothicaire, Santo, examina la petite Manka et proposa de la garder chez lui quelques jours afin de s'assurer que rien de grave suivait cette toux anodine. Il savait très bien combien Tomka était fragile émotionnellement avec la perte de deux de ses enfants et avait très peur pour l'avenir de sa seule enfant qui avait survécu aussi longtemps.
Sa toux malheureusement empira. Manka ne faisait que dormir, faisait beaucoup de température et rien des remèdes ne semblaient fonctionner. Elle avait arrêté de s'alimenter et ne parvenait qu'à avaler quelques gorgées d'eau, ne serait-ce que quelques gouttes. Manka faiblissait de jour en jour, devenant de plus en plus pâle, ses yeux vitreux. Tomka resta forte pour elle et ne démontrait pas son inquiétude afin de ne pas alerter sa fille.
Et un matin, sa peur la plus grande se réalisa : son enfant avait arrêté de respirer pendant la nuit. Tomka poussa de nouveau un hurlement déchirant, en serrant le corps de sa fille inerte contre elle. Ses cris résonnèrent jusqu'au village, où Miha, Asa et d'autres femmes vinrent l'épauler dans cette dure épreuve. Kaijim n'était évidemment pas aussi triste. Il pensait probablement qu'il pourrait facilement concevoir d'autres enfants à l'avenir. Mais Tomka ne parvenait pas à surpasser cette tristesse comme les autres femmes le faisaient. Les sentiments, qu'elle gardait profondément enfouit en elle, muèrent d'un simple feu à d'énormes flammes éclatantes.
Après la perte de son dernier enfant, sa petite Manka adorée, Tomka fut appelée par les montagnes. Lorsqu'elle avait perdu son premier fils, Soshir, Miha lui avait parlé de ce sentiment qui poussait certaines femmes à s'isoler et disparaître complètement pour pouvoir se recentrer sur elles-mêmes. Parfois, elles pouvaient être aperçues, errant dans les montagnes avoisinantes, leurs vêtements déchirés et en piteux état.
« Si tu restes au village, c'est comme si tu ne peux pas respirer. Seulement cueillir des herbes et des fleurs sauvages dans les montagnes peut apaiser ton cœur, avait expliqué la sage-femme. »
Tomka comprenait maintenant ces paroles. Elle n'avait que dix-neuf ans, proche vingt ans, mais elle se sentait morte à l'intérieur d'elle-même. Suite à un rêve très étrange, dans lequel elle trouva un semblant de réconfort, elle décida qu'elle en avait assez de cette vie morne et routinière. Elle ne voulait plus être une femme possédant le titre d'épouse et une machine à faire des bébés pour son mari, qui ne prenait même pas soin d'elle. Il avait été terrible et cruel à son égard. C'est à partir de ce moment précis qu'elle rencontra Norugai, avec qui elle forgea un puissant lien d'amitié. Norugai l'avait sauvée de commettre l'irréparable. Quand Tomka lui disait qu'elle se trouvait laide, qu'elle ne valait rien en ce monde, la femme d'âge mûre lui avait sévèrement dit de ne plus jamais penser à ça. Elle avait été son guide et sa lumière pendant cette période de grande noirceur.
Norugai lui confirma que ce qu'elle voyait, c'est-à-dire, les ombres et les formes lumineuses du coin de l'œil, les murmures et les toucher fins et délicats, était en fait relié à ses capacités médiumniques spirituelles.
« Tomka... je veux que tu saches que tes trois enfants sont constamment avec toi.
- Quoi ? s'écria-t-elle.
- Leurs âmes. Ils n'ont peut-être plus de corps physique, mais leurs âmes est bien vivantes, je t'assure.
- Tu les... vois ?
- Oui. Je vois les esprits. Soshir, Senkamaru et Manka... deux fils et une fille.
- C'est... exact.
