Bonjour mes amours,
Pour celleux qui ne le savent pas, j'ai lancé un concours d'écriture sur ma page FB sur le thème de "la lettre des jours de pluie". Il s'agit d'un outil thérapeutique de Y. Dolan, qui consiste à s'écrire une lettre pour les jours difficiles. Cet OS en est ma version, hors concours, évidemment.
Je vous laisse avec le plaisir - je l'espère - de la lecture.
Merci à Damelith, Lyra Verin et Stéphanie.
Les jours de pluie
"Today, I looked up how long it would take to drown."
Breathe, Forest Blakk.
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« Aujourd'hui, j'ai regardé combien de temps ça prendrait pour me noyer. »
Respire, Forest Blakk.
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Drago posa son porte-documents en cuir de dragon sur son bureau et y rangea ses affaires. Cela fait, il soupira longuement, avant d'emporter le tout hors de la pièce. Ses talons claquèrent sur le sol en vinyle aussi hygiénique qu'immonde. Sur son passage, ses collègues de département le saluèrent d'un jovial « Bon weekend, Malefoy ! », ce que son père aurait qualifié d'un manque de respect qu'il laisserait bien volontiers aux Weasley. Drago pressa le pas. Il ne voulait pas rester une minute de plus ici. Il avait la sensation de manquer d'air.
Plutôt que d'emprunter une cheminée comme la logique l'aurait suggéré, il prit la sortie des visiteurs et se retrouva à l'extérieur du bâtiment, côté moldu. Sans réfléchir, il allait, il avança, encore et encore, perdant son souffle à mesure de ses foulées, le cœur dans la gorge, jusqu'à laisser tomber son porte-documents à ses pieds. Il s'accrocha alors à la rambarde d'un pont, surplombant la Tamise à perte de vue, entrecoupée par d'autres ponts.
Londres vivait. Ses voitures, vélos, bus et piétons se croisaient sans s'arrêter, pris dans le mouvement du métro boulot dodo à la moldue, si peu différent du mode transplanage boulot dodo sorcier. Du moins, quand on travaillait au Ministère de la Magie, car c'était tout ce que Drago connaissait du monde du travail.
Après Poudlard, Drago avait étudié le droit magique, avant de rejoindre le Bureau international des lois magiques, comme son père. Il y avait alors déjà un nom, mais un nom qui ne lui plaisait guère. En effet, au début de sa carrière, Lucius Malefoy avait imposé le respect par une attitude bourrue. Pour le dire plus platement, qui se trouvait en travers de son chemin s'attirait des ennuis. Ses collègues avaient sitôt fait de le fuir et de se limiter à une cordialité, et peu d'entre eux s'étaient risqués à de la fausse sympathie.
Ainsi, son père incarcéré à Azkaban pour ses relations avec le Seigneur des Ténèbres, Drago ayant été reconnu victime dans cette affaire – heureusement que Saint Potter avait plaidé en sa faveur, sinon il aurait été traité comme un criminel de la pire espèce -, il avait cru pouvoir échapper à son influence. La vérité lui avait éclaté au visage comme un Scroutt à Pétard atteint de diarrhée : tous le dévisageaient dans les couloirs, et leurs prunelles lançaient des étincelles.
Par la suite, il avait eu besoin de l'expertise de Brian Bossdéloy pour retravailler sur la loi du 12 février 1689, déjà modifiée en 1716, 1841, 1912, et en 1946, et qui concernait l'usage des créatures magiques dans les salles de classe. D'abord tous deux réticents, ils s'étaient rendus compte qu'ils partageaient à la fois un sérieux dans la pratique et un humour caustique qui volaient des sourires en coin. Drago avait cru voir là la fin de son isolement au Bureau, mais si Brian le saluait avec jovialité, il ne se sentait pas plus intégré dans le département.
Potter était alors entré dans sa vie. Ou plutôt, leurs routes s'étaient à nouveau croisées. À l'époque Auror en Angleterre, il avait appris que Drago travaillait sur un projet de loi visant la restructuration du département de la Justice Magique. Potter avait déboulé dans son bureau comme une furie, persuadé que Drago allait plaider en faveur d'une diminution des effectifs. C'était pourtant tout le contraire, il mettait en avant les difficultés du terrain pour demander plus de forces humaines, et en particulier la présence d'un psychomage en permanence pour palier au stress du quotidien en plus des situations de crise et d'horreur pure. Potter en était resté penaud. Drago lui avait proposé d'aller boire un café – en-dehors de la cantine où il avait un goût de jus de poubelle – et ils avaient finalement parlé des heures, bien au-delà du projet de loi. Ils avaient discuté travail, amis, famille. Drago avait été jusqu'à lui faire part de sa relation catastrophique avec ses collègues, et de sa relation encore plus catastrophique avec son père. Et Potter lui avait conseillé de provoquer la rencontre autour de la machine à café.
