Chapitre 23 : Les jeux sont faits

Debout devant le congélateur de l'infirmerie, je remplis une poche de morceaux de glace. J'y ajoute ensuite un peu d'eau pour les faire fondre légèrement et ainsi arrondir leurs angles puis je ferme ensuite le sac. Ce dernier en main, je quitte l'infirmerie et rejoins le réfectoire où nous nous sommes installés après nos déboires. Je me rends aussitôt auprès de Karma et lui tends le sachet dans lequel le froid a déjà commencé à se diffuser.

_ Tient Karma, met ça sur ta tempe. Ça apaisera un peu la douleur.

_ Super, merci Leïla.

Après avoir donné la poche de glace à Karma, je pars m'asseoir sur le banc à coté de Neil. Une fois tout le monde remis de ses émotions, nous nous sommes déplacés dans le réfectoire pour faire le point et comprendre ce qui s'est passé à partir du moment où Karma et Helena sont partis de leur côté. Après avoir quitté l'atelier de Neil, ils se sont rendus ensembles jusqu'au réfectoire puis sont partis chacun de leur côté. Helena est entrée dans le réfectoire et Karma a continué son chemin vers la salle d'entrainement. Une fois là bas, il n'a pas mis longtemps avant de trouver ce qu'il était venu chercher. Il était sur le chemin du retour lorsqu'il a entendu du bruit venant de l'entrée. Au détour d'un couloir, plusieurs personnes lui sont tombées dessus et ont profité de l'effet de surprise pour le maitriser et le plaquer au sol. Ils lui ont alors injecté leur produit paralysant pour s'assurer qu'il ne viendrait pas les gêner puis ont poursuivi leur exploration de notre cher sous-marin. Helena était en train de préparer les cafés quand elle a entendu des bruits de lutte en provenance du couloir menant à la salle d'entrainement. C'est en allant y jeter un œil qu'elle s'est faite surprendre par nos assaillants. Elle s'est défendue autant qu'elle a pu mais face au nombre elle a peu à peu perdu du terrain et la piqûre de tranquillisant a fini de la mettre hors circuit. Ils l'ont ensuite laissée là et ont continué leur chemin comme si de rien n'était. Peu de temps après ça, ils sont arrivés à l'atelier et après on connaît la suite. Hormis les cartes aux trésors, ces types n'ont rien volé dans le navire et ils n'ont pas non plus l'air d'avoir fouillé les pièces devant lesquelles ils sont passés. En plus de ça, ils avaient l'air plutôt bien informés et savaient avec certitude que les fragments de Shar se trouvaient ici. Ils devaient avoir prévu de nous demander où elles étaient cachées après nous avoir tous maîtrisés. Et à quinze contre quatre ils étaient sûrs d'avoir le dessus sur nous et encore plus en nous attaquant les uns après les autres. Et en leur laissant les cartes bien en évidence sur le bureau je leur ai sensiblement facilité la tâche. Quand je pense que je me les suis faites voler sous mon nez sans avoir rien pu faire, ça me rend malade. Il faut que je les retrouve avant de perdre leur trace.

Une dizaine de minutes plus tard, nous descendons du sous-marin et laissons le navire sous la surveillance du robot de Neil. Il y a peu de chance que ces types reviennent ici vu qu'ils ont déjà eu ce qu'ils voulaient et Law n'a pas encore donné son aval mais on préfère ne prendre aucun risque. Et on ne sera pas trop de quatre pour partir à leur recherche. En plus de ça, vu l'humiliation qu'on vient de subir, aucun de nous n'a envie de rester sur la touche et de jouer les simples surveillants. Au fond, on veut tous prendre notre revanche et leur rendre la monnaie de leur pièce pour ce qu'ils ont fait. Nous nous séparons en groupe de deux pour être plus efficaces dans nos prospections tout en restant en contact via escargophones. Neil et Karma sont en charge de mener l'enquête dans le port notamment là où j'ai aperçu l'homme au bandeau la première fois. Quant à Helena et moi, nous décidons d'aller du côté du village. Lorsqu'il a récupéré les cartes de Shar, le chef du groupe a parlé de clients qui seraient intéressés par ces dernières. Ce qui signifie qu'il ne garde pas ses larcins pour lui même et qu'il a quelqu'un au dessus de lui à qui il doit rendre des comptes. Et les rencontres avec les clients se font généralement en ville, dans des établissements qui permettent de ne pas trop se faire remarquer. Par contre dans ce village, ce n'est pas ce genre d'endroit qui manque, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Arrivées au village, nous nous rendons immédiatement dans les cercles intérieurs où se trouvent les restaurants, bars et autres endroits assez fréquentés. À cette heure-ci, il y a de fortes chances que notre voleur ait donné rendez-vous à son client dans un endroit public pour mieux se fondre dans la masse et récupérer son paiement. Mais en arrivant dans la zone des restaurants, nous ne savons plus où donner de la tête. Il y a tellement d'établissement et les rues sont si bondées qu'il est difficile de poser son regard sur quelque chose en particulier.

_ Bon, par où on commence ? Me demande Helena.

_ Aucune idée, il faudrait surtout essayer de repérer l'un des types qui nous ont attaqués.

_ Alors là, je ne vais pas t'être d'une grande aide. J'ai pas eu beaucoup d'occasions de voir leurs visages alors je suis pas sûre d'être capable de les reconnaître.

_ C'est un peu pareil pour moi, par contre j'ai bien mémorisé le visage de leur chef. On n'a qu'à se baser sur ça, de toute façon, c'est tout ce qu'on a.

Puisqu'il faut bien commencer par quelque part, nous partons chacune en direction d'un restaurant. Avant de nous séparer, je prends quelques instants pour décrire le visage et aussi les vêtements du chef des voleurs avec autant de détails que possible. En entrant dans le premier établissement, j'examine attentivement l'intégralité des clients en espérant y trouver notre homme. Une fois sûre et certaine qu'il n'est pas là, je sors et me rends dans un deuxième restaurant tout en observant les passants que je croise sur le chemin.

Une demi-heure plus tard, je rejoins Helena au point de rendez-vous sans avoir réussi à obtenir la moindre piste. En l'attendant, je continue de regarder les personnes autour de moi en espérant avoir plus de chance. Depuis qu'on a commencé les recherches, les rues se sont vidées progressivement ce qui réduit drastiquement les possibilités de se fondre dans la masse. En théorie ça devrait faciliter nos inspections mais au final c'est loin d'être aussi simple que ça. J'espère au moins que notre homme est toujours dans les parages et qu'il n'a pas encore rencontré son client. Ce qui est sûr, c'est que plus les minutes défilent, plus les chances de retrouver mes fragments risquent de nous passer sous le nez. On s'est lancés dans une véritable course poursuite mais pour le moment, on ne peut pas vraiment dire qu'on ait pris un très bon départ. Après quelques minutes d'attente, Helena arrive à son tour au point de rendez-vous. Et en voyant sa mine déçue, je comprends immédiatement qu'elle n'a pas eu plus de chance que moi dans ses recherches.

