Chapitre 25 : Faire ses preuves
Préoccupés par ce son inconnu mais inquiétant, nous scrutons tous le ciel et les alentours à la recherche d'un potentiel danger pour notre équipage. Mais le grognement a beau se poursuivre, nous ne voyons rien à l'horizon. Afin de s'assurer qu'aucune bête ne va venir nous surprendre par la mer, Bépo et Helena se jettent à l'eau pour surveiller les fonds marin. Ils reviennent quelques minutes plus tard sans avoir vu quoi que ce soit d'inhabituel dans l'eau. Pourtant, ce cri doit pourtant bien provenir de quelque part et si on l'entend aussi nettement c'est que sa source doit se trouver à côté de nous. Un son aussi sonore et assourdissant ne peut provenir que d'une créature de grande taille et même si l'arche devant nous est de taille conséquente, ce n'est pas suffisant pour cacher une bête de gros gabarit. Comme nous ne voyons pas de menace imminente à l'horizon, nous décidons de poursuivre notre chemin et de continuer à nous approcher de l'arche. Étonnamment, notre mystérieuse créature ne semble pas réagir à notre progression, les cris continuent comme avant, sans aucune amplification ou atténuation. L'intensité et la fréquence des grognements restent incroyablement constantes, aussi régulières que le vent autour de nous. D'après la carte, l'arche devrait être gardée par un dragon donc en toute logique, maintenant que nous sommes en train de la traverser, le fameux gardien ne devrait pas tarder à montrer le bout de son nez.
_ À votre avis, à quoi elle ressemble cette bête ? Vu le cri qu'elle émet elle doit être énorme non ? Demande Shachi en continuant à regarder tout autour de lui.
_ Aucune idée mais depuis tout à l'heure elle se contente de grogner quoi qu'on fasse. C'est pas vraiment rassurant. Lui répond Gin.
_ Peut être qu'elle est juste en train de dormir et que ce qu'on entend c'est juste ses ronflements. Ajoute Penguin.
_ Pas la peine de vous inquiéter les gars, on ne risque rien. Tout ce qu'on entend depuis tout à l'heure est juste le bruit du vent qui s'engouffre dans cette cavité, regardez.
Law pointe son doigt en direction de la paroi qui se trouve sur notre droite et qui est percée à hauteur des yeux. Cependant, il ne s'agit pas d'un simple trou formé par les effets de l'érosion. Non celui-ci paraît tout sauf naturel avec sa forme particulière et ses contours bien nets. On dirait que quelqu'un a taillé un petit dragon chinois à même la pierre, et de façon minutieuse en plus. Le dragon est constitué de plusieurs couches toutes creusées d'une façon bien précise qui donnent une impression de relief à cette sculpture et qui multiplient les entrées possibles pour le vent. Alors ce serait cette toute petite chose qui provoquerait un tel brouhaha. En y repensant c'est vrai que depuis qu'on s'en est approché le bruit est un peu plus fort que tout à l'heure. À coté de moi, certains membres de l'équipage restent eux aussi plutôt sceptiques. Pour toute réponse à leurs doutes, Law se tourne vers moi et hoche la tête avec un petit sourire. Comprenant où il veut en venir, je génère une grande rafale de vent que je dirige droit vers la cavité. Le résultat est sans appel puisqu'à l'instant où le courant d'air entre dans l'espace vide un grondement se fait entendre. Cette fois-ci, ce n'est pas seulement une bête que l'on entend mais on a même l'impression que la foudre l'accompagne et s'apprête à nous tomber dessus d'un instant à l'autre. Avec cette démonstration, il n'y a plus de doute à avoir, même les plus sceptiques d'entre nous ont mis de côté leurs aprioris. C'est donc bien le vent qui est à l'origine de ce bruit qu'on entend depuis tout à l'heure.
_ Ouff alors ce n'était que le vent. L'espace d'un instant j'ai eu peur qu'un monstre géant nous tombe dessus.
_ Mais dans ce cas, où est le fameux gardien dont parle l'indice ? Demande Helena.
C'est vrai qu'elle a raison, la carte parle bien d'un gardien qui regarde dans la direction de l'île de Shar. Sauf que pour ne moment, tout ce qu'on a vu qui sorte de l'ordinaire c'est cette gravure. Alors ça voudrait dire qu'il y a peut être autre chose dans les parages. À moins que…
_ C'est peut être un peu tiré par les cheveux mais et si le dragon c'était justement cette chose creusée dans la roche ? Tenté-je.
_ Mais tu oublies la suite du message.
_ Non justement, peut être qu'il suffit de regarder à travers l'ouverture au niveau des yeux du dragon pour avoir la direction de l'île. Et puis au pire, 200 nautiques, ce n'est pas grand chose, si je me trompe on n'aura qu'à revenir ici si cette piste ne donne rien. Qu'est-ce que vous en dites ?
_ Ça vaut le coup d'essayer, et il faut bien commencer quelque part.
