Chapitre 16 : Le Prince Héritier.
Kankurō fulminait. Comment la duchesse d'Yggalë osait-elle envoyer un de ses chevaliers jouter pour Temari ? Le poing du Prince Héritier se serra sur son fauteuil alors que sire Dal mordait la poussière, projeté au sol par un rapide coup de sire Kō. Maudit soit la duchesse Hinata. Comment osait-elle se déclarer ainsi pour Temari ? Comment osait-elle intervenir dans les affaires de Suna de la sorte ? Le Prince sentit un regard se poser sur lui et tourna ses yeux vers sa provenance. Aussitôt, il dut se retenir de se lever d'un bond et de quitter l'estrade royale de furie.
La duchesse le regardait droit dans les yeux, un léger sourire amusé au visage. Ses yeux de porcelaine, qui brillaient sur son visage doré comme des diamants, avaient une lueur moqueuse. Elle se riait de lui ! Elle osait ! Kankurō lui apprendrait les bonnes manières, d'une façon ou d'une autre. Elle était peut-être duchesse d'Yggalë, mais il était le Prince Héritier et futur Daimyō du Royaume du Vent. Il n'était pas un noble sans importance dont elle pouvait se jouer sans aucune répercussion.
Il inspira profondément, refusant de laisser l'attitude irrespectueuse de cette duchesse de pacotille l'atteindre plus, et peu importait si cela lui était difficile. Il était le Prince Héritier, et la Hyūga devrait traiter avec lui qu'elle le voulût ou non. Quant à Temari, il la ferait s'agenouiller devant lui et implorer son pardon. Sa chère sœur pensait peut-être que le Conseil serait forcé de reconsidérer son choix si Yggalë venait à la soutenir, mais ce ne serait pas le cas. Ses préférences allaient à l'encontre des lois et coutumes du Royaume. Pire encore, elle serait incapable de produire le moindre héritier au trône. Sur le long terme, son couronnement donnerait lieu à une grande guerre civile pour lui trouver un héritier et serait donc un échec.
Il n'avait rien à craindre de Temari et ce même si elle s'associait à la duchesse d'Yggalë. Au final, elles n'étaient pas du même royaume et pourraient tout juste se soutenir. Une frontière les séparerait pour toujours. Néanmoins, il ne devait pas être aveugle Gaara faisait également partie de l'équation. Son frère cadet était imprévisible et tout juste sous contrôle. Même si ce n'était pas arrivé depuis deux années, il pouvait être pris d'éclat de folie et détruire tout ce qui se trouvait autour de lui. On ne comptait plus les malheureux qui avait péri lorsqu'il faisait un caprice. Une alliance entre lui et la duchesse serait un véritable désastre. Là où Temari n'avait aucun pouvoir, Gaara restait puissant ne serait-ce que par la peur qu'il inspirait aux autres. Nombreux étaient les nobles qui n'oseraient pas se dresser contre lui s'il venait à prendre la parole.
Heureusement, il était resté neutre durant toute la Sélection, n'exposant ses véritables pensées que lorsque Kankurō était venu le trouver. Le Prince Héritier passa nerveusement une main dans ses cheveux alors que le souvenir se jouait dans son esprit comme une pièce de théâtre. Il avait rarement craint pour sa vie, mais cette rencontre avec Gaara l'avait pétrifié sur place. Il aurait dû néanmoins prévoir pareille réaction de la part de son cadet.
Beaucoup semblaient penser que Gaara semblait changer d'humeur comme de chemise, mais il était en réalité plus prévisible qu'il ne le laissait paraître. En effet, Kankurō savait parfaitement ce que son cadet désirait. Une vie en paix dans un pays sans soleil, et la duchesse d'Yggalë dont il était profondément amoureux. Et Kankurō saurait lui offrir les deux pour peu que Gaara acceptât de coopérer avec lui. Ils n'avaient qu'à conquérir le duché ensemble, et Kankurō le ferait duc.
Néanmoins, la conquête d'Yggalë serait un plan complexe qu'il ne pourrait concrétiser sans en discuter au préalable avec Gaara. Si son frère cadet venait à se ranger du côté d'Yggalë, alors la guerre serait perdue d'avance. Gaara était le seul mage des huit continents capable de contenir un dieu primordial. Même les elfes d'Ish-Al-Vin en était incapables. Contenir toute la Rage de l'existence, là était le don – ou plutôt la malédiction – de Gaara. Dès lors, il était presque invincible, et il faudrait plusieurs Kage pour l'abattre.