_ Toi aussi tu as fait chou blanc, c'est ça ? Me demande-t-elle.

_ Ouais, pas la moindre piste.

_ Ils n'ont quand même pas pu se volatiliser comme ça. Bon allez, on y retourne, c'est pas le moment de baisser les bras.

J'acquiesce et suis Helena qui se dirige vers une autre zone où se trouvent plusieurs restaurants. Nous nous faufilons dans les ruelles pour passer d'un cercle à l'autre mais au niveau d'un embranchement, une personne attire mon attention. Mon regard se pose alors sur un quadragénaire qui évolue dans une ruelle d'un pas assuré et tranquille. Avec sa dégaine, il pourrait presque passer totalement inaperçu s'il ne portait pas un bandeau dans ses cheveux, surmonté d'une paire de lunettes de soleil. Ce look atypique, je le reconnaîtrai entre mille, c'est bien le type qu'on cherche depuis tout à l'heure. On l'a enfin trouvé. Avant qu'il ne nous repère, j'attrape Helena par le bras et la tire rapidement en arrière.

_ Mais qu'est-ce que…

_ Shut … ! Regarde devant sur la droite.

Je lâche alors Helena pour lui laisser la possibilité de regarder ce que je lui ai désigné. Cette dernière s'avance discrètement et jette un regard vers la ruelle qui se trouve un peu plus loin sur notre droite. Après quelques instants, elle recule rapidement et revient vers moi.

_ On peut dire qu'il nous aura fait courir celui-là. En plus de ça, il se balade l'air de rien, comme si de rien n'était. Je le trouve bien calme pour un voleur. Allez, allons lui rabattre son caquet.

_ Non attend, pas tout de suite.

_ Et pourquoi ça ? Ne me dis pas que tu veux l'épargner.

_ Alors ça il en est hors de question. Mais je pense qu'on a tout intérêt à le suivre dans un premier temps.

_ Ok si tu le dis. C'est toi qui vois, ce sont tes cartes, pas les miennes.

Nous sortons alors de notre cachette et suivons l'homme le plus discrètement possible pour ne pas nous faire remarquer. Ce dernier nous conduit alors jusqu'à un restaurant assez commun dans lequel il entre sans la moindre hésitation. Une fois à l'intérieur, il se présente à l'accueil et est emmené à une table à laquelle est assis un autre homme. Ce dernier a tous les traits de l'homme d'affaire : costume impeccable, coiffure soignée, posture droite et le regard franc. Il doit probablement s'agir du client de notre voleur ou de l'un de ses représentants. Ce qui veut dire que notre larron doit encore avoir mes cartes sur lui. Les deux hommes discutent pendant plusieurs minutes, tout en profitant du repas servi par l'établissement, puis le type en costume sort une enveloppe de sa veste et la pose sur la table. Il avance alors cette dernière jusqu'au voleur mais n'enlève pas tout de suite sa main. Il se met alors à fixer son interlocuteur comme s'il attendait quelque chose de sa part. Celui-ci attrape un petit objet dans sa poche et le pose devant lui sur la table. Mais contrairement à ce que je pensais, il ne s'agit pas de mes cartes mais d'une petite statuette dorée incrustée de pierres colorées. L'homme d'affaire attrape l'objet et le range dans sa veste sans se faire prier. Ce faisant, il libère ainsi l'enveloppe qui est très rapidement récupérée par le cambrioleur.

_ Alors ce ne sont pas les cartes qu'il est venu vendre ici ?

_ On dirait que non. Je n'y comprends rien. En plus, l'autre lui a laissé l'enveloppe sans même prendre le temps de regarder la statuette. Assez curieux pour un client, il n'a pas l'air d'avoir peur de se faire arnaquer.

_ Ouais, c'est étrange.

Malgré le bon déroulement, pour le moins étrange, de la transaction, les deux hommes ne se séparent pas et continuent de discuter ensembles bien tranquillement. S'il n'est pas venu vendre les cartes à ce type, alors qui est le fameux client dont il nous a parlé. J'espère quand même qu'il ne s'est pas déjà débarrassé de mes cartes. Au bout de quelques minutes, alors qu'ils viennent juste de renvoyer les restes de leur plat principal et de commander des desserts, l'homme d'affaire sort une autre enveloppe et la pose sur la table. Le voleur lève alors une main devant lui comme pour lui dire de s'arrêter puis pose sa serviette sur la table avant de se lever. Il quitte ensuite la table en laissant son manteau sur sa chaise et se dirige calmement vers les toilettes mixtes du restaurant.

_ On y va ?

_ Ouais c'est parti. Allons discuter avec notre cher ami.

Nous sortons de notre coin et nous dirigeons à notre tour vers la porte que vient de passer le voleur. Nous regardons autour de nous pour nous assurer que personne ne nous voit puis entrons dans la pièce avant de refermer la porte à clé derrière nous. À l'intérieur, il n'y a pas la moindre trace de notre homme mais l'unique porte de toilette fermée ne laisse pas beaucoup de doutes sur l'endroit où il se trouve. Nous attendons patiemment qu'il vienne dans notre direction, légèrement cachées dans le couloir de l'entrée. Peu de temps après notre arrivée, il termine sa petite affaire, se rince les mains puis entreprend de rejoindre son client. À peine s'est-il approché de l'angle dans lequel nous nous sommes placées que nous lui tombons dessus. Helena commence les hostilités en le frappant au niveau de la gorge pour lui couper momentanément le souffle et ainsi éviter qu'il ne donne l'alarme. J'enchaine ensuite par un coup dans le ventre puis les jarrets pour le forcer à mettre les genoux à terre. Helena dégaine ensuite son épée et la place contre la gorge de notre cher cambrioleur.

_ Salut mon gars, tu te souviens de nous ? À en juger par ta tête je dirais que oui.

_ Tu ne croyais quand même pas que tu allais t'en tirer aussi facilement après ce que tu nous as fait. Tu devais bien te douter qu'en t'en prenant à nous tu t'exposais à des représailles. Maintenant si tu ne veux pas aggraver ton cas, tu vas tout de suite me rendre les cartes que tu m'as volées.

_ Pitié, ne me faites pas de mal. Je vous donnerai tout ce que vous voulez mais ne me tuez pas.

_ Il n'y a qu'une chose que nous voulons et ce sont les cartes.

_ Je vous les donnerai bien, je vous assure. Mais il se trouve qu'elles ne sont plus en ma possession.

_ Comment ça ?

