Chapitre 12 : De l'eau dans le gaz
Le monstre marin se dresse hors de l'eau et nous observe avec ses yeux jaunes qui semblent m'hypnotiser. Je ne parviens pas à détourner mon regard de ce gigantesque serpent marin qui vient de surgir devant nous. Son corps élancé est recouvert d'écailles d'une magnifique teinte bleue turquin qui s'éclaircissent légèrement au niveau de son ventre. Ses nageoires caudales et dorsales quant à elles ont une belle couleur Lapis-Lazuli, tout comme ses branchies, et sont parsemées d'épines bleues turquin. La partie de son corps qui se trouve hors de l'eau doit mesurer près de 15 mètres et vu son incroyable stabilité, il doit en avoir encore une bonne partie immergée. N'attendant pas que nous reprenions nos esprits, le serpent pousse un nouveau cri puis se jette sur nous. Nous esquivons tous le mastodonte plus ou moins de justesse et évitons de ce fait un choc frontal avec le corps du monstre. Pris dans son élan, ce dernier part s'écraser contre une habitation encore à moitié debout et qui tombe littéralement en miette sous l'impact. Si on avait encore des doutes quant à l'identité du responsable de ce désastre, maintenant ce n'est plus le cas. Ce serpent est bel et bien le monstre marin dont nous ont parlé les villageois et qui les terrorise depuis tout ce temps. Malgré l'impact avec le bâtiment, le serpent ne semble pas tant étourdi que ça et a l'air en pleine forme. C'est comme s'il venait tout juste de détruire un château de carte. Ce serpent est une véritable force de la nature, je me demande comment on va le mettre en déroute. Après s'être redressé, le serpent ramène vers lui l'extrémité de son corps qui était toujours immergée et s'enroule sur lui-même tout en continuant de nous observer. Maintenant, la totalité de son corps est parfaitement visible. Il doit bien faire entre 25 et 30 mètres de long et 3 bons mètres de diamètre, c'est vraiment un beau bestiau. Si ce mastodonte parvient à nous toucher, on risque de le sentir passer. Bien décidé à mettre un terme à ce combat avant qu'il n'y ait de blessés, Law prend son nodachi à pleines main, prêt à utiliser son pouvoir pour découper le monstre en morceaux.
_ Non Law attend ! L'interrompt Helena de loin.
Surpris, Law tourne la tête vers Helena mais il n'a pas le temps de prononcer le moindre mot que le serpent se jette sur lui. Il parvient à l'esquiver de justesse et tente à nouveau d'utiliser son fruit du démon. Mais à chaque fois qu'il tente de former sa sphère, le reptile l'en empêche en fonçant sur lui à une vitesse incroyable. C'est un peu comme si ce monstre possédait un 6e sens qui lui indiquait que le pouvoir de Law est dangereux pour lui. Si Law se contente de tenir son arme, le serpent ne lui prête pas davantage d'attention qu'au reste du groupe mais dès qu'il mobilise son énergie pour former une sphère, le serpent se jette immédiatement sur lui pour l'empêcher de terminer. C'est vraiment bluffant et en même temps extrêmement gênant. Non loin de nous, les garçons tentent eux aussi de porter un coup à la bête mais grâce à sa vitesse et à sa grande agilité, elle parvient à déjouer tous leurs assauts.
_ Leïla, Neil, faites attention, il vient vers vous ! Nous prévient Gin.
Alors que j'étais en train d'analyser les mouvements de ce serpent pour essayer de déceler son point faible, la voix de Gin me tire de mes pensées. Neil et moi esquivons la queue du serpent par un saut en arrière puis nous décidons à contre attaquer. Prenant appui sur les restes d'un bâtiment à moitié effondré, nous sautons vers la tête du serpent, toutes armes dehors. Grâce à mon pouvoir, j'ai pu booster notre saut pour nous faire décoller assez haut pour pouvoir atteindre la tête du reptile. Par chance, l'attention de ce dernier a été attirée par Bépo et Jean-Bart qui ont eux aussi essayé de l'attaquer, il ne nous a donc pas encore remarqués. Si on l'attaque par surprise, on devrait enfin réussir à le toucher et à le blesser.
_ Neil, Leïla, arrêtez ! Il ne faut pas le blesser !
L'intervention soudaine d'Helena me coupe dans mon élan et brise ma concentration. En contrebas, un peu plus loin sur la droite, je remarque Helena nous faire de grands signes pour nous faire comprendre d'arrêter notre assaut. Je la vois ensuite détourner son attention de notre cas pour la reporter sur un autre groupe pour leur dire à eux aussi de stopper leur attaque sur le serpent. Non mais qu'est-ce qui lui prend à la murène ? Quelle mouche a bien pu la piquer ?!
