Chapitre 11 : Querelle de voisinage

Assise sur le pont supérieur du sous-marin, je regarde l'île devant nous se rapprocher progressivement. Il me tarde d'arriver et de sentir enfin la terre ferme sous mes pieds après ces deux semaines de navigation. Je me demande quelles surprises nous réserve cette île. J'espère que cette halte sera plus calme que la précédente. Bon, c'est vrai qu'un peu d'action permet de sortir du train quotidien et que quand on est pirate il faut s'attendre à risquer sa vie en permanence. Mais je ne suis pas sûre de vouloir me frotter à un gang de bandits à chaque arrêt sur une nouvelle île. Alors que le sous-marin s'approche doucement, je prends le temps d'observer un peu plus attentivement notre future destination. L'île a une forme somme toute assez basique mais on dirait que par endroits la mer s'engouffre à l'intérieur des terres. En ce qui concerne la végétation, là non plus il n'y a rien de bien particulier, beaucoup de feuillus et pas mal de plantes et d'arbustes assez communs et couverts de fleurs. Visiblement, l'île doit se trouver en plein printemps, on ne devrait pas avoir trop froid, c'est déjà une bonne chose. Nous tournons autour de l'île à la recherche d'un endroit où nous amarrer puis jetons notre dévolu sur un petit port situé dans la partie Ouest de l'île. Au moins là on devrait pouvoir quitter le sous-marin sans se préoccuper de la question de la surveillance. Une fois à quai, nous sommes accueillis par l'un des employés des lieux qui commence par nous faire une rapide présentation des services offerts dans ce port. Comme on l'espérait, ce dernier propose un service de surveillance 24 heures sur 24 et pour un prix plus que convenable de surcroît. Voilà une bonne chose de réglée. Grâce à eux, les chances que quelqu'un s'introduise dans notre embarcation sont fortement réduites. Et surtout, je ne risque pas de me retrouver à nouveau de garde avec la murène. Cette fois-ci, je vais pouvoir prendre part à l'exploration de l'île. Mais à ce propos, j'ai beau parcourir la côte des yeux, je ne vois aucun signe de civilisation dans les environs à part le port dans lequel nous nous sommes arrêtés. D'habitude à la sortie du port, on voit le début d'un village ou de quoi que ce soit qui s'y approche. Mais là, il n'y a rien du tout, pas une maison à l'horizon. C'est quand même étrange. L'employé du port semble remarquer ma perplexité et devance ma question. Il nous explique alors que le village se situe un peu plus à l'intérieur des terres, à une dizaine de minutes de marche au Sud-est de notre position actuelle. Il nous invite d'ailleurs vivement à nous y rendre pour nous reposer après notre long voyage et nous rassure quant à la sécurité de notre embarcation. Nous décidons de suivre ses conseils et mettons le cap vers le village après avoir pris quelques affaires dans le sous-marin. Comme nous l'a recommandé l'employé du port, nous suivons la rivière qui alimente les canaux du port pendant une quinzaine de minutes et qui nous conduit à l'entrée d'un village de taille conséquente, niché au cœur de la forêt. La rivière que nous avons suivie jusque là se transforme alors en canal qui en rejoint d'autres au centre du village. Le village est d'ailleurs bâtit de part et d'autre des divers canaux et s'articule autour d'une place où les bras d'eau se regroupent au niveau d'une grande retenue d'eau en forme d'étoile. Sur cette place centrale se trouve un bâtiment tout en pierre, ouvert sur l'extérieur et soutenu par des arches en pierre blanche délicatement gravées. Ce monument n'a pas l'air d'être souvent utilisé mais on peut voir qu'il est régulièrement entretenu et que les villageois réalisent quelques opérations de restauration pour le préserver des dégâts du temps. Il doit probablement s'agir d'un monument historique ou d'un lieu de culte mais dans ce cas, je me demande bien quelle divinité ils peuvent vénérer. À proximité de la place, nous apercevons plusieurs personnes en train de plier leurs étals. Visiblement, il y a du y avoir un marché ce matin et nous sommes arrivés trop tard pour en profiter. Gin devra au moins patienter jusqu'à demain s'il veut espérer dégoter de bonnes affaires, à condition qu'il y ait un marché demain. Nous continuons notre chemin à travers les édifices en brique constituant le village et débouchons cette fois sur une place un peu plus touristique organisée autour d'une grande fontaine. Contrairement aux autres, les stands installés ici sont encore ouverts mais plutôt que de proposer des denrées comestibles, ces derniers vendent des produits artisanaux utiles ou simplement décoratifs. En plus de ces stands se trouvent également de nombreuses boutiques en tout genre ainsi que plusieurs auberges qui ont l'air d'être d'assez bonne qualité. Tandis que certains membres de l'équipage partent en direction des étals pour faire un peu de lèche vitrine, j'accompagne Law dans une première auberge afin de voir s'il reste de la place pour nous. Malheureusement nos espoirs sont vite balayés lorsque le gérant nous informe que son auberge est complète pour un temps indéterminé et que la plupart des autres établissements du village sont dans le même cas. Suite aux interrogations de Law, le patron nous explique que tous les habitants de la ville Est, située à proximité d'une baie, ont perdu leurs maisons et ont été contraints de s'installer ici en attendant de retrouver un toit. Par conséquent, les places dans les auberges ont été mobilisées pour accueillir l'ensemble des réfugiés qui n'avaient pas de solution de secours. Dans ces conditions, et vu notre nombre, je vois mal comment on va pouvoir trouver un endroit où dormir dans ce village. Nous remercions le gérant pour ses renseignements et sortons de l'auberge.

