Chapitre 2 : "Heart on fire"

C'est le son délicat d'un dizi et une odeur réconfortante qui le tira hors de l'inconscience.

QingMing dressa lentement son inventaire intérieur : son épaule le tirait, il n'avait aucune énergie de reste à part pour retenir sa forme humaine de gagner des poils, il se sentait vaseux et savait déjà que le moindre mouvement pour passer de l'horizontal à la verticale le ferait vomir.

Un grognement lui échappa lorsqu'il ouvrit les yeux. La lumière de fin d'après-midi lui agressa désagréablement les rétines.

"- Maitre !" Honey Bug lui sauta presque au cou de soulagement. "Comment vous sentez vous ? vous vous souvenez de ce qui s'est passé ?"

Il chercha à répondre malgré sa langue collée à son palais. Une main trop chaude se glissa sous sa nuque pour le redresser juste assez. L'odeur rassurante lui envahis plus encore les narines. On poussa gentiment un gobelet de thé contre ses lèvres. Il avala le liquide tiède et trop amer avec reconnaissance. A défaut d'autre chose, il humidifiait ses muqueuses parcheminées. On lui proposa une seconde tasse puis une troisième jusqu'à ce qu'il la refuse en détournant à peine la tête.

La main sous sa nuque le maintint jusqu'à ce qu'il soit recouché correctement puis l'abandonna.

Immédiatement, QingMing regretta la chaleur fugitive qui quittait déjà sa peau.

Il se força à ouvrir encore les yeux. Cette fois, quelqu'un avait tiré les tentures de la pièce.

…Ha…Il était à l'infirmerie. Il avait dû être salement amoché pour que Honey Bug l'installe ici. Elle savait à quel point il haïssait cette pièce. Il préférait sa chambre et sa tanière.

"- Maitre ? Comment vous sentez vous ?"

"- Comme si quelqu'un m'avait placé dans une barrique remplie de pierres et m'avait jeté du haut d'une cascade."

Rassuré, Mad Painter s'assit sur le bord du lit.

"- Il va bien, il dit déjà n'importe quoi."

"- Kuang Hua Shi" Protesta QingMing. Il ne fallait pas le faire rire, ça lui faisait mal un peu partout. "Qu'est ce qui s'est passé ?" Il se souvenait du piège, de son frère de secte qui l'avait attaqué par derrière, de Killing Stone qui n'avait matériellement pas pu le sauver, puis…La chaleur ? Non…. Non, ce n'était pas possible.

Il se redressa sans s'occuper des protestations de ses shishen ou de son corps. Boya… Le chef de secte était là, un peu à l'écart, à l'observer avec une intensité troublante. Et cette odeur ? Son nez de renard ne sentait que ça. Le chasseur embaumait la pièce.

"- Je suis désolé." Murmura le Yin Yang Shi avant que son estomac ne proteste de sa trop rapide station verticale et qu'il ne se vide dans le bassin que Honey Bug avait diligemment placé sous sa tête.

Les mêmes mains brulantes écartèrent ses cheveux pour les natter sommairement pour qu'il ne s'en mette pas partout puis frottèrent timidement entre ses omoplates jusqu'à ce que son estomac ait finir de faire la révolution.

"- Je vais refaire de la tisane" Soupira la petite démone, blasée de son maitre.

Elle tendit un linge humide à Boya qui l'utilisa pour essuyer la bouche de QingMing. Le cultivateur se sentit rougir. Ce n'était pas à l'autre chef de secte de l'aider comme ça !

"- Vas-tu cesser de t'agiter ?" Finit par râler le guerrier. S'il voulait l'aider, qu'il arrête de bouger.

"- Qu'est ce qui s'est passé ?" Qu'est-ce que Boya faisait là ? Parce que QingMing ne doutait pas une seconde que c'était lui qui les avait sauvés. "Je ne t'ai pas invoqué."

"- Non. Et tu aurais dû. Sinon, à quoi sert le pacte entre nous !"

"- …J'espérais qu'il mourrait tout seul de ne pas être utilisé."

Boya serra les mâchoires. Ça faisait mal d'entendre ça. Ça faisait d'autant plus mal que Zhuque aussi n'était pas content du commentaire de son Partenaire de Jubilé. Il ne dit rien pourtant. Pas tout de suite.

"- Pourquoi ?"

Le regard incrédule du Yin Yang Shi le fit reposer le linge souillé.

"- Comment ça pourquoi ?"

"- Pourquoi voudrais-tu que ce lien meure ?"

Boya posait vraiment la question ?

"- Je…Je ne peux pas être ton maitre ! Enfin ! C'est… C'est…" Puis, lentement, ses protestations moururent d'elles même sur ses lèvres lorsque son regard tomba sur ses autres shishen. Quelle était la différence entre eux et le prêtre ? "Tu as été forcé ! Sans ce sacrifice improbable, jamais tu ne te serais retrouvé lié à moi comme mon serviteur."

"- J'ai choisi."

"- Tu…"

"- Je te l'ai dit avant d'aller réveiller Zhuque. Si nécessaire, je serais ton gardien."

"- Tu pensais mourir." Ils le savaient tous les deux.

"- Et ?"

Et rien. S'il était mort en réveillant Zhuque, il serait devenu son esprit gardien pour mourir quand même sous la dernière attaque du Serpent. Là, son corps spirituel avait été détruit et son esprit renvoyé dans le corps mourant et épuisé au pied de la statue. C'était assez proche de ce qui était arrivé à Mad Painter. La différence était que son esprit avait eu son corps à disposition pour se soigner contrairement au servant qui était passé proche de la destruction totale.

QingMing lança un regard empli de peine et de détresse à son ami.

"- J'ai vu comment tu traites tes serviteurs, QingMing. Je suis persuadé que la moitié de la population de l'Empire préfèrerai être ton esclave qu'être un homme libre forcé à toutes les bassesses pour survivre. " Que dire après ça. "Tes blessures ne sont pas encore complétement refermées. Tu dois dormir." L'ordre fit sourire le maitre du nord.

"- Le servant qui ordonne à son maitre, hein ?"

"- Je ne suis pas sous forme d'esprit et de ce que Mad Painter et Snow Hound ont pu suggérer, ce n'est pas nouveau."

Ça, c'était fourbe. Il jeta un regard noir aux deux imperturbables servants qui ne mouftèrent pas malgré l'amusement qui brillait dans leurs yeux. Leur maitre allait malgré tout, bien. Ils pouvaient arrêter de s'inquiéter pour lui.

"- Attends… Comment nous as-tu trouvé. Comment es-tu venu ?" Boya soupira.

"- J'ai entendu ta douleur. J'ai senti ton sang. Ça à suffit pour que Zhuque sache te trouver et nous envoie vers toi."

"- …Comment ?"

"- Comme tous les phénix j'imagine. En brûlant."

Une horreur absolue se peignit sur le visage de QingMing. Son ami venait de lui avouer qu'il avait brulé vif pour le rejoindre et le sauver ?

"- Je ne me rappelle même pas la douleur." Mentit en partie Boya.

