Chapitre 16 : À chacun son fardeau

Debout devant la bibliothèque de notre cabine, je parcours les étagères à la recherche d'une lecture distrayante. Mon regard se pose alors sur le petit calepin rangé parmi les journaux de bord et autres récits de nos aventures. Intriguée, je le sors de la bibliothèque et le feuillette rapidement. Il n'y a pas de doute, il s'agit bien du journal de ma mère, je reconnais bien son écriture. C'est bizarre, je ne me souviens pas de l'avoir rangé ici. En y repensant, je n'ai même pas le souvenir de l'avoir eu en main depuis que je suis revenue dans l'équipage. Ça doit être Law qui l'a rangé à cet endroit après ma disparition. Je me demande s'il a déjà eu la curiosité de le lire. Avec les clés de décryptage du code de ma mère que je lui ai appris, il pourrait y arriver sans problème même si ça lui prendrait un peu de temps pour tout lire. Revoir ce carnet fait monter en moi un profond sentiment de nostalgie. Il s'agit d'une des seules choses que j'ai prises avec moi lorsque j'ai quitté mon île natale. Tout le reste a disparu dans l'incendie. Mais pendant des années, je n'ai pas pu me résoudre à le lire, ça me faisait trop penser à ma mère et c'était encore douloureux. Je ne voulais pas penser à elle et à tout ce que j'avais perdu. Au fil du temps, j'en étais même venue à oublier que je l'avais dans mes affaires. Ce n'est qu'il y a trois ans que je m'en suis souvenu et que j'ai eu le courage de le lire. À l'intérieur, ma mère avait relaté une grande partie de ses aventures : ses chasses au trésor, ses traversées en pleine mer… Il s'agissait un peu de son journal personnel et de bord. Tout ce qu'elle voyait ou découvrait pendant son voyage, elle le couchait sur le papier. C'est d'ailleurs en le lisant que j'ai appris comment elle avait rencontré mon père. Et grâce à la photo accrochée à côté du paragraphe en question, j'ai enfin pu mettre un nom et un visage sur cette personne que je n'avais jamais connue. Avec ces informations, j'ai ensuite pu mener ma petite enquête et apprendre qu'il est devenu pirate peu de temps après avoir perdu toute trace de ma mère. Je me suis toujours demandé s'il avait essayé de nous retrouver ou s'il nous avait simplement oubliées. Malheureusement, je pense que je n'aurais jamais la réponse à cette question. Ma mère, elle, était persuadée qu'il était toujours à notre recherche et qu'un jour ou l'autre, notre famille serait enfin réunie. À l'époque, elle me donnait l'impression d'en avoir la certitude et d'être certaine que ce jour finirait bien par arriver. Mais, aussi confiante pouvait-elle être, il arrivait parfois que le doute s'immisce en elle. Et quand ça arrivait, elle s'enfermait dans le travail et ça se voyait notamment par la quantité de notes qu'elle inscrivait dans son carnet. C'était sa façon à elle de chasser les idées noires qui pouvaient lui venir dans la tête et de garder espoir. Sortant de mes pensées, je referme le carnet et quitte la cabine en le gardant dans la main. Je me dirige ensuite vers la salle de détente où j'ai l'habitude de me rendre pour bouquiner. Dans son journal, ma mère a noté l'ensemble de ses recherches sur les différents trésors qu'elle a poursuivi et notamment sur celui de Shar. En ce moment, je n'avance pas beaucoup sur le décryptage des fragments que je possède alors j'ai décidé de faire une pause et de tout laisser en l'état, au moins jusqu'à la prochaine île. Mais peut être qu'en lisant le journal de ma mère, je trouverai quelque chose qui m'a échappé et qui m'aiderait à avancer. En arrivant dans la salle, je constate que cette dernière est vide. Étant donné que nous ne sommes qu'au milieu de la matinée, ce n'est guère étonnant, les autres doivent encore être dans leurs lits ou en train de prendre leur petit déjeuner. Au moins comme ça je vais pouvoir prendre la place la plus confortable de la pièce sans avoir besoin de me battre. Je m'installe dans l'un des fauteuils et commence ma lecture. Trente minutes plus tard, Karma arrive à son tour dans la salle et vient se poster derrière moi pour regarder par dessus mon épaule.

_ Qu'est-ce que tu lis Leïla ? Ça a l'air de pas mal t'intéresser.

_ C'est le carnet de ma mère. Pour moi ça l'est mais toi par contre je ne sais pas si tu y trouveras ton compte. Lui réponds-je en le lui tendant.

Karma attrape le carnet et commence à tourner les pages doucement et à feuilleter le calepin. Il en a à peine survolé deux qu'il ouvre des yeux surpris et me regarde avec étonnement.

_ Mais attend une seconde, t'arrives à comprendre ce qu'il y a d'écrit là dedans ? On dirait un dialecte perdu.

_ Ahaha non c'est juste un code inventé par ma mère. Elle l'a créé pour ne pas se faire voler ses trésors. Et pour répondre à ta question, oui j'arrive à le lire. Ma mère me l'a enseigné lorsque j'étais gamine et je m'en sers pour mes propres recherches. Alors du coup ça me vient assez naturellement et j'arrive à passer de l'un à l'autre sans trop de difficultés.

_ Je vois, au fond c'est un peu comme si c'était une deuxième langue. Fait remarquer Karma en continuant de feuilleter le carnet.

_ C'est ça, on pourrait appeler ça le dialecte Windell.

_ Et lui, ce Jack Terrell alias Callico Jack, qui est-ce ? C'est quelqu'un que tu recherches ?

Je lève les yeux vers le papier que me montre Karma et qui était glissé dans le carnet. Il s'agit d'un avis de recherche représentant un homme d'une cinquantaine d'années. Ce dernier a un visage plutôt carré, surmonté de cheveux châtain clair mi-longs plaqués en arrière. Sa barbe de deux jours et les petites rouflaquettes qu'il possède de part et d'autre du visage lui donnent un petit air négligé. Mais il dégage aussi une certaine bienveillance qui se retrouve dans ses yeux azurés en amande. Je ne me souvenais plus que j'avais glissé son avis de recherche ici mais en y repensant ça ne m'étonne pas que je j'ai décidé de le ranger dans ce carnet.

_ Pas à proprement parlé. C'est l'avis de recherche de mon père.

_ Quoi ? Ce type est ton père ? Bon c'est vrai que maintenant que tu le dis il y a un petit air de ressemblance, notamment en ce qui concerne le nez et les yeux. Alors comme ça tu as un père dans la piraterie. Il fait partie de quel équipage ?

_ Eh oui, on peut dire que j'ai la piraterie dans le sang. Il était de l'équipage de Barbe Blanche.

