Chapitre 18 : Du rêve au cauchemar
Cela fait maintenant 2 ans que j'ai rejoint l'équipe de Max et j'ai l'impression d'en avoir toujours fait partie. Je n'aurais jamais pensé autant m'attacher et m'identifier à un groupe dont les membres m'étaient complètement inconnus quelques temps auparavant. Mais ils ont été tellement prévenants et accueillants avec moi que je me suis très vite sentie à l'aise et intégrée. En fait, il ne m'a même fallut que quelques mois à bord du navire des chasseurs de trésor pour m'habituer à ce nouveau style de vie. C'est sûr que ça me changeait énormément de mes longues traversées en compagnie d'inconnus plus ou moins fréquentables. Ici au moins, l'ambiance sur le bateau est toujours bon enfant, c'est vraiment très agréable. Peu de temps après mon arrivée j'en ai davantage appris sur le fonctionnement du navire et notamment à propos des conditions de succession au poste de capitaine, qui sont, je dois l'avouer, assez … particulières. En effet, lorsqu'une personne considère que le capitaine prend une décision dangereuse pour l'ensemble de l'équipage, elle a le droit de contester ses ordres. Cette personne est alors en droit revendiquer la place de commandant si elle le désire et si elle pense être la plus à même de diriger le navire. Si le capitaine admet ses fautes, il lui cède alors sa place sans opposer de résistance et devient un membre d'équipage comme les autres. Mais s'il n'est pas d'accord avec ce qui lui est reproché, il peut refuser et demander un combat pour déterminer qui sera le nouveau chef. Il s'agit très souvent de combats à mort pour tester la résolution des deux candidats et leur capacité à défendre leurs points de vue. Je trouve que c'est une méthode assez extrême mais ce mode de fonctionnement a au moins l'avantage de dissuader les petits plaisantins qui ont les dents longues et qui veulent juste remettre en cause les décisions du capitaine par simple esprit de contradiction. Et visiblement ça a l'air de fonctionner car le dernier combat en date s'est produit il y a plus de 25 ans, c'est à dire à l'époque où le capitaine actuel a pris la direction du navire. À cette époque là, l'équipage était sous les ordres d'un capitaine qui n'avait à cœur que ses intérêts personnels et qui n'hésitait pas à mettre en danger ses propres hommes pour obtenir un trésor. Cependant, même si ce système présente quelques avantages, je suis loin de l'approuver à 100%. Penser que des camarades d'un même équipage peuvent être amenés à s'entretuer pour décider du leader est loin de m'enchanter. Mais en tant que nouvelle recrue je n'ai pas vraiment mon mot à dire sur leurs méthodes. En tout cas, j'espère sincèrement ne jamais avoir à assister à un tel combat.
Comme on me l'a expliqué avant que je rejoigne leur équipage, chaque membre de l'équipe fonctionne par binôme lors des différentes chasses au trésor afin d'être plus efficace pendant la recherche. Dès mon arrivée sur le navire, j'ai été désignée pour être la coéquipière d'Aron. À la base, il faisait équipe avec le capitaine mais comme ce dernier doit gérer beaucoup de paperasse et d'autres préoccupations de capitaine, il ne participait quasiment plus aux chasses au trésor et Aron finissait par travailler tout seul. Et autant dire que pour deux personnes qui ont travaillé en solitaire pendant un certain, ça nous a changé de nos habitudes. J'avoue qu'au début j'appréhendais un peu ce nouveau mode de fonctionnement. Lors de mes recherches j'ai l'habitude de faire appel à mon instinct et de faire les choses à ma manière alors forcément j'avais un peu peur que mes habitudes ne soient pas adaptées pour un travail en équipe. Mais mes craintes ont vite étaient balayées car ma collaboration avec Aron est plutôt efficace et a montré de bons résultats plus vite que je ne l'aurais pensé. Bien entendu, il y a eu un moment d'adaptation, le temps de synchroniser nos façons de travailler, qui sont plutôt différentes, mais on a rapidement appris à mélanger nos façons de faire et à travailler ensembles. Les diverses chasses au trésor sur lesquelles nous nous sommes lancés nous ont permis d'apprendre à nous connaître et nous ont progressivement rapprochés. J'ai notamment découvert chez lui un petit côté compétiteur qui a bien souvent redynamisé notre groupe pour éviter qu'on se fasse devancer par les autres. Mais malgré ses airs sérieux et compétiteurs, Aron est aussi quelqu'un de très protecteur envers ses camarades. J'en avais déjà eu un aperçu avant de rejoindre l'équipage mais nos missions ont confirmé ce que je pensais. Avec nos différentes chasses au trésor qui ont été couronnées de succès, l'équipage s'est démarqué des autres chasseurs de trésor de North Blue et on commence à parler de plus en plus de nous dans les bars ou même dans les journaux. Il faut dire qu'avec tous les trésors amassés par notre équipage, ce dernier commence à se faire une sacrée renommée et attire l'intérêt de nombreux chasseurs de trésors voguant sur North Blue et ne souhaitant pas naviguer seuls. Au cours des dernières semaines, c'est même plus d'une dizaine de personnes qui nous a rejoint. Il y en a tellement que je n'ai pas encore pu me familiariser avec tous les nouveaux arrivants mais je crois qu'Aron s'entend particulièrement avec certains d'entre eux.
Un matin, alors que je discute avec William et Jackson sur le pont, nous surprenons une dispute entre Max et Aron. Ils parlent tellement fort que nous n'avons même pas besoin de nous concentrer sur eux pour entendre certaines brides de leur conversation. D'après ce que je comprends, ils semblent parler de ce qui s'est passé lors de notre dernière chasse au trésor. Alors que nous étions à la recherche d'un trésor, plusieurs membres de notre équipage ont été attaqués par des pirates qui voulaient leur voler le butin. Certains ont été blessés mais au final il y a eu plus de peur que de mal. Même sans saisir la totalité de ce qu'ils disent, il n'est pas difficile de comprendre que leurs points de vue sont très divergents. Arrivant à une impasse dans leur débat, ils finissent par partir chacun de leur côté, plus ou moins énervés. Après quelques minutes je me lève et me dirige vers le pont situé à la poupe du bateau. Ces derniers temps, Aron est souvent en désaccord avec les décisions de Max mais je ne l'avais jamais vu s'emporter autant. Il n'est pourtant pas du genre à s'énerver facilement, d'habitude les échanges entres ces deux là restent relativement calmes et cordiales. Il y a parfois des haussements de ton mais jamais rien de trop méchant, ils finissent toujours par se mettre d'accord à un moment ou à un autre. Et je suis certaine que cette fois aussi ça finira par s'arranger, il suffit qu'ils trouvent un moyen de communiquer tous les deux et tout rentrera dans l'ordre. Comme je le pensais, je retrouve Aron à la poupe du bateau, appuyé sur la rambarde du pont en train de regarder la mer et de tripoter une petite fiole en verre dans ses mains. Quand quelque chose le préoccupe, inutile de le chercher partout dans le bateau, c'est ici qu'il faut aller en premier. C'est toujours là qu'il se rend lorsqu'il a besoin de se changer les idées ou de se calmer. Je m'approche de lui et l'enlace tendrement en restant dans son dos, avant de poser ma tête au creux de ses omoplates.
_ Est-ce que ça va ? Ça avait l'air d'être une sacrée dispute.
_ Tu as tout entendu ?
_ Honnêtement, je crois que ça irait plus vite si tu demandais qui ne vous a pas entendu.
_ Haaa, c'est pas du tout l'effet que je recherchais. Si j'avais su j'aurais fait un peu plus d'effort pour me contenir et maitriser mes émotions.
_ Je m'en doute. Qu'est-ce qui s'est passé ?
_ Rien de particulier, c'est juste que je ne comprends plus les décisions de Max de ces dernières semaines. Il ne se rend même plus compte que ses choix nous mettent parfois en danger, je pense qu'il vieillit, j'ai peur qu'il ait perdu une partie de sa capacité de discernement.
_ Tu parles de lui comme s'il était déjà sénile mais Max est encore dans la force de l'âge. Ça finira probablement par s'arranger. Il a encore la tête sur les épaules, je sais qu'il se reprendra, tu verras.