_ Je les ai déjà vendues. D'ailleurs, le type avec qui je déjeune actuellement est le représentant de mon acheteur.

_ N'essaie pas de nous embobiner, on a assisté à l'échange et il n'y avait aucune carte.

_ Je vous assure que c'est la vérité. Je ne cherche pas à vous berner. En fait, je suis allé voir cet homme juste après être parti de votre sous-marin et je lui ai remis les cartes. Il y a beaucoup de contre façons qui trainent alors il a voulu vérifier qu'elles étaient authentiques. En contrepartie, il m'a laissé une statuette d'une grande valeur pour leur patron, en gage de confiance. De cette façon, j'étais sûr de recevoir mon paiement puisque cet objet a une valeur sentimentale pour mon client. Puis nous nous sommes donné rendez-vous ici pour procéder au paiement puisqu'ils ont eu confirmation que les cartes n'étaient pas des fausses.

_ Ok admettons. Et où elles sont maintenant ?

_ Je ne sais pas, je vous jure je n'en ai pas la moindre idée. Ils ont une planque quelque part en ville mais je ne sais pas où elle est exactement.

_ Tu es bien sûr de toi ?

_ Oui certain. Mais le représentant de mon client doit forcément le savoir.

_ Très bien, dans ce cas il semblerait que notre entretien touche à sa fin.

Sur ces mots, Helena écarte la lame de la gorge de l'homme puis le frappe violemment au visage avant de finir par un coup à la nuque avec la garde de son épée. Il s'écroule alors au sol dans un râle sans avoir eu le temps d'esquisser le moindre geste. Évidemment, sans escorte ou produit paralysant c'est nettement moins facile de faire face à des pirates. Surtout quand ces derniers sont bien remontés.

_ T'étais obligée de le faire maintenant ?

_ Pourquoi ? T'avais encore des questions à lui poser ?

_ Non mais on aurait pu l'assommer dans les toilettes et pas au milieu du couloir. Ça nous aurait évité d'avoir à le trainer jusque là-bas.

_ Ah oui en effet ça aurait pu être bien. Bon de toute façon ce qui est fait est fait. Et il faut se dépêcher pour y retourner avant que l'autre s'impatiente.

Nous tirons l'homme sur quelques mètres pour finalement le laisser dans l'un des cabinets afin de minimiser les chances qu'il soit découvert par un autre client du restaurant. Une fois le gars bien rangé, Helena verrouille le loquet depuis l'intérieur puis escalade la petite cloison en bois qui sépare chaque WC et me rejoint de l'autre côté de la porte. Au moins comme ça on devrait être tranquilles, personne ne remarquera sa présence avant un bon moment. Ça devrait nous laisser tout le temps nécessaire pour nous éloigner d'ici sans attirer l'attention. Notre tâche accomplie, nous ressortons de la salle et nous rendons à la table où se trouve le client de notre nouvel ami. Ce dernier a déjà commencé à manger son dessert comme si de rien n'était et ne semble pas le moins du monde préoccupé par l'absence de son interlocuteur. En arrivant près de la table, j'attrape la chaise qui était occupée par notre voleur et m'assois dessus tout en fixant l'homme en face de moi. Helena quant à elle se place juste à sa droite l'air de rien et croise les bras en le regardant elle aussi. Face à notre entrée en scène plus qu'inattendue, il s'arrête de manger et nous regarde l'une après l'autre avec le plus grand étonnement.

_ Je suis navré mesdemoiselles mais cette chaise n'est pas libre. J'attends quelqu'un qui devrait arriver d'un moment à l'autre.

_ Justement, en parlant de votre fournisseur, inutile de l'attendre, il ne reviendra pas.

Pour appuyer mes dires, je pose sur la table ce que je tiens dans la main droite. En voyant le bandeau rayé tout froissé et les lunettes de soleil brisées, le visage de l'homme d'affaire blanchit à vue d'œil. Il entreprend de se lever mais Helena le prend de court et pose une main sur son épaule pour le forcer à se rasseoir.

_ Oh non, j'éviterai de nous contrarier si j'étais toi…

_ Qu'est-ce que vous me voulez ?

_ Ce qu'on veut, c'est récupérer une chose que l'homme que tu as payé tout à l'heure t'a vendu. J'imagine que tu vois de quoi il s'agit.

_ Oui je pense savoir. Alors c'est à vous qu'il les a volées. Mais la marchandise a déjà été payée, elle appartient donc à mon patron désormais.

_ Alors ça c'est pas notre problème. Vous avez acheté une marchandise volée, maintenant vous assumez, c'est aussi simple que ça.

_ Le soucis c'est que je n'ai pas les cartes sur moi.

_ Oh mais ce n'est pas un problème ça, tu n'as qu'à nous conduire là où elles sont.

_ Je n'ai pas du tout l'intention de vous faire ce plaisir.

_ Écoute moi bien, pas besoin de jouer à ce petit jeu avec nous ça ne marchera pas. On a l'intention de récupérer ces cartes et c'est ce qu'on va faire, et ce par tous les moyens. Alors soit tu coopères et tu nous guides bien gentiment et dans ce cas tout se passe dans le calme. Soit on utilise la manière forte. Le menace Helena.

_ Et crois moi, tu risques de ne pas apprécier. Au cas où tu envisagerais de crier, tu peux appeler à l'aide autant que tu veux, ce n'est pas ça qui va nous arrêter. Après tout on est des pirates alors ce n'est pas un massacre de plus ou de moins à notre palmarès qui va nous faire peur.

Nos menaces semblent faire mouche puisque l'homme devant nous se décompose de minutes en minutes sous nos yeux. À présent il a totalement perdu son assurance et son arrogance de tout à l'heure. Il ne s'est même pas rendu compte qu'on bluffait complètement sur la deuxième partie des menaces. Il est clair que tout ce qu'on veut c'est récupérer les cartes mais pas au point de se mettre tous les locaux à dos. On voudrait autant que possible rester discrets et ne pas attirer l'attention sur notre équipage. Mais heureusement nous avons l'air de l'avoir tellement convaincu qu'il a perdu toute envie de faire éclater un scandale ou de provoquer un mouvement de panique. Je pense que le risque que cette histoire ait aussi des conséquences sur son patron a aussi joué un rôle dans sa décision de rester tranquille. Donc s'il ne peut pas demander de l'aide aux gens autour de lui, il n'a pas d'autre choix que de nous obéir sans discuter. Après tout, il n'a pas l'air d'être un combattant aguerri mais plutôt un simple intermédiaire alors forcément ça réduit considérablement ses options.

_ …Bon c'est d'accord, je vais vous conduire à notre planque.

_ À la bonne heure. Alors en route.