_ Wahou, il doit sacrément en imposer alors. Mais attend un peu… Tu as dit « était » ?

_ Oui. Il est mort un peu après la guerre au sommet.

_ Oh… Je suis sincèrement désolé.

_ Faut pas, je t'assure. En fait je ne l'ai jamais connu. Lui et ma mère ont été séparés peu avant ma naissance. Alors du coup c'est un peu plus facile d'accepter sa mort.

_ Mais si tu ne l'as jamais connu, comment tu as su que c'était lui ton père ?

_ Grâce aux notes de ma mère. Mais c'est sûr que j'ai beau connaître son nom et avoir les notes de ma mère, je ne sais pas vraiment quel genre d'hommes il était. Et je dois avouer que c'est surtout ça qui me peine.

_ Je comprends. Après s'il a fait partie de l'équipage de Barbe Blanche, il a du passer plusieurs fois sur l'île des Hommes Poissons. Peut être qu'Helena l'a rencontré.

_ Ça m'a aussi traversé l'esprit mais je ne sais pas à quelle flotte il appartenait. Et puis rien ne garantit qu'il ait passé du temps avec les civiles là-bas. Ça n'avait pas l'air d'être une figure incontournable de l'équipage de Barbe Blanche.

_ Ah Karma et Leïla vous tombez bien. J'aurais besoin d'un coup de main, est-ce que vous êtes occupés en ce moment ? Nous interpelle Neil en entrant dans la pièce.

_ Pas en ce qui me concerne. Répond Karma.

_ Moi non plus, je passais juste le temps.

_ Ah super ! Alors venez avec moi, j'ai une petite merveille à vous montrer. Vous m'en direz des nouvelles.

Intrigués, nous suivons Neil en dehors de la salle de repos. Nous passons par les cabines pour que je puisse poser mon carnet puis partons en direction de la salle d'entrainement. Neil a l'air surexcité comme une puce et impatient de nous montrer sa dernière création, je ne l'ai jamais vu aussi enthousiaste. Enfin, il ne nous a pas dit qu'il s'agissait d'une machine mais vu son état de fébrilité j'y mettrai ma main à couper. Sur le chemin, Karma et moi lui avons posé un tas de questions afin d'en savoir un peu plus mais rien à faire, Neil a refusé de répondre à la moindre de nos interrogations. Quand il a décidé de laisser planer le mystère, il ne fait pas semblant. Nous arrivons finalement dans la salle d'entrainement où se trouvent déjà Bépo et Ayato qui sont en train de discuter devant une étrange machine. Visiblement, eux aussi ont été réquisitionnés par Neil pour voir sa nouvelle création.

_ Je vois que tu as amené du monde Neil. Fait remarquer Bépo en nous voyant arriver.

_ Bien sûr, plus vous êtes nombreux et plus mon test sera concluant.

_ Maintenant que tout le monde est là, tu peux peut être nous en dire un peu plus. Ajoute Ayato.

_ Je vous explique : vous avez devant vous ma toute dernière création. Ça fait un bon moment que je travaille dessus mais elle est enfin finie. Et maintenant j'ai besoin de volontaires pour tester ce petit bijou.

_ Dis plutôt que tu cherchais des cobayes et que c'est tombé sur nous. Le charrie Ayato.

_ Humm, oui c'est vrai, c'est tout à fait ça. Plaisante Neil. Alors, vous êtes partants ?

_ Pourquoi pas, ça peut être amusant. Réponds-je en faisant craquer mes doigts.

_ Mais tu es sûr qu'il fonctionne ton machin ? Parce que pour le moment on ne peut pas dire qu'il a fière allure. Fait remarquer Bépo.

Je jette moi-même un œil à la machine devant nous qui est restée immobile depuis notre arrivée. Cette dernière a une apparence humanoïde mais est recroquevillée sur elle-même en position fœtale. C'est sûr que dans cet état là, elle ne paie pas de mine. Neil sort alors une petite télécommande de sa poche et appuie sur l'un des boutons. La machine jusque là immobile se met alors à bouger et se redresse sur ses jambes. Je regarde l'humanoïde de haut en bas avec une certaine admiration. Ce robot doit bien faire entre trois et quatre mètres de haut et un peu plus d'un mètre de large. Il était beaucoup moins impressionnant lorsqu'il était couché. En tout cas, que ce soit le visage, le buste ou même les jambes, Neil a bien soigné les détails. On a presque l'impression de se trouver devant un véritable corps humain, si on met de côté le blindage métallique qui le recouvre entièrement bien entendu. À côté, Ayato, Karma et Bépo sont aussi étonnés que moi, eux non plus ne devaient pas s'attendre à ça. Neil quant à lui arbore un grand sourire et semble satisfait de sa petite surprise.

_ Il a tout de suite meilleure allure vous ne trouvez pas ? Je vous présente l'androïde d'entrainement conçu spécialement pour vous mener la vie dure et vous endurcir. N'hésitez pas à y aller à fond.

_ Tu n'as pas peur qu'on t'abîme ton petit jouet ? Lui demande Ayato en attrapant son arme, un sourire carnassier sur les lèvres.

_ Oh ne t'en fais pas pour ça Ayato. Pour être honnête, ça m'étonnerait que vous lui fassiez la moindre égratignure. Ah et une dernière chose, Leïla, je préfèrerai que tu ne l'envoies pas trop voler contre les parois du sous-marin. Ça risquerait de les abîmer et… je ne veux pas de problèmes avec le capitaine.

L'humanoïde se met alors en position défensive, visiblement prêt à faire face à nos futures attaques. Est-ce que Neil a programmé son robot pour qu'il ne se contente que de se défendre ? À mon avis, Neil nous réserve quelques surprises de taille. Sinon il n'aurait pas un air aussi satisfait sur le visage. Bépo est le premier d'entre nous à prendre l'initiative et à s'élancer vers l'humanoïde. Il tente alors de lui porter plusieurs coups au corps à corps avec une vitesse d'exécution impressionnante. Mais cette fois-ci, son agilité et sa dextérité semblent ne pas suffire puisque le robot parvient à bloquer la moindre de ses attaques. Je n'ai jamais vu personne tenir tête à Bépo de cette façon. La réactivité du robot est vraiment impressionnante. Si Bépo n'arrive pas à le toucher, alors on aura peut-être plus de chance en s'y mettant à plusieurs. Et à en juger par les regards d'Ayato et Karma, ils sont arrivés à la même conclusion que moi. Tandis que ces deux là attaquent de front le robot pour porter main forte à Bépo, je me glisse derrière lui. Je profite qu'il est occupé avec mes trois amis pour l'attaquer en piqué en visant les jointures qui se trouvent sur la nuque du robot. Mais alors que je ne suis qu'à quelques centimètres de la machine, cette dernière repousse les garçons avec une facilité déconcertante. Elle se tourne ensuite vers moi et attrape ma lance avec une de ses mains sans que je puisse faire quoi que ce soit.