_ Leïla regarde ! M'interpelle Neil juste à côté de moi.
En entendant Neil m'appeler, je détourne les yeux d'Helena pour à nouveau regarder devant moi. Je remarque alors deux grands yeux jaunes nous fixer avec insistance. Et dire que jusqu'à maintenant il ne nous avait pas remarqués. Mais il a fallu que la murène se mette à crier et nous fasse repérer. Le problème c'est que vu que nous sommes en chute libre, il va être très difficile d'esquiver les attaques du serpent. Alors que je m'attendais à le voir se jeter sur nous tous crocs dehors, ce dernier penche légèrement la tête en arrière. Il se met alors à cracher un jet d'eau qui nous frappe, Neil et moi, de plein fouet. La gerbe d'eau nous coupe dans notre élan et nous projette avec violence au sol quelques mètres plus loin. Ce n'est qu'une fois le flot interrompu que nous parvenons enfin à bouger. Je me mets péniblement à genoux et me penche en avant pour recracher toute l'eau que j'ai avalée. Mon corps est tout endolori, j'ai l'impression d'être passée sous un rouleau compresseur. En plus de ça, être en contact avec une si grande masse d'eau m'a complètement vidée de mes forces. Ça me fait exactement le même effet que si j'avais fait un plongeon dans l'eau.
_ Ça va Leïla, rien de cassé ? Me demande Neil.
_ Ouais ça va mais je pense que j'aurais quelques courbatures en rentrant ce soir. Et toi, tout va bien ? Tu n'as pas trop bu la tasse ?
_ À ce stade là, je n'appelle plus ça boire la tasse. Qui aurait cru que ce serpent pouvait faire ça.
C'est sûr que là, il nous a bien surpris. Et encore, on a eu de la chance. Quelques mètres de plus et Neil et moi faisions un plongeon dans la baie. Être rapide et agile ne suffisait pas, il fallait que ce reptile de malheur nous crache des jets d'eau à la figure. Tout ça c'est de la faute de cette fichue murène à la noix. Si elle n'était pas intervenue, on aurait probablement réussi notre attaque. Mais d'ailleurs où est-ce qu'elle est passée celle là ? Mais je n'ai pas le temps de me préoccuper davantage de la murène que le serpent revient à la charge. Avant même que nous puissions esquisser le moindre geste, nous sommes fauchés par la queue du serpent et projetés quelques mètres en arrière. Et étant déjà presque au bord de la baie, nous finissons bien entendu dans l'eau qui amorti notre chute. Il y a quelques années, un atterrissage comme celui là aurait été une vraie bénédiction. Tomber dans l'eau fait souvent beaucoup moins mal que sur le sol, à condition de bien tomber. Mais depuis que j'ai mangé mon fruit du démon, ma vision des choses a légèrement changée. Il faut dire que quand on nage comme une enclume, on a tendance à fuir tout type de retenue d'eau. Au premier contact, je sens le reste de mes forces m'abandonner. Si la petite douche surprise de tout à l'heure m'a mise sur les rotules, ce n'est rien comparé à maintenant. Je suis dans l'incapacité de faire le moindre mouvement, condamnée à regarder la surface s'éloigner progressivement tandis que mon corps est attiré vers les profondeurs. En regardant vers le fond, j'aperçois des poissons nager au milieu de ruines. Ces dernières sont construites dans les mêmes matériaux que le temple que nous avons vu hier. Il doit probablement s'agir d'un autre temple dédié à leur « dragon des abysses ». Mon attention est alors captivée par la nage si harmonieuse et gracieuse de ces poissons. Ils fendent l'eau avec une telle facilité et semblent si libres. Avoir perdu la capacité de nager ne m'a jamais vraiment attristée, je me suis rapidement faite à cette idée. Mais c'était peut être parce qu'en échange j'avais gagné le pouvoir de flotter dans les airs. Maintenant, les choses ont bien changées. Que ce soit dans les airs ou dans l'eau je n'ai plus aucune liberté de mouvement, je suis totalement livrée aux éléments. Et dans ces conditions, je reconnais qu'il m'arrive parfois de regretter l'ancien temps, celui où je pouvais encore nager dans l'océan. Au fur et à mesure que passent les secondes, je sens mon souffle s'épuiser progressivement. Si ça continue, je ne vais pas tarder à manquer d'air. J'ai beau avoir fait quelques progrès en apnée, le bon traitement de Mariko m'y a bien aidé d'ailleurs, je suis loin d'être capable de tenir de longues minutes sans respirer. Alors que je sens ma conscience s'éloigner et ma vision se brouiller à cause du manque d'oxygène, j'aperçois une silhouette, qui s'avère être celle de Gin, nager vers moi. Une fois à mon niveau, il m'attrape par la taille et me remonte jusqu'à la surface. Je prends une grande inspiration dès que ma tête sort de l'eau et laisse l'air chaud s'engouffrer dans mes poumons.
