Chapitre 18 : L'écuyer.

Sasuke évita agilement l'énième pot lancé par son frère. Itachi était fou de rage depuis le départ de la duchesse Hyūga à Suna pour la célébration du futur couronnement du prince Kankurō. Itachi avait surement voulu y être envoyé en tant que représentant d'Ivoïré et Konoha. Or, selon Sasuke, cela n'avait aucun sens pour le futur duc de Pràyol de se rendre à Suna à la place de la duchesse d'Yggalë. Elle serait celle avec qui Suna aurait le plus à faire, après tout. Les marchands présents à Suna ne montreraient aucun intérêt envers Pràyol, car l'entrée de leurs marchandises dans le Royaume du Feu dépendait d'Yggalë.

Néanmoins, Itachi était orgueilleux et fier de sa position. Ayant été traité comme un génie toute sa vie, ce n'était pas étonnant qu'il devînt fou furieux dès qu'on lui refusait quoi que ce fût, mais Sasuke ne l'en trouvait pas moins pathétique. Comment un chevalier et héritier d'un des quatre duchés pouvait-il se comporter de la sorte ? On eût dit un enfant de cinq ans pleurant pour son jouet favori. C'était ridicule et indigne de sa position. Mais Itachi détestait Hinata Hyūga depuis qu'elle avait refusé de le soutenir et s'était emporté contre lui. Et rien ne le ferait apprécier la duchesse.

– Cette effrontée ! hurla Itachi pour la énième fois. Je lui ferai regretter d'avoir fait de moi son ennemi !

Sasuke soupira et se dirigea vers la porte pour quitter les appartements de son frère. Il avait mieux à faire que d'écouter Itachi s'énerver sur une personne qui n'était même pas présente. Il n'était pas un mannequin d'entraînement qui devait subir tout ce que Itachi désirait lui infliger. Alors qu'il posait la main sur la poignée, Sasuke sentit un frisson parcourir son échine, et il se déplaça de côté. Un lourd ouvrage sur un sujet quelconque s'écrasa contre la porte avant de tomber lamentablement au sol.

Sasuke leva les yeux et croisa le regard furieux de son frère. Ce dernier fumait légèrement, et Sasuke dut retenir un sourire amusé. Il n'avait pas perdu le contrôle de la température de son corps depuis des années. Aucun Uchiha n'avait perdu le contrôle de la température de son corps depuis des années. C'était une erreur d'enfant, comme faire tomber ce qu'on a dans les mains lorsqu'on est un bébé. Itachi était-il si énervé que ça ?

– Je peux savoir où tu vas ? rugit son frère.

– Ailleurs, répondit froidement Sasuke. Je n'ai aucune de raison de te regarder mettre tes appartements à sac. Tu ne dis rien d'intéressant et hurle sur une femme qui n'est même pas là. Comptes-tu t'en prendre à la duchesse ainsi ?

– Ne te range pas de son côté, insolent, où je t'apprendrai une leçon !

– Je ne me range pas de son côté. Mais je n'ai aucune raison de t'écouter hurler sans fin. Je peux faire autre chose de mon temps.

Sasuke voulait lui dire qu'il lui rappelait trop leur père et sa mauvaise habitude de hurler sans fin à longueur de temps, mais ce ne serait guère judicieux. Itachi reporterait sa colère sur lui, et Sasuke ne voulait pas avoir à gérer ce genre de situation. Il s'enfuirait surement, poussé par une peur irrationnelle qu'il ne pouvait contrôler, et serait par la suite traité de lâche. Ou, pire encore, d'être faible.

À Fort-Rubis, la peur était interdite, et les pleurs bannis. Aucun rire d'enfant n'égaillait les couloirs froids de la forteresse des Uchiha. À la place de chansons et de jeux, l'enfance de Sasuke avait été rythmée par le son d'épées s'entrechoquant, de flèches transperçant leurs cibles, et de marteaux frappant sur les enclumes. Tous les Uchiha, hommes et femmes mélangés, devaient apprendre à se battre. Aussi, Sasuke n'avait jamais entendu sa mère chanter. Pràyol tirait sa fierté et sa force de sa puissance militaire. Tous les Uchiha se devaient de gonfler les rangs de l'armée et obtenir des postes importants.

Dès lors, Sasuke ne pouvait pas s'empêcher d'envier Yggalë, si riche grâce à ses ressources naturelles, que sa population pouvait se permettre de s'amuser. Il avait tout juste croisé la duchesse Hinata, mais il avait entendu qu'elle était une danseuse d'exception, une chanteuse talentueuse, et une grande musicienne. Elle avait surement chanté plus de chansons en une journée que Sasuke en avait entendu dans toute sa vie.

Il devrait l'inviter à danser, lorsqu'elle reviendrait de Suna. Elle était une Yggalënne et il était plutôt beau, elle ne le refuserait pas. Si Sasuke avait retenu une chose de ses leçons d'histoire et géographie, c'était la luxure des Yggalëns. La duchesse chanterait sans doute pour lui, si l'occasion venait à se présenter. Il lui avait semblé entendre qu'elle favorisait la harpe. Il pourrait lui en offrir une, et enfin écouter toutes les chansons qu'il rêvait d'entendre.