Nous laissons l'homme se lever et payer sa note en lui faisant bien comprendre avant qu'il n'a pas intérêt à nous faire un sale coup puis sortons tous les trois du restaurant. Nous quittons la zone touristique et nous enfonçons dans les cercles périphériques. Notre guide nous fait passer par des ruelles si bien dissimulées qu'on n'en aurait jamais soupçonné l'existence. Après une bonne trentaine de minutes de marche, nous débouchons dans un passage qui se termine par l'entrée d'une bouche d'égout. Mais contrairement à d'habitude, la grille est loin d'être petite et fait plus de dix mètres de diamètre. Ne me dites quand même pas que leur planque se trouve dans les égouts. L'homme s'approche alors de la grille de façon très naturelle et l'entrouvre juste assez pour que l'on puisse passer. Il avance sur quelques mètres puis s'arrête au niveau de plusieurs caisses empilées à la verticale et posées sur des rails. Il fait coulisser la pile le long des rails comme si elle était aussi légère qu'une plume, dévoilant ainsi un petit couloir dans lequel nous nous engageons. Ce dernier se termine cependant très rapidement par un petit cul de sac ce qui ne manque pas de nous interpeller. Je me demande bien à quoi il joue, il n'essaye quand même pas de gagner du temps j'espère. Je tourne la tête vers Helena qui se contente de hausser les épaules et qui semble visiblement aussi perplexe que moi. Nous nous apprêtons à lui demander des explications lorsqu'il se met à tâtonner le mur sur sa droite et actionne un dispositif qui déclenche un mécanisme. Le mur face à nous et qui nous bloquait le chemin pivote alors légèrement sur son axe, comme s'il s'agissait d'une simple porte.

_ Voilà, c'est l'entrée arrière de notre base. Je préfèrerais que mon patron ne sache pas que je vous ai guidées jusqu'ici c'est pourquoi je ne vous ai pas conduites à l'entrée principale.

_ Donc si on passe par là, on ne devrait pas tomber sur des gardes c'est bien ce que tu es en train de sous-entendre.

_ En effet, cette entrée est plutôt bien dissimulée, comme vous avez pu vous en rendre compte. Par conséquent, nous ne prenons pas la peine de la surveiller. En plus de ça, on l'utilise rarement alors il y a peu de risques que nous croisions quelqu'un.

_ Voilà qui est parfait. On va pouvoir s'infiltrer en toute discrétion. Me dit Helena.

_ Exact.

Avant d'en dire plus, je fouille dans mes poches et en sors un petit flacon. Sans dire un mot, je m'approche de notre guide, débouche la fiole et la place juste devant son nez avant qu'il n'ait le temps de réagir. Il met quelques secondes avant de passer le stade de la surprise et tourne la tête vers moi pour me lancer un regard interrogateur, malheureusement pour lui, il a réagit une fraction de seconde trop tard. Ce bref moment d'hésitation a suffi à lui faire respirer les vapeurs qui se dégagent de mon flacon et elles ont déjà pénétré son organisme.

_ Navrée mais tu ne nous accompagnera pas là dedans. Merci de nous avoir montré le chemin mais nous n'avons plus besoin de tes services.

_ Qu'est-ce que…

Il n'a pas le temps de finir sa phrase qu'il est pris de vertiges et s'effondre au sol dans l'instant qui suit. Je rebouche alors le flacon et le range dans la poche intérieure de mon blouson. J'ai bien fait d'emmener ce liquide avec moi, c'est encore plus efficace que je l'espérais. Au contact de l'air, le liquide se vaporise tout seul et dégage une vapeur avec des propriétés soporifiques redoutables. Il faudra que je pense à féliciter Law comme il se doit pour ce petit chef d'œuvre. Il sera peut être contrarié que je me sois permise de prendre son prototype sans lui avoir demandé la permission mais quand je lui aurais parlé des résultats je suis certaine qu'il sera très content.

_ Wahou, on peut dire que ça n'a pas traîné. Tu m'as retiré le pain de la bouche. Qu'est-ce que tu lui as fait ?

_ Désolée de t'avoir prise de court, je voulais profiter de son manque de vigilance pour le mettre K-O. On sait toutes les deux qu'à la moindre occasion il aurait alerté ses camarades une fois qu'on serait entrés là dedans. On ne pouvait pas lui faire confiance alors je l'ai endormi.

_ Grâce au produit qu'il y a dans ton flacon ? Où est-ce que tu l'as déniché ?

_ C'est une petite invention de Law. Avec ça, il devrait dormir pendant un bon moment normalement, il ne nous dérangera pas de si tôt.

_ Le capitaine ne va pas être en colère que tu t'en sois servie.

_ Quand je lui aurais fait un petit compte rendu de l'efficacité de son produit ça devrait aller mieux. Et puis, ça faisait un bout de temps qu'il râlait de ne pas trouver le temps pour tester sa nouvelle création. Alors on peut dire que dans un sens je lui ai rendu service.

_ C'est une façon de voir les choses assez originale mais le raisonnement se tient. Bon et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? On ferait peut être mieux de prévenir Karma et Neil.

_ Oui c'est vrai, tu as raison.

J'attrape aussitôt mon escargophone, compose le numéro de celui de Karma et lance l'appel. Il nous faut attendre une dizaine de sonneries avant qu'il décroche finalement le combiné.

_ Allo Karma, vous êtes où ?

_ Toujours au port. On l'a fouillé de fond en comble mais toujours aucune trace des types qui nous ont attaqué. Et vous, ça donne quoi ?

_ Bonne nouvelle, on a pu mettre la main sur le voleur et on a aussi réussi à trouver l'endroit où se trouvent mes cartes. On est sur le point d'entrer, ça ne devrait pas être long on vous rejoindra au sous-marin quand on aura fini.

_ Attend, passe le moi. Me dit Helena en attrapant le combiné. Karma tu m'entends ? Je vais t'expliquer où on se trouve, rejoignez nous le plus vite possible, on va donner une petite leçon à ces types. Vous allez voir, on va bien s'amuser. Ajoute Helena avec un sourire carnassier.