_ Merci beaucoup Gin, je t'en dois une. Comment va Neil ?
_ Ya pas de quoi Leïla, c'est normal. Il va bien ne t'inquiète pas, regarde il est juste devant.
Nous loin de nous, je remarque Neil qui nage doucement vers la berge où l'attendent d'autres membres de l'équipage. Il nous faut quelques minutes pour regagner tous les trois la terre ferme et sortir complètement de l'eau. À peine suis-je hors de l'eau que mes forces reviennent peu à peu. En m'appuyant sur ma lance, je parviens à me mettre debout et observe l'état de la situation. Un peu plus loin, le serpent continue de faire des ravages et malmène tous ceux qui tentent de l'arrêter. Depuis le début de l'affrontement, nous n'avons réussi qu'à lui infliger de petites blessures mais rien d'assez important pour l'arrêter. Un peu plus loin, je remarque Helena qui est en train de regarder l'affrontement et qui semble avoir la tête ailleurs. Non mais qu'est-ce qu'elle fabrique celle là ? Déjà tout à l'heure je trouvais qu'elle avait un comportement étrange mais là ça commence vraiment à devenir n'importe quoi. Je me dirige alors vers elle en titubant, bien décidée à mettre les choses au clair, rapidement suivie par Neil.
_ Hey dis donc Helena, je peux savoir ce qui t'a pris tout à l'heure ? Qu'est-ce qui t'est passé par la tête ?
_ Elle a raison, tu te rends compte qu'on aurait pu y passer ? Rajoute Neil.
_ Il ne faut pas l'attaquer… Ce serpent n'est pas notre ennemi… Il ne faut pas lui faire de mal. Répond Helena alors que ses yeux sont perdus dans le vague.
Et voilà elle recommence, encore et toujours cette histoire qu'on ne doit pas s'en prendre à ce monstre marin. Mais il faut bien qu'on se défende face à cette créature si on ne veut pas y passer. Elle a l'air d'être ailleurs, on dirait qu'elle est contrariée par quelque chose. Je ne sais pas ce qui lui arrive mais si elle continue de faire ses petits caprices, elle va réussir à tous nous faire tuer. Je l'attrape alors par le col de sa chemise et commence à la secouer pour essayer de la faire réagir.
_ Non mais ressaisis toi bon sang ! Réagi un peu, tu veux nous faire tuer ou quoi ?! Tu as l'intention de nous aider ou bien tu comptes rester là sans rien faire ? Lui crié-je en la giflant.
Ma claque semble avoir l'effet escompté puisqu'elle parvient à la tirer de ses pensées. Une fois la surprise passée, elle reporte son attention sur moi et me fixe avec un regard de tueuse. On dirait bien que j'ai réussi à la rendre furieuse, je sens que je vais en prendre pour mon grade. Mais tant pis, il fallait que je la fasse réagir et c'était la meilleure solution. Elle n'a pas à se plaindre elle l'a cherché. Alors qu'elle ouvre la bouche, probablement prête à me pourrir sur place, le serpent pousse un énième grincement, attirant ainsi son attention. Elle se précipite alors vers le reptile sans dire un mot. Est-ce qu'elle s'est enfin décidée à faire quelque chose ? Elle farfouille alors dans ses poches et en sort un petit sifflet dans lequel elle se met à souffler. L'instrument émet alors un bruit assez aiguë et strident à nous écorcher les oreilles. Face à ce son, le serpent se met subitement à se tortiller dans tous les sens et à pousser de nombreux grincements. Le bruit produit par le sifflet a l'air de bien le perturber, on dirait même que ça le fait souffrir. Le monstre marin décrit de nombreux cercles sur le sol pendant deux bonnes minutes avant de finalement prendre la direction de la baie. Il plonge alors dans l'eau sans se faire prier et disparaît aussi vite qu'il est apparu.
_ On dirait qu'il a eu la peur de sa vie.
_ Oui c'est bien ça. Ce sifflet émet un son qui ressemble au cri de l'un de ses prédateurs. Ça a suffi à l'éloigner pour le moment mais les serpents de mer sont des créatures très intelligentes, ça ne marchera pas dix fois. On ferait mieux de s'éloigner avant qu'il revienne.