_ C'est une blague ! Ce truc a des yeux derrière la tête ou quoi ?! Juré-je tout bas.

Cette satané machine a vraiment des réflexes impressionnants, elle m'a attrapée en plein vol aussi facilement que si j'étais arrivée au ralenti. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises puisque le robot se tourne vers mes amis embarquant ma lance au passage et moi aussi par la même occasion puisque j'ai la merveilleuse idée de m'y cramponner. Il me balance ensuite devant lui comme une vulgaire poupée de chiffon et je viens m'écraser sur Karma qui se redresse à peine de la précédente attaque du robot.

_ Désolée Karma. M'excusé-je en l'aidant à se relever après m'être remise sur mes pieds.

_ T'en fais pas, tu n'y es pour rien.

Une fois tous les deux debout, nous rejoignons Ayato et Bépo qui viennent à nouveau de se faire repousser par l'humanoïde. Mais contrairement à l'assaut précédent, ils sont parvenus à le toucher au niveau de la jambe droite. Malheureusement, ce coup a manqué de puissance puisqu'il n'est pas parvenu à endommager le métal. Mais ce demi-exploit a au moins le mérite de nous redonner du courage pour la suite des opérations. On va l'envoyer à la casse ce robot d'entrainement, on va faire disparaître ce sourire satisfait du visage de Neil.

Épuisés par nos efforts, nous sommes tous les quatre allongés sur le sol de la salle d'entrainement. Devant nous, le robot de Neil est toujours debout, en position défensive. Même en s'y mettant à quatre on n'a pas réussi à le mettre au tapis, s'en est presque humiliant. Mais on l'a tout de même pas mal amoché, il ne doit pas manquer grand chose pour le mettre hors combat. Au moins, l'honneur est sauf. Même Neil ne s'attendait pas à ce que nous mettions son petit bijou dans cet état là. Quelques minutes plus tard, nous quittons tous la salle d'entrainement et nous rendons dans nos cabines respectives afin de nous préparer. En effet, pendant notre combat, le sous-marin est arrivé sur une nouvelle île, mettant ainsi fin à notre longue traversée de vingt jours en pleine mer.

Nous descendons au grand complet sur le quai et laissons notre sous-marin aux bons soins des employés du port. Sur cette île, les bateaux des voyageurs sont constamment surveillés afin d'éviter tout risque de vol ou de vandalisme. Bien entendu tout ça n'est pas gratuit et coûte quelques Berrys mais le prix reste extrêmement raisonnable quand on regarde la qualité du service qui nous est offert. Et puis, cette solution nous permet de tous partir en exploration sans avoir besoin de laisser un groupe en surveillance alors ça vaut largement le coup. Nous délaissons le port et partons en direction du village le plus proche. Nous marchons pendant plusieurs minutes à travers la forêt et les formations rocheuses avant d'enfin apercevoir notre destination. Le village en entier est perché sur un rocher, surplombant ainsi la vallée et les alentours. Les habitations sont organisées de façon concentrique dessinant ainsi un petit chemin qui progresse en spirale le long de la montagne et mène jusqu'au sommet. Et qui dit village perché dit aussi chemin en pente. En effet, notre ascension est rythmée par les ruelles à pente douce et celles à pente plus rude. Mais ces efforts apportent aussi leur lot de satisfaction car en nous faisant ralentir le pas, ils nous permettent de profiter davantage de l'architecture du village. Nous passons devant des voûtes finement sculptées, des porches magnifiques ainsi que de belles maisons en pierre plate et sèche. Tous ces édifices sans exception sont construits à partir de calcaire, ce qui donne un certain charme aux lieux. En voyant cette pierre blanche et délicate, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour ma ville natale. Là-bas aussi le calcaire était beaucoup utilisé pour les constructions ce qui avait aussi quelques désagréments au niveau du sol et de l'eau. On en retrouvait partout et pas forcément là où on le voulait. Je me demande s'ils ont les mêmes soucis ici aussi. Nous suivons les rues caladées pendant de longues minutes jusqu'à arriver au sommet du village. À cet endroit se dresse un superbe clocher de plusieurs centaines d'années, d'après les pancartes d'information, mais en parfait état de conservation. Curieux de découvrir la vue offerte depuis le point culminant du village, nous entreprenons l'ascension de l'édifice. Nous montons un nombre si important de marches que je me suis arrêtée de compter après 1 000 et arrivons finalement sur le toit du clocher. En arrivant, nous restons tous sans voix devant ce qui se présente à nos yeux. Devant nous s'offre une incroyable vue panoramique. De là haut, nous avons littéralement une vue à 360° sur l'île dans son intégralité. Que ce soit la vallée, la garrigue, où même les petites formations rocheuses par lesquelles nous sommes arrivés, rien n'est là pour cacher la vue. D'ici, on peut facilement voir si un navire s'approche de l'île et même connaître son affiliation, à condition d'être suffisamment équipé bien sûr. À plusieurs kilomètres du port où nous avons arrimé le sous-marin, je repère un arbre qui sort un peu du lot. Il s'agit d'un arbre de plusieurs mètres de haut, avec un grand tronc assez épais mais sans aucune ramification. Mais au sommet, le tronc se divise en une multitude de branches qui partent quasiment à l'horizontale formant une sorte de dôme recouvert de feuilles très allongées. Par endroit, le feuillage est parsemé de tâches jaunâtres qui l'égayent un peu. Il doit probablement s'agir d'un dragonnier de Socotra. Si je me souviens bien, sa sève est appelée le sang du dragon et aurait des vertus médicinales assez intéressantes. C'est un arbre plutôt rare qui ne pousse qu'à certains endroits. Je n'en avais jamais vu en vrai, seulement dans les livres. Mais même si je n'en ai jamais vu, je n'ai aucun doute qu'il s'agisse d'un dragonnier. Il faut dire qu'avec une forme si caractéristique, c'est dur de le confondre avec un autre arbre. Si nous avons un peu de temps avant de quitter l'île je pense que j'irai y jeter un œil pour le voir de près, une telle occasion ne se représentera peut être pas de si tôt.