_ Et si ça ne s'arrangeait pas, et si quelqu'un finissait par mourir à cause de sa négligence ?
_ Je comprends ton inquiétude mais qu'est-ce que tu veux y faire ? Tu ne vas quand même pas demander sa place, quitte à te battre contre lui.
_ Je n'en ai absolument pas envie mais si c'est nécessaire… alors je le ferai. Pour le bien de l'équipage. J'espère juste qu'il va se reprendre et qu'on n'en arrivera pas là.
_ Moi aussi…
Quelques heures plus tard, je laisse Aron à ses affaires de vice capitaine et je rejoins Will dans la salle des cartes. Depuis quelques temps nous travaillons ensembles sur la carte de ma mère avec l'aide d'un autre membre de l'équipage mais qui n'est pas venu nous rejoindre aujourd'hui. Lorsque je suis arrivée parmi eux, j'ai eu la grande surprise de constater qu'eux aussi connaissaient l'existence de la carte de Shar mais n'avaient encore jamais pu obtenir un seul fragment. Alors tout naturellement, comme je faisais maintenant partie de leur groupe et que j'ai en ma possession deux morceaux, nous avons décidé de travailler main dans la main pour avancer plus rapidement. En début d'après midi, alors que nous analysons l'une des cartes au trésor de l'équipage, Jackson arrive en courant dans la pièce, visiblement essoufflé. Il nous informe que quelque chose de grave est en train de se passer sur le pont principal et nous conseille de venir avec lui. Nous délaissons notre travail et quittons la salle au pas de course en suivant Jackson. Une fois sur place nous découvrons Max et Aron face à face, armes à la main et tous les deux couverts de blessures. Jackson nous a expliqué en route que peu de temps après que Max ait convoqué Aron dans sa cabine, il y a eu une violente dispute entre ces deux là, un peu de la même façon que ce matin. Ils sont ensuite sortis du bureau, tous les deux très remontés l'un contre l'autre et ont commencé à se battre. Moi qui pensais que tout finirait par se tasser et s'arranger entre eux, maintenant c'est trop tard. Dorénavant, il n'y a plus de retour en arrière possible, une fois que le duel a été déclaré, les combattants doivent combattre jusqu'au bout, les règles sont très claires à ce sujet. Leur dispute a vraiment du aller bien loin pour qu'Aron en vienne à une telle extrémité. Les voir se battre l'un contre l'autre me brise le cœur mais je pense qu'au fond d'eux, ils ressentent la même chose. Après tout ce temps à travailler ensembles, je vois mal comment il pourrait en être autrement. Si c'était possible, je voudrais qu'aucun d'eux ne soit blessé malheureusement je sais bien que ça n'arrivera pas et m'interposer n'arrangerait pas la situation, bien au contraire. Au fil des minutes, les mouvements de Max se font de plus en plus lents, et prévisibles. Il semble avoir du mal à bouger rapidement comme à son habitude, il n'a vraiment pas l'air en forme aujourd'hui. On dirait qu'il couve quelque chose ou qu'il est en manque de sommeil, il n'est vraiment pas dans son état habituel. Je ne crois pas l'avoir déjà vu autant peiner en combat. S'il était malade, il n'aurait pas dû accepter ce combat et essayer de désamorcer la situation avant quelle ne s'envenime trop et qu'il ne soit trop tard. Aron en revanche, a l'air en pleine possession de ses moyens. Malgré les quelques hésitations qui semblent ralentir ses mouvements à certains moments, il domine globalement le combat et commence à prendre le dessus sur Max. Au cours d'un nouvel échange musclé entre les deux hommes, Maw s'élance vers Aron pour lui porter un coup d'estoc après avoir enduit son sabre de fluide. Cette attaque est en quelque sorte une de ses attaques signatures, il s'élance vers son adversaire à pleine vitesse puis frappe de front son adversaire. Il tire ainsi profit de la vitesse qui fait sa fierté et de sa puissance brute pour briser la défense de sa cible et prendre l'ascendant du combat. Mais alors qu'il s'approche d'Aron, Max trébuche à deux reprises et manque de justesse de tomber. Toutefois, il ne se laisse pas déstabiliser et poursuit son attaque, malgré ses mouvements assez approximatifs. Mais ses pertes d'équilibre ont fortement ralenti ses mouvements ce qui permet à Aron d'anticiper les coups assez facilement. En plus de ça, Max n'a pas l'air d'avoir mis toutes ses ressources dans son attaque car Aron parvient à contrer et dévier son arme avec une facilité déconcertante. Mais je me doute qu'Aron ne va pas se cantonner à la position défensive, il sait que le duel ne peut se terminer qu'à la mort de l'un des deux combattants. Il attrape alors l'épaule droite de Max avec sa main gauche puis plante son épée dans la poitrine de son adversaire avant que ce dernier n'ait eu le temps de se dégager. Lorsque je vois Aron porter le coup final, je ferme immédiatement les yeux et tourne la tête sur le côté tandis que des larmes coulent le long de mes joues. J'entends alors le corps sans vie de Max tomber au sol puis un silence pesant tombe sur le pont, plus personne n'ose parler, même pas Aron. Je lève alors la tête et vois Aron la tête baissée sur le corps de notre capitaine, le visage fermé et le regard vide. Il se baisse alors vers ce dernier et lui ferme les yeux en disant quelque chose à voix basse que je ne parviens pas à entendre. Il se lève ensuite et se retourne vers nous, le visage déterminé.
_ À partir d'aujourd'hui je serai votre nouveau capitaine. Je suis attristé d'avoir eu à en arriver là mais je ne pouvais pas rester sans rien faire alors que l'équipage courrait à sa perte. À partir d'aujourd'hui, je demanderai une entière fidélité de la part de tout l'équipage. Je peux comprendre que certains d'entre vous ne soient pas d'accord avec mes décisions. En l'honneur de toutes ces aventures que nous avons vécues ensembles je vous laisse le choix : soit vous me jurez fidélité, soit vous quittez le navire lors de notre escale de demain. Si nous voulons continuer notre voyage, nous devons nous entraider et non nous combattre entre nous.
Durant le reste de la journée, notre équipage au complet s'affaire à préparer des funérailles dignes de ce nom pour notre ex capitaine, en accord avec les anciennes traditions des marins. Après nos derniers adieux à Max, tout le monde se disperse et part dans son coin pour prendre le temps de digérer les derniers évènements et penser à ce qu'il va faire par la suite. Aron quant à lui se rend dans le bureau du capitaine, qui est maintenant devenu le sien et dans lequel il s'enferme sans dire un mot. Ne souhaitant pas le déranger, je décide de le laisser un peu tranquille et de rester avec William et Jackson. Au cours de la conversation avec mes deux amis, j'apprends qu'ils envisagent sérieusement de quitter le navire lors de notre prochaine escale. S'ils se sont engagés sur ce navire c'était avant tout pour suivre Max mais maintenant qu'il n'est plus là, ils n'ont plus aucune raison de rester. Pour eux, Max n'avait pris aucune décision qui justifiait cette révolte et ce combat à mort entre lui et Aron. Selon eux, les incidents auxquels l'équipage a été confronté ces dernières semaines étaient uniquement dus à la malchance, personne n'aurait pu y faire quoi que ce soit. Après le repas, je laisse mes amis et me rends directement à ma cabine, le cœur serré. Je comprends parfaitement les arguments de Will et Jackson mais je suis persuadée qu'Aron a fait ce qui lui semblait être le mieux. Il a toujours eu à cœur les intérêts de l'équipage, je le vois mal déclencher une mutinerie dans le seul but d'obtenir le pouvoir, ce n'est absolument pas son genre. En entrant dans notre cabine, je constate que cette dernière est vide, Aron doit encore être dans le bureau, je me demande ce qu'il fait. Je m'installe alors sur le fauteuil, un livre à la main, et commence à lire pour passer le temps en attendant le retour d'Aron. Je ne pense pas que je lui ferai part de ce que pensent Jackson et William, il n'a pas besoin d'entendre ça pour le moment, mais je veux au moins être là si jamais il a besoin de parler à quelqu'un.