Assises devant la grille des égouts, nous attendons l'arrivée des garçons. Helena leur a rapidement expliqué où nous nous trouvons et leur a demandé de nous rejoindre sans même prendre la peine d'en dire plus sur ce qu'elle a derrière la tête. En tout cas, la précision de ses indications lorsqu'elle leur a expliqué le chemin m'a vraiment impressionnée, Helena a un sacré sens de l'orientation. On a beau n'avoir emprunté que des petits passages, elle a parfaitement compris où nous nous trouvons et comment y arriver. Karma et Neil ont écouté ses consignes attentivement sans l'interrompre puis ont raccroché et se sont mis en route. Après nous être assurées d'avoir bien repéré l'emplacement du dispositif, nous avons ensuite refermé le pan de mur et sommes retournées dans la ruelle. Il ne faudrait pas qu'on nous surprenne en train d'attendre devant la porte, ça risquerait de compliquer les choses. Mieux vaut éviter de nous faire repérer avant l'arrivée des autres. Si jamais ces types apprennent que c'est nous qui avons volé leurs cartes, on s'expose à des représailles et si possible on préfèrerait éviter. Concernant les deux types que nous avons déjà croisés, je pense que nous n'avons pas de soucis à nous faire. Notre voleur aura tellement peur de perdre la face ou de devoir nous affronter à nouveau qu'il ne dira probablement rien. Et pour le deuxième, il y a fort à parier qu'il ne nous ait pas reconnues. Et même si c'était le cas, il s'expose à de sérieux problèmes si son patron apprend que c'est lui qui nous a guidées jusqu'ici. Donc tout ce qu'on a à faire c'est reprendre les cartes en toute discrétion. Mais du coup, je ne comprends pas vraiment pourquoi Helena a demandé aux garçons de nous rejoindre. C'est beaucoup plus facile de s'infiltrer à deux qu'à quatre. Je ne vois pas du tout où elle veut en venir. En plus de ça, après avoir raccroché, elle m'a traînée jusqu'au marché où elle a acheté des masques artisanaux qu'elle avait repérés hier lors de notre tour en ville. Ces quatre masques représentent le personnage mythologique kitsune mais chacun avec une couleur différente. L'un est totalement blanc avec le contour des yeux, du nez et de la bouche et quelques marques sur les joues tracés au pinceau noir. À l'inverse il y en a un qui est entièrement noir avec des traits bleu ciel. Il y en a aussi un jaune sable et un dernier bleu bleuet, tous deux avec des traits noirs. Lorsque je lui ai demandé la raison de cet achat surprenant, elle m'a juste répondu que ces masques allaient nous servir pour son plan et allaient nous permettre de rester incognitos. Ces courses de dernière minute terminées, nous sommes retournées devant les égouts pour attendre nos deux amis.

Après une grosse demi-heure d'attente, Karma et Neil arrivent finalement sur place pour le plus grand plaisir d'Helena qui n'a pas arrêté de sourire depuis tout à l'heure. Je ne sais pas ce qu'elle mijote mais ça ne présage vraiment rien de bon pour nos adversaires. Quand elle est dans cet état elle est vraiment capable de tout.

_ Ah, vous voilà enfin ! Vous en avez mis du temps.

_ On a fait aussi vite que possible mais quand tu nous as appelé on était à l'autre bout du port.

_ Bon, tu vas nous dire quel est ton plan à la fin ? Lui demande Neil.

_ C'est très simple : causer la panique générale pour récupérer les cartes.

_ T'as pas plus tapageur comme plan ? Je croyais qu'on devait éviter de se faire remarquer. Si on les attaque, on aura droit à des représailles sur le sous-marin. Répliqué-je à Helena.

_ Avec ces masques tout devrait bien se passer. Répond-t-elle en sortant les quatre masques que nous sommes allées acheter tout à l'heure.

_ Mais pourquoi tu tiens tant à causer la panique ? On pourrait très bien récupérer les cartes et s'éclipser sans se faire remarquer. Lui demande Neil.

_ J'ai encore la haine par rapport à ce que nous ont fait ces voleurs à la noix. Il faut que je me défoule, c'est aussi simple que ça. Là on a l'occasion de faire payer les personnes qui les ont engagées et je ne compte pas laisser cette opportunité filer. Et puis si on attaque leur base, ils penseront d'abord à un règlement de compte et se tourneront donc vers leurs principaux concurrents. Quand on était en ville hier, j'ai entendu parler d'un groupe de mafieux qui a élu domicile en ville et qui a l'habitude d'opérer avec le visage caché derrière un masque de kitsune comme ceux-là.

C'est vrai que maintenant qu'elle en parle, je me souviens que le gars qui nous a amenées ici en a parlé. Il nous a dit que ce groupe était arrivé du jour au lendemain et s'était vite fait une place sur leur territoire. Il y a souvent des tensions entre leur gang et celui des kitsune puisque ces deux là se retrouvent en rivalité dans leurs affaires. Et il n'est pas rare que des règlements de compte aient lieu entre les deux camps pour essayer d'intimider l'adversaire et mettre à mal son économie. Mais en quatre ans d'affrontements et de rivalité, aucune des deux familles n'a cédé le moindre pouce de terrain et n'a capitulé devant l'autre. Pour le moment les deux groupes sont de force égale alors aucun ne parvient à prendre l'ascendant sur l'autre. Helena a donc l'intention de tirer profit de cette tension permanente pour nous écarter de la liste des suspects. C'est drôlement bien trouvé et ça nous permettrait de récupérer ce qui nous appartient sans prendre le moindre risque. Ce plan n'a pas juste pour objectif de satisfaire sa soif de violence, il permet aussi d'assurer nos arrières. En plus de ça, elle l'a pensé dans les moindres détails et ce en un temps record. Je suis vraiment impressionnée par ses aptitudes de stratège, elle ne cesse de me surprendre. Maintenant je comprends mieux pourquoi elle arborait ce sourire carnassier depuis tout à l'heure. Elle jubilait déjà à l'idée de mettre son plan à exécution. Et quand je me disais que ça ne présageait rien de bon pour les mafieux j'étais bien loin du compte. Ils vont vraiment passer un sale quart d'heure. Et si tout se passe comme elle l'a prévu, ils vont très certainement se venger sur leurs adversaires en les pensant responsables de cette attaque. Ils vont donc s'exposer à de violentes représailles qui risquent de finir de les enfoncer. Je n'aimerais vraiment pas être à leur place.

_ Humm c'est un plan qui se tient et au moins grâce à ça on devrait être tranquilles pendant toute la durée de notre séjour sur l'île. Résume Karma.

_ Tu as tout compris. On restera sur la formation en duo là aussi. Ça nous permettra de faire davantage de dégâts.

_ Oui, comme ça ils ne sauront pas où donner de la tête.

_ Exactement. Il faudra être efficace et faire autant de dégâts que possible et dans un maximum d'endroits.

_ En clair, tu veux leur donner l'impression d'une attaque simultanée de plusieurs endroits de leur planque pour leur faire croire qu'il y a beaucoup d'adversaires.

_ Oui c'est bien ça.

_ Il faudra aussi éviter d'utiliser des techniques qui sortent de l'ordinaire, ça pourrait nous trahir et faire capoter le plan. Déjà que la présence d'une femme poisson risque de les surprendre…

_ Tu as raison Leïla, il faut avoir l'air d'être de simples subalternes. Mais ne t'inquiète pas pour moi, j'y ai déjà pensé. Avec ces vêtements d'hiver, ma peau n'est quasiment pas visible. Si j'ajoute à ça la capuche de mon manteau et ce masque ça devrait suffire. Avec la panique qu'on va provoquer, ils ne se rendront même pas compte que je suis une femme poisson. Bon par contre ça veut aussi dire que je ne pourrai pas utiliser de karaté des Hommes Poissons mais ce n'est pas trop grave.