Nous décidons à l'unanimité de suivre cette piste et traversons l'arche avant de prendre la direction vers laquelle pointe la cavité qui forme l'œil du dragon. Nous avançons d'une allure décidée mais calme, gardant le cap autant que possible grâce aux instruments de mesure et au petit pilote automatique mis au point par Neil. Ce petit bijou de technologie nous permet de fixer un cap que va suivre le sous-marin sans qu'on ait besoin d'intervenir. Bien entendu, cet outil est encore en phase de test donc il arrive souvent qu'il y ait quelques petites approximations sur la trajectoire mais ça reste négligeable. À mesure que nous avançons, le sous-marin est peu à peu enveloppé d'une fine brume blanchâtre. Mais progressivement, la brume devient plus épaisse et se transforme en épais brouillard qui nous coupe toute visibilité. Que l'on regarde devant nous, à droite, à gauche ou encore derrière nous, le constat est toujours le même, nous n'apercevons rien d'autre que cette véritable purée de pois. Face à cette situation, l'expression « mer de brouillard » prend tout son sens. Dans de telles conditions, impossible de s'orienter convenablement pour trouver ce que nous cherchons. Nous avançons à l'aveuglette pendant plusieurs heures sans jamais croiser âme qui vive ni le moindre morceau de terre. Sans l'instrument de Neil, je penserais que le sous-marin tourne en rond dans ce brouillard. Mais à priori, ça n'a pas l'air d'être le cas. À moins que son appareil ait un dysfonctionnement, mais ça, ça serait la pire des situations. En tout cas, si on doit trouver un point positif à cette situation, c'est que nous sommes bien au bon endroit et que l'île est à portée de main. Parce que je doute qu'il y ait deux mers de brouillard dans une zone si restreinte.
_ Dis Neil, tu es sûr que ton appareil fonctionne ?
_ Oui ne t'en fait pas Leïla, si ce n'était pas le cas, on s'en serait rendu compte rapidement. Par contre, je ne peux pas garantir qu'il n'y ait pas eu de légères erreurs de trajectoire, mais si c'est le cas, ce n'est rien de méchant je t'assure.
_ Ça fait quand même plus de quatre heures qu'on a quitté l'arche, on devrait déjà avoir trouvé l'île. J'espère au moins qu'on n'est pas passé à côté sans le savoir.
_ C'est sûr qu'avec ce brouillard, on n'y voit pas à plus de dix mètres. À moins d'arriver en plein dessus, je vois mal comment on va la trouver.
_ Hey, écoutez, vous n'entendez rien ?
_ Hein ? Non, pourquoi, qu'est-ce que tu as entendu capitaine ?
_ Il m'a semblé avoir entendu une sorte de mélodie et aussi une voix étrange.
_ Ben alors capitaine, qu'est-ce qui t'arrive ? Tout ce brouillard te fait perdre la tête et tu commences à avoir des hallucinations ou quoi ? Se moque Gin.
_ Si tu te mets à entendre des voix qui n'existent pas, on est mal barrés. Tu n'aurais pas passé un peu trop de temps dans l'infirmerie à faire des expériences avec tes produits psychotropes ? Renchérit Shachi d'un ton railleur.
_ Il ne manquerait plus que tu te mettes à voir des éléphants roses. Ajoute Gin.
Ces deux là ne devraient pas s'aventurer sur ce terrain glissant. Law n'est pas le genre de personne qui laisse quelqu'un se moquer de lui aussi ouvertement sans réagir. Et depuis le temps qu'ils voyagent avec lui, ils devraient le savoir au moins tout autant que moi. Leur comportement démontre donc soit une envie fulgurante de détendre l'atmosphère, soit au pire des tentations suicidaires. D'ailleurs, la réaction de Law ne se fait pas attendre et avant que les deux garçons n'aient pu ajouter quoi que ce soit, leurs jambes et leurs bras se retrouvent séparés de leurs corps puis réassemblés de façon assez anarchique. Inutile de préciser que privés ainsi de leurs jambes, Gin et Shachi sont tous deux tombés à terre tout en émettant des bruits où se mélangent grognements et plaintes provoquant l'hilarité de tous ceux présents sur le pont. En même temps, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux, ils devaient bien se douter que ça finirait comme ça. À quoi est-ce qu'ils s'attendaient en provoquant ainsi le capitaine ? Après quelques instants, je détache mon regard des deux corps gesticulants et scrute l'horizon à la recherche de quelque chose qui sortirait du brouillard. Il faut bien reconnaître que malgré leurs moqueries, Shachi et Gin n'ont pas tort, il n'y a aucun son qui se dégage de la brume hormis celui des vagues. Peut être que Law a juste eu un petit moment d'égarement et que son cerveau lui a joué des tours. Soudain, alors que je cherche une explication aux dires de Law, une musique lointaine, presque recouverte par les moteurs, parvient jusqu'à mes oreilles. Une mélodie aux notes graves et profondes mais qui reste en même temps d'une harmonie parfaite. L'espace d'un instant, j'ai l'impression d'être transportée dans un autre lieu ou un autre temps. On pourrait presque croire qu'il s'agit de la fameuse mélodie des sirènes dont parlaient les marins d'autrefois. Sauf que, après notre passage sur l'île des Hommes Poissons, je sais bien à quoi ressemble le vrai chant des sirènes et il est très différent de cette mélodie. Mais cela n'enlève rien à la beauté de cet air. En revanche, je n'entends aucune des voix dont a parlé Law un peu plus tôt.