Le lendemain nous arrivons à proximité d'une nouvelle île en milieu de matinée. Sur le pont, je regarde cette dernière s'approcher lentement. Au final je n'ai pas pu voir Aron hier, je me suis endormie avant qu'il revienne et ce matin il est parti avant que je me réveille. J'en viens même à me demander s'il a quitté son bureau hier soir. Ce matin j'ai tout juste eu le temps de prendre un peu de ses nouvelles avant qu'il soit appelé par un membre de l'équipage qui avait des choses importantes à lui dire. Une fois à quai, je regarde avec tristesse les cinq membres d'équipage qui ont décidé de quitter l'équipage et qui sont en train de dire au revoir à tout le monde. Leurs affaires sur le dos, ils nous saluent une dernière fois puis descendent du bateau. C'est ensuite au tour de Jackson et William de nous faire leurs adieux. Après avoir rapidement salué Aron et le reste de l'équipage ils se dirigent vers moi.
_ Tu es certaine que tu ne veux pas partir avec nous Windy ? Tu n'as pas changé d'avis ? Me demande Jackson une dernière fois.
Hier aussi il m'a proposé de quitter l'équipage avec eux. Il est vrai qu'avec leur départ et celui de 3 autres personnes, la plupart des gens avec qui je m'entends bien ne seront plus là lorsque nous quitterons l'île. Je risque de me sentir un peu seule au début mais je ne peux pas me résoudre à quitter l'équipage. Tout d'abord parce que je ne peux pas faire ça à Aron, il va avoir besoin de soutien dans les prochaines semaines et je veux l'aider de mon mieux. Et puis si je reste sur ce bateau, j'aurais plus de chance d'accomplir mon rêve un jour ou l'autre.
_ Désolée Jackson, mais je ne peux pas partir, Aron aura besoin de moi. Je dois rester avec lui pour le soutenir.
_ Je comprends, je me doutais un peu que tu répondrais ça mais j'ai voulu tenter le coup. Fais bien attention à toi surtout. Ajoute Jackson en me serrant dans ses bras.
_ Vous aussi, prenez soin de vous. Et encore désolée de ne pas pouvoir vous accompagner.
_ Ya pas de lézard. Je suis sûr qu'on se reverra. Me dit Will en me serrant dans ses bras à son tour.
Après s'être dit au revoir, les deux garçons prennent leurs affaires et quittent à leur tour le navire, sans même un regard ou un signe envers Aron. Après leur départ, nous faisons un rapide ravitaillement du navire pour avoir assez de vivres pour la prochaine traversée. Et plusieurs heures de préparatifs plus tard, nous quittons finalement cette île, tournant définitivement la page sur cette époque où nous étions sous les ordres de Max et tournons le dos aux personnes qui sont descendues du navire. Ce soir là, autant dire que l'ambiance au sein de notre embarcation était beaucoup moins joviale que d'accoutumée, une bonne partie de l'équipage avait perdu un ami ou un compagnon de travail et n'avait absolument pas le cœur à la fête. De plus que la mort de notre ex-capitaine était encore présente dans nos mémoires et nous causait encore du chagrin. Il allait falloir plus que deux ou trois jours pour faire le deuil de ce passé révolu et retrouver la joie de vivre qui caractérisait notre équipage. Et certains allaient probablement avoir besoin de plus de temps que d'autres pour accepter tous ces changements.
Après avoir refermé le tiroir où l'on range les cartes, je jette un dernier coup d'œil à la salle dans laquelle je me trouve. Faire un peu de ménage dans cette pièce n'était pas du luxe, au moins maintenant on y voit un peu plus clair. Mon regard se pose alors sur le bureau vide à ma droite. C'est celui où Will avait l'habitude de poser ses affaires mais depuis qu'il a quitté le navire personne ne s'y est installé. Depuis le départ de plusieurs membres de l'équipage suite au changement de capitaine nous ne sommes plus que deux à travailler ici, alors forcément, ce troisième bureau n'a pas vraiment d'utilité, je me demande même pourquoi on a pris la peine de le déménager. Même si ça fait plusieurs mois qu'ils ne sont plus là, j'ai encore un peu de mal à me faire au départ de Jackson et William. Il faut dire que pas mal de choses ont changé au cours de cette dernière année, Aron est devenu le nouveau capitaine, tout le monde le surnomme maintenant « le Commandant », et il m'a nommée au poste de vice capitaine. Nous avons aussi recruté de nouveaux compagnons, ce qui nous a obligé à acheter un bateau plus grand pour accueillir la cinquantaine de membres d'équipage. Bien entendu nous avons continué de chasser les trésors à travers North Blue et envisageons même de nous aventurer sur Grand Line d'ici un an ou deux. Notre mode de fonctionnement lors d'une chasse au trésor en revanche n'a pas beaucoup évolué, nous avons gardé le système qui consiste à travailler par paire. Heureusement pour moi les responsabilités d'Aron lui permettent quand même de libérer un peu de temps et de participer aux expéditions ce qui m'évite de partir en solo. Quelques temps après son accession au rang de capitaine, les choses sont enfin redevenues comme avant entre nous. Aron se confie de nouveau à moi comme il le faisait avant l'incident et a retrouvé sa sérénité habituelle. Il s'est montré très reconnaissant de mon choix de rester à ses cotés et m'a promis de ne jamais me faire regretter ma décision. Lorsqu'il m'a fait cette promesse je dois avouer que j'ai été très touchée par son attention et sa reconnaissance. Savoir qu'il sera là à mes côtés et que je peux compter sur lui m'a bien aidé à dissiper les derniers doutes qui perduraient concernant mon choix de ne pas avoir suivi Jackson et Will. Mais peu importe ce qui arrivera je sais que rester ici était le meilleur choix possible, et puis je ne me sentais pas de l'abandonner comme ça du jour au lendemain. En sortant de la salle des cartes, je croise deux garçons de l'équipage qui se dirigent vers la cale du bateau. Ils portent tous deux de gros sacs qui ont l'air d'être remplis d'argent, il semblerait qu'ils ne soient pas rentrés bredouille de leur sortie. Ce matin nous sommes partis à la chasse au trésor comme à notre habitude, mais après plusieurs heures de recherche nous avons appris que le trésor de l'île est en fait une relique à laquelle les villageois tiennent énormément. Si ce petit détail n'a pas semblé déranger une bonne partie de l'équipage, d'autres comme moi en revanche ont un peu été refroidis par cette nouvelle. Après avoir tenté de dissuader les autres de poursuivre la chasse au trésor sans succès, j'ai décidé de retourner au navire avec 5 autres personnes. Aron lui est resté avec le reste de l'équipage pour garder un œil sur eux. J'ai beau me dire que rien n'a changé depuis que Max n'est plus notre capitaine, ce n'est pas vraiment le cas. Ce n'est pas la première fois que notre groupe bouscule un peu les habitudes ou croyances des habitants des îles que nous visitons, je dirais même que ça devient monnaie courante. Certains membres de l'équipage, pour ne pas dire plus de la moitié, sont assez sanguins et ont peu de scrupules quand il s'agit de récupérer un trésor, même si pour cela il faut malmener quelques civiles. Mais ça finira par se calmer avec le temps, en tout cas je l'espère. Heureusement ce n'est jamais allé plus loin que des bousculades de quelques villageois mais ça n'empêche que j'ai un peu de mal à me lier d'amitié avec eux. D'un autre côté je crois que eux aussi ont un peu de mal avec moi, je pense même que j'aurai eu droit à quelques réflexions de leur part si je n'étais pas la petite amie du capitaine. Quand on y pense, je ne parle plus avec grand monde depuis le départ de William et des autres, alors ce n'est pas étonnant que je ne me sois liée avec personne en particulier.
_ On a touché le gros lot pas vrai ? Me fait remarquer Aron en arrivant à mes côtés.
_ Oui c'est ce que je vois. Et combien de villageois vous avez dû bousculer pour avoir ce trésor ?
_ Il y a eu quelques mécontents mais je peux t'assurer qu'il n'y a eu aucun blessé. On a eu une discussion avec les villageois et tout s'est bien passé.