_ C'est plutôt mal engagé pour ce soir.

_ Oui, je suis d'accord. Je sens que ça va se finir par une nuit au sous-marin cette histoire.

_ J'ai bien peur que tu aies raison Leïla. Olala, on dirait qu'il se passe quelque chose là-bas ?

En sortant du bâtiment, nous apercevons Gin, Helena et Neil aux prises avec trois hommes qui ont visiblement un peu abusé de l'alcool à en juger par leur façon de bouger. Nous n'avons pas besoin de nous approcher d'avantage pour entendre leur conversation et comprendre de quoi il retourne. Il semblerait que ces trois personnes civilisées soient venues pour faire partir Helena qui, selon eux, n'a rien à faire dans cette ville puisqu'elle n'est pas humaine. Visiblement, ces types n'ont pas l'air d'apprécier les Hommes Poissons et n'ont pas de scrupule à les traiter de tous les noms. Contrairement à ce que j'aurais pensé, Helena reste incroyablement calme face à eux et ne répond à aucune de leurs provocations. Et je pense qu'elle a parfaitement raison de réagir comme ça. Malheureusement avec ce genre de type, mieux vaut faire le dos rond et attendre que ça se tasse. C'est triste mais les remettre à leur place, ce qu'ils méritent amplement, ne ferait que leur donner raison. Voyant que les trois hommes n'ont pas l'air décidés à partir, Gin tente alors de les calmer et de les convaincre de les laisser tranquilles tandis qu'Helena continue d'éviter leurs regards. J'avoue que ça me fait vraiment bizarre de la voir aussi effacée, elle qui a toujours tendance à clamer haut et fort son désaccord. Même si nos rapports ne sont pas en très bon terme, j'ai quand même de la peine pour elle, elle ne mérite pas ça. En fait, personne ne mériterait d'être traité de cette façon. Mais la connaissant, elle n'apprécierait pas que je me mêle de ses histoires. Malheureusement, les trois crétins ne semblent guère réceptifs aux arguments de Gin et le plus musclé d'entre eux commence même à montrer des signes d'agacement envers lui. Il se met alors à bousculer Gin qui décide de hausser la voix pour manifester son mécontentement et le décourager d'aller plus loin. Mais avant qu'il ne puisse faire le moindre geste pour faire reculer son opposant, ce dernier le pousse vers la fontaine et le fait tomber à l'eau. Face à cet acte, la réaction de Neil est immédiate et il se dresse face au contrevenant pour tenter de le maitriser. Non content de voir un nouveau péquenot lui dire ce qu'il doit faire, ce dernier arme son poing et s'apprête à faire taire Neil par la force. Mais son geste est arrêté à mi parcours par une main au teint légèrement bleuté. Il tourne alors la tête vers Helena qui est restée calme jusqu'à présent et qui le regarde maintenant froidement tout en resserrant sa prise sur le bras de l'homme.

_ Que tu me craches au visage passe encore, j'ai l'habitude. Mais si tu t'en prends à mes amis alors ne compte pas sur moi pour fermer les yeux.

_ Non mais pour qui tu te prends sale poiscaille ! D'où tu te permets de lever la main sur un humain ? Tu es une espèce inférieure, tu nous dois le respect !