_ Dans ce cas c'est parfait. Si on fait attention, on devrait réussir à ne pas éveiller les soupçons. En tout cas, ce qui est sûr c'est qu'ils ne s'attendent pas à être attaqués ce qui nous donnera l'avantage malgré notre infériorité numérique.

_ Exact. Le temps qu'ils reprennent leurs esprits et qu'ils s'organisent on sera déjà partis. Ils ne vont pas comprendre ce qui leur arrive, j'aimerais pas être à leur place.

Nous planifions les derniers détails de notre plan puis nous rendons à la porte dérobée. Nous enfilons chacun nos masques et entrons dans la base secrète. Comme l'a dit le gars qui nous a guidées jusqu'ici, nous ne croisons aucun garde sur le chemin. Le passage progresse en ligne droite jusqu'à une nouvelle porte qui est plus conventionnelle que la précédente. Nous ouvrons cette dernière et débouchons dans une chaufferie assez commune et sans réelle particularité. La pièce a une forme globalement rectangulaire avec juste un petit renfoncement au niveau d'un angle où se trouve la porte par laquelle nous sommes arrivés. Nous sortons de la salle par la seule autre issue qui donne cette fois sur un couloir qui relie les toilettes pour dames et hommes, dont les portes sont juste à droite de celle de la chaufferie, et une autre pièce qui a l'air relativement grande. Nous avançons prudemment jusqu'à cette pièce et arrivons dans une gigantesque salle qui s'étend sur deux étages. Actuellement, nous nous situons sur le premier étage qui fait office de passerelle et qui dessert de nombreuses pièces tout en permettant d'avoir une bonne vue sur la salle en contrebas. De nombreuses clameurs et des manifestations de joie ou de frustration s'élèvent d'ailleurs du rez-de-chaussée qui est loin d'être aussi désert que l'étage. En bas se trouvent de nombreuses machines à sous ainsi qu'une bonne cinquantaine de tables de jeu. Et à chacune de ces tables sont rassemblées une dizaine de personnes qui misent leurs jetons ou se contentent juste d'observer les joueurs encore en lisse. Notre guide n'a donc pas exagéré lorsqu'il nous a dit que leur QG était l'un des plus grands casinos clandestins sous-terrain du nouveau monde. Il nous a dit que c'était leur principale source de revenu et vu le nombre important de joueurs je pense qu'il ne s'est pas moqué de nous. Une chose est sûre, c'est que ce soir ils vont gagner beaucoup moins d'argent qu'à leur habitude avec tout le bazar qu'on va causer. D'ici quelques instants, cet endroit va être plongé dans le chaos.

_ Bon on fait comme on a dit ? Les gars vous vous chargez du rez-de-chaussée, essayez de commencer par l'entrée principale, nous on s'occupe de l'étage. On reste en contact via escargophone, dès que l'un de nous trouve les cartes, il avertit l'autre binôme et on quitte cet endroit.

_ Ok ça marche, soyez prudentes toutes les deux.

_ Vous aussi.

Les garçons ne perdent pas de temps et partent de leur côté à la recherche d'un escalier pour gagner le rez-de-chaussée. De notre côté, nous quittons notre point d'observation et progressons sur la passerelle en évitant dans un premier temps les mafieux qui surveillent les lieux. S'ils nous repèrent ici, ils risquent de se douter de quelque chose et de comprendre par où nous sommes entrés. Et s'ils bloquent la porte de la chaufferie, ça gênera notre fuite tout à l'heure. Mais si on attaque d'autres endroits avant, notamment l'entrée principale, ils ne devraient pas se douter de quoi que ce soit immédiatement, c'est en tout cas ce qu'on espère. Sans nous faire remarquer, nous nous glissons jusqu'à une salle de laquelle s'échappent de nombreux rires. À l'intérieur se trouvent une bonne dizaine de personnes qui jouent aux cartes avec leurs armes posées juste à côté d'eux. Il doit probablement s'agir d'une salle de repos pour les membres de leur gang. Alors que nous les observons attentivement, des bruits de panique s'élèvent du rez-de-chaussée, et les gardes que nous avons évités commencent à s'activer. Les garçons ont dû lancer les hostilités, c'est donc à notre tour d'entrer en jeu.

_ On y va ? Me demande Helena.

_ J'te suis.

Nous attrapons nos armes et entrons dans la pièce en même temps. À notre arrivée, tous les hommes lèvent les yeux de leurs cartes et nous regardent avec étonnement.

_ Salut les gars, on s'amuse bien ? Leur lance Helena d'un ton goguenard.

Une fois l'étonnement passé, les hommes lâchent tous leurs cartes et saisissent leurs armes qu'ils pointent sur nous, marquant le début des hostilités. Nous répliquons quasiment aussitôt et mettons au sol nos premiers adversaires. Heureusement pour nous, on ne peut pas dire que ces sous-fifres soient très coriaces. Ils ne manquent pas de puissance, quoi que comparé à Helena, ils sont encore loin d'être au niveau, mais leur posture défensive manque de rigueur et a autant de trous que du gruyère. Alors forcément, ils tombent comme des mouches et il ne nous faut qu'une vingtaine de minutes pour faire le ménage complet dans cette pièce. Nous répétons l'opération dans d'autres salles où nous recevons un peu plus de résistance mais cela reste néanmoins gérable à deux. Comme l'a prévu Helena, ils sont encore assez désorganisés et un peu pris par l'effet de surprise alors ils sont plus faciles à vaincre. Mais pour un quartier général, je trouve qu'il y a assez peu de personnes pour monter la garde, surtout quand on sait l'importance qu'a cet endroit pour notre ennemi. C'est vraiment bizarre. Voulant y voir plus clair dans toute cette affaire, j'attrape l'un des hommes que nous venons de mettre à terre et qui est encore conscient. Ce dernier m'apprend alors que la moitié de leurs effectifs a été mobilisé pour une mission particulière. Aujourd'hui doit avoir lieu un échange sensible avec un intermédiaire important dans la ville voisine. Comme il craignait d'avoir des ennuis avec des concurrents ou des opposants, leur patron a préféré emmener avec lui une partie de ses hommes et notamment les plus entrainés. Après avoir obtenu toutes les informations voulues, j'assomme l'homme et rejoins Helena. Maintenant je comprends mieux pourquoi l'endroit est aussi mal gardé. Je ne sais pas si leur patron va vraiment avoir des ennuis à sa réunion mais en tout cas, sa stratégie est assez étrange. En emmenant ses hommes les plus forts, il a fortement réduit la défense de son QG, ce qui est une erreur tactique plutôt grave. Mais il devait probablement se dire que personne ne serait assez fou pour s'attaquer à son QG. Mais bon, c'est tant pis pour eux, on ne va pas s'en plaindre. Au moins récupérer les cartes devrait être plus facile que prévu. Nous continuons notre tour des pièces du premier étage et entrons dans ce qui semble être un bureau. Et à en juger par la décoration assez luxueuse, je pencherais pour le bureau de leur patron ou au moins celui d'un haut gradé. Nous commençons alors à fouiller la pièce de fond en comble afin de trouver ce pourquoi nous sommes ici. Si cet endroit est bien la salle du chef du gang, mes cartes ne peuvent être que là.