Nous décidons de suivre les recommandations d'Helena et nous éloignons de la baie pour nous enfoncer davantage dans la forêt. Nous profitons ensuite de ce retour au calme pour demander quelques explications à la murène, notamment sur son comportement face au monstre marin. Elle nous explique alors que ce dernier est un serpent de mer, une espèce assez rare qui ne vit à proximité que de certaines îles bien particulières. Lorsqu'elle était enfant, elle avait l'habitude de jouer avec l'un de ces reptiles qui avait élu domicile non loin de l'île des Hommes Poissons. Selon elle, ces monstres marins sont particulièrement vifs et intelligents et ont un instinct très affuté. Elle ajoute également qu'elle ne connaît pas de créature plus pacifique et affectueuse que cette espèce là. D'après ses dires, un serpent de mer ne s'en prendrait jamais à un être humain sans raison. Mais quand on voit la violence avec laquelle il nous a attaqué j'ai un peu de mal à la croire. Il faut bien dire qu'il ne nous a pas fait de cadeau.
_ Bon, mais dans ce cas, qu'est-ce que tu proposes Helena ? Lui demande Gin.
_ Ouais, parce que tu as quand même promis à ces villageois qu'on allait essayer de résoudre leur problème. J'ai bien compris que ces bestioles n'attaquent pas sans raison mais ça ne change pas le fait que ce serpent a rasé une bonne partie de la ville. Ajoute Shachi.
_ Ouais il est totalement déchaîné, pas étonnant que les villageois soient dépassés par les évènements. Fait remarquer Jean-Bart.
_ Je persiste à croire que la violence ne résoudra pas le problème. Et puis de toute façon je refuse de faire du mal à ce serpent marin, ne comptez pas sur moi pour lui faire quoi que ce soit.
_ Ça il va falloir que tu l'expliques toi même aux villageois. Par contre je ne suis pas sûr qu'ils sauteront de joie face à cette nouvelle.
_ Je m'occupe des villageois, il n'y aura pas de soucis avec eux. Et en ce qui concerne le serpent, j'ai besoin de récolter plus d'informations pour y voir plus clair. Je suis sûre qu'il y a une explication à toute cette affaire.
_ Donc si je comprends bien, tu veux qu'on mène l'enquête pour savoir pourquoi le serpent de mer agit de cette manière.
_ C'est exactement ça Penguin, enfin, si vous voulez bien m'aider bien entendu.
_ Evidemment. On ne va quand même pas te laisser te débrouiller toute seule. Lui répond Shachi.
_ Si on s'y met tous, on sera bien plus efficaces. Et plus vite on règle cette histoire plus vite on pourra reprendre notre route. Ajoute Law.
De retour au village, nous décidons de partir à la chasse aux informations, dès le repas de midi terminé, et nous nous séparons en plusieurs équipes pour être plus efficaces. Notre groupe, constitué de Karma, Gin, Neil et moi, se dirige alors vers le quartier Est de la ville principale où nous débutons notre enquête. Pendant plusieurs minutes, nous interrogeons les villageois que nous croisons afin d'obtenir davantage d'informations sur les récents évènements. Mais nos investigations deviennent très rapidement improductives. Si les trois premiers témoignages nous ont apporté quelques précisions, tous ceux qui ont suivi ne nous ont révélé que ce qu'on savait déjà. Au final, ces villageois n'en savent pas beaucoup plus que nous sur ce qui se passe avec le monstre marin. Ils ne connaissent que les informations que leurs dirigeants veulent bien leur donner et ça s'arrête là. En tout cas, ce n'est pas auprès d'eux qu'on va obtenir de vraies informations utiles. J'espère que les autres s'en sortent mieux que nous. Alors que nous errons dans les rues de la ville sans vraiment savoir où aller, nous arrivons à proximité d'un bâtiment qui semble être une caserne. N'ayant pas d'autre piste, nous décidons de tenter notre chance et d'aller poser quelques questions aux occupants des lieux. Nous approchons de la porte principale, gardée par deux personnes, et parvenons à entrer dans l'enceinte du bâtiment sans difficulté particulière. Il faut dire que dans ce village, faire partie du même équipage que la murène ouvre bien des portes et facilite grandement les choses. Nous traversons ensuite un couloir qui débouche sur une grande cour, délimitée par plusieurs colonnes. Au centre de cette dernière, nous apercevons des regroupements de soldats qui semblent s'entrainer au corps à corps. Ils sont tellement concentrés sur leurs exercices qu'ils ne nous remarquent même pas arriver.
_ Inutile de les déranger en plein travail. Allons plus loin, on trouvera surement d'autres soldats qui sont moins occupés et qui pourront répondre à nos questions. Propose Gin.
_ Bonne idée, faisons ça.
Alors que Gin et Neil se dirigent vers une autre zone de la caserne, je me tourne vers Karma qui n'a pas bougé d'un pouce. Il est totalement immobile et fixe le groupe de soldats en plein entrainement. On dirait que quelque chose a attiré son attention et il semble être totalement focalisé sur cette chose. Je me demande ce que ça peut être. Je ne serais même pas surprise qu'il n'ait pas entendu la proposition de Gin.