_ Tu as raison Law, moi aussi j'entends une musique. Intervins-je.
_ Oui, moi aussi je l'entends. Ajoute Helena. On dirait que ça vient de notre droite. Qu'est-ce qu'on fait, on va jeter un œil ?
_ Ce n'est pas comme si on avait une meilleure option.
Guidés par cette musique lointaine venue d'un endroit inconnu, nous quittons le cap que nous suivons depuis plus de quatre heures et avançons vers l'origine de cette mélodie. J'espère que cette dernière va nous guider jusqu'à l'île que nous cherchons. À peine vingt minutes après avoir viré de bord, nous remarquons une légère éclaircie dans l'épais mur de brouillard pile dans la direction dans laquelle nous nous dirigeons. Nous poursuivons notre chemin et débouchons alors dans une zone totalement dégagée où le spectacle qui se déroule devant nos yeux nous coupe le souffle. Après des heures dans la grisaille nous sentons à nouveau le soleil réchauffer notre peau et nous revigorer. Au dessus de nos têtes, le ciel est d'un bleu sans nuage, comme si on se trouvait dans l'œil d'un cyclone. Tout autour de nous, le brouillard semble former un mur infranchissable qui délimite ainsi une zone circulaire où le ciel est parfaitement dégagé et où le temps est radieux. Et au centre de cette zone se dresse une île majestueuse. Cependant, cette dernière a une allure différente de toutes celles qu'on a vues jusqu'à aujourd'hui. Certes on y retrouve une forêt luxuriante et probablement des grands plans d'eau douce comme la plupart des îles du nouveau monde, mais celle là a une forme bien inhabituelle. Au niveau des bordures de l'île, là où on s'attend à trouver des plages ou des falaises, ici il n'en est rien. À la place se trouvent de petites excroissances triangulaires qui progressent à l'horizontale au dessus de l'eau ou qui sont aux ¾ enfouies dans la mer. Avec leur forme étroite et allongée, ces excroissances ressemblent à s'y méprendre à des pétales de fleur. Certaine ne sont d'ailleurs pas à l'horizontale mais quasiment à la verticale, comme si l'île commençait à se refermer sur elle même. C'est bien la première fois que je vois une île avec une forme si particulière. Je me demande si elle est habitée. En tout cas, si c'est le cas, les autochtones n'ont pas jugé bon de construire quoi que ce soit sur ces saillies ni en bordure de l'île. Peut être ont-ils jugé que l'endroit était trop instable pour y installer la moindre infrastructure.
Alors voilà à quoi ressemble la fameuse île de Shar, enfin, si tenté que ce soit bien elle. Mais si ce n'est pas le cas, alors je demande bien à voir où se trouve la vraie. Ce qui est sûr, c'est que c'est bien de cette île que vient la mélodie que l'on entend depuis tout à l'heure. En s'approchant pour trouver un endroit où débarquer, le son est devenu de plus en plus fort mais malgré ça, nous n'avons toujours pas aperçu l'instrument à l'origine de cette musique envoutante. Nous laissons finalement ce mystère de côté pour le moment et nous concentrons sur la recherche d'une solution pour débarquer. Car la plupart des « pétales » sont au moins à cinq mètres au dessus de l'eau, ce qui rend difficile tout débarquement. Et là où il n'y a pas de pétale, le bord de l'île est à pic et il est quasiment inenvisageable d'amarrer le sous-marin au niveau de ces zones. Il nous faut une bonne dizaine de minutes de recherche pour finalement trouver une excroissance qui s'enfonce au moins à moitié dans la mer et qui est reliée au reste de l'île en gardant une pente douce et praticable. Nous profitons qu'un des côtés soit légèrement incurvé pour y loger le navire et l'amarrons à la côte avant de descendre sur la terre ferme. Nous restons quelques minutes dans les parages pour nous assurer que l'endroit est assez sûr pour y laisser notre navire puis nous quittons les lieux pour commencer notre expédition. Forcément, personne n'a envie de rester sur la touche pour jouer les simples surveillants alors il vaut mieux prendre toutes nos précautions avant de partir. Il faut dire que chacun d'entre nous est au comble de l'excitation à l'idée d'en découvrir davantage sur cette mystérieuse île mais surtout à l'idée de savoir s'il s'agit bel et bien de la fameuse île au trésor. Oui, je crois bien que c'est ce dernier point qui motive le plus les troupes. Même Zack est totalement survolté, je crois que je ne l'ai jamais vu aussi fébrile et enjoué qu'aujourd'hui et encore moins depuis ces derniers jours. Ça fait du bien de le voir de nouveau d'aussi bonne humeur que d'habitude.