- Et quand tu pleures, ils te serrent tous les trois dans leurs petits bras. Ils jouent dans tes cheveux. Ils te murmurent que ça ira bien et d'avoir confiance en l'avenir. »
Tomka éclata en sanglots, touchée et émue. Et pourtant, elle se sentait en paix. Ça lui réchauffait le cœur de savoir que ses enfants ne l'avaient pas abandonnée et ne désiraient pas être séparés d'elle, même après la mort.
Suite à plusieurs méditations, elle choisit d'abandonner son ancienne vie : son ex-mari qui ne serait même pas triste de son départ, sa meilleure amie d'enfance Kuyelsha, ainsi que les formidables sages-femmes qui l'avaient épaulée dans des moments si important de sa vie, Miha et Asa. Elle abandonna tout et jeta son ancien nom pour se rebaptiser dorénavant sous le nom de Torogai. Ce dernier avait la même origine étymologique que le thème « To-lo-gaï ». En Nayug, les humains étaient appelés de cette façon et ça signifiait « Citoyens du peuple au-dessus de la terre ».
Manka ouvrit les yeux, se sentant attirée vers le ciel. Cette sensation ne dura qu'un instant, car elle tomba sur le sol. Elle semblait désorientée et voyait son propre corps, sur un lit de fleurs.
« Maman ! appela-t-elle. »
Elle regarda partout autour d'elle. Il y avait les personnes du village de Kohaku partout, mais personne ne prêtait attention à elle. Mais sa maman n'était pas parmi eux. Paniquée, Manka se réfugia dans un coin et pleura en serrant ses genoux contre elle.
« Maman... »
Une main se posa sur son épaule et elle sursauta. Aglaé se tenait-là et lui souriait doucement. Deux petits garçons se tenaient derrière elle. Étrangement, elle n'était pas effrayée. Au contraire, elle semblait les connaître. Manka était certaine de les avoir côtoyés plusieurs fois.
« C'est Manka ! s'écria Senkamaru.
- Viens ma belle, tu es en sécurité avec nous, dit Aglaé en lui tendant sa main. Je suis en compagnie de tes frères antérieures, je veille sur vous, c'est mon rôle. »
Soshir enlaça la nouvelle petite âme.
« Pourquoi ne pas aller soutenir votre Maman ? proposa Aglaé. »
Les trois enfants hochèrent la tête. Étrangement, sous forme spirituelle, ils étaient trois amis – pas des frères et sœurs. Aglaé les suivit à distance raisonnable, prenant son devoir de veiller sur eux très au sérieux.
Les années passèrent. Les enfants observèrent les progrès de leur maman dans ce merveilleux monde de magie et de spiritualité. Bien que la douleur fût moins vive qu'au début, Torogai avait appris à vivre avec. Elle avait compris qu'elle vivrait son deuil pour le reste de sa vie. Bientôt, elle aurait quarante ans.
Manka, Senkamaru et Soshir n'étaient plus constamment avec leur mère antérieure. Ils avaient grandi, étaient devenus indépendant et avaient même retrouvé leur apparence spirituelle avant leur incarnation antérieure, ne conservant leur nom offert par Torogai que pour se distinguer et lui rendre hommage. Ils ressemblaient à trois jeunes adultes dans la trentaine.
Spirituellement, Manka avait des cheveux bleus foncés, constamment attachés en queue de cheval haute. Ses yeux étaient argentés et elle avait des mèches qui tombaient sur son nez et de chaque côté de sa tête. Son teint était beige.
Soshir avait la peau foncé, comme les Yakue d'origine. Ses yeux bridés étaient bruns et ses cheveux noirs ondulaient légèrement, ne lui arrivant qu'au-dessus des épaules. Ses oreilles étaient pointues comme celles des elfes.
Quant à Senkamaru, sa peau était blanche comme la neige avec des reflets irisés bleuté. Ses cheveux étaient blancs comme neige et très longs, qui lui atteignaient la taille. Ses yeux étaient violets et ses pupilles étaient blanches comme des miroirs.
Ce jour-là, ils jouaient aux cartes dans le monde spirituel. Tous les trois étaient habillés d'un yukata léger.
« Je pense qu'il est maintenant le temps pour nous de se réincarner, lâcha Manka soudainement.