_ Tout va bien Karma ?
_ Hein ? Ah oui ne t'inquiète pas Leïla. J'ai cru voir quelqu'un qui me semblait familier mais je me suis surement trompé.
_ Ah oui ? Qui ça ?
_ Oh une vieille connaissance mais j'ai du me tromper, ça m'étonnerai qu'elle soit ici. De toute façon, la personne que j'ai aperçue est partie à l'intérieur du bâtiment. Rejoignons plutôt Gin et Neil avant de les perdre de vue.
Nous tournons le dos aux soldats qui s'entrainent et rattrapons les deux garçons qui ont déjà commencé à interroger un premier habitant des lieux. Malheureusement, aucune des personnes qui acceptent de répondre à nos questions n'a d'informations intéressantes à nous fournir. Il faut croire que la chance n'est pas au rendez-vous sur ce coup là.
_ Bon, visiblement ce n'est pas là qu'on va trouver notre bonheur. Me dit Neil en regardant Gin et Karma discuter avec un dernier soldat qui secoue la tête assez souvent.
_ Mouais. J'ai l'impression qu'ici il n'y a que des jeunes recrues. Ce n'est pas auprès d'eux qu'on trouvera ce qu'on cherche, on ferait mieux de se tourner vers les hauts gradés. On devrait les trouver au niveau de la caserne qui se situe dans les beaux quartiers.
_ Tu veux parler de celle qui est à côté de là où vous avez passé la nuit Karma et toi ? Me taquine Neil.
_ Ouais c'est ça moque toi… Mais oui c'est bien de celle là dont je parle.
_ Il me semble que le groupe de Bépo est dans cette zone, ils ont du y faire un tour déjà.
Considérant que nous avons assez accaparé le temps précieux de ces soldats, nous décidons de quitter les lieux et de les laisser tranquilles. En sortant de la caserne, nous nous arrêtons quelques instants pour discuter ensembles de la suite des opérations. Il nous reste encore un peu de temps avant que ça soit l'heure de retourner à l'auberge, mais on commence à être sérieusement à court d'idées.
_ Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Vous avez des propositions ? Nous demande Neil.
_ Pas vraiment, je pense qu'on a plus ou moins fait le tour. Je ne vois pas trop où on pourrait aller… Répond Karma.
_ On ne peut pas dire qu'on ait été chanceux sur ce coup là. On n'a pas réussi à mettre la main sur quelqu'un qui sache vraiment quelque chose d'important. Ajouté-je.
_ On peut peut-être aller voir du côté de la zone marchande, qu'est-ce que vous en dites ? C'est souvent là qu'on entend la plupart des rumeurs de la ville. Propose Gin.
_ C'est exact. Après rien ne nous garanti que les rumeurs qu'on y entendra seront vraies. Tu sais comme moi que l'imagination des gens peut n'avoir aucune limite.
Alors que les garçons débattent à propos de notre prochaine destination, je jette un œil aux alentours. Mon regard s'arrête alors sur une jeune femme et un soldat qui sont en train de discuter un peu plus loin devant l'entrée de la caserne. L'homme porte exactement le même uniforme que tous les autres personnes que nous avons croisées dans la garnison, il doit faire partie des nouvelles recrues. La fille quant à elle est vêtue d'une robe chasuble bleu jean par dessus une délicate chemise blanche et assortie de baskets corail. Elle possède de beaux cheveux châtains qui sont arrangés en un chignon coiffé/décoiffé noué par un joli foulard orange et blanc crème. En tendant un peu l'oreille, je comprends que la demoiselle lui donne quelques conseils en réaction à ses résultats lors de l'entrainement. Malgré ses propos assez directs et francs concernant la piètre performance du jeune soldat, cette fille respire la douceur et la gentillesse. On dirait presque qu'elle se force à être dure envers lui pour le brusquer et le faire réagir. Quelques instants plus tard, le soldat salue la jeune femme et s'éloigne d'un pas assuré de la caserne. La fille quant à elle tourne la tête dans notre direction comme si elle avait senti que je la fixais. Son regard s'arrête alors sur Karma qui se trouve à ma droite et qui est en train de discuter avec Gin. Elle ouvre alors des grands yeux ronds et s'approche de nous d'un pas rapide.
_ Karma ? C'est bien toi ?
En l'entendant prononcer son nom, Karma se retourne vers la jeune femme qui s'avance dans sa direction. Mais lorsqu'il aperçoit le visage de cette dernière, Karma se fige et se contente de la fixer sans dire un mot. Est-ce que ces deux là se connaitraient par hasard ? Si j'en juge par la réaction de Karma, je dirais que oui. La fille se met alors à courir vers Karma avant de se jeter à son cou avant que ce dernier ne puisse faire quoi que ce soit. Juste avant que cette demoiselle se jette sur lui, il m'a semblé entendre Karma prononcer le nom « Alizée » à voix basse. Il doit probablement s'agir du nom de cette inconnue. En tout cas, il n'y a plus de doute possible, ces deux là sont bel et bien d'anciennes connaissances.