Alors que nous marchons depuis plusieurs heures, nous décidons de nous arrêter quelques instants non loin d'une falaise pour nous reposer un peu et penser à la suite des opérations. Ça fait déjà un jour et demi que nous sommes sur cette île et nous n'avons toujours rien trouvé. Après avoir débarqué, nous avons exploré les abords directs de l'endroit où nous avons arrimé le sous-marin dans l'espoir de trouver quelque chose d'intéressant. Nous avons traversé une petite forêt qui nous a fait déboucher sur une grande plaine qui s'étendait sur plusieurs dizaines de kilomètres. En parcourant cette dernière, nous avons réalisé que plusieurs près et marais salants y avaient été installés et étaient encore et bon état. En voyant les infrastructures qui se trouvent sur les lieux, nous sommes rapidement venus à la conclusion qu'il y avait bel et bien des gens sur cette île. Cette découverte n'a pas manqué de nous re-booster et nous avons parcouru la zone pendant de longues heures en espérant trouver quelqu'un ou un quelconque signe de vie. Mais malgré nos recherches, nous n'avons absolument rien trouvé. Nous avons à peine pu atteindre la forêt qui borde la plaine par le Nord et que l'on aperçoit depuis la base du pétale grâce au dénivelé quasiment nul de la zone. Nous avons donc du faire demi-tour pour ne pas nous faire surprendre par la tombé de la nuit. Au petit matin, nous avons repris la même route et sommes arrivés à la fameuse forêt sous les coups de midi, ce qui nous a permis d'explorer cette zone pendant une bonne partie du début d'après-midi. En suivant le sentier forestier nous sommes finalement arrivés au niveau d'une falaise en bord de mer où nous avons décidé de faire une halte. Tandis que les autres discutent de la suite des évènements, je me rapproche du bord pour observer la mer et sentir le vent marin sur mon visage. Si l'on veut espérer rentrer au sous-marin avant la nuit, il vaudrait mieux ne pas trop trainer avant de faire demi-tour. Ça nous laisse donc peu de temps pour fouiller les environs, ce n'est vraiment pas pratique. Après un jour de recherche, j'espérais quand même que l'on aurait avancé plus que ça. Pour l'instant, hormis les marais salants, nous n'avons trouvé aucune trace d'une éventuelle présence humaine sur l'île. Même en prenant un peu de hauteur pour observer les alentours, nous n'avons pas réussi à voir quoi que ce soit qui ressemble à un village ou à une ville. Peut être que cette île a été abandonnée il y a plusieurs années et que ces marais sont les derniers vestiges de la civilisation qui s'était installée là. Ou alors, les cités sont peut être cachées en pleine forêt ou camouflées ce qui rend leur repérage difficile.
Alors que je m'apprête à rejoindre mes amis, un élément dans la falaise attire mon attention. Je remarque alors un petit escalier creusé à même la roche et qui descend sur plusieurs mètres avant de s'enfoncer directement dans le cœur de la falaise. Je suis des yeux la seconde extrémité qui remonte progressivement vers la surface et qui débouche un peu plus loin sur le plateau où nous nous trouvons. L'entrée a l'air d'être caché au milieu de plusieurs rochers imposants ce qui expliquerait pourquoi nous ne l'avons pas vue jusqu'à maintenant. Un escalier pareil ne peut avoir été creusé que par des hommes ce qui veut dire qu'il doit mener à un endroit où se trouvent des gens ou au moins à une zone intéressante. Sans attendre plus longtemps, j'invite les autres à me rejoindre et leur montre ma nouvelle découverte du bout des doigts. D'un commun accord, nous décidons de nous diriger vers l'entrée de l'escalier et après avoir trouvé cette dernière nous nous engageons dans le passage. Je ne sais pas si cet escalier mène quelque part mais en tout cas, il faut être motivé pour l'emprunter. Parce que si l'un des bords est complètement collé à la paroi, l'autre en revanche donne directement sur la mer si bien qu'au moindre faux pas, c'est le plongeon assuré. D'autant que certaines marches sont dans un sale état ce qui est loin de nous rassurer et autant dire qu'aucun de nous n'a envie de faire le malin. Nous franchissons prudemment les marches une par une en restant collés à la paroi autant que possible en marchant bien les uns derrière les autres. Comme j'ai pu le voir tout à l'heure, après plusieurs marches, le passage s'arrête subitement juste devant un tunnel qui s'enfonce dans la falaise. Ce dernier est assez large pour permettre le passage de plusieurs personnes et a l'air d'avoir lui aussi été creusé par la main de l'homme. Et comme si nous n'étions pas au bout de nos surprises, nous constatons que plusieurs torches sont accrochées tous les cinq mètres aux parois du tunnel et sont encore allumées malgré leur usure avancée. Si ça ce n'est pas la preuve que des personnes vivent encore dans les parages alors je veux bien donner tous mes fragments de Shar au premier venu. Fort heureusement, je n'aurais pas besoin de me débarrasser de mes cartes de cette façon puisqu'après quelques minutes de progression seulement nous débouchons dans une fosse qui regorge de vie. Enfin pour être plus exacte, il s'agit plutôt d'un cirque naturel qui s'enfonce de presque vingt mètres sous la terre et qui accueille en son centre un village assez conséquent et en pleine activité. Les