Il se sourit légèrement à lui-même alors qu'il arpentait les couloirs d'Ivoïré, imaginant la duchesse entre ses bras, mais son regard fut soudain attiré par une silhouette se dessinant de l'autre côté du couloir. Sasuke jeta un coup d'œil à la jeune femme qu'il allait croiser. Il la reconnut aussitôt il s'agissait de Sakura Haruno, la fille du Premier Ministre Danzō. Elle ne ressemblait en rien à son père, gâtée par toute la beauté que le temps avait repris au Premier Ministre.

Là où Danzō était un vieil homme couvert de cicatrices à la peau olivâtre et aux cheveux sombres et drus, Sakura était une beauté à la peau d'ivoire, aux yeux d'émeraude et aux cheveux d'un rose pâle éclatant. Elle était facilement la plus belle demoiselle de Konoha, si ce n'était du Royaume, et de nombreux prétendants se jetaient sans aucun doute à ses pieds. Néanmoins, elle n'avait toujours pas de fiancé et ne semblait pas fréquenter le moindre homme.

Lorsqu'ils se croisèrent, Sasuke s'arrêta et baisse la tête, lui faisant un baisemain. Elle rougit gracieusement, un beau sourire illuminant son ravissant visage. Elle était accompagnée d'une demoiselle de compagnie aux cheveux sombres et coiffés en chignons, mais Sasuke décida de l'ignorer. Les demoiselles de compagnie ne parlaient que très rarement si on ne leur adressait pas la parole.

– Mademoiselle Haruno, je vous présente mes salutations. Aujourd'hui encore, vous êtes magnifique.

– Jeune maître Sasuke, je vous remercie. Où allez-vous d'un pas si hâtif ?

– Loin de mon frère, il est d'humeur massacrante, répondit-il avec un faux sourire amusé.

Sakura pouffa légèrement derrière sa main. Son rire était doux, et sembla caresser la peau de Sasuke. C'était agréable, et Sasuke ne put s'empêcher de sourire sincèrement pour une fois. Il était rare qu'on le surprît à sourire sincèrement, et il applaudit intérieurement la jeune demoiselle pour le faire sourire ainsi.

– Dans ce cas, voulez-vous m'accompagner dans les jardins prendre le thé ? proposa-t-elle, un sourire tout aussi doux que son rire sur les lèvres.

– Ce serait un honneur, mademoiselle.

Elle hocha la tête, et il lui offrit son bras gauche. La demoiselle le prit gracieusement, et Sasuke l'écouta parler de trivialités en tout genre. Elle lui parla des dernières soirées mondaines auxquelles elle avait été invitée, et des nouveaux courants de mode vestimentaire. Sasuke n'était pas réellement intéressé par la mode ou les soirées, mais il ne pouvait nier leur utilité. C'était lors de ces soirées que se formaient de nombreuses alliances et des partenariats économiques.

Les quatre ducs étaient plus ou moins exclus de ces cercles, malheureusement. Les duchés étaient tous éloignés de la capitale, et concentrés sur leurs propres affaires. De plus, tous possédaient une force indiscutable : les bénédictions des Neuf. Personne n'osait les défier pour cette raison, à l'exception des ministres ou d'hommes anormalement riches. Il n'était pas rare que les clans envoyassent chacun un représentant à la capitale pour représenter leur duc, mais en raison de la Sélection, ces représentants étaient tous rentrés chez eux. C'était aux candidats de forger leurs alliances pour démontrer leurs capacités.

Penser à la sélection évoqua chez Sasuke un frisson désagréable. Il avait toute cette situation en horreur il avait été élevé pour briller sur le champ de bataille et non en société. Il était rare que le duc ou la duchesse de Pràyol fut doué en politique. Alors le second fils ! Il ne comprenait pas grand-chose aux subtilités d'une ville comme Konoha et aux méandres politiques d'Ivoïré. Il passait sans doute régulièrement pour un rustre dénué de bonnes manières, mais peu lui importait. Au pire, quelques demoiselles courageuses seraient charmées. Au mieux, on le laisserait tranquille.

– Tout va bien, jeune maître ? demanda Sakura Haruno en se penchant légèrement contre lui.

Le geste arracha Sasuke à ses pensées, et il baissa les yeux vers ceux émeraude de la demoiselle.

– Oui bien sûr. Je pensais simplement au tempérament infernal de mon frère.

– Ah, je comprends. Mon père peut parfois se mettre dans des colères noires lorsque quelque chose lui déplaît, soupira-t-elle en appuyant sa joue gauche sur sa main. Si je puis me permettre, qu'est-ce qui a donc mis sire Itachi dans un état pareil ? demanda-t-elle en relevant la tête, l'air curieuse.

– La duchesse Hyūga. Ou plutôt, le fait qu'elle ait été envoyée à Suna à sa place. Je trouve ça idiot après tout, ce n'est pas avec Pràyol que le Royaume du Vent va commercer ! expliqua Sasuke.