_ Je suis tellement contente de te voir Karma. Ça faisait si longtemps !
_ Moi aussi je suis ravi de te revoir Alizée. Alors c'est bien toi que j'ai vue dans cette caserne, pas vrai ? C'est bien le dernier endroit où je pensais te retrouver.
_ Eh oui, je donne quelques cours de combat au corps à corps aux nouvelles recrues. Alors tu m'as vue tout à l'heure et tu n'es même pas venu me dire bonjour ?! Lui demande la fille en le lâchant tout en prenant un ton accusateur.
_ C'est que, je n'étais pas vraiment sûr que c'était bien toi. Et puis, comme je te l'ai dis, j'étais loin de me douter que je te trouverai ici.
_ Oui, j'imagine. En tout cas, tu as l'air en forme. Ça fait plaisir à voir.
_ Oui toi aussi tu as l'air d'aller bien. En tout cas, tu es toujours aussi dynamique à ce que je vois. Au fait, je te présente Leïla, Gin et Neil.
_ Bonjour à tous. Je suis ravie de faire votre connaissance. Nous salue Alizée avec un immense sourire.
Nous discutons tous les cinq pendant de longues minutes à la terrasse d'un café non loin de la caserne. Ces échanges nous permettent d'en apprendre un peu plus sur la relation entre Alizée et Karma. D'après ce que j'ai compris, ces deux là sont des amis d'enfance qui viennent de la même île natale. Et à les entendre énumérer tout un tas d'anecdotes, j'en conclu qu'ils ont fait les 400 coups à l'époque. Je me doutais que Karma avait fait tout un tas de sales tours dans sa jeunesse mais je constate que j'étais encore loin du compte si j'en crois tout ce qu'Alizée nous dit. Mais elle aussi cache bien son jeu. Sous ses airs disciplinés et parfois stricts, elle cache une personnalité assez espiègle qui semble toutefois s'être légèrement estompée au fil des années. En tout cas, elle a l'air vraiment heureuse de revoir Karma, j'imagine que ça doit faire longtemps qu'ils ne se sont pas vus. Karma aussi a l'air d'être content, même s'il reste moins démonstratif que sa camarade. Une fois l'effet de surprise passé, il s'est très rapidement détendu et rit maintenant de bon cœur en partageant avec nous quelques anecdotes de leur passé commun. Mais malgré sa bonne humeur apparente, quelque chose me chiffonne. Je ne saurais dire pourquoi mais Karma me semble légèrement mal à l'aise. Je me demande bien ce qui peut le tracasser, mais peut être que c'est juste moi qui me fais des films. Alors que le soleil commence à faiblir, nous décidons de rentrer à l'auberge et proposons à Alizée de nous y accompagner.
_ Au fait, vous ne m'avez pas dit ce que vous êtes venus faire dans cette caserne. Nous demande Alizée alors que nous sommes sur le chemin du retour.
_ On essayait de récolter des informations concernant votre problème avec le serpent de mer. Lui répond Gin.
_ Tu dois être au courant n'est-ce pas ? Demande Karma.
_ Oh ça… C'est vrai que c'est un souci assez préoccupant. Comme je travaille en coopération avec les soldats, j'ai entendu pas mal de choses à ce sujet. Est-ce que vous avez obtenu les informations que vous recherchiez ?
_ Pas vraiment. Les soldats qu'on a interrogés ne nous ont pas appris beaucoup de choses.
_ Ça ne m'étonne pas vraiment. Les nouvelles recrues ne sont pas mobilisées pour cette affaire. Les dirigeants préfèrent envoyer des soldats de confiance et qui ont davantage d'expérience. Si vous voulez des informations, c'est à eux qu'il faut vous adresser.
_ Et toi ? Est-ce que tu es au courant de quelque chose ?
_ Je sais juste qu'un serpent fait des ravages depuis plusieurs semaines et que personne n'arrive à le calmer ou à le mettre en déroute. Et ça préoccupe pas mal les personnes haut placées. Je suis désolée mais je ne pense pas pouvoir vous être d'un grand secours. Mais si vous avez besoin d'aide pour parler à des personnes haut placées, je pourrai peut être vous donner un coup de main, j'ai quelques relations dans la garde.
_ Merci Alizée. Ça devrait faciliter les prises de contact en effet.