Non, il se rappelait tout ce sang. De son ami en train de s'effondrer, de Killing Stone submergé qui se débattait de toutes ses forces pour sauver son maitre et l'atteindre avant qu'il ne soit trop tard. Il se souvenait de sa peur et de sa rage à l'idée de le perdre aussi.

"- On en parlera plus tard. Quand tu seras en état de vérifier que je vais bien moi aussi. Ça fait bizarre de perdre son corps pour le retrouver parfait à l'autre bout de la Chine quelques secondes plus tard." Plaisanta difficilement le tueur de démons.

Il reposa une main brûlante sur l'épaule de son ami. La chaleur, la présence et la fatigue combinées à cette odeur délicieuse qui satisfaisait le hulijing en lui eurent raison du prêtre en blanc. Il ferma les yeux malgré ses efforts. Le sommeil le rattrapa comme s'il regrettait d'avoir dû le laisser s'échapper si vite.

A son réveil suivant, QingMing était assez solide pour quitter le lit de l'infirmerie. Puisqu'on l'avait laissé seul, il n'avait aucune raison de rester davantage. Le trajet pour rejoindre sa chambre lui parut sans fin mais indispensable. Il ne pouvait pas se sentir bien ailleurs que dans sa propre tanière pour finir de guérir. C'était sans doute une réaction atavique qui s'exprimait. Il avait besoin de sa tanière pour lécher ses plaies.

Trois heures plus tard, au lever du soleil, Honey Bug ne lui fit même pas une remarque. Elle ne l'avait même pas cherché avant de le trouver chez lui.

"- Bonjour Maitre ! Je vous ai préparé un bain chaud. Le petit déjeuner est presque prêt. Vous le prendrez chez vous ou dans la salle à manger ?"

Le cultivateur lui fut reconnaissant de sa discrétion.

"- Dans la salle à manger s'il te plait."

"- Je vais prévenir tout le monde. Avez-vous besoin d'aide pour votre bain et vous habiller ?"

Il passa une main dans ses cheveux. Ils étaient encore en partie encroutés de sang.

"- Non, ça devrait aller." Il allait s'habiller léger de toute façon. Il n'avait pas besoin de se présenter en tant que maitre de secte. Il était chez lui. Avec un invité d'honneur, certes, mais quelque chose lui disait que Boya ne s'offusquerait pas d'une mise un peu simplifiée.

"- Très bien ! Le déjeuner sera servi dans une demi-heure."

Elle quitta la chambre, toute pimpante. Le qi avait recommencé à circuler entre leur maitre et ses servants. Il allait bien. Il était là. Tout allait bien.

Il fallut plus de temps que prévu au Yin Yang Shi pour se préparer. Qui aurait cru que se laver les cheveux puisse être aussi harassant ? Il laissa tomber l'idée de se coiffer correctement. Devait-il tenter de rajouter un guan pour le principe ? Il n'arrivait même pas à se faire une queue de cheval haute. Lever son bras lui faisait encore un mal de chien. Il ne portait que deux couches de robes sous sa robe d'extérieur, ça aurait été ridicule de tenter de rajouter une quelconque dignité artificielle alors qu'il se sentait aussi en forme qu'une outre crevée.

On toqua à sa porte.

"- Entrez."

Boya soupira.

"- Je ne croyais pas Snow Hound quand il décrivait ton dégout de l'infirmerie."

QingMing se sentait trop décatit pour protester ou se justifier. Il ne trouva même pas la force de râler lorsque le chef de secte prit son peigne de ses doigts gourds.

"- Laisse-moi faire."

Le Yin Yang Shi se sentit rosir. Suffisamment pour que Boya réalise son geste et rougisse aussi. Il ne pouvait pas faire marche arrière pour autant. Si les autres shishen le faisaient, il le pouvait aussi n'est-ce pas ? Même si c'était d'une intimité rare. L'excuse était transparente comme une fenêtre sans papier, certes. Mais après avoir vu son ami mourant dans ses bras, il avait besoin de s'assurer qu'il allait bien. Il s'était attaché à lui. Trop sans doute. Avec Zhuque qui poussait silencieusement à la roue pour qu'il s'occupe de son Partenaire de Jubilé comme il appelait QingMing quoi que cela puisse vouloir dire, Boya n'avait pas vraiment envie de résister non plus. Il n'avait jamais été très tactile, mais avec les attitudes éhontées de QingMing, qu'est-ce qu'il pouvait faire ? c'était sans doute contagieux. Il avait juste envie de le prendre dans ses ailes…Ses bras et l'y garder jusqu'à ce qu'il soit guéri.

"- Dis-moi si je te fais mal."

Les deux hommes restèrent silencieux, partagés entre la gêne et la gêne de n'en ressentir aucune pendant que le peigne passait et repassait dans les cheveux longs emmêlés du demi-sang.

Sans que Boya ait besoin de demander, son ami lui passa une bouteille d'huile à la douce fragrance florale. Il mit un peu d'huile dans ses paumes pour en humecter les longues mèches dont il tressa ensuite une partie au-dessus des tempes puis s'amusa à faire une coiffure traditionnelle de maitre pour son temple. Lorsqu'il eut fini, il prit une des épingles sur la coiffeuse pour la mettre lui-même dans le demi-chignon haut qu'il avait fait.

"- Au moins, tu ne ressembles plus à un cheval échappé."

L'intimité du moment disparue comme neige au soleil pour ne laisser qu'un léger malaise que Honey Bug balaya par sa présence.

"- Le déjeuner est prêt. Hoooo ! Je ne vous ai jamais vu coiffé comme ça, maitre ! C'est Boya-Daren qui vous a coiffé ? Ça vous va bien ! Vous faites presque respectable comme ça."

QingMing soupira. Il prit son ami à témoin.

"- Tu es sûr que tu veux rester associé à ça ?"

"- Ho, je trouve au contraire très drôle la façon dont tes shishen te maltraitent. C'est une bonne raison pour moi de rester." Ça lui rappelait un peu sa secte. "Je pourrais en rajouter une couche sans être dépaysé."

Le chef de la secte du nord protesta à voix basse même s'il ne pouvait retenir un petit sourire. Tout le monde était méchant avec lui. Il accepta sans réfléchir le bras de son ami jusqu'à la salle à manger où attendait l'intégralité de la Maison.

Le petit "tant que ça !" murmuré de Boya le fit sourire. Oui, tant que ça. La centaine de démons qui vivaient sur le domaine du lac était là. Même les trois frères furets, même les grenouilles d'hiver et le couple de serpents blanc. Ils étaient tous là, inquiets pour leur maitre. Dans la Maison elle-même, il n'y avait que ses shishen, Honey Bug et la Multitude sans visage. Les autres avaient tous leurs propres terriers, nid et cabanes à leur convenance sur le domaine.

"- Il faut arrêter de nous faire des peurs, maitre." Protesta un golem de pierre qui devait arriver à la cuisse de Honey Bug.

"- Ce n'était pas volontaire."

"- Ce n'est jamais volontaire, mais vous finissez toujours tout cabossé." Le petit golem jeta un regard noir aux trois shishen "A croire que vous ne servez à rien, vous !"