L'homme tente alors de frapper Helena avec son autre main mais elle parvient à l'esquiver avec aisance en décalant seulement la tête sur le côté. Elle provoque ensuite une décharge électrique qui traverse sa main droite, celle qui tient encore le bras de son assaillant. Le courant semble tel que l'homme pousse plusieurs cris de douleur tout en essayant de se dégager. Il remue dans tous les sens sans résultats avant de finalement s'écrouler au sol, totalement groggy. Neil profite de l'effet de surprise pour mettre à terre l'un des deux perturbateurs restants juste avant que ce dernier ne s'en prenne à Helena. Cette dernière porte ensuite son attention sur le dernier type encore debout. Bien qu'il ait sorti son épée, ce dernier ne semble pas vraiment résolu à se battre et a l'air d'hésiter entre la fuite et le combat.

_ Tu as le choix, soit tu dégages d'ici sans demander ton reste, soit tu finis dans le même état que tes compagnons. À toi de voir… Le menace Helena alors que des petits arcs électriques se forment tout autour d'elle.

Cette ultime démonstration de force de la part d'Helena a raison des dernières bribes de courage de l'homme qui abandonne toute idée de se mesurer à la femme poisson. Il range son arme et se sauve en courant sans même jeter un œil ou porter assistance à ses compagnons de beuverie.

_ Plus de peur que de mal tout compte fait. Fait remarquer Law qui s'est contenté d'observer la scène.

_ Je n'aurais pas cru que tu resterais sans rien faire.

_ S'ils avaient eu besoin de moi j'y serais allé. Et toi ? Pourquoi tu n'es pas intervenue ? C'est rare que tu te contentes d'être une simple observatrice.

_ J'ai pensé qu'Helena ne voudrait pas que je me mêle de ses problèmes. Et puis, je me doutais bien qu'elle serait assez forte pour gérer ces types toute seule.

_ Ça par exemple. À ce que je vois, tu commences à connaître sa façon de penser. Vous avez beau le nier, je pense que votre expérience de la dernière fois vous a été très bénéfique, ça vous a permis d'apprendre à vous comprendre. À force, vous allez bien finir par vous entendre toutes les deux, ce n'est qu'une question de temps.

_ Alors ça j'en doute. Je pense que tu vas un peu vite en besogne Law.

_ Tu me rediras ça dans quelques mois. Me répond Law en se dirigeant vers le groupe d'Helena.

Ne prêtant pas attention aux deux hommes allongés au sol, Law se rend auprès de Gin qui se remet doucement de son bain forcé afin de voir comment il va. À priori, il n'a rien de cassé, juste quelques bleus aux endroits où il s'est cogné en tombant. Pendant ce temps, Neil se rapproche de moi pour me demander des nouvelles concernant notre recherche de logement pour la nuit. Alors que je l'informe de la situation, plusieurs villageois viennent à notre rencontre et se réunissent autour d'Helena. Qu'est-ce que tous ces gens peuvent bien nous vouloir ? J'espère qu'ils ne sont pas là pour la chasser de la ville eux aussi, il ne manquerait plus que ça. L'un des villageois se détache alors du groupe et se place juste devant Helena. On dirait que c'est lui le meneur de ce groupe, probablement un ancien que tout le monde respecte. Il s'adresse alors à Helena d'une voix à la fois douce et sérieuse.

_ Excusez-moi, mademoiselle. J'ai cru voir de l'électricité sortir de votre corps quand vous avez mis au tapis ces hommes. Êtes vous à l'origine de ce phénomène où est-ce mon esprit qui me joue des tours ?

_ Non vous n'avez pas rêvé. Je suis une femme poisson anguille électrique. Lui répond Helena en générant un petit arc électrique entre les doigts de sa main droite.

_ Alors ce n'était pas le fruit de mon imagination. Loué soit le dragon des abysses, c'est lui qui vous envoie.