En arrivant à l'auberge nous tombons sur Jean-Bart, Bépo, Helena et Penguin qui rentrent eux aussi de leur journée d'enquête. Quelques échanges avec eux suffisent pour comprendre qu'ils n'ont pas été beaucoup plus chanceux que nous. Il faut croire que tous les habitants de l'île sans exception ont l'air de pencher pour la théorie de la bête sanguinaire avide de destruction. Seule Helena semble persuadée du contraire. Mais pour le moment, il n'y a pas l'ombre d'une preuve appuyant sa théorie. Lorsque nous entrons tous les neuf dans le hall de l'auberge, nous sommes accueillis par Shachi, Ayato et Zack qui sont rentrés à l'auberge depuis un peu plus d'une heure déjà.
_ Ah, enfin. On peut dire que vous avez pris votre temps pour revenir.
_ Serais-tu en train de dire que nous t'avons manqué Zack ?
_ Ouais ouais, ne prends pas tes rêves pour une réalité Gin. Tu sais bien que tu te fais du mal. Le charrie Zack. Alors, la pêche a été bonne ?
_ Pas vraiment… Et de votre côté ? Demande Helena.
_ Ça n'a pas été glorieux pour nous non plus. Répond Ayato dépité.
_ En tout cas, on peut dire que vous tombez à pic. Le gérant de l'auberge vient de nous dire que le festin en l'honneur d'Helena aura lieu dans environ une heure. Nous informe Shachi.
_ Ah super, je meurs de faim !
Alors que la plupart des membres de l'équipage se dirige vers la salle de réception, je prends la direction de l'escalier menant aux chambres. Je commence à monter les premières marches lorsque Zack m'interpelle.
_ Ah Leïla, le capitaine s'est enfermé dans la chambre peu après notre retour. Avant de partir, il nous a dit qu'il ne souhaitait pas être dérangé, sous aucun prétexte.
_ D'accord, merci pour l'info Zack. Je vais aller le prévenir qu'on est rentrés.
_ Mais…
_ Ne t'en fais pas Zack. Je le connais, il ne dira rien si c'est moi qui y vais. On se retrouve dans la salle de réception dans quelques minutes.
Je salue Zack et monte l'escalier conduisant au premier étage où se trouve notre chambre. Avant qu'on se sépare en plusieurs groupes, Law et moi avons convenu de nous retrouver là haut dès notre retour à l'auberge. Tel que je le connais, il a probablement profité de son avance pour travailler un peu en m'attendant. Et pour être sûr de ne pas être interrompu pour des broutilles, il a sorti cette consigne de ne surtout pas venir le déranger. En tout cas, ça lui ressemblerait beaucoup. Je suis certaine que je vais le retrouver assis devant le bureau, le nez plongé dans des dossiers, à se triturer les méninges. Lorsque j'ouvre la porte, je parcours la salle des yeux à sa recherche et porte tout d'abord mon attention vers la zone où se trouve le bureau. J'aperçois alors Law assis devant ce dernier, comme je l'avais imaginé. Mais ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'il soit accompagné. Juste à sa droite, se trouve une femme plutôt plantureuse et à la tenue assez… provocante. Cette dernière est penchée vers lui et tient le chapeau de Law dans sa main droite. Lorsque j'entre dans la pièce, cette dernière se tourne vers moi avec un air surpris. Non mais qui peut bien être cette inconnue, je ne pense pas l'avoir déjà vue quelque part. Et puis, qu'est-ce qu'elle fiche là ? En plus de ça, avec sa main posée sur la jambe de Law je n'ai pas l'impression qu'elle soit juste là pour discuter. Alors que je reste muette de surprise face à la scène qui se déroule devant mes yeux, la femme prend la parole et rompt le silence pesant qui s'est installé dans la pièce.
_ Oh… Je ne savais pas qu'on attendait quelqu'un. Ce n'est pas grave, ça ne me dérange pas. On peut faire ça à trois si vous le souhaitez. En revanche, ça coûtera plus cher.
Sa phrase a l'effet d'un véritable électrochoc sur moi et me sors de ma torpeur. Je jette mon sac à dos dans le coin juste à ma gauche puis attrape mon pull posé sur la commode juste à droite de l'entrée. Je jette ensuite un regard noir à Law avant de quitter la pièce en claquant la porte. Alors là je n'en reviens pas. Moi qui pensais que Law était en train de travailler d'arrache pied… Mais non ! Monsieur prenait juste du bon temps avec une fille de nuit sortie de nulle part. Je ne me suis jamais sentie aussi humiliée de ma vie. Alors que je m'éloigne de la chambre, j'entends la porte de cette dernière s'ouvrir précipitamment.
_ Leïla, attend !
_ Laisse moi tranquille.
_ Ce n'est pas ce que tu crois, laisse moi t'expliquer.