De plus, peu importait à quel point il essayait de le nier, Kankurō ne serait jamais capable de lever son épée contre son petit frère. Il avait vu Gaara hurler de terreur les premières fois que le dieu scellé en lui avait pris la parole et s'arracher les cheveux alors qu'il perdait petit à petit l'esprit. Si lui offrir Hinata Hyūga et Yggalë pouvait apaiser son cadet, Kankurō serait d'autant plus motivé à conquérir le duché. Ne serait-ce que pour revoir Gaara danser comme le soir où il avait rencontré l'Yggalënne.
Kankurō se mordit l'intérieur de la joue en repensant au regard médusé qu'il avait échangé avec Temari ce soir-là. Personne n'avait jamais invité Gaara à danser, et il n'avait jamais invité personne en retour. C'était comme un accord tacite qu'il avait passé avec le reste de la noblesse. Néanmoins, cette fillette aux os plus fragiles que des brindilles avait osé franchir cette invisible limite. Le Prince Héritier sentit du sang dans sa bouche, et cela le ramena aussitôt à des pensées plus rationnelles, comme la conquête d'Yggalë. Il ne pouvait pas se permettre d'être sentimentale.
Le duc Salèn avait déjà donné son accord, et il ne serait pas compliqué de convaincre les ministres de la guerre et celui de l'économie. La conquête d'Yggalë serait peut-être coûteuse mais le duché leur rapporterait bien plus d'argent dans le futur. C'était un plan sur le long terme, après tout. S'il se débrouillait bien, il pourrait même obtenir le soutien des temples et des Lulas. Yggalë vénérait Celui des Bois au lieu de Celle des Brasiers, la déesse primordiale associée au Royaume de Feu. Le duché n'avait donc pas sa place dans ce royaume. De plus, les Hyūga, clan à la tête de la région, avait été béni par Celui de l'Air tout comme les Hisuna. Yggalë était faite pour le Royaume du Vent et non le Royaume du Feu.
Le dieu des forêts aurait béni la région elle-même, ce qui n'était pas une croyance totalement absurde. Après tout, le duché était bien plus luxuriant et verdoyant que ses voisins Pràyol et Laguloé. Un sourire étira légèrement les lèvres de Kankurō. Il n'aurait aucun mal à recevoir l'approbation des puissantes sphères de son royaume. Yggalë rejoindrait le Royaume du Vent de gré ou de force, et il pourrait faire ravaler sa fierté à la duchesse Hinata.
Kankurō jeta un nouveau coup d'œil à la Hyūga. La joute était terminée, et on servirait bientôt un banquet en l'honneur des vainqueurs, des invités, et de sa nomination. Elle quittait les gradins, flanquée des deux côtés par ses demoiselles de compagnie et suivie par ses chevaliers.
Si elle ne sembla pas sentir le regard du prince, ce fut le cas d'un des chevaliers qui l'accompagnaient. Fidèle à ses coutumes, il portait les cheveux en une longue tresse ornée de quelques bijoux, bien moins nombreux que ceux décorant les nattes de Hinata Hyūga. Kankurō fut un court instant surpris par la ressemblance frappante entre le chevalier et la duchesse, mais le regard illisible du jeune homme le marqua bien plus. C'était un regard propre au clan Yggalën, dû à leurs yeux dénués d'iris. Du peu qu'il savait – la biologie ne l'avait jamais passionné –, ces étranges pupilles protégeaient l'iris du vent causé par la vitesse de déplacement des Hyūga.
Le chevalier lui tourna le dos pour dire quelque chose à sa maîtresse, et cette dernière accorda un regard dénué d'intérêt à Kankurō. Elle esquissa un sourire moqueur, comme si elle connaissait une information capitale qu'il ignorait. Le Prince Héritier serra les poings et quitta l'esplanade à grands pas, le visage figé dans la pierre. Il ne pouvait pas se permettre de montrer ses émotions ici.
Il était destiné à être Daimyō, et il ne serait pas vu perdant le contrôle de ses sentiments en public. D'autant plus lorsque le duc Hōki, ancien soutien de Temari, l'observait attentivement. Il se demandait surement s'il avait bien fait de trahir la princesse qu'il avait soutenue jusqu'alors. Même s'il n'avait aucun respect pour un homme ayant retourné sa veste, Kankurō ne comptait le décevoir. Il avait besoin du soutien de tous les ducs, particulièrement du duc Hōki. Il était celui en charge des terres les plus fertiles du royaume. Si Kankurō voulait négocier – voire menacer – efficacement avec Hinata Hyūga, il avait besoin du soutien de l'homme pouvant nourrir le royaume en cas de besoin.
Yggalë était réellement au centre de tout ce jeu de pouvoir, et cela rendait Kankurō furieux. Comment une région étrangère pouvait-elle autant peser dans la balance ?