"- Ça suffit !" Le ton était sec cette fois. "Pas de jugement ni de reproche. Je l'ai déjà dit. Chacun fait au mieux de ses capacités. Le monde va comme il veut, pas comme nous voulons qu'il aille."

Le golem baissa la tête. Il ne fut pas le seul. C'était plus facile d'avoir un bouc émissaire quand leur maitre se faisait cabosser. Et puisque les coupables n'étaient pas là, s'en prendre à ceux qui n'avaient pas pu le protéger était plus simple.

Boya ne dit rien. QingMing menait sa Maison un peu comme lui menait sa secte. Ils étaient indulgents autant qu'exigeants sans tolérer la cruauté gratuite.

Zhuque approuvait encore. Non vraiment, ils avaient bien choisi leur Partenaire. Boya devait s'en rendre compte n'est-ce pas ? Il allait bien finir par comprendre ce que ça voulait dire ? Non, toujours pas ? Ha ces humains ! toujours à devoir leur mettre des agneaux dans l'aire et des plumes au fond du nid. En trois siècles, rien n'avait changé. Peut-être que si son vaisseau commençait à faire sa cour ? Le renard avait bien commencé la sienne depuis leur première rencontre.

QingMing s'assit le premier. Il invita Boya à s'asseoir à sa droite comme son invité puis ses trois esprits gardiens. Enfin, les autres s'assirent tous. Les plats étaient déjà servis. Ils étaient simples, goûtus et roboratifs. Le déjeuner se prolongea jusqu'à ce que chacun soit rassuré sur l'état de leur maitre et protecteur puis les démons répartirent dans leur petite vie tranquille invisible de la Maison. A présent qu'il était au courant de leur présence, pas mal de détails trouvaient leur explication aux yeux de Boya. La plus basique étant d'où provenait ce qui remplissait leurs assiettes, les pots de thé ou les plumes qui garnissaient les oreillers. Le domaine était simplement une grande ferme isolée de la maison principale. Les démons y travaillaient à leur gré et à leur envie pour pouvoir manger. Le surplus était simplement envoyé à la maison du maitre.

QingMing s'arrêta soudain près d'un énorme pêcher en fleurs.

"- Je n'ai pas besoin que tu me serves de bâton de vieillesse tu sais ?"

Boya rougit. Il avait naturellement offert son bras à son ami en sortant de table. Et son ami l'avait tout aussi naturellement pris sans réfléchir.

Appuyés au balcon de la salle à manger, Snow Hound observait le couple avec ses deux camarades. Peut-être que le premier disciple de JingYun avait raison.

"- Combien de temps avant qu'ils ne partagent le même lit ?"

Mad Painter se frotta la mâchoire.

"- …trois jours sans rien de tendancieux, une semaine pour plus. S'ils restent ici. Sinon…on va dire une dizaine de nuit en commun."

"- Killing Stone ? Tu veux parier ?"

Le pauvre démon n'en revenait pas. Ils pariaient vraiment sur….

"- Vous pariez sur la vie sexuelle de notre maitre ?"

Les deux autres ne voyaient pas le problème. Mais peut-être était-ce aussi parce qu'ils l'avaient vu grandir, avoir ses premières aventures et s'en amuser à chaque fois davantage. Mad Painter avait même été celui qui s'était chargé de l'éducation sexuelle de leur jeune charge. Il avait été jusqu'à dessiner à leur jeune maitre adolescent un petit livre assez exhaustif quand il avait commencé à faire fuir Zhong Xing en lui posant des questions sans la moindre pudeur. Le bouquin était encore dans la bibliothèque du domaine, à côté des nombreux romans "romantiques" écrit par QingMing. Mad Painter s'était bien amusé à les illustrer pour certains. Une partie des finances du domaine provenait de la vente des copies de ces petits machins.

"- Je suis à peu près sûr que ça va durer." Finit par murmurer le plus jeune des trois shishen. Même s'il ne connaissait pas leur maitre aussi bien qu'eux, il savait faire la différence entre passion, désir et amour. Ici, il voyait les deux premiers légèrement bourgeonner alors que le dernier était déjà là, parfaitement enraciné mais encore invisible aux yeux des deux humains.

"- …On annule le pari ?" Proposa Mad Painter. Parier sur la vie sexuelle de leur maitre, pas de problème. Sur sa vie sentimentale en revanche…. Ça aurait été malvenu sur quelque chose d'inexistant jusque-là. A part eux qui étaient ses serviteurs et donc dépendant de lui, leur maitre avait toujours jusque là était physiquement autant que psychologiquement incapable de ressentir de l'amour pour quelqu'un depuis la mort de sa mère.

Ils rentrèrent dans la Maison pour laisser le couple maladroit rougir tout son saoul comme des ados.

Allez, Boya-Daren n'était pas à moitié aussi méchant qu'il voulait le faire croire.

Même Killing Stone en convenait.

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QingMing n'avait pas cherché à retenir son ami. Il était sur pied depuis presque une semaine maintenant. Il allait bien. Il était en pleine forme. Boya n'avait aucune raison de rester à part son envie de simplement passer du temps ensemble. Ce désir était partagé par les deux hommes. S'ils n'avaient pas eu tous les deux des responsabilités, ils auraient pu en profiter. Malheureusement, Boya avait été rappelé au Palais pour donner son avis sur une nichée de jeunes nobles de moins de dix ans que leurs parents voulaient faire entrer dans sa secte pour profiter de sa notoriété. Comme le temple avait toujours besoin de chair fraiche, ils n'avaient pas pu dire non. Une véritable cérémonie d'accueil avait été organisée pour la fin de semaine, une fois que les petits shidi tout neufs se seraient un peu acclimatés à leur nouvelle maison.

Si QingMing s'était libéré d'ici là, il y assisterait lui aussi. Puisque les shidi de son ami voulaient le voir, il ne voyait aucune raison de refuser.

En attendant, le Yin Yang Shi s'assurait que ses trois servants spirituels étaient à nouveau en état de se battre. Non qu'il en ait envie. Il était juste pragmatique. Avec les actes de sa secte, il allait devoir frapper un grand coup. Peut-être même éliminer quelques-uns de ses frères. Il ne connaissait pas le degré de rejet des siens mais il connaissait sa secte. A part sa classe d'âge, il n'y avait bien que les anciens qui connaissaient sa vraie nature. Seuls ceux qui le connaissaient personnellement connaissaient aussi le secret de sa naissance. Tous avaient été contraints au secret par Zhong Xing.

En silence, QingMing commençait à se demander s'il ne ferait pas mieux de quitter le temple tout court.

"- Maitre ?"

"- Pas de douleurs ?" Leurs méridiens étaient clairs.

Les trois shishen secouèrent la tête. Ils étaient en pleine forme. Même les ailes de Snow Hound avaient retrouvé toute leur force.

Alors il était temps pour le chef de secte d'aller mettre ses disciples au pas.

C'est avec une délectation certaine que le petit groupe franchit le portail qui les conduisit directement au cœur du grand hall de glace qui avait vu grandir l'hybride de renard.
Rien n'avait changé. Rien n'y changeait jamais. La glace y veillait.