maisons sont toutes construites avec des matériaux assez sobres mais ça ne les empêche pas d'avoir belle allure. Je comprends mieux pourquoi nous n'avons rien trouvé lors de nos précédentes recherches. Jusque là, on s'était focalisés sur la surface alors forcément, on ne risquait pas de trouver quoi que ce soit vu que le village se trouvait en fait sous nos pieds depuis le début. Nous avançons jusqu'à l'arche qui marque l'entrée du village et sur laquelle est inscrit un nom ainsi qu'un symbole qui me paraît familier. Je sors alors l'un des fragments de Shar que j'ai dans mon sac et regarde le coin au verso où se trouve un emblème en relief. Je compare les deux et après deux rapides coups d'œil je constate que les deux symboles sont strictement identiques. Si le doute subsistait jusqu'à maintenant, cette fois-ci nous sommes fixés. L'île sur laquelle nous nous trouvons actuellement est bien l'île de Shar. Cette dernière nouvelle provoque une vague d'allégresse au sein de notre bande. Mais nous reprenons très rapidement notre calme et notre sérieux en voyant plusieurs personnes avancer dans notre direction. Ces derniers marchent jusqu'à nous avant de se planter pile sous l'arche devant nous. Certains sont armés et ont des allures de soldats tandis que d'autres ont l'air d'être de simples villageois. Mais en tout cas, tous nous regardent avec un mélange de curiosité et de méfiance. Celui au centre du groupe s'avance alors jusqu'à nous et nous regarde tous assez rapidement puis pose ses yeux sur la carte dans ma main avant de reporter son attention sur moi. Il s'avance encore de quelques pas puis plonge ses yeux irisés dans les miens. Cet homme doit avoir à peu près la cinquantaine, ou alors il fait plus jeune que son âge, et est vêtu de façon simple mais élégante. Ses cheveux blonds sont plutôt courts mais sont assez en désordre ce qui donne un peu de volume à sa coiffure. D'ailleurs la couleur de sa chevelure contraste avec celle légèrement grise de son teint. Je n'ai jamais vu d'humain aussi bien portant et avec une peau aussi claire. En plus de ça, il dégage également une aura à la fois bienveillante et charismatique. Ce type a vraiment une grande prestance, je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il est le leader de ce groupe voire du village. En voyant son regard irisé pointé sur moi, je me sens comme hypnotisée, voire même intimidée.
_ Vous êtes arrivés ici guidés par cette carte n'est-ce pas ? Me demande-t-il soudainement.
_ Hein ? Ah, oui c'est exact. Réponds-je légèrement déstabilisée par sa question.
_ J'imagine que vous êtes là pour le trésor de Shar. Qu'est-ce que vous comptez faire une fois que vous l'aurez trouvé ?
En entendant sa question, je tourne rapidement la tête vers Law. Ce dernier se contente de me répondre par un hochement tête avant de se tourner de nouveau vers l'homme. Face à son aval discret je reporte moi aussi mon attention sur mon interlocuteur et prends la parole.
_ Je ne vous cache pas que nous sommes venus dans l'objectif de trouver et ramener le trésor de Shar sur notre navire. Mais s'il le faut, nous sommes prêts à repartir les mains vides. Percer le mystère de ce trésor et l'apercevoir, si nous sommes assez chanceux, nous suffira amplement. Nous ne sommes pas là pour causer du tort à qui que ce soit.
Face à ma réponse, le visage de l'homme et de tous ceux qui l'accompagnent semble aussitôt se débarrasser d'un poids immense et se détendre. Les personnes armées ne tardent d'ailleurs pas à ranger leurs épées avant de se décaler sur le bord du chemin tandis que l'homme aux yeux irisés nous invite à le suivre. Nous restons quelques instants assez déstabilisés devant ce changement soudain d'attitude à notre égard puis décidons malgré tout de le suivre. De toute façon, ce n'est pas comme si nous avions d'autre solution. Ces personnes ont l'air d'avoir des informations sur le trésor donc ils sont la meilleure piste que nous avons pour le moment. L'homme nous guide à l'intérieur du village sans dire un mot sur l'endroit où il nous conduit. Il ne prend même pas la peine de répondre à nos questions et se contente de nous dire que nous pourrons discuter plus calmement là où il nous emmène. Malgré tout le mystère qu'il laisse traîner derrière lui, nous décidons de lui faire confiance et de continuer à le suivre docilement tout en gardant nos interrogations pour plus tard. Après tout, il semblerait que nous n'ayons rien à craindre de ces gens. S'ils avaient voulu nous faire du mal, ils n'auraient pas pris la peine de mettre en place une telle mise en scène, il leur aurait suffit de nous attaquer à l'entrée du village. Comme nous ne pouvons pas discuter avec lui en chemin, j'en profite pour observer un peu plus les environs. Toutes les maisons, sans exception, sont construites en pierre grisâtre, semblable à du grès. Des fondations jusqu'au toit, tout est en pierre. Mais si les murs et le toit sont construits avec le même matériaux, le toit est taillé bien plus finement que le reste du bâtiment, ce qui donne une impression de légèreté à la construction. Le village dans son ensemble est assez sobre si on enlève les différents champignons fluorescents dont les couleurs vives égayent un peu les lieux. Ces derniers doivent probablement leur servir à éclairer les