Lorsqu'il atteignit ses appartements, le Prince Héritier se laissa tomber sur un des canapés. Il devait se préparer pour le banquet, mais il avait besoin de quelques minutes. A ses côtés, sire Shàku, son garde du corps et confident, lui jeta un coup d'œil interrogateur. Surement se demandait-il d'où venait ce soudain manque d'énergie.
– C'est cette maudite duchesse, grommela-t-il à son chevalier.
– L'Yggalënne ? Oui, elle est très arrogante en effet, répondit Shàku en regardant par la fenêtre, comme s'il pouvait voir la duchesse à l'extérieur. Même si j'aimerais vous conseiller de lui donner une bonne leçon, ce n'est pas une bonne idée. Elle a trop d'importance. Néanmoins, j'ai une proposition à vous faire.
– Dis-moi.
– Et si vous la charmiez ? Pas romantiquement, évidemment, il est évident qu'elle s'est éprise de votre frère. Néanmoins, vous serez Daimyō, et elle aura besoin d'un partenaire économique. Elle ne pourra pas faire sans.
Un sourire étira les lèvres de Kankurō. Shàku avait raison. Il serait bientôt Daimyō du Royaume du Vent, et la duchesse d'Yggalë serait dans l'obligation de travailler avec lui et son gouvernement, qu'elle le voulût ou non. Surtout une fois qu'il aurait conquis le duché. Néanmoins, en attendant, il devait manipuler, mentir, négocier. Les menaces militaires ne viendraient qu'une fois son couronnement terminé et son pouvoir bien installé.
– Effectivement. Je pourrais également proposer de la soutenir un peu sur la scène internationale. Elle se sentira obligée de se montrer reconnaissante.
On toqua soudainement à la porte, et Kankurō haussa un sourcil. Qui le visitait à quelques vingt minutes du banquet ? Il invita néanmoins l'intrus à entrer, et la porte révéla une jeune femme du clan Hyūga. Elle portait une tenue traditionnelle de son royaume, quoique moins élaborée que celle de sa duchesse. Elle était également plus grande que cette dernière, et plus âgée. Elle devait probablement approcher les vingt ans.
Pourquoi la duchesse avait-elle envoyé une des siennes le visiter ? Un sourire amusé étira les lèvres de Kankurō. Ce serait certainement un tant soit peu divertissant.
– Mademoiselle Hyūga, c'est bien cela ?
– Votre Altesse Kankurō, je me présente. Hanika Hyūga, demoiselle de compagnie au service de la duchesse Hinata, répondit-elle en s'inclinant bas.
Kankurō devait l'admettre, cette étrangère était gracieuse et belle. Elle avait dû charmer nombre d'hommes, et il pouvait presque se souvenir de sa visite, lors du dernier conseil des Daimyōs.
– Relevez-vous, mademoiselle, et dîtes-moi plutôt pourquoi votre maîtresse vous a envoyée ici.
La jeune femme posa brièvement ses yeux intelligents sur sire Shàku avant de reporter son attention sur Kankurō. Le Prince Héritier croisa les jambes et déposa son menton sur son poing dans le but de, par cette position d'ennui, retranscrire sa supériorité. Néanmoins, elle ne sembla pas intimidée le moins du monde et croisa ses mains dans son dos comme un chevalier le ferait. Les Yggalëns étaient-ils tous aussi arrogants que leur duchesse ?
– Madame la duchesse aimerait prendre le thé avec vous après la mêlée. Elle vous présente ses excuses pour son impossibilité de venir vous le proposer en personne.
Kankurō plissa les yeux. Le thé avec lui ? Que prévoyait donc Hinata Hyūga ? Cela devenait réellement intéressant. Même si la duchesse l'agaçait au plus haut point, et même s'il fantasmait de piétiner son arrogance, il ne pouvait nier qu'elle était certainement intelligente et douée en manipulation. Elle allait sans aucun doute utiliser ce thé pour l'évaluer et le manipuler. Soit. Il en ferait de même, dans ce cas.
– Dîtes à la duchesse que je serais ravi de prendre le thé avec elle. Si je puis me permettre, qui la retient donc ?
– Elle se prépare pour le banquet, Votre Altesse. Elle était épuisée du voyage et d'assister en plus à la joute.
Cela faisait sens, il devait l'admettre. N'importe qui se serait satisfait de cette réponse, mais Kankurō ne pouvait s'empêcher de penser que la jeune femme lui faisant face ne lui disait pas toute la vérité. Il étudia rapidement son langage corporel et remarqua qu'elle avait toujours les mains dans le dos. Or, les femmes du Royaume du Feu ne se tenait pas de la sorte, encore moins les nobles. Cette position était réservée aux chevaliers et autres hommes d'armes. Elle cachait donc ses mains.