_ Une discussion hein ? Et si ça ne s'était pas passé aussi bien ? Et si des villageois avaient décidé de vous tenir tête ?
_ Dans ce cas j'aurai été obligé de prendre des mesures pour le bien de l'équipage. Nous sommes des chasseurs de trésor avant tout, on ne peut pas nous demander de tourner le dos à ce que nous convoitons sans rien dire. C'est triste mais c'est comme ça. Ajoute Aron en m'embrassant dans le cou.
_ Le poste de capitaine n'est vraiment pas un travail facile…
_ Non en effet. Mais c'est pour ça que j'ai besoin de toi à mes côtés.
_ Tu peux compter sur moi Aron, ne t'en fais pas.
Après le retour de l'équipage au navire, le reste de l'après midi se passe sans aucun événement à signaler. Les alentours sont plutôt calmes et les villageois n'ont visiblement pas l'intention de réclamer leurs biens. Et je dois reconnaître que ce n'est pas plus mal, connaissant les autres, je ne suis pas sûre qu'ils seraient d'accord pour rendre leur trésor récemment acquis et je n'ai pas envie que ça se finisse en bagarre générale. Ça me fait quand même de la peine pour ces civiles qui n'avaient rien demandé à personne et qui se sont retrouvés privés d'une partie de leurs possessions. Je ne sais pas si c'est à cause de toute cette affaire mais ce soir là, je suis victime de crises d'insomnies assez gênantes au beau milieu de la nuit. J'ai beau me retourner dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver le sommeil. Je jette alors un œil sur la montre posée sur la table de chevet. 3h du matin, génial ! Incapable de me rendormir, je décide d'aller faire un tour dehors. Prendre un peu l'air frais me fera sans doute du bien et m'aidera peut être à trouver enfin le sommeil. J'enfile un pull et un pantalon puis me lève du lit et quitte la cabine le plus discrètement possible pour ne pas réveiller Aron qui dort profondément. Grâce à la lumière de la pleine lune, je parviens à m'orienter sur le pont du navire sans trop de mal. Je crois que je n'ai jamais vu le bateau aussi calme et vide, c'est vraiment très reposant. Alors que je profite de l'air frais de la nuit, j'entends des bruits de pas provenant du pont inférieur. Je tourne la tête et aperçois un homme d'un certain âge au niveau de la porte menant à la cale du navire. Ce dernier regarde tout autour de lui, de façon assez tendue, comme s'il montait la garde. Mais lorsque son regard se pose sur moi il se fige comme une statue et n'ose plus faire le moindre geste. Nous restons là, à nous regarder sans dire un mot jusqu'au moment où deux autres personnes sortent de l'intérieur du navire. Ils portent tous deux de gros sacs en toile qui ressemblent à ceux que les garçons ont ramené cette après-midi. Il doit très probablement s'agir de villageois venus récupérer leurs biens, je comprends mieux pourquoi nous n'avons pas eu de soucis en fin de journée. Je me disais aussi que ce n'était pas normal que ces gens ne manifestent pas davantage de mécontentement. Alors que l'homme continue de me regarder, je lui fais un signe de tête approbateur accompagné d'un sourire triste. Voyant que je ne tente pas de lui barrer la route il rejoint finalement ses compagnons et tous se dirigent d'un pas rapide vers la passerelle. L'homme jette un dernier coup d'œil dans ma direction puis quitte le navire et suit ses camarades. Après avoir vérifié que personne d'autre ne se trouve sur le pont, je décide de retourner sagement dans ma cabine comme si de rien n'était. Ces hommes sont juste venus reprendre ce qui leur appartenait alors je n'ai aucune intention de sonner l'alerte. À la base nous n'avions aucun droit de le leur prendre et nous n'aurions jamais du le faire.
Évidemment, en constatant la disparition du trésor dès le lever du jour, les autres membres de l'équipage n'ont pas été de mon avis. Des hommes sont même partis en ville tout de suite après le petit déjeuner pour retrouver les voleurs. Avec ce vol, tout l'équipage est à cran et sur le pied de guerre, ça en devient presque effrayant. J'ai l'impression qu'ils ne se souviennent déjà plus que ce sont eux les voleurs dans toute cette histoire. Ils agissent comme s'ils étaient les grandes victimes d'un complot mais c'est loin d'être le cas. Aron aussi semble mécontent de la tournure des évènements, et encore, il ne sait pas que j'ai assisté à la scène et que je n'ai rien dit. Je n'ose même pas imaginer sa réaction et celle de l'équipage si je leur disais. Je suis sûre que certains seraient capables de me traiter de traitre ou de quelque chose dans ce genre là. Alors dans le doute, je préfère ne rien dire. Ça ne m'enchante pas de mentir à Aron mais je pense que ça vaut mieux, je ne veux pas attirer d'ennuis à ces villageois. J'espère pour eux qu'ils ont bien planqué leur trésor parce que s'ils se font prendre, ça risque de ne pas bien se passer pour eux. Vu l'état d'énervement dans lequel sont la plupart des membres de l'équipage, je n'ose pas imaginer ce qu'ils seraient capables de leur faire pour s'assurer qu'ils ne récidiveront pas.
_ Capitaine ! On les a retrouvés ! Crie une voix en provenance du port.
En entendant la voix, je me précipite alors à bâbord et regarde par dessus la rambarde tandis qu'Aron descend du bateau. J'aperçois alors cinq hommes de l'équipage en contrebas avec deux gros sacs à leurs pieds et accompagnés par trois autres personnes couvertes de bleus. Je reconnais immédiatement les trois hommes qui sont venus sur le bateau cette nuit. C'est un cauchemar, c'est vraiment le pire scénario possible. Moi qui espérais que toute cette histoire se terminerait sans trop de vague, on dirait bien que c'est fichu. En plus de ça, vu les blessures de ces trois là, je constate que les membres de l'équipage qui les ont conduits jusqu'à nous n'y sont pas allés de main morte. Ils se sont probablement servis d'eux pour se défouler un coup et passer leur frustration de ce matin. J'espère qu'Aron trouvera les mots pour calmer les deux partis, et surtout ses subordonnés, et désamorcer la situation avant qu'elle ne s'envenime réellement. Ce dernier discute avec le groupe plusieurs minutes puis je vois l'un de mes compagnons sortir un pistolet après avoir reçu un signe de tête approbateur de la part du capitaine. Il ne va quand même pas les faire exécuter, c'est totalement insensé. Ok ils nous ont volé nos trésor sur notre navire mais premièrement ils ont juste récupéré ce qui leur appartenait et deuxièmement ça va bien au delà de la simple punition pour les décourager de recommencer. En voyant l'arme pointée vers les villageois, je me dirige aussitôt vers la passerelle et descends du bateau aussi vite que possible.
_ Stop, arrêtez !
En m'entendant crier le groupe se retourne aussitôt vers moi, visiblement surpris par mon intervention soudaine. Je remarque alors que deux corps sont déjà à terre, je n'ai malheureusement pas été assez rapide. Si j'étais descendue avec Aron ou si j'avais été plus réactive, j'aurais peut être pu faire quelque chose pour les aider. Mais si je peux au moins sauver le dernier, ça sera déjà ça. Il faut que je leur fasse comprendre que cette violence est inutile et qu'ils ne doivent pas continuer comme ça. Alors que je m'avance d'un pas résigné vers eux, l'un des membres du groupe me dévisage et me jette un regard noir comme je n'en ai jamais vu jusque là. Pourquoi est-ce qu'il réagit comme ça, il a l'air remonté contre moi mais pourtant je ne lui ai rien fait de mal.
_ De quel droit tu te permets d'intervenir, sale…
_ Ne lui parle pas comme ça ! Il s'agit de ton vice capitaine au cas où tu l'aurais oublié, tu lui dois un peu plus de respect. Le rappelle à l'ordre Aron.
_ Pourquoi est-ce que vous faites ça ? Mais enfin vous avez vu ces hommes ? Ce ne sont pas des combattants, ce sont juste des villageois qui voulaient récupérer leurs biens.
_ Peut être mais en faisant ça ils ont sciemment décidé de nous tenir tête. Me répond Aron.
_ Mais ils ne sont même pas armés ! Comment est-ce que tu peux cautionner ça Aron ?