- Oui, je sais, tu n'as pas arrêté d'en parler depuis des mois, soupira Senkamaru.
- Mon contrat de réincarnation est bientôt prêt ! C'est moi qui retournerais sur Sagu en premier.
- Après ce sera moi, ajouta Soshir. »
Senkamaru semblait triste l'espace d'un instant. Manka regarda Soshir, ne sachant pas quoi dire pour remonter le moral à leur ami. Senkamaru avait fait cette étape plusieurs fois en tant qu'âme, mais à chaque fois qu'une personne de son entourage se réincarnait, il ressentait toujours ce sentiment de solitude. Bien sûr qu'ils se recroiseraient de nouveau, c'était un fait, mais il se sentait toujours déboussolé, craintif.
Manka entra une pièce avec ses deux amis. Il y avait une âme possédant douze pairs d'aile sur le dos, munit d'une cape argentée comme celles des sorciers, qui l'attendait. Cette âme était masculine et s'appelait Kla. Il était en charge des réincarnations.
« Bonjour Manka, la salua Kla.
- Bonjour ! Je suis de nouveau prête pour ma réincarnation.
- As-tu eu le temps de dire au revoir à tes amis ?
- Oui... mais, si Senkamaru veut un autre câlin, je peux lui en offrir un nouveau. »
Elle ouvrit ses bras et Senkamaru l'étreignit dans une longue accolade. Soshir l'imita, volant un petit bisou sur sa joue.
« On va se recroiser, murmura-t-il.
- Bien sûre. »
Kla posa ensuite sa main la tête de Manka.
« Temps d'y aller, Dame Manka.
- Je suis prête ! »
Le corps spirituel de la jeune âme se transforma en petites particules scintillantes pour se rassembler en une petite sphère luminescente qui tenait dans la paume de Kla : c'était son âme.
« Je reviens, annonça-t-il aux garçons. »
Kla allait déposer l'âme de Manka dans le ventre d'une femme nouvellement enceinte. Il ferait ce même manège pour Soshir et Senkamaru, plus tard.
N'aimant pas se retrouver seul, Senkamaru suivait Soshir comme son ombre, partout où il s'aventurait. L'âme plus âgée avait trouvé un nouveau petit passe-temps qui consistait à regarder les femmes d'un village Yakue faire des remèdes, ainsi que la cuisine et la couture. Il se prit d'affection pour une jeune mère au foyer, du nom de Tona. Elle avait déjà un fils aîné, Noshir – qui ressemblait énormément à une version miniature physiquement de son mari – âgé de sept ans, et venait de donner naissance à un autre petit garçon âgé de seulement quatre mois, Akhara.
« Je n'aime pas Noshir..., avoua Senkamaru. Son énergie me rend... agressif ! En plus, il ose porter un prénom presque semblable au tiens !
- Ce n'est pas pour Noshir que j'aime cette famille, rectifia Soshir. C'est pour Tona. Et on ne choisit pas nos prénoms... il s'agit simplement d'une coïncidence.
- M'ouais, maugréa-t-il. Tu es sûr de ton choix, frérot ?
- Il fait partit des choix de réincarnation que je désire expérimenter. J'ai beaucoup réfléchis et j'en suis sûr. »
Senkamaru soupira. La naïveté de Soshir lui tapait un peu sur les nerfs. Ils revinrent dans le monde spirituel après avoir jeté un œil à leur mère antérieure, Torogai.
De retour en Sagu, à Kanbal, le médecin du roi Naguru, Karuna Yonsa, allait accueillir son premier enfant au monde après neuf long mois d'attente.
Sa femme, Laika, et sa petite sœur, Yuka, avaient longuement réfléchi quant aux prénoms. Au départ, Laika avait une fixation énorme quant au prénom « Manka » si elle venait à donner naissance à une petite fille. Même si Karuna proposait de nouveaux prénoms, sa femme et sa tête de mule revenait toujours à son prénom de départ. C'était ainsi jusqu'à ce que Yuka, un bon jour, se pointe à leur manoir, un mois avant la naissance du bébé. Elle avait chamboulé leur plan avec un nouveau prénom.