_ Hey, Leïla, je crois que je les ai trouvées ! M'interpelle Helena après dix bonnes minutes de recherche.

Je me rends aussitôt vers Helena qui me tend un paquet de feuilles hexagonales. Je les attrape et les inspecte une à une. Il n'y a pas de doute, ce sont bien les fragments de Shar, je suis tellement soulagée, on les a enfin retrouvées. Un sourire se forme sur mon visage tandis que je compte les cartes afin de vérifier quelles sont toutes là. Je sépare légèrement le haut des fragments les uns des autres pour dénombrer plus facilement ce que j'ai en main et constate avec joie que les neuf morceaux sont bien là. Mais lorsque je pose les doigts sur la neuvième, un élément attire mon attention et ne manque pas de me surprendre. Elle a l'air deux fois plus épaisse que les autres, pourtant je n'avais jamais remarqué cette différence avant. Je la prends en main et l'examine sous toutes les coutures ce qui me permet de voir qu'il y a en fait deux pages collées l'une à l'autre. Je décolle délicatement les deux morceaux et analyse plus attentivement ce dixième bout de papier. Il ressemble à s'y méprendre à un fragment de Shar mais est différent de tous ceux que je possède. S'il faut, c'est le dernier fragment qui me manque, ça serait vraiment trop beau. Mais avant de s'emballer, il faut d'abord que je sois sûre qu'il ne s'agisse pas d'un faux. J'inspecte rapidement les éléments permettant d'authentifier les cartes et Shar et réalise avec joie qu'il s'agit bel et bien d'une vraie. Je n'arrive pas à le croire, je l'ai trouvé, j'ai trouvé le dixième morceau. Les dix fragments de Shar sont tous dans ma main, après tout ce temps j'ai enfin réussi à trouver la totalité des cartes.

_ Hey Leïla. Leïla ! C'est pas le moment d'être dans la lune. Il y a tout, c'est bon ?

_ Hein ? Ah oui, désolée, oui c'est bon, tout est parfait.

_ Ok, dans ce cas j'appelle les gars pour leur dire qu'on peut partir.

Helena récupère son escargophone et appelle celui de Karma sans attendre. Le jeune homme ne tarde pas à répondre et vu les bruits autour d'eux, ça a vraiment l'air d'être la panique en bas. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, c'est probablement là que doivent être rassemblés les membres les plus coriaces du gang. Ce qui veut dire que nos amis ont peut être eu plus de fil à retordre que nous. Nous ne nous éternisons pas en détails et leur annonçons que nous avons mené la mission à bien et qu'il est maintenant temps de quitter les lieux. Nous nous donnons rendez-vous à l'endroit convenu un peu plus tôt puis raccrochons. Nous sortons aussitôt de la pièce et prenons la direction de la chaufferie. Sur le chemin, nous tombons sur d'autres mafieux qui tentent de nous arrêter mais une fois encore, nous réussissons à nous en défaire sans difficultés particulières. Nous entrons ensuite dans la pièce sans nous faire repérer et refermons la porte derrière nous pour ne pas attirer l'attention. Mais au lieu de se diriger vers le couloir menant à la sortie, Helena se rend auprès d'une grosse machine qu'elle commence à triturer, touchant à toutes les vannes qui en sortent.

_ Je peux savoir ce que tu fais Helena ? Je te rappelle qu'on doit vite sortir d'ici.

_ Une seconde, je fais juste un dernier cadeau à nos chers hôtes. Ils vont avoir du boulot pour le reste de la journée, c'est moi qui te le dis.

_ Et si jamais Karma et Neil ne parviennent pas à sortir à cause de ta « petite surprise », tu y as pensé ?

_ Ya pas à s'inquiéter, quand ça pètera, ils seront déjà sortis depuis un bout de temps. Fait moi confiance, ça risque rien.

Helena tourne une dernière vanne, fermant ainsi complètement la sortie d'eau, puis me rejoint à la porte, un sourire de satisfaction sur les lèvres. Nous sortons du casino clandestin, passons par la grille des égouts et partons nous cacher dans une ruelle à l'abri des regards indiscrets. Là-bas, nous retirons toutes deux nos masques et les rangeons dans le sac d'Helena. Nous retournons ensuite dans les rues plus fréquentées et rentrons tranquillement au sous-marin. En arrivant à l'intérieur de ce dernier, nous constatons qu'il y a de la lumière dans le couloir et que la porte du réfectoire est ouverte. Pourtant, quand nous sommes partis, je suis certaine qu'on a pensé à tout fermer et tout éteindre. En plus de ça, le robot de Neil n'est plus là où nous l'avons laissé. Ne me dites quand même pas que quelqu'un se serait de nouveau infiltré dans notre navire… Deux fois dans une même journée ça commence à faire beaucoup et cette fois-ci on avait vraiment pris nos précautions. On ne va quand même pas me dire que des personnes sont venues à bout de notre robot de surveillance qui nous donne tant de fil à retordre pendant les entrainements. Si c'est le cas, je ne suis pas sûre qu'on puisse gérer ce nouveau problème à seulement nous quatre. D'autant que nous n'avons pas encore croisé les garçons. Nous nous approchons prudemment du réfectoire, toutes armes dehors, et jetons un œil par l'encadrement de la porte. Mais contre toute attente, ce ne sont pas des ennemis que nous y trouvons mais bien Karma et Neil qui sont assis et qui discutent tranquillement comme si de rien n'était. À notre arrivée, ils se tournent vers nous et nous offrent leur plus beau sourire.

_ Et alors, qu'est-ce qui vous est arrivé ? Vous en avez mis du temps.

_ Pff, vous nous avez fait peur. On a cru qu'on avait encore affaire à des intrus. Mais comment vous avez fait pour arriver avant nous ?

_ On a choisi de passer par l'entrée principale plutôt que de refaire tout le chemin jusqu'à la chaufferie. Et par chance, elle est beaucoup plus proche du sous-marin que la porte de service.

_ Je comprends mieux.

_ Bon et sinon, vous avez les cartes ?