_ Si nous ne sanctionnons pas ceux qui se dressent contre nous, comment veux tu que l'on nous respecte à l'avenir. Est-ce que tu remettrais en doute mes décisions ? Si ce n'est pas le cas, alors occupe toi du dernier.
Aron prend alors le pistolet à sa ceinture, me le place dans les mains puis se tourne vers le dernier villageois encore en vie. Ce dernier n'est autre que l'homme qui montait la garde hier soir. Il me regarde quelques instants puis jette un œil à sa droite avant de baisser la tête. Je remarque alors la présence de plusieurs villageois non loin de nous. Ils ont du venir en entendant les premiers coups de feu. Si je ne fais rien, je désobéirai aux ordres de mon capitaine devant tout l'équipage, mais je ne peux quand même pas tuer un innocent. Je sens le regard impatient des autres membres d'équipage peser sur moi, me jugeant sans aucun scrupule. Je n'ose même pas regarder Aron de peur de voir ce même regard accusateur sur son visage. Mes mains n'arrêtent pas de trembler, et mon cœur se serre de seconde en seconde. Comment est-ce que j'ai pu me retrouver dans cette situation ?
_ Je- je suis désolée, je ne peux pas faire ça.
Après un profond soupir, Aron m'arrache violemment le pistolet des mains et appuie sur la gâchette tandis que je tourne la tête et ferme les yeux pour ne pas regarder la scène. J'entends alors la chute du corps de l'homme, rapidement suivi par les cris des villageois terrifiés et révoltés.
_ Qu'est-ce qu'on fait des corps et du reste des villageois capitaine ?
_ Qu'on recharge le trésor dans le bateau. Ensuite dégagez moi ces curieux d'ici, et faites bien comprendre à ces villageois qu'on ne se dresse pas contre nous impunément. N'hésitez pas à remettre à l'ordre ceux qui auront le malheur de vous tenir tête, je vous laisse carte blanche. Faites leur passer l'envie de nous défier. Quand vous aurez fini, remontez à bord et préparez le navire, on quittera l'île en fin d'après midi. Toi, tu viens avec moi. Ajoute Aron en m'attrapant le poignet.
Aron m'entraine alors avec lui sur le navire tandis que je jette un dernier regard sur les corps des trois villageois abandonnés sur les quais. Pendant ce temps mes compagnons de voyage éloignent tous les curieux qui se sont regroupés dans le port avec plus ou moins de finesse. Aron et moi entrons tous deux dans le bureau du capitaine sans échanger le moindre mot durant le trajet. Une fois à l'intérieur, Aron me lâche le bras et ferme la porte derrière nous. Il se tourne ensuite vers moi visiblement mécontent.
_ Je peux savoir ce que c'était que ça ? Qu'est-ce qui t'a pris d'intervenir comme ça ?
_ Je suis désolée, mais je- je ne pouvais pas te laisser les exécuter sans rien dire.
_ Quand bien même, ce n'est pas une raison pour remettre en question mon autorité devant mes hommes. N'abuse pas de ta position, ce n'est pas parce que tu es la vice capitaine que je vais passer l'éponge sur tes manquements à l'ordre !
_ Ce n'était pas mon intention je t'assure. Je voulais juste te convaincre de les épargner. Je ne voulais pas saper ton autorité devant les autres, pardonne moi s'il te plait.
_ Ne t'en fais pas, je te pardonne pour cette fois. Me rassure Aron en me prenant dans ses bras. Je veux juste que tu comprennes que si on veut continuer le voyage tous ensembles il faut que l'on s'entraide tous les deux. On ne doit pas se dresser l'un contre l'autre comme tu l'as fait aujourd'hui. Je tiens énormément à toi Leïla et j'espère vraiment que je peux compter sur ton soutien.
_ Oui, je comprends, moi aussi je tiens à toi Aron. Je serai toujours là pour te soutenir. C'était la dernière fois, je te le promets.
_ Très bien, alors tout est oublié.
Comme l'a ordonné Aron, les membres d'équipage sont partis en ville pour donner une leçon aux villageois. Je ne sais pas ce qu'ils vont faire mais au fond je crois que je préfère ne pas le savoir, c'est plus facile pour moi. Durant le reste de la journée, je suis restée dans la salle des cartes pour me faire un peu oublier et éviter de me faire remarquer. Ici au moins j'ai un peu la paix, je sais que personne ne viendra me déranger. Comme prévu, le navire quitte finalement le port en fin de journée après le retour de tout le monde. Mais malgré mes tentatives pour me faire oublier, il semblerait que ma manœuvre n'ait pas été un franc succès. À chaque fois que j'entre dans une pièce les conversations s'arrêtent net et je sens les regards des autres posés sur moi. Visiblement mon intervention de tout à l'heure a plus marqué les esprits que je ne le pensais et ils ont l'air de ne pas avoir apprécié. Je ne comprends pas pourquoi est-ce qu'il me jugent comme ça. Ils pourraient quand même comprendre les raisons de mon intervention, ils devraient savoir que si j'ai agi comme ça ce n'était pas sans raison ni par caprice. Le soir venu, je me rends dans un coin du pont supérieur et m'assois contre la rambarde pour observer le ciel étoilé. Tous les autres sont très certainement au réfectoire en train de manger mais je ne me sens pas de les rejoindre et d'affronter leur jugement. Décidément, plus les jours passent et moins je me sens intégrée à cet équipage. Alors que je suis perdue dans mes pensées, une assiette bien remplie apparaît devant mes yeux. Surprise je tourne la tête et vois un jeune garçon accroupit à ma droite et qui me tend l'assiette avec un grand s'agit d'un jeune homme aux cheveux blonds mi-longs bouclés avec une frange couvrant le haut du côté droit de son visage. Il porte une veste noire à manches longues par dessus une chemise rose à manches courtes ainsi qu'un jean bleu.
_ Tu n'es pas venue au réfectoire, j'imagine que tu dois avoir faim.
_ Merci. Lui réponds-je en saisissant l'assiette. C'est gentil de ta part.
_ Je suppose que tu dois te demander qui je suis, non ?
_ Non je sais très bien qui tu es, tu t'appelles Mickaël c'est ça ? Tu es arrivé dans l'équipage il y a quelques mois si je ne me trompe pas.
_ En effet c'est exact mais tu peux m'appeler Mika si tu veux. Je t'ai trouvée très courageuse ce matin, lorsque tu as tenu tête au capitaine. Dommage que personne ne t'ait écoutée.
_ Humpf tu dois bien être le seul membre de l'équipage à penser ça. Mais si tu veux un conseil tu devrais éviter de dire ça à n'importe qui si tu ne veux pas t'attirer d'ennuis.
_ Ah oui ? Tu serais capable de me dénoncer ? Parce qu'à priori il n'y a que nous deux ici.
_ Non ne t'inquiète pas ce n'est pas mon genre. Et puis je pense que je n'ai plus beaucoup de crédibilité au sein de cet équipage maintenant.
_ N'écoute pas ce que pensent les autres, ce sont des idiots.
_ Ahahaha on peut dire que tu ne mâches pas tes mots.