« Balsa ? répéta Karuna en arquant un sourcil.
- Oui ! confirma Yuka. Balsa !
- Ce n'est pas un prénom commun... qu'est-ce qui t'a poussé à choisir ce prénom ?
- J'étais à la bibliothèque de la capitale avec mon amie, Toruna. Nous nous sommes amusées à notre jeu habituel qui consistait à choisir un livre au hasard et lire une page sur laquelle nos doigts sont tombés. C'est là où je suis tombée sur un dialogue qui utilisait le prénom "Balsa"...
- Et que faisait cette "Balsa" ? voulut en savoir plus Laika.
- Dans le livre, cette Balsa était une magicienne en plus d'être un samouraï. Elle avait des pouvoirs magiques qui lui permettaient autant de guérir que combattre. C'était une femme indépendante qui provenait d'un royaume où les femmes devaient constamment prouver leur valeur. Malgré sa témérité, elle avait un cœur tendre et devait protéger une enfant spéciale à la peau mauve qui aurait un grand rôle à jouer dans le but qu'une prophétie ancienne se réalise. »
Yuka s'arrêta net dans son explication.
« Enfin... c'est l'origine d'où j'ai pris conscience pour la première fois du prénom "Balsa". Et depuis, ce prénom me revient constamment à l'esprit. Je l'aime bien, pour tout dire. Le prénom ne définit pas la personnalité d'une personne, je le sais, mais voilà. J'ai eu le coup de cœur pour "Balsa" et voulait vous le partager.
- C'était très intéressant. Je te remercie de nous en avoir fait part, la remercia Laika en caressant son ventre avant de s'adresser au bébé. Si tu es une petite fille, quel prénom aimerais-tu avoir ? Manka ou Balsa ? »
Il y eut un silence. Karuna approcha sa bouche de son ventre et dit les prénoms un à un.
« Manka... ? »
Le bébé ne bougea pas. Yuka s'approcha à son tour et, plus rapide que son frère, murmura son nouveau prénom.
« Balsa... ? »
Un coup de pied se fit sentir. La petite sœur de Karuna exprima sa joie. Toutefois, elle resta respectueuse face aux goûts des futurs parents et les laisseraient choisir une fois l'enfant né à terme.
« Peut-être que le prénom s'imposera de lui-même en voyant le visage de notre bébé après sa naissance, émit Laika comme hypothèse.
- C'est vrai, ça pourrait être plus facile.
- Mais nous gardons en tête ta suggestion. »
Lorsque Karuna posa son regard sur son bébé pour la première fois, il se mit à pleurer de joie.
« C'est une fille ! annonça-t-il fou de joie. »
Laika et lui repassaient les prénoms qui se faisaient la guerre depuis la suggestion de Yuka en mémoire. Enfin, comme une évidence, le choix fut décisif.
« Bienvenu dans notre monde, Balsa, l'accueillirent chaleureusement ses parents. »
Dans un petit village Yakue, où les Yogoese et les Yakue se mélangeaient, Noshir traversa le sentier pour arriver chez lui. Sa mère avait donné naissance ce jour-là, alors le père de famille avait attiré ses deux fils aînés à l'extérieur pour permettre aux femmes d'avoir cette intimité exclusivement féminine qui entourait les accouchements. Il retrouva son père dans la chambre des maîtres. En voyant ses deux fils dans l'entrebâillement de la porte, il les invita à entrer.
« Les garçons, venez accueillir votre nouveau petit frère. »
Akhara se montra particulièrement enthousiaste d'avoir un petit frère à cajoler du haut de ses deux ans, mais l'expression sur le visage de Noshir montrait clairement qu'il aurait préféré avoir une petite sœur. Son père voulut lui donner une claque derrière la tête pour lui dire de changer d'expression, mais il se retint étant donné que Tona était épuisée et avait besoin de repos.
« C'est quoi son prénom ? voulut savoir Akhara.