"- MAITRE ! VOUS ETES VIVANT ?" S'enthousiasma un jeune maitre de garde, bien trop jeune semblait-il pour avoir ce statut.

Certains n'étaient pas si tristes de le voir en vie après tout.

Les rumeurs avaient couru. Certains l'avaient dit morts. D'autre étaient sûr qu'il s'en était sorti. Ce n'était pas de simples démons de bas étages qui allaient mettre à bas le tueur de Serpent n'est-ce pas ? Leur chef de secte devait juste soigner ses blessures quelque part.

"- Eloignez-vous de lui."

Les jeunes disciples qui s'étaient rués sur QingMing pour l'accueillir hésitèrent. C'était un ordre des anciens mais c'était le chef de secte…. Qu'est ce qui se passait ?

Immédiatement, les trois shishen se déployèrent en formation autour de leur maitre

"- Tenter de me faire assassiner n'a pas suffi ? Vous tentez votre chance en plein jour maintenant ?" Railla le demi hulijing.

Des hoquets de surprise se firent entendre. Les disciples se prévenaient de loin en loin malgré les tentatives des anciens pour les renvoyer dans les cavernes inférieures. Tous se rassemblaient pour voir ce qui se passait.

"- Tu n'aurais jamais dû revenir QingMing. Ta mort aurait arrangé tout le monde." Pesta un de ses condisciples. Ils avaient grandi ensemble. Et voilà qu'il tirait son couteau contre lui, vite imité par plusieurs anciens et maitres de leur âge.

Une vague de chaleur si intense qu'elle en fut douloureuse balaya le grand hall de glace de la secte. Plusieurs cultivateurs aux armes levées s'embrasèrent dans des hurlements de souffrance avant même de devenir dangereux. La cendre fut balayée d'un battement d'ailes noires de mars.

Zhuque jeta un regard emplit de flammes aux anciens de la secte.

"- ça, ce n'était pas prévu." Murmura pour lui-même Killing Stone.

Le dieu-gardien avait-il encore sentit la détresse de leur maitre ? Pourtant QingMing n'avait même pas semblé étonné ou simplement irrité de la trahison des siens. Il l'attendait. Il en avait même besoin pour faire acte d'autorité pour reprendre sa secte de manière incontestée. Ça allait vite devenir pénible si Boya débarquait dès que leur maitre se retournait un ongle. C'était certes efficace mais….

"- TU OSES NOUS ATTAQUER ?" Le hurlement de l'ancien se finit dans un nouveau torrent de flammes.

QingMing se mit immédiatement entre le shishen furieux et les anciens survivants. Un cercle de protection parfait, argenté, le même qu'il avait déjà créé pour protéger son ami de He Shouyue apparut entre eux et les anciens.

"- Bo..Zh…." Comment appeler son ami sans trahir son identité ? "Tout va bien. Je ne suis pas en danger."

"- Pas encore." Murmura Mad Painter.

La confirmation légère fit s'agiter encore plus Boya jusqu'à ce que QingMing pose ses mains sur les avant-bras de l'esprit-gardien pour le calmer. La situation agaçait profondément le chef de secte du nord. Il n'était pas un guerrier comme son ami, d'accord. Mais il était parfaitement capable de lui tenir la dragée haute. Il l'avait fait. C'était insultant que Zhuque le surprotège comme ça.

"- Tout va bien…"

S'il avait la réputation de ne pas contrôler ses shishen, ça allait vite devenir compliqué.

Pourtant, la vue du cercle de protection avait figé une partie de la secte. Ils n'en avaient jamais vu d'aussi puissant et d'aussi parfait. Même dans les archives il n'était fait mention d'un cercle argenté que deux fois. Et leur chef de secte en invoquait un aussi facilement ? Presque négligemment ? COMMENT ?
S'il était capable de créer ça aussi aisément, son shishen ne pouvait lui échapper n'est-ce pas ?

"- Qu'est ce qui se passe ?" Le premier disciple n'osait pas approcher.

L'homme était premier disciple depuis avant même l'arrivée au Temple de QingMing. Avoir vu la succession de la secte lui échapper l'avait rendu aigri mais pas idiot. La situation le perdait un peu. Il venait quand même de voir une douzaine de personne brûler vives et disparaitre en cendre sous ses yeux. Et c'était quoi cet esprit-gardien bien trop puissant et bien trop agressif ?

"- Il se passe que nos chers anciens estiment qu'un autre chef de secte serait préférable" Aboya QingMing, sortant de ses habitudes de calme absolu. Il avait un shishen énervé à calmer. Il sentait sous ses doigts le feu de Zhuque gonfler par vague. "Et au lieu de demander poliment avec des explications, ou de simplement me demander de me retirer, ils ont essayé de me faire tuer."

De nouveaux hoquets de surprise se firent entendre. Il était connu que le torchon brulait entre leur chef de secte et les anciens. Il n'avait jamais été apprécié par les autres maitres. Par personne ou presque d'ailleurs. Si on lui reconnaissait du bout des lèvres ses talents, c'était tout.

Mais aller jusqu'au meurtre ?

"- C'est toi qui aurais dû mourir ! Pas maitre Zhong Xing!" Rugit soudain un des maitres

"- Et le Serpent se serait enfuit de la capitale et aurait ravagé l'Empire." C'était la triste vérité.

Même si son maitre était revenu à la capitale, jamais il n'aurait pu faire le nécessaire contre la princesse. Il était même probable qu'il l'aurait aidé.

Un cri de rapace furieux passa la gorge de Boya. QingMing le rattrapa à bras le corps avant qu'il ne fasse encore bruler vif l'imbécile. Le shishen passa un bras autours de la taille de son maitre, protecteur et possessif. Le Yin Yang Shi finit par poser ses mains sur les joues de son ami pour le forcer à le regarder dans les yeux. Il ne voyait qu'un feu sans fin bruler dans le regard normalement calme de son ami. Il fallait qu'il atteigne Zhuque à travers lui.

"- Je vais bien. Calme-toi. Tout est sous contrôle."

Les premiers commentaires désagréables commencèrent à fuser ce qui agaça encore plus le dieu-gardien. Les grandes ailes noires de mars s'ouvrirent d'un coup.

"- ZHUQUE ! CA SUFFIT !" Cette fois, QingMing n'avait pas le choix.

Il imposa sa détermination dans le lien qui l'unissait à l'esprit gardien. La volonté du phénix se rebella contre la sienne. Le prêtre ne tenta pas de l'affronter de front. Il la laissa l'engloutir pour rester juste immobile au milieu de l'océan de fureur et de flammes, comme un rocher au milieu de l'océan.

Il n'entendait pas les murmures de ses confrères. Zhuque ? comme…Le dieu gardien de la capitale ? la rumeur voulait qu'il se soit incarné pour défaire le reptile. Était-ce vraiment… Leur chef de secte avait réussi à soumettre un dieu-gardien ?! C'était impossible, encore une fois. Comme ce cercle de protection qui ne disparaissait pas et se déplaçait à chaque fois pour se mettre entre leur chef de secte et les anciens qui tentaient de le déborder pour l'attaquer.