Les jours suivant nous continuons notre voyage à travers North Blue comme si rien ne s'était passé sur la dernière île. Depuis l'incident de la dernière fois, j'évite de me faire remarquer outre mesure et me fais aussi petite que possible. Lors de nos deux derniers arrêts, les membres d'équipages ont continué de brutaliser des villageois innocents dans le but d'obtenir leurs richesses. Mais ces fois-là je ne suis pas intervenue et me suis contentée de fermer les yeux. Si j'avais dit quelque chose, ça aurait posé des problèmes à Aron et je ne veux pas risquer de compromettre mon voyage. J'ai vraiment besoin de cet équipage si je veux espérer déchiffrer la carte de Shar un jour. Je suis donc restée tranquillement dans mon coin sans faire de vagues, continuant de travailler sur les cartes au trésor de l'équipage. Au cours de ces derniers jours, Mika est souvent resté avec moi dans la salle des cartes, pour me regarder travailler ou bien pour taper la discussion et me changer les idées lorsque je commence à broyer du noir. Quand je suis avec lui, j'oublie tout de suite mes préoccupations du moment, il a vraiment le chic pour me remonter le moral. Il est toujours souriant et jovial, on pourrait penser qu'il n'a aucun problème ou que rien ne peut l'affecter, que tout glisse sur lui sans le blesser. Mais même s'il donne cette impression, je sais que ce n'est pas totalement vrai. Il lui arrive aussi d'être rongé par le doute ou découragé par certaines choses. En discutant avec lui j'ai appris qu'il a lui aussi un peu de mal avec les nouvelles méthodes de l'équipage et est souvent l'objet de moqueries et de coups bas de la part de certaines personnes. À cause de tout ça, ses conditions de voyage se sont sensiblement dégradées et bien entendu c'est loin de lui plaire. Comme moi, il a un peu de mal à se faire à ces changements et n'arrive pas à s'intégrer au groupe. Chaque jour, il se sent un peu plus en marge de cet équipage, on est un peu les reclus du groupe. Mais contrairement à lui, j'ai la chance d'être la vice-capitaine et surtout d'être la petite amie du capitaine, ce qui fait que les autres se tiennent correctement en ma présence. Même si je sais pertinemment que tous ces gens parlent dans mon dos, et pas en terme très élogieux, je n'ai pas à subir d'attaques directes et ça m'aide à tenir. Mika en revanche, doit faire face aux harcèlements moraux et physiques en permanence, et même s'il ne veut pas le montrer, je sais que parfois ça lui pèse beaucoup et que ça lui mine le moral. C'est tellement pesant qu'il lui arrive parfois d'envisager de quitter l'équipage une bonne fois pour toute afin d'avoir enfin la paix. Il m'a même dit un jour qu'il connaissait peut être quelqu'un, en l'occurrence son camarade de chambre, qui serait aussi intéressé et suggérait qu'on s'en aille tous les trois à un moment ou à un autre. Heureusement pour moi, cette occasion ne s'est jamais présentée. J'avoue que si ça avait été le cas, j'aurais été bien embêtée. Certes la situation est loin d'être simple mais je ne me vois pas encore de quitter ce bateau et si je devais choisir entre partir avec Mika ou rester avec Aron, je ne saurais pas ce que je choisirai. Quant à son fameux colocataire, je n'ai encore jamais eu l'occasion de le rencontrer. À chaque fois que Mika organise une rencontre avec lui, il est tellement surchargé de travail qu'il n'arrive pas à dégager du temps pour venir. Avec nos trois emplois du temps plutôt décalés, c'est loin d'être simple, même si nous sommes sur le même navire.
Alors que je suis en train de mettre un peu d'ordre dans mes notes, Mika arrive en trombe dans la pièce et me demande de le suivre sur le pont. Il se contente de me dire que cela concerne Aron et ne me donne pas plus de détails. En arrivant sur le pont je comprends rapidement ce qui a tant affolé Mika. Sur le pont se trouvent plusieurs membres de l'équipage qui sont parcourus de multiples coupures, heureusement personne ne semble gravement blessé. De ce que je parviens à entendre, ils ont du faire face à de la résistance lors de leur dernière sortie et n'ont pas réussi à la repousser. J'aperçois alors Aron au milieu de ses hommes en train de s'assurer de l'état de santé de tout le monde. À en voir le sang au niveau de sa tempe, je comprends qu'il a pris un coup sérieux à la tête. Je le laisse finir son tour puis l'entraine avec moi un peu plus loin pour lui prodiguer les premiers soins et connaître les détails de toute cette histoire. J'apprends ainsi que lui et ses hommes ont été attaqués par plusieurs habitants de l'île alors qu'ils étaient en ville. Comme ils étaient en infériorité numérique, ils ont rapidement été dépassés par les évènements et ont dû battre en retraite et se replier vers le navire. Après quelques minutes, c'est à dire une fois les premiers soins apportés, nous retournons sur le pont où tout le monde attend avec impatience les ordres du capitaine. Aron, visiblement remonté contre les villageois, annonce haut et fort que cet affront envers notre équipage ne resterait pas impuni. Cette simple annonce soulève alors une vague d'allégresse parmi l'équipage. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un mauvais pressentiment, je sens que la suite des évènements ne va pas me plaire. J'espère bien sûr me tromper et qu'Aron va se contenter de demander aux autres de faire attention à eux et de faire profil bas. Malheureusement la suite du discours d'Aron brise toutes mes espérances. Il ordonne alors à tout le monde de prendre les armes et de se rendre au village pour punir les villageois pour leurs actes. Et comme si cela ne suffisait pas il demande à quelques hommes de rassembler toute la poudre que l'on possède et de la répartir entre les artificiers de l'équipage afin de mettre ce village à feu et à sac. Concernant la méthode à utiliser il laisse quartier libre à l'équipage et les invite à laisser s'exprimer toute leur cruauté et leur colère. Je mets un certain temps à réaliser la portée de ses paroles, mais en voyant son visage je comprends qu'il est loin de plaisanter et envisage sérieusement de brûler ce village. Malgré mon sentiment de révolte envers sa décision, je reste silencieuse pendant tout son discours et n'exprime pas mon désaccord devant tout le monde. La dernière fois que je l'ai fait, je m'en suis mordue les doigts alors je ne compte pas faire deux fois la même erreur. Mais j'ai quand même bien l'intention de dire à Aron ce que je pense de tout ça. Après avoir donné ses consignes, Aron fait demi-tour et s'engage à l'intérieur du navire, probablement pour aller récupérer son arme dans la cabine. Profitant de cette chance, je lui emboîte le pas, me glisse entre les deux types qui se sont placés entre nous puis me place à son niveau pour lui demander des explications sur tout ça.
_ Aron, tu ne peux pas être sérieux ! Lui fais-je remarquer alors que nous nous isolons.
_ Je suis on ne peut plus sérieux Leïla, il est hors de question de les laisser s'en tirer après ce qu'ils ont fait. Ils n'auraient pas du se dresser contre nous.
_ Mais enfin Aron, tu t'entends parler ? Tu ne peux quand même pas décider de brûler un village sur un coup de tête, pour qui est-ce que tu te prends ?
_ Pour le capitaine de cet équipage et il serait temps que tu le comprennes ! Soit tu décides de te joindre à nous, soit nous nous passerons de ton aide. Me répond Aron en élevant la voix. Je te conseille de bien réfléchir, car tu n'auras pas de possibilité de faire marche arrière.
_ Ne compte pas sur moi ! Tu n'as aucun droit de faire ça Aron ! Et je ne compte pas te laisser faire.
_ Très bien, si c'est là ta réponse, je crois que tout est dit. Tu ne me laisses pas le choix !
En terminant sa phrase, Aron fait un signe aux deux hommes qui sont juste derrière lui et qui ont assisté à l'échange. Ces derniers se dirigent alors vers moi et dans l'instant qui suit et je suis maitrisée par les deux hommes sans aucune difficulté. Je tente de me débattre et de leur ordonner de me lâcher mais rien n'y fait. Alors qu'Aron se remet en mouvement, ils resserrent leur prise sur moi et m'obligent à les accompagner. Sans pouvoir faire quoi que ce soit, je suis emmenée de force jusqu'à une pièce vide qui sert habituellement de débarras ou de réserve. Je suis ensuite brutalement poussée à l'intérieur puis enfermée à double tour sans autre forme de procès. À peine suis-je libre de mes mouvements que je me précipite vers la porte qui se referme juste sous mon nez.
_ Aron, laisse moi sortir d'ici ! S'il te plait, tu n'es pas obligé de faire ça, il n'est pas trop tard, tu peux encore revenir sur ta décision. Ce n'est pas la peine d'en arriver là.
_ Je ne changerai pas d'avis, ces villageois doivent payer pour ce qu'ils ont fait, un point c'est tout. Ici au moins je suis sûr que tu ne feras pas de bêtises. Nous discuterons à mon retour de ton comportement, d'ici là tient toi tranquille.
_ Non Aron, ne fais pas ça ! Aron, revient ! Aron !