À peine a-t-il prononcé sa phrase que l'homme s'incline devant Helena avant d'être imité par tous ceux qui l'accompagnent, sous nos regards médusés. Face à cette réaction, Helena parvient à peine à cacher sa surprise et son embarras. En même temps il y a de quoi être surpris, ça ne doit pas être tous les jours que des personnes se prosternent devant elle de cette façon. D'habitude, les gens évitent de croiser son regard ou de trop s'approcher d'elle. Certains ont même peur de lui tourner le dos, par crainte qu'elle les attaque par surprise, ce que bien sûr elle ne ferait jamais. Mais ces gens là se mettent carrément à genoux devant elle et n'ont pas l'air d'être effrayés par elle. Assez incommodée par cette situation Helena baragouine quelques mots pour les inciter à se redresser. Après quelques instants d'insistance, les villageois reprennent alors une position droite mais en les observant, je ne peux m'empêcher de remarquer une lueur de respect et d'espoir dans leur regard. On dirait bien qu'ils ont totalement flashé sur la murène, je me demande bien ce qu'ils peuvent lui trouver de si merveilleux. Le meneur du groupe nous demande de le suivre et nous guide à travers les rues de la ville. Il nous conduit jusqu'à un quartier un peu différent des autres. Là-bas, les habitations sont nettement distinctes de toutes celles que nous avons vues jusqu'à maintenant. Ces dernières ne sont pas construites en brique mais en pierres blanches. Il s'agit du même matériau que celui utilisé pour la construction du temple que nous avons vu sur la placette avec la retenue d'eau en forme d'étoile. Cette pierre blanche doit probablement avoir une signification particulière, il s'agit peut être d'un signe de richesse ou de réussite sociale. Je suppose qu'on doit se trouver dans un quartier plus aisé que celui où on se trouvait tout à l'heure.

Nous sommes escortés jusqu'à une grande bâtisse, elle aussi construite en pierre blanche, située au beau milieu de ce quartier aisé. D'ailleurs, cette dernière s'intègre parfaitement aux lieux, elle ressemble à un véritable manoir. Vu la taille du bâtiment, l'intérieur doit aussi être immense. Après être entrés dans la maison, nous sommes conduits jusqu'à une grande salle, joliment décorée, située à l'étage, qui donne une vue panoramique sur la ville et en particulier sur le fameux temple de la place centrale. Près d'une fenêtre, j'aperçois un homme d'une cinquantaine d'années qui observe calmement la ville. Lorsque nous entrons dans la salle, il se tourne vers nous et nous adresse un sourire chaleureux. Enfin quand je dis « nous », c'est plutôt à Helena que semble être adressé ce sourire. Je suis certaine que si nous n'avions pas été là avec eux cela n'aurait rien changé à la situation.

_ Je suis ravi de vous voir en ces lieux. Notre situation va enfin s'arranger. Je me nomme Helias et je suis le dirigeant de cette ville. C'est un honneur de faire votre connaissance.

_ Heu enchantée. Vous avez dis que votre situation allait s'arranger ? Je peux savoir ce que vous entendez par là ? Et puis qu'est-ce que ça a à voir avec moi ? Lui demande Helena.

_ Est-ce qu'on pourrait connaître la raison pour laquelle on nous a conduit jusqu'ici ? Ajoute Law.

_ Bien entendu, pardonnez moi, j'oublie tous mes devoirs. Je vais tout vous expliquer.

Le dirigeant de la ville nous informe alors que depuis maintenant un mois, la ville Est, qui est située près d'une baie, est attaqué par un monstre marin. Ce dernier fait des ravages autour de lui et ne semble pas prêt de s'arrêter. Mais malgré tous leurs efforts ils n'ont à ce jour pas encore réussi à abattre la créature ou même à la mettre en déroute. Face à cette situation désespérée, il ne voyait pas comment s'en sortir et faire face à ce problème de taille. Mais il nous confie que notre arrivée lui a de nouveau redonné l'espoir de voir leurs ennuis prendre fin. À l'entendre, nous sommes la solution à tous ses problèmes et tout va revenir à la normale en un claquement de doigts maintenant que nous sommes là. Mais je ne vois pas en quoi notre venue va résoudre ses soucis. Il n'a quand même pas l'intention de nous demander d'exterminer ce monstre marin que son armée n'a même pas réussi à effleurer. Je ne sais pas à quoi peut ressembler cette bestiole mais si une troupe entière de soldats n'est pas parvenue à en venir à bout, je ne vois pas ce qu'un équipage de 12 pirates pourrait faire de plus. Et puis admettons qu'ils comptent sur nous pour les débarrasser de cette fameuse créature, ça n'explique pas non plus la réaction de tous ces gens devant Helena. Ils se sont quand même prosternés devant elle, ce n'est pas rien. Le dirigeant semble se rendre compte de notre perplexité et après plusieurs questions d'Helena il nous fait part de quelques légendes qui circulent dans son village. L'une d'elle parle notamment d'un protecteur de leur cité, ou plutôt d'une protectrice. Selon la légende, leur village serait sous la garde d'une bienfaitrice, d'une femme poisson qui apparaîtrait aux moments où le village serait en danger ou menacé et viendrait leur porter secours. Cette messagère du dragon des abysses, comme ils l'appellent, mettrait alors au tapis les ennemis du village en un claquement de doigt, grâce, notamment à sa capacité à produire des éclairs. En entendant le récit du vieil homme les bras m'en tombent. Qui aurait cru qu'une telle chose était possible. Alors c'est pour ça que tous ces gens sont autant en admiration devant Helena. Ils la prennent pour leur sauveuse, pour une envoyée de leur fameux dragon des abysses, venue pour les sauver. Si on m'avait dit un jour que j'entendrais ça. La murène, une messagère des Dieux, c'est la meilleure ! Elle est bien bonne celle là. Je dois être en plein rêve.