Pourtant, l'aura qu'ils sentaient tous étaient bien trop grande pour un simple shishen. Elle était aussi bien différente. Il n'y avait pas de 'mort' dans ce pouvoir. C'était un pouvoir vivant qui bouillonnait, se rebellait et tentait d'échapper à l'étreinte mentale de leur chef de secte pour finir de dévorer ceux qui doutaient de lui ou lui voulaient du mal.

Les anciens étaient blêmes. Tout le monde avait entendu les rumeurs. Certains avec plus de détails que d'autres. Les anciens surtout connaissait les autres chefs de secte. Ils connaissaient leurs homologues. Plus d'un pouvait reconnaitre le chef de la secte JingYun sous les marquages de l'oiseau-gardien. Ils avaient eu vent des débuts chaotiques lorsque les deux hommes s'étaient rencontrés. Leurs espions leur en avait fait part avant d'être tué sous les décombre du palais.

Leur chef de secte avait réussi à enchainer son homologue au dieu-gardien et à les contrôler tous les deux ? Comment lutter contre un cultivateur qui osait faire ça ? Ils n'étaient pas de taille. Ils ne savaient que trop de quoi était capable un hulijing. Alors avec un pouvoir pareil sous les doigts ? Ils étaient impuissants. Totalement impuissant à endiguer ce qu'ils voyaient déjà comme la quête de contrôle de l'hybride…Et si la mort de leur précédent chef de secte n'avait pas été un accident finalement ? Si QingMing l'avait assassiné pour prendre sa place ? Se pourrait-il même qu'il soit responsable de la libération du Serpent via quelque plan machiavélique et tordu ?

QingMing avait posé son front contre celui de Boya pour communiquer plus facilement avec la double entité. Petit à petit, la chaleur retomba dans le tolérable. Les plus jeunes disciples s'étaient réfugiés dans les étages pour continuer à observer ce qui se passait. Leur temple était calme normalement. D'un calme d'un mortel ennui la plus part du temps d'ailleurs. C'était plus d'action en quelques minutes qu'ils n'en avaient jamais vu de toute leur vie ou presque. Un cultivateur de leur secte pouvait vraiment devenir aussi fort ? C'était un monde de possibilités qui s'ouvrait à eux.

Boya avait passé ses deux bras autours de son homologue du nord. Ses ailes noires aussi s'étaient refermées autour de lui.

QingMing soupira de soulagement. Ils étaient passés près de la catastrophe. Zhuque s'était assez calmé pour que la présence de Boya commence à se faire entendre à nouveau. Il luttait avec le Yin Yang Shi pour reprendre le contrôle de son corps à l'oiseau gardien sans causer plus de morts. Un tonnerre silencieux résonna soudain dans le grand hall de glace. Zhuque avait enfin laissé la place au légitime propriétaire du vaisseau qu'il venait d'utiliser.

"- Je suis désolé." Soupira QingMing sans vraiment savoir s'il s'excusait auprès de Zhuque ou de Boya, ni même de quoi exactement.

"- Il va falloir que Zhuque se calme." Marmottait Boya, irrité. S'il l'entrainait à l'aide de son ami dès que la tension de celui-ci montait un peu, il allait bientôt finir par se matérialiser à ses côtés quand il montait un escalier.

"- Maitre ?"

QingMing lâcha avec répugnance l'autre chef de secte. Il fouilla dans sa manche pour y trouver une poche quiankun d'où il exhuma une robe extérieur noire après avoir fourragé dedans un moment. Boya la prit avec amusement pour l'enfiler. Comme à chaque fois, il se retrouvait torse nu avec juste un pantalon de dessous sur les fesses et les restes déchiquetés de ses robes et de son armure qui pendaient à partir de sa taille sur ses jambes. Il commençait peut-être à s'habituer à jouer les exhibitionnistes mais il n'aimait pas ça quand même. Que l'autre chef de secte ait pensé à prendre du stock de robe pour lui et qu'il l'ait dans sa manche était... touchant.

"- J'étais venu pour tirer au clair cette histoire, je vois que je n'ai même pas besoin de faire un effort." La voix de QingMing était glaciale. "Nous allons régler ça à l'ancienne." Il n'était plus temps de faire dans la subtilité. Pas avec la quasi-totalité de la secte qui avait assisté à l'échange. "L'ancien chef de secte m'a désigné comme son successeur il y a plus de quinze ans. JE suis chef de cette secte. Si cela ne vous convient pas, je vous invite à vous faire connaitre pour un duel à mort." A l'ancienne, vraiment.

QingMing avait sorti son éventail noir, celui qu'il utilisait pour se battre pour de vrai.

Des hoquets de stupeurs retentirent un peu partout. Il n'y avait pas eu de duel pour le rôle de leader d'un temple depuis des siècles et des siècles !

Contre lui, QingMing sentit la chaleur revenir dans les membres de Boya. Sa main sur son bras l'empêcha à son grand déplaisir d'exprimer son opinion. Cette fois, l'hybride sentait son ami tout à faire d'accord avec Zhuque pour expédier la menace. Non seulement il n'aimait pas qu'on s'en prenne à son ami, mais les actes des anciens étaient honteux. Si ça avait été chez lui, ce n'était pas un duel que Boya aurait proposé. Il les aurait simplement décapités et pendu par les pieds à la porte. Autre lieu, autres mœurs sans doute. Chaque secte avait ses petites traditions. Celle du Yin Yang Shi était connu pour être plus placide que les autres.

"- Un combat de maitre à maitre. Sans shishen." Insista QingMing.

Boya se crispa. Il jeta un coup d'œil à ses trois frères d'armes qui n'étaient pas intervenu jusque-là. Avec sa présence, ils n'en n'avaient pas eu besoin.

Les trois autres shishen étaient impassibles. D'accord, leur maitre se salissait rarement les mains. Il n'était pas un guerrier comme Boya ou comme eux. Mais ils connaissaient ses capacités et sa force. Il n'était pas devenu un maitre et le chef de secte juste parce que son prédécesseur l'aimait bien, qu'il avait un joli sourire et un humour tordu.

Il était, rationnellement, le plus fort.

C'était juste un fait.

Les anciens le savaient aussi. C'était pour ça qu'ils avaient tenté de le tuer en le plantant dans le dos plutôt qu'en l'affrontant de face. Avec une force de dissuasion comme Boya à disposition en prime, il ne restait plus grand-chose aux anciens et aux maitres pour asseoir leur autorité et arracher le contrôle de la secte au leader qu'ils détestaient. Plus de la moitié des conjurés venaient en plus de se transformer en petits tas de cendre fumants.

Un à un, les survivants se prosternèrent en kowtow. Le froid de la glace sur leur front quand ils touchèrent le sol les fit frémir. Ils rendaient les armes. S'ils voulaient survivre, ils n'avaient pas le choix. Celui qu'ils avaient toujours vu comme psychologiquement faible les avait écrasés. La présence de Zhuque avait aidé bien sûr. Mais ils savaient que le résultat aurait été similaire s'il ne s'était pas montré. Juste plus long.
Restait à espérer la clémence du leader incontestable.