Ses collègues avaient donc été forcés de constater que Drago n'était pas son bourru de père et ils avaient appris à l'apprécier malgré son nom. Le mépris des « M. Malefoy » avait été remplacé par les joviaux « Malefoy ! ». Et Potter était devenu Harry. Ils avaient continué à se voir jusqu'à ce que Harry parte aux États-Unis, tenté par une carrière d'Auror Outre-Mer, par le biais d'un recrutement à l'international. Il ne savait pas quand il reviendrait, ni s'il le ferait.
Drago soupira une fois de plus, le cœur lourd, les larmes aux yeux. Même dans ses souvenirs, il édulcorait la réalité et contournait les vrais problèmes. Parce qu'en vérité, il aurait pu suivre Harry. En vérité, Harry l'avait espéré, de toutes ses forces. Il l'avait supplié du regard et avait baissé les bras quand il avait compris que Drago n'était pas prêt à abandonner son ego et ses blessures d'enfant : au fond de lui, il voulait ardemment la reconnaissance de son père. Reconnaissance qui n'arrivait jamais, car son père n'avait que des reproches à la bouche. Toujours. À chaque visite à Azkaban.
Son regard se perdit dans la Tamise, à travers laquelle rien n'était perceptible. D'ici, elle semblait noire, peut-être noire de crasse, ou noire comme ses pensées. Parce qu'au plus il la détaillait, plus il se demandait : était-elle profonde ? S'il sautait, parviendrait-il à toucher le fond ? Y rencontrerait-il des débris, qui lui entailleraient la peau ? Aurait-il le temps d'être infecté par le tétanos avant de mourir ? Et d'ailleurs, combien de temps pourrait-il retenir son souffle avant que son corps lâche prise et qu'il inspire, et que l'eau envahisse ses poumons ? Mourrait-il sur le coup, ou sentirait-il ses poumons imploser sous la masse volumique inadaptée, et voudrait-il hurler sans y parvenir ?
Drago ne voulait pas mourir. Il n'avait d'ailleurs jamais réellement songé au suicide, dans le sens où il ne serait pas passé à l'acte, même durant les périodes les plus sombres de sa vie. En revanche, comme aujourd'hui, parfois il se sentait si vide qu'il avait l'impression que rien ne comptait. Il pourrait s'observer lui-même escalader la barrière de sécurité, se redresser en équilibre sur celle-ci et sauter. Il frapperait alors avec force l'eau, des dizaines de mètres plus bas. Peut-être se briserait-il les jambes sous la force de l'impact. Il ne savait pas si la hauteur était suffisante pour cela. Puis il attendrait de mourir et se rendrait rapidement compte que cesser de respirer était une expérience douloureuse. Alors il devrait lutter contre lui-même pour rester sous la surface, ses yeux s'exorbiteraient d'effroi. Ne sachant pas ce qu'il faisait là ni quel était l'intérêt de mourir, il remonterait finalement et, la tête hors de l'eau, il attendrait. Que faire ensuite ?
Il chavirerait probablement. Il n'avait déjà pas la force de se mettre en mouvement, alors nager ? Trouver terre ? Se sortir de l'embarras ? Encore une fois, il n'y voyait de toute façon pas l'intérêt.
Drago était rentré au Manoir. Il avait embrassé sa mère sur la tempe, avait quitté la véranda avec la culpabilité au ventre, n'ayant pas une seule fois pensé à sa mère dans la noirceur de ses pensées, puis avait rejoint l'étage et s'était enfermé dans son bureau. Il s'était assis de longues minutes à son bureau en acajou d'antan, le regard perdu à la fenêtre, face aux étendues des jardins du Manoir Malefoy. Vide. Aujourd'hui, il s'était demandé combien de temps ça lui prendrait de se noyer. D'autres fois, il s'était demandé si, en sautant du premier étage, il pouvait se faire suffisamment mal pour mourir sur le coup. Il n'en était pas à de fraîches pensées noires. Il récidivait. Depuis cinq ans.
Drago prit une brève mais profonde inspiration, avant d'expirer de la même manière. Il se pencha et déverrouilla de ses multitudes de sort de protection son tiroir secret. Alors seulement, il y glissa la clef, toujours cachée sur le tapis en peau de yéti. L'ouverture du tiroir dévoila une boîte noir, ornée de runes anciennes, qu'il sortit délicatement, avant de la poser tout aussi délicatement. Il souleva son couvercle et son contenu se révéla : quelques lettres, aussi peu nombreuses que précieuses.