lieux lorsque le soleil est couché. Mais en plein jour par contre ils n'ont pas beaucoup d'utilité car avec ce cratère juste au dessus du village, la lumière naturelle est largement suffisante pour y voir clair. Sur notre passage, nombreux sont les visages qui se retournent vers nous et qui nous dévisagent avec curiosité. Comme d'habitude, notre groupe hétéroclite ne laisse personne indifférent et suscite pas mal de questionnements. Même si je ne suis pas certaine que la diversité au sein de notre groupe ne soit la seule raison de leur intérêt pour nous. En regardant tous ces gens, je constate que tous ont un teint de peau plus clair que la normale, presque grisâtre, un peu comme celui de notre guide. C'est un peu comme s'ils ne sortaient pas toujours à l'extérieur et qu'ils passaient leur vie dans ces souterrains. Pourtant, ils ont beau vivre dans ce cratère, ils ne sont pas vraiment coupés du soleil et puis ils ont toujours la possibilité de remonter à la surface. L'escalier que nous avons emprunté et les marais salants en sont la preuve. Mais dans ce cas, je me demande pourquoi leur peau a cette couleur si particulière. En tout cas, à les voir pointer du doigt Law ou encore Neil, j'en déduis que eux aussi doivent être surpris par la carnation de ces deux là qui est si différente de la leur. En fait, de notre groupe seule Helena a une couleur de peau similaire à celle de nos mystérieux hôtes. Peut être qu'ils ont quelques liens éloignés avec les hommes poissons, qui sait. Notre guide nous conduit jusqu'à une demeure plus imposante que les autres maisons mais qui reste néanmoins assez sobre. En arrivant sur le pas de la porte, il congédie son escorte, qui s'en va non sans une petite hésitation, puis nous fait entrer. Contrairement à l'extérieur de sa maison, l'intérieur est richement décoré et transpire la gaieté et la joie de vivre. Tous les meubles sont fabriqués à partir de matériaux aux couleurs chaudes voire vives pour contraster avec la froideur de la pierre qui constitue les murs de la maison. En voyant ce quinquagénaire, on s'imagine tout de suite une maison dans son jus, avec des meubles un peu anciens et sans âme mais il n'en est rien. Chaque élément de la pièce égaye à sa manière la pièce et apporte une petite touche de fraicheur aux lieux. Même le salon dans lequel il nous fait entrer dégage une sensation de bien être et invite à la fête. L'homme nous propose de prendre place dans les fauteuils du salon, donne quelques consignes à son majordome puis vient s'asseoir en face de nous.
_ Avec un peu de retard, je vous souhaite la bienvenue sur l'île Damaria. Je suis navré pour l'accueil peu chaleureux de tout à l'heure mais je devais m'assurer de vos intentions avant de vous laisser avancer davantage.
_ Il n'y a pas de mal, nous sommes habitués à être reçus de cette façon. Mais pourquoi ce changement de comportement si rapide ? Certes nous vous avons dit que nous venions en amis mais on s'attendait un peu à ce que vous soyez plus méfiants que ça.
_ Je comprends aisément que ce point puisse vous interpeller. Je vais donc éclairer votre lanterne de ce pas. Il se trouve que chaque personne avec des responsabilités sur cette île a été entrainée pour décrypter les gestuelles et les réactions d'autrui. Et plus particulièrement pour déceler le mensonge. Lorsqu'une personne ment, sa voix change, elle devient nerveuse et cela se traduit sur son visage ou dans ses gestes sans qu'elle puisse le contrôler. Et nous sommes justement capables de déceler ces signes, c'est pourquoi quand vous m'avez informé de vos intention je n'ai pas douté de vos paroles.
_ Wahou, c'est vachement pratique comme don. Au moins comme ça, pas besoin de se demander à qui faire confiance. Intervient Shachi.
_ En effet, cela enlève bien des tracas. Mais je vous corrige sur un point, il ne s'agit pas d'un don à proprement parlé. C'est plutôt une capacité qui s'acquière par l'entrainement et par l'exercice régulier de ses facultés d'observations. Avec de nombreuses années d'entrainement, vous pourriez peut être arriver à un résultat correct vous aussi.
_ Et si vous parvenez à faire usage de cette capacité, alors je présume que vous êtes l'une de ces personnes à responsabilité dont vous nous avez parlé plus tôt. Suppose Law.
_ En effet, pardonnez mon impolitesse, je ne me suis pas encore présenté. Je me nomme Julius, je suis le chef de ce village et je suis aussi l'un des descendants des créateurs de la carte de Shar.
_ Alors vous êtes une sorte de gardien du trésor ? Demande Neil.
_ Et vous avez dit « l'un des descendants », alors vous êtes plusieurs ? Ajouté-je.
_ En effet, nous sommes plusieurs et agissons la plupart du temps en groupe. Pour être exact, nous ne sommes pas véritablement des gardiens, le trésor est assez bien caché pour ne pas avoir besoin de gardiens. En fait, nous gardons surtout un œil sur ceux qui arrivent jusqu'ici à l'aide des cartes de Shar. Mais je n'ai pas besoin de vous dire que les visiteurs se font rares. Les équipages qui ont accostés sur l'île se comptent sur les doigts de la main et la plupart d'entre eux sont arrivés en dérivant au grès des vagues. Ce travail occupe donc une faible partie de mon temps mais ce n'est pas plus mal, ça me permet d'assurer mes fonctions de membre du conseil des cités.