_ S'il vous plaît, acceptez de nous aider. Vous êtes notre seul espoir. La supplie Helias en s'inclinant devant elle.

_ C'est moi où ils demandent à un poisson, qu'ils ne connaissent absolument pas, de les aider à se débarrasser d'un autre poisson ? Me fait remarquer Karma à voix basse.

_ Oui, leur situation doit vraiment être désespérée s'ils en viennent à penser qu'une murène comme elle pourrait les aider à se sortir du pétrin.

_ C'est clair, il faut vraiment être au pied du mur pour penser qu'Helena est une messagère des Dieux. Il suffit de la regarder une demie journée pour s'apercevoir qu'elle n'a rien de divin. Se moque également Karma à voix basse.

_ Hey dis donc vous deux ! Si je vous dérange il faut me le dire ! Vous croyez que je ne vous ai pas entendus vous moquer dans mon dos ?

_ Ces personnes ont osé vous manquer de respect ma Dame ? Souhaitez-vous que nous les enfermions quelques temps ?

_ Nous enfermer ?! Oh allez Helena tu ne vas quand même pas prendre la mouche pour si peu. Tu sais bien que ça m'amuse de te charrier de temps en temps. Tente de temporiser Karma.

_ C'est vrai qu'une nuit sous les verrous devrait leur remettre les idées en place. Réfléchit Helena à voix haute non sans cacher un petit sourire en coin.

_ Quoi ?! Non mais attends, j'espère que tu plaisantes Helena !

_ Capitaine, enfin dis quelque chose. Le supplie Karma alors que les soldats nous saisissent et nous emmènent vers la sortie de la salle.

Pour toute réponse, Law se contente de hausser les épaules, nous faisant comprendre par ce geste que la moindre intervention de sa part pourrait causer un scandale et que par conséquent il ne ferait rien. Ne voulant pas causer du tord au reste de la bande, nous nous résignons et décidons de ne pas opposer de résistance. De toute façon, se débattre ne changerait rien à notre situation, ça ne ferait que retarder l'inévitable. Les soldats nous font alors sortir du manoir et nous conduisent jusqu'à un poste de garde qui se trouve à quelques minutes de marche de la demeure d'Helias. L'intérieur de l'édifice contraste totalement avec celui que nous venons de quitter. Il est d'une sobriété impressionnante, presque oppressante. Il y a juste le strict nécessaire pour que les gardes puissent exercer leurs fonctions sans être distraits par quoi que ce soit. Les journées de labeur doivent passer bien lentement quand on travaille ici. Je pense qu'à partir d'aujourd'hui je verrai les jours de surveillance au sous-marin d'une autre manière. Nos chers hôtes nous font ensuite descendre au sous-sol puis nous font entrer dans une cellule dont ils prennent soin de bien refermer la porte derrière nous. Jugeant que tenter de s'évader ne ferait qu'empirer les choses pour tout le monde, nous nous asseyons dans un coin et décidons d'attendre sagement qu'on daigne nous faire sortir. Law doit probablement être en train de négocier notre libération avec cette sale murène et ce type totalement sous son emprise. Je ne suis pas prête d'oublier le coup qu'elle vient de nous faire. Elle va me le payer, c'est certain. Au moins, ils ne nous ont pas séparés et mis dans des cellules isolées, c'est déjà ça. Discuter nous permettra de faire passer le temps plus vite. Nous restons là plusieurs heures, à parler de tout et de rien, assis sur le sol de notre cellule. Avec la petite fenêtre qui donne sur l'extérieur nous pouvons voir le temps qui défile et le soleil commencer sérieusement à faiblir. Si personne ne vient dans les heures qui viennent, on pourra oublier tout espoir de sortir d'ici avant demain matin. Mais bon, on ne va quand même pas dormir ici, pas pour une simple boutade quand même, la murène est plus raisonnable que ça. Enfin je crois. Ça serait une première pour moi de dormir dans une prison, ça ne m'est encore jamais arrivé, et c'est une expérience dont je me passerai volontiers. En tout cas, si ça venait à arriver, je n'aurais jamais pensé que ça serait à cause d'un camarade de l'équipage. Enfin en l'occurrence, camarade n'est peut être pas le terme le plus adapté que l'on puisse utiliser pour désigner la murène. Vu comme elle a bondi sur l'occasion de nous faire enfermer je ne suis pas sûre que l'on puisse qualifier la murène en ces termes.