Nous restons là de longues minutes à admirer ce paysage digne d'une carte postale puis descendons finalement de notre perchoir, rappelés à la réalité par nos estomacs qui crient famine. Nous nous engageons dans les ruelles qui s'enfoncent au cœur du village à la recherche d'un lieu où nous sustenter. Nous jetons finalement notre dévolu sur un charmant restaurant situé en plein milieu du village. Le lieu ne paie pas de mine au premier coup d'œil mais l'intérieur est véritablement charmant et la cuisine… La cuisine de ce restaurant est tout simplement sublime. Les plats qu'on nous a servis étaient d'une finesse incroyable et le mariage des saveurs a enchanté mes papilles. Nos estomacs bien remplis, nous sortons de l'établissement, laissant ainsi la place à d'autres clients qui attendent patiemment leur tour. Ce restaurant est tellement réputé que la file d'attente pour obtenir une place s'étend jusqu'à l'extérieur du bâtiment. En arrivant tôt, nous avons eu une table assez rapidement, 30 minutes tout au plus, mais maintenant je pense que la durée d'attente moyenne doit être plus proche des 1h-1h30. Sur ce coup là, nous avons vraiment eu de la chance. Je pense que si on avait dû attendre plus longtemps, on serait probablement partis ailleurs. Mais ça aurait été vraiment dommage car on aurait vraiment perdu au change et on ne se serait pas autant régalés. Rassasiés, nous décidons de poursuivre notre visite touristique des lieux. Grâce au propriétaire du restaurant, nous avons appris l'existence de la vieille ville qui se situe juste en dessous de nos pieds. Les explications de notre hôte étaient assez détaillées pour attiser notre intérêt et en même temps assez vagues pour nous donner envie d'aller voir ça par nos propres yeux. Sur le chemin menant à l'entrée des souterrains, je remarque que beaucoup de personnes se retournent sur notre passage. C'est vrai que ça n'a rien d'inhabituel après tout il faut dire qu'on forme un groupe assez hétéroclite et puis il ne faut pas oublier non plus que nous sommes tous des pirates recherchés. Il arrive souvent qu'on nous regarde avec crainte, peur ou encore avec mépris à cause de notre réputation, même si je considère toujours que ce n'est pas justifié mais là j'avoue que ça me déstabilise plus que d'accoutumé. Ce n'est pas que je n'y suis pas habituée mais cette fois-ci, quelque chose me dérange dans leur comportement. C'est surtout la façon dont ils nous observent qui me marque, le regard qu'ils nous lancent est comme rempli de haine. Parfois, j'ai même l'impression que c'est moi qu'ils dévisagent et ça me met assez mal à l'aise. Mais je dois sûrement me faire des idées, je ne vois pas ce que ces gens peuvent me reprocher, surtout que je ne suis jamais venue sur cette île. Non, ces gens là doivent juste être plus méfiants envers les pirates que la normale. Je décide donc de ne pas trop faire attention à tout ça et continue de marcher avec mes amis comme si de rien n'était. Je ne prends même pas la peine de leur faire part de mes observations. Tout d'abord parce que je ne pense pas que ça en vaille la peine et ensuite parce que je pense qu'ils s'en sont très certainement rendu compte eux aussi. Et puis, ce n'est pas comme si la désapprobation des habitants d'une île nous avait empêché de continuer nos affaires alors il n'y a pas de quoi s'inquiéter.

En ressortant des souterrains, je ferme à moitié les yeux pour leur laisser le temps de s'adapter à la forte luminosité de l'extérieur. Après avoir passé une bonne heure dans le sous-sol, le retour à la surface est plus rude que je ne l'avais pensé. Parce qu'en plus de la luminosité, il faut aussi se réacclimater à la température extérieure. Il doit faire au moins 15°C de plus que là dessous, j'ai l'impression de suffoquer. Je m'écarte de la sortie et me mets à l'ombre de la pergola d'une des maisons qui borde la place. Ici au moins, j'ai l'impression de mieux respirer. En plus de ça, il y a un petit air frais très agréable. Les grosses chaleurs ne sont vraiment pas pour moi, j'ai vraiment beaucoup de mal avec ça. Ça a peut être un lien avec mon fruit du démon, encore que je crois que j'ai toujours été affectée par les canicules, et je pense que je ne suis pas la seule de l'équipage dans ce cas là. Je suis rapidement rejointe par Karma, Neil et Shachi qui cherchent eux aussi un peu d'ombre et de fraicheur. Tout le monde est sorti des souterrains mais certains discutent juste devant la sortie tandis que certains admirent la vue qu'on a sur la vallée depuis le point de vue situé en sortie de la place. D'autres encore se sont arrêtés à la boutique pour acheter un petit souvenir de leur visite des souterrains. En tout cas, c'était une bonne idée d'y descendre. En plus de la fraicheur des lieux, c'était un endroit particulièrement intéressant. Ces souterrains servaient autrefois à la vie artisanale de la cité. C'était ici que travaillaient tous les artisans du coin. Mais depuis des dizaines d'années, les lieux ont perdu cette vocation et sont devenus des attractions touristiques pour les visiteurs qui s'arrêtent sur l'île. Certaines constructions laissées à l'abandon sont tombées en ruine mais d'autres en revanche sont totalement intactes. Il faut dire que ces tunnels couvrent la totalité de la surface du village et il y a autant de constructions que de maisons en surface. Alors forcément, ce n'est pas possible pour les locaux de toutes les entretenir, ça leur couterait trop cher et leur demanderait trop de travail.

_ Bon, il nous reste encore un peu de temps avant la fin de l'aprem. Vous avez une idée d'où on peut aller ? Demande Shachi en sortant la carte de la ville qu'il a obtenue au restaurant.

_ Humm, j'ai entendu dire qu'il y avait un château forteresse assez intéressant un peu avant le sommet du village, à cet endroit. Propose Karma en montrant l'endroit sur la carte. On pourrait peut être aller y jeter un œil.

Alors que nous discutons pour trouver notre prochaine destination, j'aperçois du coin de l'œil un groupe de personnes arriver sur la place. Intriguée, je relève la tête dans leur direction pour mieux les observer. Il s'agit d'un groupe d'une vingtaine de personnes qui semblent être des habitants de l'île. Dans ce rassemblement il y a des gens de tout âge mais la majorité doit avoir un peu plus de la cinquantaine. Calmement et sans hostilité, ils progressent sur la place et se rapprochent peu à peu de notre groupe. Karma, Shachi et Neil ne tardent pas non plus à les remarquer et stoppent leur conversation pour se concentrer sur ces nouveaux arrivants. En tout cas, eux aussi nous observent attentivement donc je doute qu'ils soient là par hasard. Alors qu'ils ne sont plus qu'à une vingtaine de mètres de nous, ils s'arrêtent en même temps comme d'un seul homme puis une femme sort tranquillement du rang. Un peu plus âgée que le reste du groupe, elle doit avoir la soixantaine à tout casser, elle dégage une certaine confiance et une force de caractère. Malgré les traits durcis par l'âge, elle me donne l'impression d'être quelqu'un de doux et attentionné. Quelqu'un qui est toujours là pour aider les autres et leur redonner le sourire avec un bon petit plat ou une autre attention de ce genre. Oui c'est ça, en fait elle me fait penser à une mamie gâteau. Je ne saurais dire pourquoi, mais son visage me dit vaguement quelque chose, j'ai l'impression de l'avoir déjà vue quelque part. Peut être que je l'ai juste aperçue ce matin ou au restaurant, on a croisé tellement de monde. La sexagénaire continue d'avancer, nullement perturbée par les quatre paires d'yeux qui la regardent et vient se planter juste devant moi. Vue de près, je remarque qu'elle fait à peu près la même taille que moi, elle devait être une grande femme dans sa jeunesse.