"- Premier disciple. Second disciple. Prenez le nombre d'hommes nécessaire pour vous assurer que nos vieux amis resteront pour les années à venir en séclusion définitive." QingMing avait pitié malgré tout. L'enfermement à vie dans la solitude était une fin généreuse pour des cultivateurs.

"- Oui chef de secte !" Plus d'un trouvait la sanction trop gentille. Ils obéirent quand même. Qui savait ce qui pouvait se produire en séclusion après tout. Certains y réagissaient mal.

Un à un, les anciens et les maitres vaincus furent évacués pour être enfermés dans leurs appartements qui seraient scellés par de la glace. Seule une petite ouverture resterait pour leur transmettre nourriture, médicaments, vêtements ou tout autres éléments dont ils pourraient avoir besoin dans la mesure du raisonnable évidement.

Le Yin Yang Shi se retint de soupirer. Boya était toujours collé à lui sans que personne n'en fasse la remarque. Ils allaient réellement devoir avoir une longue discussion à trois. Zhuque ne pouvait pas continuer comme ça. Même si le résultat était celui qu'il espérait, il comptait y parvenir en pulvérisant lui-même ses ennemis. Pas que son shishen le fasse pour lui.

Maintenant, il allait devoir nommer de nouveaux anciens, de nouveaux maitres….

"- Boya, je te renvois à ton temple ?"

"- S'il te plait. Je devais voir les gamins."

QingMing hésitait entre hurler de frustration, pleurer de colère ou soupirer de résignation. Il choisit la résignation.

"- Je vais en avoir pour quelques jours ici. Quand j'en aurait fini, je passerai saluer tes shidi." C'était ce qui était prévu après tout.

Le chef de secte de l'est passa tranquillement le portail. Son premier disciple lui jeta à peine un coup d'œil. Il avait vu la cendre dans son bureau.

"- Nous avons distribué quelques collations aux enfants en vous attendant. Des robes intactes sont sur votre bureau"

"- Parfait…Merci Yan Shu"

Le portail se referma dans son dos. Seul à présent avec sa secte largement moins fournie en adultes, QingMing finit par se demander s'il n'aurait pas mieux fait de simplement démissionner pour rester tranquillement chez lui. La seule chose qui l'en avait empêché étaient les dernières volontés de son maitre.

"- Convoquez moi l'intégralité des membres adultes de la secte. Que ceux qui sont à l'extérieur reviennent." Il avait du travail.

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Maintenant sûr que tout irait bien pour son ami, le chasseur de démon avait pris un peu de temps pour se changer avant de s'occuper de ses affaires. Son premier disciple l'attendait avec la liste des noms des enfants nobles conduits par leurs parents dans une veine tentative de profiter de la renommée du temple. Autant de naïveté chez des adultes était presque touchant. Les pauvres allaient avoir une sacrée déconvenue lorsqu'ils réaliseraient qu'en leur confiant leurs enfants, ils les perdraient complètement. Tous les disciples du temple étaient des "orphelins", même lorsque leurs parents appartenaient au Temple. C'était une méthode facile pour obtenir la fidélité totale de leurs membres.

"- Combien ?"

"- Une quarantaine. Dont trois filles."

Il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas eu autant de shidi aussi jeunes. La dernière fois, c'était lorsqu'une crue de printemps avait rasé un village. Les adultes étaient aux champs, les enfants dans les montagnes avec les chèvres. Le temple les avait pris en charge.

Boya eut un petit sourire devant la masse de bambins qui mangeaient avec délectation des petits gâteaux fournis par les cuisiniers du temple.

C'était une partie de son travail que Boya appréciait.

Les enfants étaient toujours invariablement adorables. S'il n'avait pas été prêtre et chef de Secte, Boya était sûr qu'il aurait voulu se marier, juste pour pouvoir élever une véritable écurie d'enfants.

Le temple les accueillait sans formation à partir de cinq ans jusqu'à dix ans. S'ils avaient déjà un Node doré, ils les acceptaient jusqu'à douze ou treize ans après une évaluation.

Là, le chef de secte se trouvait avec de la marmaille entre cinq et sept ans autour de ses jambes à ne plus savoir qu'en faire. Il avait l'impression d'être un grand tigre précautionneux avec des écureuils excités qui lui couraient autour des robes. S'il arrivait à ne marcher sur personne avant la fin de la journée, ce serait un bel exploit.
Des pleurs se firent soudain entendre. Ha, lui n'avait marché sur personne mais un des maitres en charge des petits avait fini par marcher sur la main de l'un d'eux. Ça arrivait à chaque fois.

Le pauvre petit fut très vite prit dans les bras et consolé. Ça devait être un peu perturbant pour ces parents nobles qui venaient leur abandonner leur progéniture de voir ce ramassis d'hommes adultes s'occuper si bien d'enfants si jeunes.

Il y avait bien quelques femmes dans l'aile ouest du temple qui leur était dédié, mais elles étaient rares et faisaient peur à tout le monde. Il fallait bien ça pour qu'elles soient prises au sérieux dans leur milieu macho. C'était triste, mais elles n'étaient pas assez nombreuses pour que l'opinion générale de la Secte change. Ils n'étaient pas dans le Sud. Même lui ne les approchait qu'avec des offrandes pour l'autochtone pour ne pas se faire malmener. Mais le jour où il avait besoin d'aide pour une Chasse Nocturne vraiment dangereuse, c'était vers elles qu'il se tournait invariablement. Elles étaient néanmoins sorties de leur isolation choisie pour prendre en charge les trois petites filles. Si les cours étaient mixtes, ce n'était pas le cas des logements. Les petites shimei seraient aussi bien entourées que leurs frères de secte.

Boya leva les yeux au ciel. Certains des nobles présents, surtout les pères, ne devaient même pas avoir vu leurs rejetons plus de deux fois. Connaissaient-ils même leurs noms ? C'était douteux.

"- Je vous rappelle une fois encore qu'une fois vos enfants ici, ils ne seront plus vôtres. Leur vie appartiendra au temple. Ils perdront leurs noms, leur clan, toute succession ou droit sur vos familles." Répéta encore le chef de secte pour la dixième fois.

Plusieurs des nobles s'inclinèrent. Ils en étaient conscients bien sûr. Ils étaient heureux que leurs plus jeunes enfants -et les moins utiles, la plupart avaient déjà un élevage de frères et sœurs plus grands- soient pris en charge avec un avenir tout tracé.

Boya soupira silencieusement. Si les pères étaient ravis, les mères présentes l'étaient, pour la plupart, beaucoup moins. A part celles qui avaient amené leurs filles. Certaines s'en fichaient, mais d'autres ne voulaient pas perdre leurs enfants. Celles qui se rebellaient le moins étaient celles avec les moins beaux vêtements : des épouses sans soutient, des concubines perdues dans la hiérarchie, voir, des esclaves sexuelles… Leurs enfants auraient de la chance s'ils obtenaient une place ailleurs que dans des bordels. Le temple était une chance pour ces enfants-là. Et il ne parlait même pas du devenir des trois fillettes.