_ Oui ! Et j'ai même mieux que ça. Dans le bureau du chef des mafieux on a aussi mis la main sur le dernier fragment qui me manquait. Il l'avait rangé avec les miennes alors je me suis permise de me servir en compensation des ennuis qu'ils nous ont causés. Leur patron va avoir une très mauvaise surprise en rentrant ce soir.

_ Non, sérieux ?! Si ça c'est pas un coup de chance ! On peut dire que tu es née sous une bonne étoile toi.

_ Oui j'avoue que sur ce coup là j'ai été chanceuse.

Nous nous installons tous les quatre à une table du réfectoire et ouvrons une bouteille de rhum pour fêter comme il se doit cette entreprise couronnée de succès. Nous en profitons aussi pour savoir un peu ce que l'autre groupe a dû affronter de son côté. Comme je l'ai supposé, le gros des forces était concentré sur la surveillance du rez-de-chaussée et de l'entrée principale. Karma et Neil on donc dû faire face à un peu plus de résistance que nous mais apparemment cela ne leur a pas posé de trop gros problèmes. Dès la première attaque, tous les clients ont pris leurs jambes à leur cou et ont déserté les lieux. Certains, un peu plus filous que d'autres, en ont profité pour faire main basse sur les jetons que d'autres ont abandonné dans la panique et ont donc plutôt bien tiré profit de notre intervention. Notre manœuvre devait déjà bien bousiller leur journée de travail mais avec ces opportunistes leur chiffre d'affaire va vraiment en prendre un sale coup. Mais bon, ce n'est pas comme si j'allais les plaindre. Ils n'avaient qu'à pas nous chercher des noises, et puis il n'y a pas de pitié à avoir pour des crapules dans leur genre. Les autorités ont tendance à nous jeter la pierre et à nous discréditer, nous les pirates, mais franchement en comparaison avec ces mafieux, nous ne sommes peut être pas les pires.

Trois bonnes heures après notre retour au sous-marin, les deux autres groupes reviennent eux aussi de leur balade. Naturellement, nous leur avons raconté ce qui nous est arrivé et notamment la façon dont nous avons mis la main sur le fragment de Shar manquant. On ne pouvait décemment pas leur cacher l'attaque du sous-marin et notre défaite cuisante lors de cette même attaque. Et puis, lorsqu'ils auraient vu ma carte entièrement reconstituée, ils se seraient posé des questions et auraient vite fait le lien avec cette après-midi où ils étaient absents. En apprenant que nous avons maintenant en notre possession les dix fragments, tout le monde est devenu survolté et ils ont tous tenu à fêter cette nouvelle en bonnes et dues formes. Ce soir là, l'alcool a coulé à flot et nous avons veillé jusque tard dans la nuit. Même si cette carte est à l'origine un objectif personnel que je me suis fixé au début de mon voyage, mes compagnons se sont peu à peu intéressés à tout ça et progressivement, c'est tout l'équipage qui s'est identifié à cette mystérieuse chasse au trésor. En même temps, pour des pirates ça n'a rien d'étonnant. On passe notre vie à courir après les trésors et lorsque ces derniers sont entourés de mystère ça nous motive d'autant plus. Et c'est bien ça qui rend la chasse encore plus vivante et stimulante. Bien plus que lorsqu'on est seul en tout cas.

Le lendemain matin, je me lève aux aurores, en même temps que Law, et ensembles nous partons prendre notre petit déjeuner au réfectoire. Nous y retrouvons l'ensemble de l'équipe de manœuvre du sous-marin, à savoir : Bépo pour la navigation, Jean-Bart à la barre et Shachi et Penguin pour la surveillance des moteurs. Hier soir, nous avons pris la décision de quitter l'île tôt ce matin pour éviter d'avoir de nouveau de la visite. Même s'il y a peu de chances que ces types osent s'en prendre à notre équipage au grand complet, on n'est jamais sûrs de rien. L'opportunité de récupérer la totalité des fragments de Shar peut faire tourner la tête de bien des gens et peut motiver les plus craintifs à prendre davantage de risques. Et on a beau avoir pris toutes nos précautions, notre subterfuge ne va probablement pas durer éternellement et ils finiront bien par découvrir le pot aux roses. Et à ce moment là, il vaudrait mieux qu'on soit loin de ces types au cas où ils seraient pris d'une fièvre guerrière et revancharde. Ça nous épargnerait pas mal de dérangement en tout cas. Et puis j'aimerais autant que possible éviter que tout le monde soit au courant que nous possédons tous les fragments de Shar. Ça permettrait d'éviter que tous les vautours se lancent à notre poursuite pour nous voler notre trésor sous le nez. Et il y en a un en particulier que je préfèrerais ne pas croiser.

Après avoir pris leur déjeuner, chacun part à son poste et s'active pour préparer notre départ de l'île. Une fois tout le monde parti, je quitte à mon tour le réfectoire et me rends dans la bibliothèque où j'attrape tous les atlas que nous possédons ainsi qu'une bonne dizaine de feuilles de papier. J'apporte tout ça au réfectoire et pose mon chargement sur la table que j'ai préalablement débarrassée et nettoyée. J'écarte ensuite les chaises et les bancs pour pouvoir tourner autour de la table plus facilement et place les livres et les feuilles sur le bord pour optimiser la place. Je file ensuite dans la cabine, attrape le coffret de mon père qui me sert de rangement pour mes cartes et mon carnet et retourne ensuite là où j'ai laissé mes affaires. Là-bas, j'ouvre la boite et en sors les dix fragments que j'éparpille sur la table pour tous les voir en même temps. Je prends aussi mon carnet en main que je feuillette quelques instants pour me remettre en mémoire toutes mes notes et recherches que j'ai effectuées jusqu'à maintenant. Pendant toute la soirée d'hier, je n'ai eu qu'une chose en tête, la carte de Shar. En revenant au sous-marin après notre petite expédition dans le casino sous-terrain, je me suis penchée quelques minutes sur le nouveau morceau obtenu en attendant le retour des autres. Et en le parcourant des yeux, un groupe d'île est un peu ressorti du lot avec sa forme particulière de crabe. En le voyant, j'ai eu l'impression qu'il me rappelait quelque chose mais sans arriver à mettre le doigt dessus. Après ça, les autres sont arrivés et je n'ai pas eu le temps de me pencher à nouveau dessus. Mais ce matin, je vais avoir tout le temps que je veux pour trouver où j'ai pu voir cet amas en forme de crabe. Des groupes d'îles comme ça, il ne doit pas y en avoir des tas et une fois que je l'aurais trouvé, je pourrai enfin reconstituer ce puzzle qui me donne tant de fil à retordre depuis toutes ces années. Je m'assois à la seule chaise que j'ai laissée autour de la table, les atlas empilés devant mes yeux et attrape un premier ouvrage pour débuter mes recherches.