– Je comprends sa frustration. Il est plus âgé que madame la duchesse, même s'il est vrai qu'elle est plus qualifiée que lui pour cette tâche, répondit mademoiselle Haruno. La politique est un dangereux jeu d'équilibre, et il doit tarder à votre frère de faire ses preuves.

– J'aimerais que ça n'implique être visé par des pots en céramique dès que quelque chose l'agace, grommela-t-il.

– Je suis sûre que vous les avez habilement évités ! pouffa la demoiselle.

Ils étaient à présent installés dans les jardins, et la demoiselle de compagnie de Sakura Haruno leur servait du thé préparé par des domestiques. Une fois le thé servi, la demoiselle en but une gorgée avant de se relaxer dans son fauteuil. Sasuke s'efforça aussitôt de l'imiter. Il n'était pas aussi à l'aise que sur un champ de bataille ou à l'entraînement, mais il n'était pas non plus face au Daimyō en personne.

– Jeune maître, je voulais justement vous parler de votre frère, dit-elle soudainement.

Sasuke écarquilla légèrement les yeux. Toute la douceur à laquelle il s'était habitué précédemment avait soudainement disparu et les yeux semblables à des émeraudes éclatantes étaient devenus froids et calculateurs. Qu'est-ce que cela signifiait ?

– Comme vous le savez, je suis la fille du Premier Ministre, et même si notre famille ne servira pas nécessairement le prochain Daimyō, nous tenons à ce pays plus qu'à tout autre chose. Dès lors, mon père et moi nous posons beaucoup de questions sur les candidats de cette Sélection pour le moins… inattendue.

Elle croisa les jambes et laça ses doigts sur sa cuisse, son regard ne quittant jamais Sasuke. L'écuyer déglutit il avait cette situation en horreur mais partir maintenant serait reconnaître sa défaite. Il n'espérait pas vaincre Sakura Haruno en joute verbale, mais il pouvait au moins sauver la face.

– Honnêtement, ce que vous m'avez décrit du tempérament de votre frère et ce que j'ai pu observer me suffisent amplement pour me forger une opinion de lui, mais j'aimerais l'entendre de votre bouche. Pensez-vous sincèrement qu'il ferait un bon Daimyō ? Ou laisserait-il le peuple mourir de faim pour sa gloire personnelle ?

Du plomb semblait s'être déposé sur les épaules de Sasuke, et il se trouva incapable de répondre à la jeune femme. Avait-ce été son but tout ce temps ? Avait-elle engagé la conversation avec lui dans ce simple but ? Dans ce cas… Dans ce cas, il lui avait donné tout ce qu'elle voulait sur un plateau d'argent. Quel bel imbécile il faisait, elle l'avait totalement berné. Il aurait dû se méfier d'elle, la fleur de la haute société et la reine des soirées mondaines elle était surement une menteuse aguerrie et une manipulatrice de talent.

Une rage sans précédent s'empara de lui il rêvait de lui trancher la tête ici et maintenant pour s'être jouée de lui, et il caressa le pommeau de son épais. Du coin de l'œil, il vit la demoiselle de compagnie se tendre, mais mademoiselle Haruno ne tressaillit même pas, s'autorisant même un petit sourire. Il rêva de l'insulter et de lui faire ravaler son arrogance, mais il ne pouvait pas se le permettre. Néanmoins, avait-elle oublié qu'il pourrait brûler ce jardin entier si l'envie le lui prenait ? Elle pariait beaucoup sur son sang-froid.

Soudain, elle soupira et se leva, visiblement lassée ou satisfaite.

– Votre réaction a confirmé mes pensées, décréta-t-elle. Permettez-moi de vous prodiguer un conseil, jeune maître. La prochaine fois qu'une belle demoiselle vous propose du thé, demandez-vous quels sont ses motifs. Vous n'êtes pas aussi intéressant que vous le pensez, et même pas un chevalier, ajouta-t-elle en souriant d'un air amusé.

– Espèce de sale effrontée ! hurla-t-il en se levant brutalement, dégainant son épée dans un mouvement de rage.

Aussitôt, la demoiselle de compagnie dégaina un poignard, se positionnant comme un assassin. Sasuke se figea. Il était vrai que mademoiselle Haruno n'était jamais accompagnée d'un garde du corps. Tout du moins, ce n'était visiblement qu'en apparence. Pour qu'une assassin dégaine aussi vite et soit prête à l'affronter malgré son désavantage évident, elle devait être formidable.

– Allons-y, Tenten. Le jeune maître ne nous attaquera pas ici, il sait ce qu'il risquerait, intervint Sakura Haruno avant de relever les yeux vers lui une dernière fois. Profitez du thé, jeune maître. Rassurez-vous, il n'est pas empoisonné, s'amusa-t-elle.

Sur ces mots, elle fit demi-tour et quitta le kioske, son assassin sur les talons. Sasuke serra les poings, sa température corporelle augmentant considérablement. Il sentit de la fumée s'échapper de sa mâchoire tandis qu'il fixait le dos de la demoiselle.

Je retiens cette humiliation, Sakura Haruno, à charge de revanche !