"- Très bien. Alors dites leur adieu."

Le premier disciple attendit que les parents saluent leurs enfants puis les conduisit derrière les lourdes portes qui marquaient la partie du temple interdite aux visiteurs. Les gamines furent immédiatement prises en charge par celles qui seraient à présent autant leurs mères, leurs grandes sœurs que leurs professeurs.

"- Le temple de JingYun vous remercie pour ces nouveaux disciples." Boya s'inclina puis fit demi-tour gauche sur le talon.

"- Heu…et…heu…maintenant ?" Un des pères semblait perdu. Bon, ils avaient donné leurs enfants au temple. Ils y gagnaient au moins en renommée ? Quelque chose qui prouvait que leurs enfants étaient au temple ? un truc pour s'associer à la réussite du temple sur le Serpent ? Ils étaient là pour ça quand même !

"- Et bien, vous rentrez chez vous."

"- Mais…. Nos enfants."

"- Vos enfants vous attendent chez vous."

"- Mais…"

"- Les jeunes disciples qui viennent de franchir la Porte ne vous appartiennent plus. Ils sont des Disciples. Ils appartiennent au temple. Vous avez été informés."

Boya tourna les talons pour franchir lui aussi la porte. Il laissa les nobles outragés seuls, avec quelques gardes discrets pour les surveiller au cas où. Il était sûr qu'il allait y avoir un esclandre et qu'il serait convoqué au palais le lendemain.

A l'intérieur, les nouveaux bébés disciples s'étaient tous un peu rapprochés les uns des autres. Les petites filles étaient déjà dans l'aile des femmes. Chacun des garçons serait confié à un disciple un peu plus âgé pour le guider les premiers temps. D'ici quelques semaines, ils auraient même oublié avoir eu une famille et un autre nom. Ça se passait toujours de la même façon. Ils allaient les épuiser pendant les deux premiers mois pour que les bambins n'aient ni la force, ni le temps de se poser des questions. Quand ils les laisseraient respirer, ils auraient déjà oublié et se seraient adapté. Les enfants avaient une capacité d'adaptation incroyable.

Une petite main se glissa dans la sienne.

"- C'est vrai que tu as tué le grand serpent, gégé ? "

Boya s'accroupit devant le petit garçon. Immédiatement, il fut submergé par la masse des petites créatures humaines.

"- J'ai eu de l'aide. Comme vous allez en avoir. Un cultivateur peut être solitaire, mais il ne va jamais bien loin sans l'aide de sa secte. Alors on va vous donner un ami à chacun de vous pour qu'il vous aide. D'accord ? Et quand vous serez grands et forts, vous aussi vous pourrez vous battre contre des serpents géants."

Les gosses hurlèrent leur accord. A cet âge-là, ça ne servait pas à grand-chose de les gronder pour le bruit qu'ils faisaient. Ils se tempéreraient tout seuls par mimétisme avant qu'une semaine se soit écoulée.

Le chef de secte laissa le maitre des disciples prendre en charge les nouveaux membres de leur famille élargie. D'ici dix, vingt ans, lesquels seraient encore en vie ? Si lui était encore là, lesquels aurait-il la joie de nommer maitre ou chasseur ? Comme à chaque fois qu'une nouvelle portée de chiots arrivait, il avait hâte de les instruire de son mieux et de les voir grandir. Il n'était pas un professeur de cœur comme son premier disciple ou le maitre des disciples, mais il aimait quand même aider ces adorables bambins à s'engager sur la route qu'il avait lui-même prit, près de trente ans auparavant.

Ce n'est qu'une fois les enfants prit en charge que maitre des disciples, Lun Yao se glissa à ses côtés.

"- Alors il avait besoin de toi pour quoi cette fois ?"

Pas besoin d'expliquer.

"- Pour rien. Zhuque est un peu trop excité surtout. Il n'avait absolument pas besoin de mon aide."

"- Vraiment ? C'est le pigeon ou toi qui a voulu aller voir ?"

"- QingMing est bien assez capable pour se débrouiller sans moi."

"- C'est vrai qu'il t'a vaincu il me semble. Il doit être loin d'être faible." Même si le combat entre eux n'avait pas été sans restriction. Ils ne pouvaient pas se permettre de casser la capitale. Le premier disciple avait de plus en plus hâte de rencontrer le phénomène.

Boya jeta un regard noir à son ami.

C'était un fait.

QingMing avait été meilleur combattant que lui. Il avait su garder la tête froide là où lui avait perdu ses moyens sous la colère. Il lui avait volé Killing Stone juste sous le nez. Il l'avait humilié, s'était moqué de lui, avait insulté ses capacités de guerrier, de musicien, d'homme et de cultivateur. Avec ce qui s'était passé après, ce combat raté n'était pas un regret. Pour le principe quand même, Boya s'était sentit, et se sentait toujours, vexé comme un rat. Ce qui avait participé à son agressivité au début de leur relation. Et dire que ça ne datait que d'une demi-année. QingMing l'avait plus aidé à grandir en trois jours que toutes ses chasses des dix dernières années. Pouvait-il dire qu'il avait été jeune et stupide lors de leur rencontre ? Il faudrait qu'il demande la revanche d'ailleurs. Ne serait-ce que pour apaiser son égo blessé. S'il perdait encore, il perdrait la tête haute, parce que QingMing serait le meilleur. Pas parce qu'il se serait fait avoir par son propre mauvais caractère.

"- Il a même trouvé le moyen de jouer avec mon épée." Marmotta le chasseur en se souvenant de ce combat si étrange. "Il me l'a piqué au vol pour faire mumuse avec, avec son éventail. Non mais depuis quand caresse-t-on l'épée du voisin avec son éventail ? Et de quelqu'un qu'on ne connait pas en plus !"

"- Ha ? c'est comme ça qu'on appelle ça maintenant ?"

Le chef de secte resta interdit un instant avant de s'empourprer lentement.

"- MAIS NON ! CE N'EST PAS CE QUE JE VOULAIS DIRE !" Pourtant, à mesure que les souvenirs revenaient avec une inéluctabilité perverse de fonctionnaire des impôts, Boya réalisait qu'en plus de cette humiliation totale et des sous-entendus de QingMing aussi bien verbaux que visuels, il avait lui-même passé les trois jours suivant à flirter comme un sale avec le Yin Yang Shi. Et même pas exprès ! La preuve, il ne s'en rendait compte que maintenant. Ce qui était sans doute encore pire vu son âge et son expérience. Entre les commentaires douteux, les artefacts de surveillance laissé chez l'autre, la…Jalousie oui, quand il avait vu QingMing avec son écurie de jolies filles, puis le lendemain de jolis garçons très occupés à boire du thé. Tout ça pour finir par s'offrir à lui de son plein grès. Ça avait été tellement naturel de flirter avec lui, tellement facile…et tellement agréable. Il ne s'était pas sentit mal à l'aise ou maladroit une seconde. Agacé parfois, jaloux oui, mais pas sur la défensive.

Le prêtre avait soudain envie de s'enterrer sous les fondations du temple et de ne plus en sortir.