Une heure seulement après le coucher du soleil, le silence environnant est finalement brisé par des bruits de pas descendants l'escalier et qui attirent notre attention. C'est très certainement Law qui vient nous faire sortir de là, il était temps que cette mauvaise blague s'arrête. Mais contrairement à ce que j'espérai ce n'est pas Law qui arrive en face de nous mais Zack. Ce dernier nous offre un sourire chaleureux puis nous fait passer un panier grâce à la trappe qui sert habituellement à faire passer la nourriture des prisonniers. Ce dernier est rempli de plats en tout genre, soigneusement emballés pour éviter qu'ils se renversent sur le chemin et se mélangent entre eux. Il y a un véritable festin là dedans.

_ Je viens vous faire le service à domicile. Grâce à moi, vous ne mourrez pas de faim ce soir et vous allez pouvoir manger de la bonne cuisine.

_ Wahou, super ! Merci beaucoup Zack ! Je commençais justement à avoir les crocs. Le remercie Karma en se jetant sur la nourriture contenue dans le panier.

_ Où est-ce que tu as déniché tout ça ? C'est Gin qui l'a préparé ? On dirait presque que ce sont les plats d'un banquet.

_ C'est bien le cas. Il s'agit d'une partie de ce qu'ils nous ont servi ce soir chez le dirigeant de la ville. Et encore, là ce n'est rien, le vrai festin est prévu pour demain soir. Ils tiennent à faire un banquet digne de ce nom en l'honneur d'Helena.

_ Je vois. Elle est vraiment traitée comme une reine par ces gens. Et puisque tu nous apportes ça ici, j'en déduis qu'on va passer la nuit derrière les barreaux, c'est ça ?

_ J'en ai bien peur… Désolé pour vous.

_ Pas besoin de t'excuser, tu n'y es pour rien. Si j'avais su qu'une si petite boutade nous causerait autant d'ennuis j'y aurais peut être réfléchi à deux fois avant de la faire. Lui répond Karma.

_ C'est quand même pas de notre faute si cette sale murène n'a aucun sens de l'humour. Avec ces villageois qui la prennent pour une déesse elle est sur son petit nuage. Ça ne fait même pas un jour qu'on est là et elle abuse déjà de son pouvoir pour jouer les dictatrices. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant, elle va vite prendre la grosse tête, c'est moi qui vous le dis.

_ C'est sûr que sur ce coup là, elle a un peu exagéré. Mais je crois que le capitaine est allé lui parler en tête à tête juste après le repas. En parlant de lui, ça m'a quand même surpris qu'il ne soit pas intervenu tout à l'heure. J'aurais parié qu'il prendrait d'abord ta défense plutôt que celle d'Helena. Fait remarquer Zack.

_ Moi ça ne me surprend pas. En tant que capitaine, il doit savoir faire preuve d'impartialité. Et puis je pense qu'il n'a pas voulu provoquer un scandale avec les villageois. Et il a eu raison, c'était bien la dernière chose à faire.

_ Alors ça veut dire que tu ne lui en veux pas trop ? Me demande Zack.

_ Non pas du tout. Je comprends parfaitement sa décision. À sa place j'aurais sûrement réagi de la même façon.

_ Eh bien ma foi, tu fais preuve d'une grande ouverture d'esprit. Je pensais que tu serais plus rancunière que ça en le voyant favoriser Helena. Le capitaine a de la chance que tu ne lui tiennes pas rigueur pour si peu.

_ Parfois ça ne sert à rien de se prendre la tête pour des broutilles tu sais. Et puis je n'ai pas de raison de douter de Law, je lui fais totalement confiance pour prendre les bonnes décisions.

_ Tant mieux, la confiance est quelque chose d'important dans ce monde. Ajoute Zack.