_ Dis moi, il y a six ans, tu naviguais sur North Blue comme chasseuse de trésor, n'est-ce pas ? Me demande-t-elle froidement.

Sur les premières minutes, je reste littéralement sans voix, plutôt perturbée par sa question soudaine. Ce n'est pas le genre de chose qu'on demande à un inconnu. Surtout qu'en plus d'être surprenante, sa question est incroyablement précise et tape totalement dans le mile. Cette femme arrive comme ça sans prévenir et me dit ça de but en blanc. En plus de ça, elle donne l'impression de déjà connaître la réponse. Mais comment elle pourrait savoir où j'étais et ce que je faisais il y a six ans ? Je sais que cette période m'a permis de me faire un nom, mais seulement auprès de mes confrères, je n'étais pas assez célèbre pour être connue des civiles. Peut être que finalement, contrairement à ce que je pensais, je connais personnellement cette femme et que je l'ai déjà rencontrée avant aujourd'hui. Pourtant, j'ai beau chercher, je n'en ai pas le moindre souvenir. Son visage ne me paraît pas inconnu certes, mais ça s'arrête là.

_ Euh oui en effet, c'est exact. Pourquoi cette question ?

_ Alors c'est bien toi… Je ne m'étais pas trompée. Dit la femme d'une voix éteinte.

_ Excusez moi mais… Est-ce qu'on se connaît ?

Soudain, je vois le visage de la femme s'assombrir et ses yeux se remplissent alors de haine tandis qu'elle me fusille du regard. Je suis pétrifiée devant sa réaction, de toute ma vie, personne ne m'a jamais dévisagé de la sorte. Surtout que je ne comprends pas ce que j'ai bien pu faire pour mériter un tel traitement. Mais avant que je ne puisse ouvrir la bouche pour éclaircir la situation, la femme me décoche un violent coup de poing en plein visage qui m'atteint entre l'œil droit et l'arrête du nez. Sous le choc, je perds l'équilibre et tombe sur les fesses, dans les deux sens du terme pour le coup. Elle frappe bien plus fort qu'elle en a l'air cette bonne femme. Mais pourquoi est-ce qu'elle s'en prend à moi ? Qu'est-ce que j'ai bien pu lui faire ? Derrière elle, les villageois se remettent en mouvement et s'avancent vers nous. Je reporte mon attention vers la femme que je regarde avec une totale incompréhension alors qu'elle se jette sur moi.

_ Ne joue pas les innocentes avec moi ! Ça marche peut être avec d'autres mais ton petit air inoffensif ne me trompera pas ! Je sais quel monstre tu es, inutile de jouer la comédie.

Heureusement pour moi, Karma parvient à intercepter la femme et à la repousser avec l'aide de Neil et Shachi avant qu'elle ne m'atteigne une nouvelle fois. Sans leur intervention, elle aurait probablement continué à me frapper sans ménagement. Cette dame qui me donnait l'impression d'être d'une grande douceur ressemble maintenant à une véritable furie, je ne comprends pas du tout ce qui est en train de se passer ni comment ça a pu déraper comme ça.

_ Hey non mais ça va pas, qu'est-ce qui vous prend ? On n'attaque pas les gens comme ça sans raison. La réprimande Karma.

Face à l'intervention des garçons, les villageois jusque là silencieux, accélèrent le pas et commencent à nous insulter sans aucune retenue. Bien entendu, tout ce tapage ne manque pas d'attirer l'attention des autres membres de l'équipage qui viennent rapidement à nos côtés juste avant que le groupe de villageois ne soit à notre niveau.

_ Hors de notre chemin, vous n'avez rien à faire ici ! On n'en a pas encore fini avec elle, alors laissez nous passer si vous ne voulez pas qu'on vous fasse votre fête.

_ Pas question, on ne vous laissera pas vous en prendre à un membre de notre équipage. Intervient Neil. Et puis pourquoi vous vous en prenez à elle ? Elle ne vous a rien fait.

_ Tu veux savoir pourquoi ? Eh bien tu n'as qu'à lui poser directement la question à elle. Répond la femme en me pointant du doigt.

_ Mais je ne vous ai rien fais. Je…

_ Oh non pas de ça avec moi. Je t'ai très bien reconnue. C'est toi qui a laissé mon mari mourir. Tu étais avec ceux qui l'ont tué, tu étais là quand notre village a été détruit. Tu étais avec ces criminels qui nous ont tout pris et tu n'as rien fait pour nous aider. Tu n'as rien fait pour les en empêcher alors tu es aussi coupable qu'eux !

_ Mais je ne comprends pas, il doit y avoir une erreur sur… Commencé-je avant de finalement m'arrêter au milieu de ma phrase.

Non, ce n'est pas possible, ça ne peut quand même pas être ça. Ils ne peuvent pas venir de cette île, c'est impossible. Quelle probabilité il y avait que je tombe sur eux dans le nouveau monde, à des lieux de North Blue, et après tout ce temps ? Mais même si ça me paraît totalement irréel, ça expliquerait bien des choses, à commencer par leur réaction extrême à mon encontre. Mais pourquoi est-ce qu'il faut que cette histoire refasse surface maintenant alors que j'arrivais enfin à l'oublier ? Et devant tout le monde en plus de ça. C'est un véritable cauchemar. S'il vous plait dites moi que je vais me réveiller.

_ Ahhh la mémoire te revient on dirait.

Non, ils font fausse route. C'est vrai que j'étais présente à ce moment là, mais ils ne savent pas ce qui s'est passé. Ils croient savoir mais ils se trompent. C'est vrai que j'étais là lorsque son mari est mort, je m'en souviens parfaitement, je ne pourrai d'ailleurs jamais oublier ce moment. Mais à aucun moment je n'ai voulu que ça se passe comme ça. Ce qui s'est passé ensuite n'est pas aussi simple qu'elle n'a l'air de le croire. Il faut à tout prix que j'éclaircisse ce malentendu avant que ça ne dégénère et que ça devienne ingérable.