« Ah, je vois… » pensa Kankurō tandis qu'une lassitude étrange l'enlaçait. Si la duchesse désirait lui mentir, n'aurait-elle pas mieux fait d'envoyer quelqu'un capable de le faire ? Elle le prenait réellement pour un imbécile. Néanmoins, il ne dirait rien. Pas pour l'instant, tout du moins. Cela pouvait attendre d'être face à la duchesse.
– Je comprends. Il me tarde de la voir au banquet. Vous pouvez disposer.
– Je transmettrai votre message à madame la duchesse.
Hanika Hyūga s'inclina bas à nouveau puis quitta la pièce sans un mot supplémentaire.
– Cette femme cache quelque chose, déclara Shàku.
– Oui, elle m'a menti. Sa posture était pitoyable.
– Je parle d'autre chose. N'avez-vous pas remarqué ? Elle ne fait aucun bruit en se déplaçant.
– Et alors ? Elle est légère, tous les Hyūga le sont. Il n'est pas étonnant qu'elle fût silencieuse, répondit Kankurō en haussant les épaules.
– Non, ses talons devraient claquer, au moins légèrement, sur le sol.
Le prince se figea. Il était vrai que la Hyūga portait des chaussures à talons, comme toutes les nobles. Les talons faisaient toujours du bruit sur la pierre, peu importait le poids de la personne les portant. Il croisa les yeux de Shàku, comprenant aussitôt à quel type de personne il venait de rencontrer.
– Elle a été entraînée pour se déplacer silencieusement. Cette femme est un assassin.
– Ou une espionne de haut niveau.
– Quoi qu'il en soit, il est certain que la duchesse n'est pas une personne à prendre à la légère. Elle sait s'entourer, cela est certain, conclut Kankurō. Mais elle ne pourra pas agir comme bon lui semble ici elle est à Suna, dans un royaume étranger.
– Je suis parfaitement d'accord, Votre Majesté. Voulez-vous que je m'occupe de cette demoiselle de compagnie ? Elle était aussi arrogante que sa maîtresse.
– Non, ce serait comme déclarer ouvertement la guerre à Yggalë et par extension, au Royaume de Feu. Sans Gaara, nous aurions du mal à tenir le coup contre les forces de Pràyol, surtout sans préparations préalables. Au lieu de cela, j'aimerais abîmer sa fierté. Tu es un expert de la mêlée. Occupe-toi de quiconque elle envoie.
– À vos ordres, Votre Majesté. Devrais-je aussi faire appel à mes connaissances parmi les mercenaires participants ? Beaucoup d'entre eux seraient ravis d'affronter un chevalier d'un clan étranger.
– Bonne idée. Soyez sûrs de lui briser au moins un os. Après tout, les os des Hyūga sont si fragiles et dans une mêlée, un accident est si vite arrivé… s'amusa-t-il.
– Bien sûr, Votre Altesse. Et si nous nous rendions au banquet ?
Comme Kankurō s'y attendait, le banquet était somptueux. De plus, il avait à présent une place d'honneur tandis que Temari était assise au bout de la table, les yeux rivés sur son plat. Elle ne regardait personne et se contentait de converser avec sa demoiselle de compagnie. Elle était arrivée parmi les premiers invités, mais tout le monde l'avait ignorée. Le cœur de Kankurō se pinça légèrement mais il refusa d'être attendri. Ils s'étaient battus pour le trône, et tous les coups étaient permis. Ce n'était pas le moment d'être sentimental.
Il s'installa donc à sa place, et sourit tandis que tous les nobles et riches invités le saluaient, levant leurs verres en son honneur et se bousculant presque pour venir lui adresser la parole. C'était assez épuisant et pathétique, mais ce genre de situation amusait Kankurō. Ses anciens ennemis rampaient presque devant lui, et il lui tardait de voir la duchesse Hyūga dans cet état.
Alors même qu'il pensait à elle, l'Yggalënne pénétra dans la grande salle. Elle était accompagnée de sa suite, et discutait de sujets triviaux avec sa seconde demoiselle de compagnie tandis que Hamika conversait avec le jeune chevalier. Ils étaient visiblement un jeune couple, et Kankurō espérait que ce garçon serait celui envoyé dans la mêlée. Voir ses os se briser seraient d'autant plus satisfaisant. La duchesse et sa suite s'avancèrent jusqu'à la table principale où il était assis, et ils s'inclinèrent.
– Votre Majesté le Daimyō du Vent, Votre Majesté la reine, Votre Majesté le Prince Héritier, je suis honorée d'être votre invitée pour ce splendide banquet. Puisse la Mère de Tous vous bénir pour les siècles à venir.