Nous discutons avec Zack pendant de longues minutes à travers la grille de notre cellule. Cet échange nous permet notamment de nous tenir au courant de ce que nous avons raté depuis que nous sommes enfermés ici. On pourrait croire que pendant nos six heures d'enfermement il n'y a pas eu le temps de se passer grand chose mais bien au contraire. Durant la fin de la journée ils ont beaucoup discuté du fameux monstre marin qui terrorise tout le monde et Helena a finalement accepté d'offrir son aide aux villageois, après en avoir parlé avec Law bien entendu, et s'est engagée à faire tout son possible afin d'améliorer leur situation. Le groupe a d'ailleurs décidé de se rendre dès demain matin sur les lieux de l'incident pour mieux se rendre compte de quoi il retourne. Normalement, Karma et moi devrions sortir de prison à la première heure demain ce qui nous permettra de prendre part aux opérations. Après une grosse heure de discussion, nous sommes interrompus par les gardes venus avertir Zack qu'il est temps pour lui de quitter les lieux. Nous saluons une dernière fois notre ami avant qu'il ne quitte la pièce puis reportons notre attention sur le panier repas qu'il nous a apporté. Il faut reconnaitre que ceux qui ont préparé ce repas sont de très bons cuisiniers, peut être mêmes meilleurs que Gin. Il ne doit pas y avoir beaucoup de personnes qui mangent aussi bien que nous lorsqu'ils sont enfermés en prison. Une fois tous les deux restaurés, nous nous installons aussi confortablement que possible sur les lits de la cellule et fermons les yeux.

Le lendemain matin, nous sommes tous deux réveillés par les rayons du soleil qui s'infiltrent à travers les barreaux des fenêtres ainsi que par les activités matinales des soldats. Ces derniers ne tardent d'ailleurs pas à descendre à notre étage afin de nous faire sortir de cellule. Après nous avoir ouvert la porte, ils nous escortent jusqu'à la sortie où Zack et Law nous attendent patiemment.

_ Vous êtes libres d'aller où vous voulez sur l'île à partir de maintenant. Si ça n'avait tenu qu'à notre chef, vous seriez encore enfermés. Mais Dame Helena, dans sa grande bonté, a plaidé en votre faveur pour vous permettre de sortir. Soyez-en lui reconnaissants.

« Dans sa grande bonté », pff ce qu'il ne faut pas entendre. Ça ne suffit pas qu'ils nous enferment pour des broutilles, il faut en plus qu'ils nous bassinent avec ces histoires et avec les soi-disant qualités de la murène. Enfin, il vaudrait mieux que j'évite de dire quoi que ce soit si je ne veux pas avoir de problèmes avec ces gens là. Ce n'est pas le moment de me mettre les villageois à dos. Je lui expliquerais ma façon de penser plus tard, lorsque l'on sera loin de cette île. Une fois les soldats partis, Karma et moi suivons Zack et Law jusqu'à l'auberge où a été installé l'équipage pour prendre un bon petit déjeuner et aussi nous changer avant de partir pour la ville Est. Grâce à son influence, le chef de la ville a réussi à nous dégoter un établissement pour loger l'intégralité de notre groupe. En plus de ça, nous n'avons même pas à débourser le moindre Berry. Que ce soit pour les chambres ou pour les différents services de l'auberge auxquels nous avons droit, tout est entièrement gratuit pour l'équipage du Heart. Comme quoi, la notoriété de la murène a aussi des avantages et ne sert pas qu'à mettre en prison ses compagnons de voyage. Nous nous séparons sur le palier de l'étage qui nous a été attribué laissant à Zack le soin de montrer à Karma l'emplacement de sa chambre tandis que je suis Law jusqu'à la nôtre. En entrant dans cette dernière, je constate qu'elle est à la fois sobre et raffinée. Les meubles en bois ont été choisis et organisés avec beaucoup de goûts. Les deux pans de murs peints avec des tons taupe s'accordent parfaitement avec les meubles blancs ou noirs de la pièce. Face à la porte d'entrée se trouve une grande baie vitrée donnant sur une charmante terrasse qui offre une vue magnifique sur le village et la forêt qui se trouve en périphérie. À droite de l'entrée, je remarque également une porte menant à la salle de bain privative. Cette chambre doit faire partie des plus belles et des plus luxueuses chambres dans lesquelles on est allés. Heureusement que grâce à Helena ça ne nous coûte pas un Berry parce que je pense que pour autant de personne dans d'aussi belles chambres, la note serait devenue sacrément salée. Bien décidée à prendre une douche bien chaude, j'abandonne Law quelques instants et me dirige vers la salle de bain. Tout comme le reste de la chambre, la pièce est aménagée avec des matériaux de très bonne qualité. Je commence à retirer mon haut lorsque je sens les bras de Law m'enlacer tendrement dans mon dos.