_ Non ce n'est pas ce que vous croyez, vous…

_ N'essaie pas de nous mener en bateau, tu vas payer pour ce que tu as fais, un point c'est tout !

La violence des villageois augmente aussitôt après les paroles de la femme. Ceux encore à l'arrière tendent des bouts de bois à leurs camarades au front. Ces derniers utilisent alors leurs armes improvisées pour frapper mes camarades qui les empêchent d'avancer jusqu'à moi. Comme ils se trouvent face à des civiles il ont du mal à se résoudre à utiliser leurs armes pour les écarter et se contentent de parer ou d'esquiver leurs coups. Comment on a bien pu en arriver là, je voudrais tellement éclaircir ce malentendu mais ils ne veulent pas m'écouter, ils ne veulent rien entendre de ce que j'ai à leur dire. Toujours la main sur ma joue, je me recroqueville un peu plus sur moi tandis que les larmes commencent à couler. Je n'ai pas voulu que tout ça arrive, moi aussi j'ai eu ma part de souffrances ce jour là et j'ai tout fait pour que ça ne se termine pas de la façon dont ça s'est fini. Cette histoire ne cesse de me hanter depuis ce jour là. J'aurais préféré ne plus jamais y penser mais il y a toujours quelque chose pour me rappeler mes erreurs passées. Et à cause de tout ça, mes amis se retrouvent pris à parti. Ces villageois n'ont rien en particulier contre eux, au moins quand ils se seront défoulés sur moi, ils se calmeront et repartiront en les laissant tranquilles.

_ Les gars, ça suffit. Laissez… Commencé-je.

_ Karma, prend Leïla avec toi et rentrez au sous-marin. On va les retenir le temps que vous filiez et ensuite on vous rejoint. Ordonne Law en me coupant la parole.

_ Bien capitaine !

Karma repousse le villageois juste devant lui, laissant ainsi le temps à Bépo de prendre sa place puis se rend aussitôt à mes côtés. Il s'accroupit devant moi et me tend sa main pour m'aider à me relever.

_ Allez viens ma grande, on s'en va d'ici. Me dit-il doucement.

J'attrape sa main et me hisse sur mes jambes tandis que les villageois redoublent de fureur, visiblement décidés à ne pas me laisser filer. Nous profitons d'un petit passage dégagé par les membres de l'équipage pour nous éloigner d'eux puis nous nous engouffrons dans une ruelle. Au loin, j'entends sans problème les cris de rage des villageois, ils n'ont pas du tout l'intention de laisser tomber aussi facilement. Karma et moi courrons à travers les différentes ruelles, nous orientant au hasard sans vraiment savoir où nous allons. Nous avons jugé qu'il était trop risqué de passer par la rue principale. Nous avons donc opté pour les petits passages où il sera plus aisé de nous cacher en cas de problème. Nous descendons pendant plusieurs minutes, tout en rebroussant chemin à de nombreuses reprises pour ne pas nous retrouver face à nos poursuivants. Alors que nous progressons, nous entendons des bruits de course venant de devant nous. Mais alors que nous nous apprêtons à revenir sur nos pas, nous percevons également du mouvement venant de cette direction. Nous sommes totalement coincés, nous sommes pris en sandwich et n'avons plus d'endroit où fuir. À côté de moi, je vois Karma attraper ses saïs et se mettre en posture défensive.

_ Qu'est-ce que tu fais Karma ?

_ À ton avis, je ne vais pas les laisser faire sans riposter.

_ Ce sont des villageois Karma, tu ne vas quand même pas les tailler en pièce.

_ Leïla, arrête de les prendre en pitié. Si ces types t'attrapent, ils ne vont pas te faire de cadeau eux. Ils seraient capables de te tuer vu leur réaction, tu t'en rends compte quand même !

Bien entendu que je m'en rends compte, je suis loin d'être idiote. Mais d'un autre côté, je comprends aussi leur réaction. J'ai ressenti exactement la même chose lorsqu'on a croisé la route de ceux qui avaient ravagé mon île natale. Mais si Karma se dresse contre eux, il risque d'être blessé et je ne veux pas que ça arrive. Soudain, alors que nous discutons de ce que nous devons faire ou ne pas faire, la porte juste sur notre droite s'ouvre en émettant un léger grincement. Comme nous sommes tous les deux sur les nerfs, nous faisons un bond en arrière et regardons la personne qui vient d'arriver à notre niveau. Debout dans l'encadrement de la porte, un homme nous regarde sans dire le moindre mot. Son visage est en grande partie caché par la capuche de son sweat mais je parviens tout de même à apercevoir quelques mèches brunes qui dépassent. L'homme jette un œil à droite et à gauche puis s'écarte légèrement et nous fait signe d'entrer. Karma et moi nous regardons quelques instants, ne sachant pas trop comment réagir. Maintenant que nous sommes séparés des autres, il ne faudrait pas qu'on tombe dans un traquenard. Mais quand on y réfléchi, si on reste ici, on est fichus de toute façon alors ça n'aurait aucun intérêt de nous tendre un piège maintenant. Nous décidons donc de tenter notre chance et entrons dans la maison. L'homme referme la porte juste derrière nous et la verrouille sans tarder. Nous restons tous trois silencieux et écoutons ce qui se passe à l'extérieur avec une boule au ventre. Il ne faut pas longtemps aux villageois pour se rejoindre juste devant notre porte. En les entendant se rassembler là où nous étions quelques instants plus tôt, Karma resserre la prise sur ses armes, prêt à se battre si nécessaire. Soudain, une personne se met à crier et annonce aux autres qu'on nous a aperçu au détour de la rue de l'abbaye. La personne qui parle a vraiment l'air sûre et certaine de ce qu'elle raconte mais pourtant personne n'a pu nous voir là-bas puisque nous sommes ici, c'est vraiment bizarre. Mais bon, si ça permet de les aiguiller sur une nouvelle piste, ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre. Les villageois quant à eux ne se posent pas la moindre question et quittent les lieux au pas de course. Après leur départ, je ne peux m'empêcher de pousser un profond soupir de soulagement. Cette fois-ci, on l'a vraiment échappée belle, on a eu beaucoup de chance que ce type débarque. Karma aussi semble se détendre et range son arme.

_ Vous voyez, ce n'était pas la peine de stresser comme ça. Vous avez cru que j'allais vous balancer ou quoi ? Vous faites pas de lézard, je suis de votre côté. Si tu veux mon avis Leïla, ton ami est un peu sur les nerfs, il faut qu'il se calme.

_ Attend, on se connaît ?

_ Bien sûr ! Mais c'est pas le moment de parler de ça. Je ne sais pas combien de temps on va réussir à les retarder alors on se bouge.