_ Fou moi la paix ! Va au diable Law ! Ne t'avise pas d'utiliser ton pouvoir sinon je te ferai passer l'envie de recommencer.
Malgré ma volonté de cacher mon malaise, je ne peux empêcher ma voix de trembler. Mais il semblerait que le message soit bien passé puisque je ne l'entends pas me courir après. Je n'ose même pas me retourner de peur de croiser son regard. Arrivée dans la cage d'escalier, je descends jusqu'au rez-de-chaussée et me dirige directement dans les toilettes pour dame en prenant garde de ne croiser aucun membre de l'équipage. Je m'enferme alors dans une cabine et m'appuie contre la paroi alors que mes larmes commencent à couler. Je ne m'attendais pas à me retrouver dans une telle situation. D'ailleurs, partir comme je l'ai fait n'était peut être pas la meilleure décision. C'était peut être mieux de percer l'abcès dès le début plutôt que d'attendre. Mais j'ai réagi sans réfléchir et maintenant que c'est fait ce n'est pas possible de revenir en arrière. De toute façon, je suis tellement partagée entre la tristesse et la colère que je ne sais pas comment je réagirais si je devais avoir une discussion avec lui maintenant. Vu mon état, mon discours risquerait d'être sans queue ni tête, je ne ferais que m'humilier davantage. Ce qui est sûr, c'est que je ne peux pas aller retrouver les autres avant de m'être calmée, je n'ai pas non plus envie de faire une scène devant tout le monde.
Après une dizaine de minutes, je parviens à reprendre un tant soit peu le contrôle de mes émotions. J'ai toujours la poitrine serrée mais au moins j'ai réussi à m'arrêter de pleurer. Je me redresse doucement, sors de la cabine et me dirige vers les lavabos où se trouve un grand miroir rectangulaire. Même si mes larmes ont cessées de couler, je ne peux pas me permettre de sortir comme ça. Vu l'état de mon visage, les autres membres de l'équipage vont vite voir que quelque chose ne va pas. Je me passe alors de l'eau sur le visage pour atténuer les marques rouges au niveau de mes yeux. Ce n'est qu'une fois devenue un peu plus présentable, c'est à dire après une vingtaine de minutes, que je décide de sortir des toilettes. Je me rends alors dans la salle de réception et me joins au groupe de Zack, Shachi, Karma et Alizée.
_ Le capitaine n'est pas avec toi ? Me demande Zack.
_ Non, je pense qu'il descendra dans quelques minutes. Lui réponds-je en m'efforçant de lui offrir un sourire naturel.
_ Ah, ben tient, quand on parle du loup… Fait remarquer Shachi.
Je me retourne alors vers l'entrée de la salle et aperçois Law qui vient d'arriver. Eh bien, ça n'aura pas traîné, ils ont été rapides tous les deux... Mais peut être qu'ils ont écourté les choses et qu'ils ont prévu de se retrouver après le repas pour reprendre les hostilités, qui sait. Avant qu'il ne remarque que je l'observe, je reporte mon attention sur mes amis à côté de moi. Zack nous propose alors d'aller chercher quelque chose à boire en attendant que le repas soit servi. Je m'apprête à suivre le groupe lorsqu'une main m'agrippe le poignet.
_ Leïla, on peut discuter cinq minutes ? Me demande Law.
_ On peut dire que ça a été rapide avec cette fille. J'espère quand même pour toi que tu en as eu pour ton argent. À moins bien sûr que vous n'ayez déjà fini lorsque je suis arrivée.
_ Tu te trompes complètement. Laisse moi au moins l'occasion de t'expliquer…
_ Hey Leïla, qu'est-ce que tu veux boire ? Me demande Zack qui est déjà installé au bar avec Shahi, Karma et Alizée.
_ Attend, j'arrive Zack. Réponds-je à Zack avant de reporter de nouveau mon attention sur Law. Maintenant, si tu veux bien m'excuser. Me contenté-je de lui dire en dégageant mon bras.
Je m'éloigne alors tranquillement de Law et rejoins mes amis au comptoir. Après quelques minutes d'hésitation devant leur carte bien remplie, j'opte finalement pour un Daïquiri. Nos boissons en main, nous nous dirigeons ensuite vers la table réservée pour notre équipage où les plats commencent à arriver. Je m'installe à côté d'Alizée, avec qui le courant a l'air de bien passer depuis cette après-midi, tandis que Zack vient se placer à ma droite. Law quant à lui s'assoit entre Bépo et Ayato, c'est à dire quasiment en face de moi. Il a vraiment bien choisi sa place celui-là, ça va être beaucoup moins facile que prévu de l'ignorer pendant le repas. Une fois tous installés, le chef de la cité se lève de sa chaise et prononce quelques mots en l'honneur d'Helena, marquant ainsi le début du banquet.