- Il s'appelle Tanda, répondit fièrement sa mère. Est-ce que tu veux le prendre ? »
Les yeux du petit garçon s'illuminèrent et il s'agenouilla proche de sa mère pour tendre les bras. Tona lui montra comment bien tenir un bébé. Tanda se mit à gémir un moment, mais finit par se calmer et se trouva assez confortable pour se rendormir.
Senkamaru était le dernier de son trio à ne pas s'être incarné sur Sagu. Du moins, pas aussi vite et rapproché que l'avaient été Manka et Soshir. Il avait laissé passer plus de dix-huit années. Il allait rendre visite à Torogai de temps en temps, même s'il fallait à cette dernière exécuter une incantation spéciale pour lui permettre de le voir. À cette visite-là, la chamane sentit que l'âme de son fils mort-né semblait troublée. Elle prépara ses ingrédients et invoqua le sort qui lui permettrait de communiquer avec son enfant défunt.
« Hey, mon petit Senkamaru, le salua Torogai. Que se passe-t-il ?
- ... J'angoisse pour ma future réincarnation..., murmura-t-il alors qu'il se collait contre elle.
- Raconte-moi.
- ... Je veux me réincarner, mais j'ai peur de ne pas retrouver Manka, Soshir et tous les autres, pleura-t-il. Je suis l'un des derniers de ma bande d'amis à ne pas être encore réincarné... et j'ai peur d'être seul, une fois vivant. Je ne vais plus me souvenir de rien... ! Je vais t'oublier, oublier mes vies antérieures, mes souvenirs… tout ça me fait peur ! »
Torogai lui transmit une grande vague d'apaisement par son énergie.
« Je comprends que ça puisse être effrayant, comprit-elle. L'inconnu fait peur, ce qui, en soi, est quelque chose de fort normal. Quand bien même tu n'aurais plus souvenir de moi, je vais savoir qu'ici, en Sagu, les âmes de mes enfants profitent d'une nouvelle vie. Je vais encore penser à vous trois. Je sais que tu es nerveux et stressé. Mais je peux te promettre que la réincarnation qui t'attend sera formidable.
- ... Tu me le promets ?
- J'en suis certaine. »
Senkamaru finit par se calmer et décida qu'il était temps de dire au revoir à Torogai. Le chamane sentit un pincement au cœur en sachant que le dernier de ses enfants allait se réincarner. Elle ne sera pas leur mère dans leur seconde vie, et même si elle l'avait voulu, son corps proche de la soixantaine ne pouvait plus porter d'enfants. Cependant, tous les êtres vivants étaient connectés entre eux par un lien invisible, comme une corde reliant plusieurs petits diamants ensembles. Si la vie avait encore des surprises à lui faire découvrir, Torogai resta confiante que, peut-être dans la rue, dans la forêt ou lors d'un voyage astral, plus communément appelé appel d'âme, elle recroiserait les âmes de ceux qui avaient jadis été ses enfants quand elle était Tomka.
Au Palais Impérial, l'une des trois femmes du Mikado, Riano, avait donné naissance à un fils avant les deux autres reines. Ce fils avait été appelé Sagum. Cet événement l'avait élevé au rang de la Première Impératrice.
Trois ans après la naissance du Prince Héritier, la deuxième femme du Mikado, Nokomi, donna naissance à un fils également. Elle devint dès lors la Seconde Impératrice. La Troisième Impératrice n'ayant pas encore donné naissance à un fils, mais bien qu'à des filles, se retrouva en dernière position.
Nokomi était exténuée, mais elle regardait son enfant, collé contre sa poitrine, attendrit, ressentant les premiers instants de bonheur divin entre une mère et son fils. Elle avait pensé à plusieurs prénoms au courant de sa grossesse. Le Mikado aimant les prénoms qui possédaient des caractères semblables, étant donné que Riano avait appelé son fils Sagum, il désira que Nokomi choisisse un prénom relativement proche ou semblable à ce dernier. Le père de la Seconde Impératrice, Tosa Harusuan, avait longuement discuté avec elle à ce sujet et comme son petit-fils venait de naître, il se donna le devoir d'aider sa fille à choisir le parfait prénom. Après tout, un nouveau fils de Ten no Kami venait de voir le jour.