Je passe plusieurs minutes à tambouriner sur cette fichue porte, au point que mes mains me font souffrir, et à implorer Aron de laisser tomber cette vengeance stupide et cruelle. Mais malgré mes appels, je reste sans aucune réponse de sa part. Peu de temps après le départ d'Aron, les cris de terreur venant du village se font entendre tandis que l'odeur du bois qui brûle arrive progressivement jusqu'à ma « cellule ». Je me dirige aussitôt vers le hublot qui donne vers l'extérieur, trop petit pour que je puisse espérer sortir par là, et m'empresse de le fermer. Mais malgré ça, les cris et les bruits d'explosion parviennent toujours jusqu'à moi à cause de la mauvaise isolation acoustique des lieux. Je me recroqueville ensuite devant la porte et place mes mains écorchées sur mes oreilles alors que les larmes coulent sur mes joues. Ces cris sont insupportables, ils me rappellent tellement de mauvais souvenirs. J'espérais ne plus jamais en entendre de tels de toute ma vie. Tout ça me donne la désagréable impression de revivre le saccage de mon île natale. Cette fois encore, je suis totalement impuissante et ne peut rien faire pour éviter ça. Pitié… que quelqu'un les arrête, que quelqu'un stoppe ce massacre. Pourquoi est-ce que je dois à nouveau entendre de tels cris de désespoir ? Comment on a pu en arriver là ?
Ce n'est qu'en toute fin d'après midi, que les choses commencent à se calmer. J'entends toujours quelques cris éplorés et des hurlements de terreur mais les explosions ont cessées. Les mouvements sur le pont au dessus de ma tête me confirment ce que je supposais, l'équipage est bel et bien rentré à bord et a cessé de faire régner la terreur. Surement sont-ils enfin satisfaits et rassasiés. Ou alors viennent-ils juste se reposer avant de repartir à la charge. C'est vrai, faire souffrir des villageois innocent et massacrer des femmes et des enfants ça doit être terriblement épuisant comme activité. Alors que les mouvements sur le pont cessent peu à peu, j'entends du mouvement de l'autre côté de la porte. En entendant des personnes approcher, je me redresse, m'éloigne de quelques pas de la porte, me tourne face à cette dernière et la fixe en silence. Après plusieurs minutes, la porte s'ouvre finalement pour laisser entrer Aron qui est venu me rendre visite. Son regard est toujours aussi sec mais il a quelque chose de différent de tout à l'heure. Il dégage une certaine sensation d'apaisement, il a l'air parfaitement détendu et serein, plus apaisé que lorsqu'il a quitté la pièce en tout cas. Ses vêtements sont tachés de sang mais quelque chose me dit qu'il ne s'agit pas du sien. On dirait que lui aussi s'en est donné à cœur joie. Je suppose que maintenant qu'il a fini sa petite affaire il est venu me faire la morale, lui qui est si irréprochable.
_ Est-ce que tu es calmée ?
_ …
_ À quoi est-ce que tu t'attendais ? Tu savais pourtant …
_ Et toi à quoi est-ce que tu t'attendais ? Tu sais pertinemment ce qui est arrivé à mon île natale, tu sais ce que j'ai enduré et combien j'en ai souffert. Et pourtant tu pensais sincèrement que j'allais t'aider à brûler ce village. Tu croyais vraiment que j'allais te donner ma bénédiction ? Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ?
_ Oui je suis tout à fait conscient de ce que j'ai fait. Mais je devais le faire, je n'avais pas le choix.
_ En quoi tu n'avais pas le choix, tu peux me le dire ? Tu es le capitaine, c'est toi qui décides de ce que l'équipage doit ou ne doit pas faire ! Alors ne me dis pas que tu n'as pas eu le choix. On a toujours le choix ! Qu'est-ce que tu essaies de prouver par toutes ces démonstrations de force, hein ? Que tu es digne de ton poste de meneur et qu'ils doivent continuer de te suivre, même si tu n'es pas devenu capitaine à la loyale ?
_ Quoi ? Depuis quand est-ce que tu es au courant ?
_ J'avais quelques doutes depuis le début, dès les premiers instants de votre combat en fait. Je n'en étais pas sûre, mais tu viens de confirmer mes doutes.
_ Tu en as parlé à quelqu'un d'autre ?
_ Non, à personne.
_ Tant mieux. J'ai encore quelques petites choses à faire, je reviendrai te voir plus tard.
Après le départ d'Aron je reste prostrée dans mon coin, à ruminer tout ce qui s'est passé depuis ce jour là. Alors William et Jackson avaient bien raison, tout ce qui s'est passé n'était pas dû à une mauvaise tournure des évènements. Non, rien n'était dû au hasard, tout était parfaitement calculé depuis le début. Maintenant je comprends mieux pourquoi les mouvements de Max étaient plus lents que d'habitude ce jour là. Enfin ce n'est pas comme si je tombais de haut, j'avais déjà compris tout ça avant aujourd'hui. Mais je ne voulais pas voir la vérité en face, je me contentais de fermer les yeux, tout ça pour une stupide question d'ambition. Au fond, j'ai beau le critiquer, je ne vaux pas vraiment mieux que lui.
Quelques heures plus tard, alors que le soleil commence à décliner, la porte de la pièce s'ouvre à nouveau. Mais contrairement à ce à quoi je m'attendais, ce n'est pas Aron qui entre dans la pièce mais Mika. Après m'avoir expliqué tout ce qui s'est passé depuis que je suis enfermée ici, il m'annonce qu'il a pris la décision de quitter l'équipage une bonne fois pour toute, dès ce soir, et me propose de venir avec lui. Si les récents évènements m'ont appris une chose, c'est que je n'avais rien à faire ici et que rester ne ferait que m'attirer des ennuis. La dernière fois qu'on m'a fait une telle proposition je n'ai pas su la saisir et je l'ai vite regretté alors je ne compte pas faire la même erreur aujourd'hui. J'accepte alors l'offre de Mika sans réfléchir. Nous sortons alors tous deux de la pièce en enjambant le corps du garde qui me surveillait et que Mika a assommé pour pouvoir entrer puis nous dirigeons prudemment vers le pont. D'après Mika, tout le monde s'est rendu au réfectoire pour fêter comme il se doit leur victoire écrasante sur les villageois, ce qui devrait nous laisser le champ libre pour quitter les lieux. Nous décidons de nous séparer afin de récupérer nos affaires respectives et de nous rejoindre au port d'ici quelques minutes. Son camarade de cabine était d'ailleurs censé nous y retrouver afin de partir avec nous. Après avoir laissé Mika, je me dirige aussitôt vers ma cabine, dans laquelle j'entre après avoir vérifié que personne ne se trouve à l'intérieur. Je rassemble le strict minimum dans un sac puis récupère ma lance ainsi qu'une dague dont je glisse le fourreau dans ma botte. Je jette ensuite un œil à la salle pour m'assurer que je n'ai rien oublié. Il semblerait que j'ai récupéré tout ce que je voulais ici. Je n'ai plus qu'à faire un tour à la salle des cartes pour récupérer mes fragments de la carte de Shar et ça sera bon. Mais alors que je me dirige vers la sortie de la cabine, la porte s'ouvre et Aron entre dans la pièce avec deux de ses hommes.
_ C'est bien ce que je craignais…
Sans me laisser le temps de réagir, il fait un signe aux deux hommes à ses côtés qui s'occupent alors de me maitriser avec une facilité déconcertante. Après m'avoir débarrassée de ma lance et de mon sac, ils me conduisent à nouveau dans la salle où j'ai été enfermée toute la journée. À l'intérieur se trouvent déjà deux autres personnes de l'équipage ainsi que Mika assis entre eux deux. Ce dernier est couvert de blessure et est bien plus amoché que quand je l'ai quitté. Visiblement, lui aussi s'est fait prendre et il a du lutter de toutes ses forces pour se débarrasser de ses assaillant. Mais malheureusement, il semblerait que ça n'ait pas suffit. En même temps à deux contre un, il avait peu de chance de s'en sortir indemne. Ce n'est vraiment pas de chance, on avait toutes les cartes en main pour filer mais il a fallut qu'Aron nous devance.
_ Dites moi, qu'est-ce que vous comptiez faire tous les deux ?