_ Le conseil des cités ? Alors il y a plusieurs villes comme celle là sur cette île ?
_ Bien sûr ! Cette île ne compte pas moins de cinq cités et vous vous trouvez d'ailleurs dans l'une des deux plus petites.
_ Vraiment ? Mais quand on était là-haut, nous n'avons pas vu l'ombre d'une ville et pourtant on a essayé de prendre de la hauteur pour avoir un meilleur angle de vue.
_ C'est normal que vous ne les ayez pas aperçues. Sur cette zone de l'île, il n'y a que deux villes en comptant celle-ci. La deuxième est cachée plus au Nord de la forêt que vous avez traversée pour venir ici. Les trois autres sont un peu plus loin et avec le relief il est normal que vous ne les ayez pas vues.
_ Attendez un instant, vous savez par où nous sommes arrivés ?
_ Nos sentinelles vous ont aperçus lorsque vous traversiez les marais ce matin et vous ont donc suivis tout en faisant leur rapport pas escargophone.
_ Alors c'est pour ça que vous êtes venus à notre rencontre aussi rapidement. Vous saviez qu'on arrivait car vos sentinelles nous ont vus descendre les escaliers qui mènent à votre village.
_ En effet. Nous avons eu quelques fois des problèmes avec des personnes de l'extérieur alors depuis nous avons renforcé la surveillance. Nous avons des escargophones disposés à plusieurs endroits stratégiques qui se déclenchent lorsqu'il y a du mouvement inhabituel. Grâce à eux nous avons significativement réduit notre temps de réactivité et avons augmenté notre efficacité. Il ne se passe quasiment rien sur ce coin de l'île sans que nous en soyons avertis.
_ Vous avez mis en place une sacrée surveillance. Mais ça doit demander pas mal de temps et de moyens humains. Avec une ville aussi petite, ça doit mobiliser une grande partie de vos effectifs, ça ne doit pas être évident.
_ Oui, il est vrai que cela surcharge un peu nos gardes mais ce n'est que pour une partie de l'année donc ça reste raisonnable. D'ici quelques jours, ils retrouveront leur poste et leur tranquillité habituels et ce, jusqu'à la prochaine saison.
C'est à ce moment là que le majordome de notre hôte entre de nouveau dans la pièce et s'approche de nous. Il s'incline devant son employeur et l'informe que les autres membres du conseil l'attendent pour commencer la réunion escargophonique. Le chef de la cité regarde sa montre, visiblement surpris qu'il soit déjà l'heure, puis se lève précipitamment en constatant qu'il est presque en retard. Avant de quitter la salle, il se retourne vers nous, légèrement embarrassé par la tournure des évènements.
_ Veuillez me pardonner, je dois vous laisser mais je tacherai de ne pas être trop long. Je sais qu'il va bientôt faire nuit mais ne vous inquiétez pas, vous pouvez dormir ici si vous le souhaitez, vous êtes mes invités. Et vous n'avez pas de soucis à vous faire pour votre embarcation, je m'assurerai qu'elle soit sous bonne garde. Pendant mon absence, vous pouvez aller où bon vous semble dans ma demeure. Je vous conseille d'aller faire un tour dans le jardin, il est parfait pour se ressourcer et se détendre. Vous pourrez y accéder par la baie vitrée qui se trouve sur votre droite.
Le maître des lieux s'incline une dernière fois devant nous puis quitte la pièce d'un pas précipité. Décidément, ce type est présent sur tous les fronts, ses journées ne doivent pas être de tout repos. Et malgré ça, il garde la tête sur les épaules et ne néglige aucun détail. Son devoir a l'air de lui tenir particulièrement à cœur et il faut bien reconnaître qu'il le rempli à la perfection. Il doit avoir une certaine popularité auprès des habitants de la ville. Après son départ, je me lève de ma place et me dirige vers la sortie, bien décidée à suivre son conseil et à voir le fameux jardin. Et je ne suis pas la seule dont la curiosité a été piquée par les dires de Julius puisque Helena, Karma et Law se dirigent eux aussi vers la baie vitrée. Les autres quant à eux ont décidé de rester encore dans le salon et de profiter des biscuits offerts par notre hôte et de ses confortables fauteuils. Enfin, tous à l'exception d'Ayato, Gin et Neil qui décident de partir jouer les explorateurs dans cette grande demeure. J'ouvre la baie vitrée et arrive sur une terrasse en dalles de couleur blanc cassé qui donne sur le jardin. Nous nous retrouvons alors face à un carré de verdure d'une centaine de mètres carré, délimité par des haies composées de Photinie et d'Eleagnus de trois mètres de haut environ. Dans un coin se trouve un petit bassin à l'ombre d'un grand Chêne vert et alimenté par une mini cascade artificielle. Le chemin qui y conduit est encadré par des massifs de fleurs dont les couleurs vives apportent de la gaieté aux lieux. Voir autant de verdure dans ce cratère dans la falaise, c'est presque surréaliste. Mais quand on y réfléchi, c'est par cette ouverture que les sédiments peuvent passer et se déposer alors ça pourrait expliquer que l'endroit soit aussi propice à l'installation des végétaux. Mais bien sûr, ça n'enlève rien à la beauté des lieux et au travail impressionnant qui a été réalisé ici. La parfaite disposition des arbres, des bosquets et des tapis fleuris rend le paysage si harmonieux et féérique. La personne qui s'en occupe a vraiment la main verte et de belles compétences concernant la mise en scène.