« J'ai toujours aimé les noms qui terminaient en "-maru", avoua-t-elle à son père. Mais maintenant, je ne pense pas que ce soit encore possible...
- En effet... Nous n'avons plus beaucoup de liberté quant aux choix de prénoms, surtout si ceux-ci doivent terminer par "-gum". »
Tosa réfléchit un moment.
« Que penses-tu de Chagum ?
- ... Juste Chagum ?
- Tu voulais quelque chose de plus ?
- ... Chagumaru ? s'amusa-t-elle. »
Le regard désespéré de son père la fit rire.
« C'était une blague... C'était seulement pour assouvir mon petit côté fantaisie, se reprit-elle. Chagum lui va parfaitement comme ça.
- Second Prince Chagum, dans ce cas. »
Il prit son petit-fils dans ses bras tendrement et le berça.
« Chagum, fils de Ten no Kami, bienvenu en ce monde. Tu seras un prince extraordinaire. Mais pour le moment, tu restes mon petit chipmunk bien à moi. »
Torogai se réveilla dans la Grotte des Chasseurs. Elle venait encore de rêver à ses enfants, parti trop tôt, parti trop jeunes. Elle aurait tant aimé qu'ils puissent grandir à ses côtés. Au moins, ça lui aurait permis d'oublier la froideur de son ex-mari et sa vie morne, misérable qu'elle avait vécu au village de Kohaku, derrière les montagnes qui surplombaient le grand lac de la villa de la famille royale.
Mais elle savait que leurs âmes avaient élu domicile dans de nouveaux corps physiques. Il lui fallait seulement être attentive aux détails, aux signes et lire les énergies des gens qu'elle côtoyait, même si elle était asociale. Elle n'avait pas beaucoup d'amis, mais elle avait Tanda en tant qu'apprenti et Balsa, qui partait et venait quand bon lui semblait. Récemment, la lancière s'était vue attribuée la protection du Second Prince, Chagum, et ils s'étaient cachés dans la grotte des chasseurs jusqu'à l'arrivée du jour pair du printemps, s'entraînant et se préparant mentalement à affronter la Ralunga.
Perchée sur le haut d'une falaise en compagnie de Balsa, Torogai observa le paysage. Voyant que Balsa veillait au grain son protégé, la chamane la tira de sa rêverie.
« Tu ressembles vraiment à une mère.
- Il y a un problème avec ça ? questionna Balsa.
- Si tu survis à tout ça, que comptes-tu faire par après ? »
Balsa regarda Tanda de dos.
« Rester quelque part, ce n'est pas si mal que ça, l'informa Torogai. Avoir et élever un enfant est assez amusant.
- Vous parlez comme si vous en aviez eu un, commenta la lancière, étonnée.
- J'en ai eu trois.
- Vraiment ?! s'exclama Balsa.
- Pourquoi mentirai-je à ce sujet ? »
La guerrière ne dit rien, l'espace d'un instant avant de poser son regard vers l'horizon.
« Récemment..., commença Balsa.
- Hein ?
- Récemment, j'ai très souvent fait le même rêve.
- Un rêve ?
- Oui.
- Quel genre de rêve ? »
Pour toutes réponses, Balsa reposa son regard vers Tanda et Chagum. Torogai comprit alors son message. Cette discussion, aussi courte qu'elle avait pu être, se montra révélatrice. Oui.
Maintenant, Torogai savait où les âmes de ses trois enfants avaient trouvé domicile. Une agréable chaleur envahit son être suite à cette observation et, depuis plusieurs années déjà, elle se sentit en paix avec elle-même comme il faisait longtemps qu'elle ne l'avait jamais été.
À l'intérieur d'elle, deux personnalités bien distinctes venaient de faire la paix, s'enlaçant l'une contre l'autre, se permettant l'amour et l'acceptation de ce qui est.
En paix avec Tomka. Sereine. Apaisée. Et aimée.
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FIN