L'inconnu nous guide à travers les différentes pièces de la maison et nous fait ensuite sortir par la porte de derrière. De là, il nous fait passer par plusieurs chemins de traverse jusqu'à finalement arriver à un cul de sac, au niveau d'une corniche surplombant la falaise et avec vue sur la mer. Enfin, quand on y regarde bien, ce n'est pas totalement un cul de sac. À l'angle d'une maison se trouve une petite ouverture dans la rambarde en pierre qui borde la placette et qui doit être là pour sécuriser les lieux. Le petit passage dégagé dans le muret donne sur un escalier assez étroit qui descend jusqu'à la plage en contrebas tout en longeant la falaise.

_ Descendez ici, marchez sur deux ou trois kilomètres et vous arriverez directement au port.

_ Pourquoi est-ce que tu nous aides ? Lui demande Karma.

_ Parce que je ne pouvais pas les laisser vous attraper sans rien faire. Ne vous inquiétez pas, ya pas de lézard, si vous passez par ici vous ne devriez pas vous faire repérer par les villageois. Mais je vous conseille quand même de ne pas trop traîner.

À cause de sa capuche, j'ai du mal à bien voir le visage de notre mystérieux bon samaritain. J'aimerais quand même savoir de qui il s'agit, surtout qu'il dit me connaître. Mais cette expression, je l'ai déjà entendue il y a longtemps, et elle est loin d'être courante. À une époque, l'un de mes amis avait tendance à l'utiliser à tord et à travers, et on ne manquait pas une occasion de le charrier sur ce sujet. Mais alors ça voudrait dire que…

_ Attends tu serais pas…

_ Je te l'ai dis, on n'a pas le temps pour ça. Me répond l'homme en me coupant la parole et en me glissant quelque chose dans les mains. Si vous trainez trop, vous risquez de vous faire repérer. Avec ça tu sauras où nous trouver quand ça sera un peu plus calme. Mais d'abord, va te mettre à l'abri, c'est d'accord Windy ?

Ce surnom, ça fait des lustres que personne ne m'a appelée comme ça, je pensais même ne plus jamais l'entendre de ma vie. Alors qu'il se redresse après m'avoir donné un petit paquet, mon regard croise ses yeux noisette et il m'adresse un sourire plein de tendresse. Je ne me suis donc pas trompée, aussi étonnant que ça puisse paraître c'est bien lui. Mais qu'est-ce qu'il peut bien faire ici, je ne pensais pas qu'il s'aventurerait un jour sur Grand Line tout seul. À moins qu'il ait trouvé un nouvel équipage avec qui faire la route.

_ Leïla, vient ne trainons pas. Me dit Karma en me tirant par le bras. Encore merci pour ton aide, on te doit une fière chandelle.

Face à mon manque de réaction, Karma tire une fois de plus sur mon bras pour me faire bouger mais rien n'y fait, mon corps refuse d'obéir. Je n'arrive pas à détacher mon regard de la personne qui se tient en face de moi. Il y a tant de souvenirs qui se bousculent dans ma tête quand je le regarde. J'ai tellement de choses à lui demander. Depuis tout ce temps où on ne s'est pas vus, il a dû lui arriver des tas d'aventures. Comme s'il sentait mon désarroi, il m'adresse à nouveau un grand sourire puis me pousse légèrement vers Karma comme pour m'aider à avancer. Ce simple contact me fait alors reprendre contact avec la réalité et j'emboîte le pas de Karma. Nous dévalons les escaliers à une vitesse remarquable, manquant plusieurs fois de nous casser la figure. Une fois en bas, je lève les yeux vers la corniche où nous étions quelques minutes auparavant et constate qu'il n'y a plus personne. Il est déjà parti, surement pour ne pas risquer de nous faire repérer. Je regarde quelques seconde le paquet qu'il m'a donné puis le range dans ma veste. Les garçons ont raison, ce n'est pas le moment de traîner et encore moins d'ouvrir ça, je vais devoir attendre qu'on soit en sécurité pour le faire. Nous marchons plusieurs minutes le long du chemin qui borde la côte et arrivons finalement au port, juste devant le quai où est amarré le Polar Tang. Comme prévu, nous n'avons croisé personne en chemin et n'avons eu aucun problème à signaler. Nous montons aussi vite que possible à bord et refermons le sas à clé juste derrière nous après nous être assurés que personne ne nous a vu. Une fois à l'intérieur et en sécurité, toute la pression accumulée jusque là retombe comme un soufflé et nous sentons tous nos muscles se relâcher. Ici au moins, nous ne risquons rien, seuls les membres de l'équipage ont la clé pour ouvrir le sas.

_ Alors d'après ce que j'ai compris, tu connais ce type qui nous a aidé ?

_ Oui, c'est un vieil ami que j'ai rencontré lorsque j'étais sur North Blue.

_ On a eu de la chance de tomber sur lui, sinon je ne donnais pas cher de notre peau. Bon allez raconte, c'était quoi cette histoire avec les villageois ? Ils se sont trompés, ils t'ont confondue avec quelqu'un d'autre, pas vrai ?

_ J'aimerai te dire oui mais ça serait un mensonge. Tout ce qu'a dit cette femme est la pure vérité.

_ Tu te moques de moi c'est ça ? Tu es en train de me dire que tu as tué un homme et brûlé un village ? Et tu crois vraiment que je vais avaler ça ? Franchement je n'y crois pas une seconde, ça ne te ressemble absolument pas.

_ Disons que je ne l'ai pas fait directement mais j'étais avec ceux qui l'ont fait. Ce qui fait de moi leur complice aux yeux de ces villageois.

_ Mouais, il va falloir que tu m'expliques tout ça parce que c'est vraiment pas clair cette histoire. Mais avant ça, on va s'occuper de ton visage. Allez vient.

Je suis Karma jusqu'à l'infirmerie sans dire un mot. Une fois sur place, il m'indique un siège où m'asseoir et part chercher de quoi soulager la douleur. Il revient quelques instants plus tard avec une poche de glace et un pot de crème apaisante. Il ouvre le pot et m'applique la crème sur la zone endolorie. Au contact avec ses doigts, je ne peux m'empêcher de faire une grimace de douleur. Il a beau être très délicat, c'est encore assez sensible.

_ Eh ben, on peut dire qu'elle ne t'a pas loupée. Tu risques d'avoir une marque demain.

_ M'en parle pas, elle a une sacrée droite pour quelqu'un de son âge.

_ Ça c'est bien vrai. J'avoue que sur le coup j'ai eu du mal à comprendre ce qui se passait.

_ Je te rassure, ça a été pareil pour moi.

_ Et sinon, depuis quand un logia reçoit des coups d'une simple civile ?