Il ne les relisait pourtant jamais, à l'exception d'une seule. Elle contenait des mots qu'il ne parvenait pas à se murmurer à lui-même. Des mots que Harry lui avait écrits peu de temps après leur rupture. Parce que oui, ils s'étaient aimés. Et Drago l'aimait encore.
Déglutissant, Drago s'empara de la fameuse lettre.
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New York, 22 avril 2010
Drago,
Je sens que nos échanges s'espacent et deviennent superficiels au fur et à mesure que le temps passe. Je ne te le reproche pas, c'est une des raisons pour lesquelles j'ai préféré mettre fin à notre relation à distance. C'était inévitable. Mais j'ai quelques dernières choses à te dire et je le fais tant que j'en ai encore le courage et avant d'avoir l'impression qu'il est trop tard.
Je t'aime. Terriblement. Te quitter n'a pas été quelque chose de facile, parce que je suis persuadé que tu es l'homme de ma vie. Ça paraît étrange d'affirmer ces deux choses dans la même phrase, mais c'est pourtant vrai.
Tu es tendre. Et sensible. Et doux. Ce n'est pas l'image que tu renvoies au premier abord, ni au second, ni même au troisième, mais quand on commence suffisamment à te connaître et que tu nous laisses entrer dans ton monde, tu es un homme soucieux du confort et du bonheur de sa mère. Tu couves les enfants des yeux et il ne fait aucun doute qu'un jour, tu seras père, et un formidable père. Tu apprendras à tes enfants comment aimer et être aimé avec patience et bienveillance.
Mais ce ne sont pas tes seules qualités. Tu es intelligent, déterminé, ambitieux. Même à ton propre désavantage parfois, mais rien qui ne m'éloigne de toi, bien au contraire. Encore une fois, tu vas trouver ça paradoxal, mais j'aimais tant t'observer, si concentré que tu ne semblais plus me voir – il suffisait pourtant que tu relèves la tête pour que l'étincelle dans tes prunelles reviennent instantanément -, et j'aimais t'écouter parler avec passion des découvertes que tu faisais, parfois, le plus souvent même, atterré de tomber sur des lois complètement dépassées et qui ont longtemps été d'application.
Je sais que tu le penses, mais ce n'est pas ton ambition qui nous a séparés. Pas une seule fois, je n'ai été agacé parce que tu cherchais à te dépasser chaque jour et surtout, à créer l'admiration de ton père. Je t'aime pour ça aussi. Je t'aime de chaque parcelle de mon être et je te respecte autant que je me respecte moi-même. Je te respecte dans ton choix de rester en Angleterre pour lui prouver tes compétences, que tu y parviennes un jour ou non. Et je me respecte en poursuivant ma vie aux États-Unis, là où je suis juste Harry Potter, un bon Auror qui doit autant faire ses preuves que les autres McCarren et Lawrence.
Je ne pense pas que je reviendrai. Mais je ne l'exclus pas. J'ai la boule au ventre à l'idée que nos chemins se soient séparés et que ça soit définitif, mais je suis persuadé que j'ai pris la bonne décision. Merci de l'avoir respectée. Merci d'être toi.
Tu mérites le bonheur, Drago. Et j'espère que tu reliras cette lettre à chaque fois que le doute te tenaillera. Quelle que soit la voie que tu choisis, que ça soit d'être le meilleur juriste du monde magique, le fils estimé aux yeux de Senior Malefoy, l'amant exceptionnel de quelques débauchés en mal d'amour, l'homme de l'être le plus chanceux de cette planète, ou encore le père le plus attentionné que la vie ait permis de faire naître. Ou peut-être tout ça à la fois. Je te souhaite d'être heureux. Parce que je t'aime, et que je ne cesserai jamais.
Prends soin de toi,
Ton Harry, à jamais.
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Drago essuya une énième larme qui s'était échappée sur sa joue. Aujourd'hui, il s'était demandé combien de temps il lui faudrait pour se noyer. Cela faisait cinq ans qu'il y pensait, par intermittence. Un jour, peut-être qu'il croirait au bonheur. Parfois, il s'y surprenait. Mais définitivement pas aujourd'hui. Et ce n'était pas grave.
J'espère que ça vous a plu et que, peut-être, ça vous aura donné envie de participer !
Flux énergétique de scarabée sur vous,
Cailean