_ Il n'a pas exagéré quand il nous a parlé de ce jardin. Il s'en dégage quelque chose de vraiment relaxant. Fait remarquer Karma.
_ Evidemment, ce jardin a été pensé pour offrir calme et réconfort à ses visiteurs. Tout a été mis en œuvre pour en faire un endroit de bien être où l'on peut venir pour se ressourcer. Intervient une voix non loin de nous.
Surpris par cette intervention inopinée, nous nous tournons vers le côté gauche de la terrasse d'où est venue la voix. Nous remarquons alors la présence d'une jeune femme assise à une table de jardin, les yeux plongés dans le livre qu'elle tient dans ses mains. Comme tout ce qui nous entoure, cette femme respire la sérénité et la tranquillité. Elle est tellement calme que nous ne l'avons même pas remarqué lorsque nous sommes sortis du salon. Il y a également quelque chose de gracieux dans sa gestuelle et sa posture, une impression qui est confortée par les vêtements délicats et élégants qu'elle porte. À la voir comme ça, je pense ne pas me tromper en disant qu'elle a reçu une éducation distinguée. Mais ce n'est pas la chose qui me marque le plus chez elle. Contrairement aux autres habitants de l'île qu'on a croisés jusque là, cette fille n'a absolument pas la peau grise. Son teint est également plus clair que la moyenne mais il a une pigmentation plus rosée que tous les locaux qu'on a croisés aujourd'hui. Il s'agit peut être d'une étrangère comme nous, ou alors de la fille d'un ou d'une étrangère. Après un bref instant, elle quitte son livre du regard, dégage doucement une mèche blonde qui est tombée devant ses yeux et nous regarde avec ses prunelles irisées.
_ Alors c'est vous les fameux explorateurs qui viennent d'arriver sur l'île et dont tout le monde parle en ville. On peut dire que vous faites parler de vous. J'espère au moins que vous n'êtes pas arrivés ici par pure chance et que vous ne devez votre présence ici qu'au décryptage de la carte. Parce que si ce n'est pas le cas, vous pouvez d'ores et déjà faire vos bagages et oublier le trésor. Nous dit-elle d'un ton détaché avant de se replonger dans son livre.
Alors que nous nous apprêtons à répliquer et à lui poser plusieurs questions pour en savoir davantage sur ce qu'elle insinue, quelque chose attire soudain notre attention. Juste en face de nous, nous apercevons un sac de sport passer par dessus la haie et atterrir au pied des buissons, à quelques mètres seulement de la jeune femme. Un bref instant plus tard, une autre fille apparaît dans notre champ de vision tandis qu'elle escalade un arbre qui se trouve en dehors de la propriété mais juste à la limite de cette dernière. Elle progresse à travers les branches avec une aisance remarquable, comme si elle avait fait ça toute sa vie. Une fois arrivée au niveau d'une branche suffisamment haute, elle saute de son perchoir, passe au dessus de la haie et se réceptionne agilement juste à côté du sac. Des yeux irisés, des cheveux blonds, une peau pâle mais rosée, la nouvelle arrivante est une copie conforme de celle qui est assise à la table de jardin, à l'exception de ses vêtements et de sa coiffure. Alors que la lectrice discrète a une tenue délicate et raffinée ainsi que de longs cheveux blonds tressés, son homologue, en revanche, a une tenue un peu plus décontractée et ses cheveux lui arrivent jusqu'aux épaules et sont coiffés à la garçonne.
_ C'est à cette heure-ci que tu rentres Mélina ? Tu sais qu'il existe des portes pour rentrer.
_ Oui, oui, je suis au courant Tess mais je n'avais pas envie de tomber sur le majordome. Lui répond la nouvelle venue en posant son sac sur la table. Dis, tu as entendu la rumeur concernant…
Lorsqu'elle pose ses yeux sur nous, la fameuse Mélina stoppe sa phrase quasiment immédiatement. Même si elle n'a pas eu le temps de finir, je pense ne pas trop m'avancer en disant qu'elle s'apprêtait à parler des rumeurs qui nous concernent. Visiblement, la fille au livre a l'air d'avoir dit vrai, on parle beaucoup de nous dans ce village. On peut dire que les nouvelles vont vite ici, remarque si comme nous l'a dit Julius ils n'ont pas souvent de visiteurs, alors ça peut expliquer leur intérêt. Je me demande quand même ce qu'ils peuvent raconter sur nous, j'espère que c'est globalement positif et à notre avantage. En tout cas, alors que Mélina nous regarde les uns après les autres, un grand sourire se forme sur son visage et elle ne tarde pas à se précipiter vers nous.
_ J'en étais sûre ! Quand j'ai entendu que des pirates étaient arrivés sur l'île j'étais persuadée que c'était vous ! Après tout, je ne pouvais pas me tromper, je sais presque tout sur l'équipage du Heart, je ne rate jamais rien de vos exploits. Je savais que vous passeriez par ici à un moment ou à un autre.