Ah. Moi qui espérais que personne ne se rendrait compte de ce léger non sens… C'était sans compter sur la faculté d'observation de Karma, il a vraiment l'œil affuté. Rien ne lui échappe à celui-là. Et je suppose qu'il n'est peut être pas le seul à s'en être aperçu. À ce stade, ça ne servirait à rien de lui mentir, des belles paroles ne suffiraient pas à l'endormir, il ne se ferait pas avoir aussi facilement. Et puis je n'ai aucune envie d'être malhonnête avec lui, pas après ce qu'il a fait pour moi aujourd'hui.

_ … Disons que j'ai des problèmes avec le côté « logia » de mon fruit du démon.

_ Ah bon ? Et ça fait longtemps ?

_ C'est comme ça depuis que je suis de retour dans l'équipage.

_ Pourquoi tu n'en as pas parlé avant ? Est-ce que ça va s'arranger ?

_ Je n'ai pas voulu vous inquiéter pour rien. Et puis, moins il y a de personnes au courant, mieux ça sera. J'essaie de résoudre le soucis mais je ne sais pas combien de temps ça va prendre.

_ Je vois. En tout cas, si tu as besoin d'aide ou d'une oreille attentive n'hésite pas. Je sais qu'on a tous nos petits secrets cachés dans le placard mais parfois ça fait du bien de se confier à quelqu'un, je suis bien placé pour le savoir.

_ Merci Karma. Tu as raison, je…

Soudain, nous entendons au loin le sas du sous-marin s'ouvrir. Karma jette un œil à l'escargophone de surveillance et constate avec soulagement qu'il s'agit du reste de l'équipage qui vient enfin de rentrer. Je commence à me lever afin de rejoindre les autres pour m'assurer que tout le monde va bien mais Karma appuie sur mes épaules pour me forcer à rester assise.

_ Reste là, je vais aller les voir pour leur dire que tout va bien. Je t'envoie le capitaine dès que possible mais en attendant met la glace sur ton visage, ça te soulagera.

_ Comme tu veux. … Merci Karma.

Le rouquin m'adresse un sourire chaleureux puis quitte la pièce en refermant la porte derrière lui. Tout le monde est si attentionné avec moi et tout ce que je sais faire pour les remercier c'est leur attirer des ennuis… Et avec quoi en plus ? Des erreurs faites il y a six ans. C'est vraiment pitoyable. Quelques secondes après le départ de Karma, j'attrape la poche de glace et l'appuie sur mon visage. À peine l'ai-je posée que le froid atténue la douleur qui se propageait jusqu'à ma mâchoire et la fait presque disparaître. Ne plus sentir cette zone me lancer est un véritable bonheur. Après plusieurs minutes, les moteurs du sous-marin s'allument et je sens le navire se mettre en mouvement. Qu'est-ce qui se passe, on n'est quand même pas en train de quitter l'île. Le log n'est pas rechargé et il ne reste que trois ou quatre heures avant la tombée de la nuit. Tandis que je m'interroge sur la raison de toute cette agitation, Law arrive enfin dans la pièce. Alors que je m'attendais à le voir furax, je constate qu'il n'y a pas une once de colère sur son visage. Il a plus l'air inquiet que contrarié.

_ Comment va tout le monde ?

_ Tout l'équipage va bien ne t'inquiète pas. Quelques bleus mais rien de grave. On a réussi à les semer mais je fais bouger le sous-marin pour plus de sécurité. On va aller dans un coin plus calme pour la nuit. Et toi, comment tu te sens ?

Pendant qu'il parlait, Law s'est approché de moi puis a tiré un tabouret pour s'asseoir à mes côtés. Il attrape ensuite la poche de glace qui est appuyée contre ma joue et l'enlève quelques instants pour jeter un œil à mon visage. Il replace ensuite la glace sur mon visage et me laisse la maintenir en place.

_ Tu vas te retrouver avec un bel œil au beurre noir mais je pense que ça aurait pu être pire.

_ Oui. Si vous n'étiez pas intervenus, je ne m'en serais probablement pas tirée à si bon compte. En tout cas, je suis sincèrement désolée, je ne voulais pas vous mêler à tout ça.

_ Ne t'en fais pas, entre membres d'un même équipage c'est normal de s'entraider. Mais maintenant qu'on est au calme j'aimerais vraiment que tu m'expliques un peu ce qui s'est passé là haut et pourquoi ces gens t'en voulaient autant.

En entendant sa demande, mon cœur se serre violemment dans ma poitrine et je me contente de baisser la tête. Je me mets alors à bouger frénétiquement les doigts de ma main libre. Je me doutais bien qu'il allait aborder le sujet tôt ou tard mais je ne sais pas quoi lui dire. J'aurais préféré garder ça au fond de moi toute ma vie, ce n'est pas quelque chose dont je suis particulièrement fière. Alors que je suis en train de chercher mes mots et de réfléchir à ce que je vais bien pouvoir lui dire, Law pose ses mains sur la mienne comme pour essayer de m'apaiser un peu. Je lève les yeux vers lui et constate que son regard a un peu changé par rapport à tout à l'heure et semble maintenant plus déterminé et plus perçant. Quand il me fixe comme ça, j'ai l'impression qu'il est capable de lire en moi comme dans un livre ouvert.

_ Leïla, tu sais qu'on est là pour t'aider si tu en as besoin, mais pour ça il faut que tu m'expliques ce qui s'est passé et pourquoi ça a dégénéré comme ça aujourd'hui. Je pensais qu'on avait confiance l'un envers l'autre et qu'on pouvait se parler librement.

_ J'ai confiance en toi, ce n'est pas la question. Mais…

_ Mais quoi ? Me demande-t-il en haussant légèrement la voix.

_ Mais j'ai peur ! J'ai peur de ce que tu vas penser de moi si je te raconte tout. Voilà, tu es content ? Lui réponds-je les larmes au bord des yeux. J'ai honte de ce que j'ai fais à l'époque, vraiment et… je ne veux pas que tu aies honte de moi toi aussi.

Je vois alors le visage de Law se radoucir peu à peu. Il pousse un énième soupir et pose sa main sur ma tête avant de me tirer doucement à lui. Ne désirant pas lutter contre son geste, je le laisse faire et ma tête vient se poser contre son torse.

_ Peu importe ce que tu me diras, ça ne changera rien à ce que je peux penser de toi. Je t'en fais la promesse. La seule chose que je ne souhaite pas, c'est qu'on se mente.

En entendant sa phrase, je ressens un profond soulagement me traverser. Law a parfaitement raison, et il est en droit de connaître la vérité, je ne peux pas continuer à lui cacher tout ça et à lui mentir. Je me redresse doucement et plonge mon regard dans ses yeux gris qui ont toujours le chic de déceler la moindre de mes failles. Je prends une grande inspiration et commence mon récit.