_ Tu sais que si tu me retiens comme ça, on va finir par être en retard.

_ C'est pas grave, on n'est pas pressés. Le départ est prévu pour 10 heures, on a encore du temps. Me répond Law en m'embrassant dans le cou.

Je sens son étreinte se resserrer tandis qu'il couvre mon cou de baisers. Son souffle chaud sur ma nuque à chacune de ses respirations fait frissonner mon corps entier. Je me tourne alors vers Law pour lui faire face et plonger mon regard dans ses yeux gris. Je ne sais pas si c'est à cause du fait d'avoir été séparés pendant des années mais je me rends compte que chaque séparation, même courte, est vraiment difficile à supporter pour moi. On pourrait presque dire que je suis devenue accro à Law et vu ses réactions à chaque fois qu'on se retrouve, j'ai l'impression que c'est pareil pour lui.

_ Alors ça veut dire que j'ai le capitaine pour moi toute seule pendant encore deux heures ? Je suis gâtée aujourd'hui. Lui réponds-je en l'embrassant.

_ Ça fait partie de mon rôle de capitaine de prendre soin des membres de mon équipage.

_ Ahaha j'espère quand même que tu ne fais pas ça avec tout le monde…

_ Ne dis pas de bêtises. Répond Law avant de m'embrasser pour me faire taire. Tu sais bien que toi, tu as droit à un traitement de faveur.

Nous descendons de notre chambre environ trente minutes avant l'heure du départ et nous rendons dans le réfectoire où se trouve déjà une bonne partie de l'équipage. Après un petit déjeuner copieux et délicieux, l'équipage au grand complet quitte l'auberge et prend la direction de la zone où sévit le monstre marin. Après quatre bonnes heures de marche, nous arrivons finalement à destination. Nous constatons alors l'ampleur du désastre. Toutes les habitations à proximité de la baie ont été entièrement ravagées. Si certaines tiennent encore debout par je ne sais quel miracle, d'autres en revanche sont littéralement en miette, il n'en reste que des gravats. Les constructions situées à un peu plus de cinq kilomètres de la baie semblent avoir été épargnés pour le moment, mais pour combien de temps. En tout cas, la bestiole qui a causé ce désastre ne doit pas être petite, loin de là. Pour l'instant, les lieux semblent être calmes, tout est silencieux autour de nous, on a vraiment l'impression d'être dans une ville fantôme. En tout cas, j'espère que cette histoire sera vite bouclée parce qu'avec la nuit que j'ai passée hier je suis loin d'être en pleine possession de mes capacités. Je suis tellement fatiguée que je n'arrive même pas à me retenir de bailler et visiblement c'est pareil pour Karma.

_ Eh ben alors la saltimbanque, tu as l'air fatiguée. Aurais-tu mal dormi la nuit dernière ? Me fait remarquer Helena avec un sourire narquois.

_ À qui la faute, hein ? Je te signale que si on a mal dormi avec Karma c'est uniquement à cause de toi ! Alors épargne nous ta fausse gentillesse la murène !

_ Ne m'appelle pas la murène. C'est un conseil que je te donne la saltimbanque.

_ Je continuerai de t'appeler comme ça tant que tu me traiteras de saltimbanque. Cette fois-ci tes fans et gardes du corps ne sont pas là pour te protéger, ça sera beaucoup moins facile qu'hier pour me faire taire.

_ Pff. Comme si j'avais besoin d'eux pour te remettre à ta place.

_ Ah ouais ? Alors vas-y, je t'attends !

_ Bon allez les filles, calmez…

Alors que Neil tente de calmer le jeu, sa phrase est interrompue par un rugissement impressionnant. Enfin pour être exacte ce n'est pas vraiment un rugissement mais plutôt un grincement aiguë mais pas trop strident. Nous nous arrêtons tous de parler et regardons tout autour de nous à la recherche de l'origine de ce son. Nous entendons alors un bruit d'éclaboussure au loin, comme si quelque chose venait de plonger dans l'eau. Quelques instants plus tard, la surface de l'eau à l'intérieur de la baie, qui se trouve à une dizaine de mètres de nous, commence à bouger et à trembler tandis que le silence retombe doucement. Soudain, une énorme masse jaillit hors de l'eau et se penche vers nous. Au milieu des éclaboussures, je parviens à distinguer un corps allongé recouvert d'écailles ainsi que deux yeux jaunes bien ronds aux pupilles en fente.