_ À quoi ça te sert de poser une question dont tu connais déjà la réponse ? Lui répond froidement Mika.
_ Tu es Mickaël c'est bien ça ? Ça ne fait pas très longtemps que tu es parmi nous. Tu es conscient de ce qui se passe sur ce navire lorsque l'on décide de me trahir, n'est-ce pas ?
_ Oui je le sais pertinemment, mais je ne regrette pas ce que j'ai fait. Je ne peux plus supporter de rester avec des meurtriers comme vous.
_ Je vois. Dans ce cas je vais t'accorder ce que tu souhaites. Dit Aron en sortant son pistolet et en plaçant le canon vers Mika.
_ Aron arrête ça, tu n'es pas obligé d'aller jusque là ! Crié-je.
_ Tu as un dernier mot à dire Mickaël ?
_ Non Aron, ne fais pas ça !
_ J'espère que quelqu'un vous fera payer pour tous vos crimes un jour ou l'autre. Vos actes de cruauté ne resteront pas toujours impunis, ça je peux te l'assurer. Lui répond Mika, en le fixant d'un regard noir.
_ Je t'en supplie Aron arrête, je ferais tout ce que tu voudras. Mais je t'en prie ne fais pas ça ! Laisse le partir en vie. Le supplié-je.
Malheureusement Aron ne prête pas la moindre attention à mes supplications et appuie sans aucune hésitation sur la gâchette. Alors que le corps de Mika tombe au sol, les deux hommes qui me tenaient fermement jusque là lâchent soudain leur emprise sur moi. Je me précipite immédiatement auprès de Mika et le prends dans mes bras pour mieux voir son état. La balle d'Aron l'a atteint en pleine poitrine mais par chance, il respire encore, il a peut être encore un espoir de s'en sortir. Alors que je tente de contenir l'hémorragie, Mika m'attrape le poignet et me fait comprendre d'une voix faible que ça ne servira à rien et qu'il est condamné. Il s'excuse alors auprès de moi de s'être fait prendre comme un bleu et accuse son manque de vigilance. Il m'explique alors qu'il a essayé de se défendre comme un bon diable mais qu'il a finalement été surpassé par le nombre d'ennemis. Au cours de son récit, j'entends sa respiration devenir de plus en plus faible et sa voix plus saccadée. Il me demande alors de rapprocher mon visage un peu plus près pour me dire quelque chose sans que les autres ne puissent l'entendre.
_ Ecoute Leïla, tu dois quitter cet équipage, ta place n'est pas ici. Tu n'as rien à faire avec eux. Il faut que tu partes de ce bateau, à n'importe quel prix, promets le moi…
_ Oui je te le promets Mika. Je ne resterai pas ici un jour de plus. Je te le promets… Lui réponds-je à voix basse alors qu'il rend son dernier souffle dans mes bras.
_ Tu ne devrais pas être aussi émotive, c'est pour ton bien que je te dis ça. Intervient Aron après quelques minutes de silence.
_ Et toi, comment tu peux être aussi insensible alors que tu viens de tuer l'un de tes propres compagnons !
_ Laissez nous. Dit Aron à l'intention des autres. Il savait très bien ce qu'il risquait et il l'a fait en connaissance de cause. Tu es trop naïve ça finira pas te jouer des tours.
_ Pardon ?
_ Tu crois que je n'avais pas remarqué qu'il tentait de se rapprocher de toi jour après jour ? Il t'a fait croire qu'il était ton ami mais je suis persuadé qu'il cherchait à se servir de toi. Tôt ou tard il aurait fini par te trahir.
_ Ne parle pas de lui comme ça, tu ne le connaissais pas !
_ Toi non plus, tu croyais le connaître mais ce n'était pas le cas. Mais ne t'en fais pas, je suis là pour éviter que l'on se serve de toi, c'est mon rôle de te protéger.
_ Ne te donne pas le bon rôle ! Je n'ai pas besoin de toi pour savoir à qui je dois accorder ma confiance ! Je suis parfaitement capable de me faire mon opinion toute seule !
_ Laisse moi te dire que tu m'as beaucoup déçu aujourd'hui. Mais on va considérer que c'est dû à la mauvaise influence de ce sale type.
_ Je t'interdis de parler de lui comme ça tu m'entends !
Sur ces mots je lâche le corps sans vie de Mika et me rue sur Aron avec violence, l'attrapant par le col de sa chemise. Mais alors que je m'apprêtais à saisir le poignard dans ma botte, Aron parvient à me faire lâcher prise et à me faire tomber au sol. Il m'immobilise alors à terre sous son propre poids et appuie son avant bras sur ma gorge pour me couper le souffle. J'aurais du me douter que je ne ferai pas le poids contre lui. Depuis le temps que je le connais je devrais savoir que je n'avais pas la moindre chance. Mais l'entendre parler de Mika comme ça m'a fait sortir de mes gongs, je ne pouvais pas le laisser cracher sur lui sans réagir. Après m'avoir maitrisée, il penche sa tête vers moi et me chuchote à l'oreille.
_ Tu agis sur le coup de la colère, ça finira par te passer. Tu es contrôlée par tes sentiments alors je ne t'en tiendrais pas rigueur. Mais ça ne veut pas dire que je laisserai passer ta tentative de fuite. Je ne te pardonnerai qu'à une seule condition : que tu me prouves ton entière fidélité. Tant que ce ne sera pas le cas tu resteras sous surveillance en permanence, tu n'auras pas le droit de descendre du bateau et tu n'auras plus aucune autorité sur les membres de l'équipage. La balle est dans ton camp, tu sais ce qui te reste à faire.
Sur ces mots Aron me relâche et quitte la pièce après avoir ordonné à un de ses hommes de monter la garde devant la porte et de ne me laisser sortir sous aucun prétexte. Une heure plus tard, le bateau se met en mouvement et nous quittons l'île laissant derrière nous des ruines, des civiles meurtris, et de nombreux orphelins. Au milieu de la nuit, alors que je n'entends plus aucun bruit dans les couloirs, j'enlève l'épingle placée dans mes cheveux, la tord légèrement et m'en sers pour crocheter la serrure. J'entrouvre ensuite la porte de la pièce pour y jeter un œil. Je remarque alors que la personne censée me surveiller est en train de somnoler et ne fait pas attention à la porte. Je me déplace discrètement jusqu'à lui puis l'assomme avec la crosse de son propre fusil qu'il a laissé tomber à cause de la fatigue. Je le tire ensuite dans la pièce et ferme la porte derrière moi. Je me rends ensuite dans ma cabine, ouvre discrètement la porte et jette un œil dans la pièce. Voyant qu'Aron est en train de dormir, je me glisse aussi discrètement que possible dans la pièce et attrape mon sac ainsi que mon arme, tous deux posés sur le bureau, avant de quitter la salle. Ce n'est pas l'envie qui me manque de faire la peau à ce type et de venger Mika mais avec lui je préfère me méfier. Si je me fais de nouveau attraper, je risque de passer un sale quart d'heure et de ne pas m'en sortir indemne. Je fais ensuite un tour par la salle des cartes et récupère mes deux fragments de Shar ainsi qu'une dizaine d'autres cartes. Avant de partir à bord de l'annexe du bateau, je prends soin de casser leur gouvernail et de mettre le feu aux réserves ainsi qu'à la salle de carte. Voilà qui devrait les occuper pour un moment, ils auront d'autres chats à fouetter et me courir après sera loin d'être leur priorité. Ça devrait me laissera assez de temps pour mettre le plus de distance entre eux et moi.
Une semaine après mon départ de l'équipage d'Aron, je me rends sur la route de Grand Line à bord d'un navire acheté avec l'argent volé à mes anciens compagnons. Cette fois-ci, je pense qu'il est temps pour moi de me jeter à l'eau et de partir explorer de nouveaux horizons. Il faut dire que je commence à me lasser de tourner en rond sur North Blue et puis, plus je reste là bas, plus j'ai de chance de retomber sur l'équipage d'Aron. Et il est hors de question pour moi de me retrouver à nouveau face à ce type. De toute façon, aller sur Grand Line fait partie de mes plans depuis un petit moment, j'ai juste pris un peu de retard sur mes prévisions.