Son maitre des disciples lui tapota l'épaule avec un rien de pitié. Quoi, il n'avait pas encore réalisé ? Ça venait de loin là quand même. Surtout que le temple de JingYun n'était pas bégueule. Aucune règle du temple n'interdisait les relations charnelles hors mariage du moment que tout était consentit entre adultes. Le créateur de leur temple, même s'il avait été un moine, avait été pragmatique. Leur secte était constituée d'hommes principalement jeune, en bonne santé, surtout des guerriers qui passaient la majorité de leur temps à courir l'Empire pour se faire trouer la peau pour le bien commun. On ne pouvait pas attendre d'eux une retenue totale. Et puis, il fallait bien remplir les dortoirs des shidi.

Lun Yao retenait vaillamment un ricanement de hyène devant le trouble de son chef et ami. Le Yin Yang Shi était devenu le sujet de conversation principal du tueur de démon depuis que le Serpent était mort. C'était mignon, il fallait l'avouer. Un peu envahissant, mais mignon. Si leur chef de secte avait eu son compte d'aventures comme tout le monde, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du temple, c'était la première fois qu'il s'entichait de quelqu'un pour de vrai. Le maitre des disciples avait encore plus hâte de rencontrer cet étonnant individu qui avait réussi à toucher le cœur de leur chef.

Perdu dans sa panique silencieuse, Boya se fichait pas mal de l'amusement de son ami. Est-ce que QingMing s'en était rendu compte ?

...C'était QingMing. EVIDEMENT qu'il s'en était rendu compte ! L'homme avait probablement un carnet de bal long comme les règles de bienséances du trône et des appétences tout aussi larges.

Et il en avait joué, il avait appuyé dessus et en avait remis couche sur couche dès qu'il voyait Boya. Jusqu'au moment où le jeu n'en avait plus été un.

A se remémorer leurs interactions passées pendant les quelques jours passés au palais impérial, Boya pouvait toucher du doigt le moment où le jeu de séduction s'était changé en véritable intérêt de la part du Yin Yang Shi. Juste amitié réelle ou autre chose, peu importait. Mais le jeu avait disparu pour de véritables sentiments.

Pour lui aussi.

Boya savait exactement à quel instant l'irritation curieuse s'était transformée en intérêt. Il avait été mort d'inquiétude lorsque le Ver d'Obsession avait contaminé QingMing pendant qu'il soignait la princesse.

Lorsqu'il avait dû lui entailler le bras pour purger ses méridiens.

C'était cet instant précis.

Lorsqu'il avait fait couler son sang pour mêler son qi au sien.

C'était à ce moment exact que son vague intérêt mâtiné d'agacement était devenu un sentiment trouble qu'il n'aurait pas été capable de baptiser sur le moment et hésitait encore à présent à nommer.

Un grognement échappa au tueur de démon. S'il ajoutait à ça la satisfaction de Zhuque de cette révélation personnelle, il se sentait soudain affreusement idiot de ne pas avoir compris avant qu'il éprouvât plus que juste de l'amitié pour l'autre chef de secte.

"- Je suis un idiot."

"- C'est vous qui l'avez dit."

Boya balança une claque sur le bras de son camarade. Il avait besoin de boire un truc fort.
Son intérêt pour QingMing ne datait pas d'hier, ni n'était purement amical. Zhuque répondait à cet intérêt en étant encore plus protecteur et possessif qu'il ne l'était déjà avant ce qui expliquait sans doute pourquoi il l'envoyait auprès de l'autre chef de secte dès qu'il éternuait.

Fantastique.
Et maintenant quoi ? Qu'est-ce qu'il en faisait ? Il n'allait certainement pas jouer les amoureux transit.
….amoureux ? Il allait peut-être un peu vite en besogne là non ?

Zhuque, serviable, ne put s'empêcher de lui remettre en mémoire leur dernière rencontre. Boya s'était délecté d'avoir QingMing dans ses bras, à l'abri de ses ailes. Il avait adoré qu'il pose ses mains sur lui. Zhuque aussi aimait ça bien sûr. Mais l'affection de l'oiseau pour son Partenaire de Jubilé n'est que le reflet de l'affection de son vaisseau humain pour…ho…Alors c'était aussi pour ça que le dieu-gardien avait fini par se calmer au contact du Yin Yang Shi.

Ho.

"- Je veux me noyer dans une cuve de vin et ne jamais remonter à la surface."

"- Allons, allons. S'il n'était pas intéressé, il te l'aurait fait savoir."

Lui faire savoir hein. Venant d'un cultivateur qui tripotait tout ce qui lui passait sous la main ? Ben voyons.

"- Il va arriver dans quelques jours pour rester un peu, non ? Tu pourras toujours en discuter avec lui."

La magnifique tête de faon terrorisé de son chef de secte fit éclater de rire le maitre des disciples. Ce n'était sans doute pas très généreux de sa part de s'amuser de ses troubles sentimentaux, mais Boya était tellement drôle à paniquer pour rien.

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Il se préparait quelque chose. C'était une certitude.

Même le plus récent des disciples le sentait. Ce n'était pas compliqué de toute façon. Les maitres étaient tout frétillant et leur chef de secte semblait partagé entre l'excitation et la terreur pure.

Plusieurs des plus jeunes enfants avaient expliqués à leurs copains tout neuf. Ils s'en rappelaient encore. Ils avaient vu leurs pères réagir pareil quand leurs premières épouses revenaient des domaines d'été.

Donc, logiquement, c'était que la première épouse de leur chef de secte ne devait pas tarder à se montrer.

Le premier disciple avait failli avoir une déviation de qi a force de rire après avoir entendu ça.

La rumeur, autant que l'amusement, avait fait le tour du temple à la vitesse d'une missive impériale secrète.

Digne, Boya ne disait rien. S'il se plaignait, ça allait être pire.
Si ses shishen étaient méchants avec QingMing, lui c'était toute sa secte qui se moquait de lui. S'il avait été un peu plus mesquin, il l'aurait mal pris. Là, ça restait assez bon enfant pour qu'il subisse. C'était à ce genre de bêtises qu'une secte se soudait vraiment après tout. Tant qu'on continuait à le respecter et à obéir à ses ordres sans discuter, ce n'était pas bien grave qu'on se fiche de lui pour ça.

Ça ne voulait pas dire non plus qu'il ne profitait pas de la situation. Tout le monde savait qu'il attendait quelqu'un ? Et bien à charge pour les disciples de faire resplendir le temple de tous ses feux. Lui en profitait pour aller chasser et ne se soucier de rien à part de la correspondance croissante entre le Temple et l'Empire.

Le nouvel Empereur venait de l'armée et ça se voyait. Il faisait un travail remarquable à remettre de l'ordre dans l'administration, multipliait les examens pour recruter de nouveaux fonctionnaires, mettait à la retraite les inutiles et les courtisans les plus malsains. Ça allait forcément se solder par une tentative d'assassinat dans peu de temps, raison de la correspondance intense entre le temple et le nouvel Empereur. Puisque Boya avait réussi à lui faire poser son cul sur le trône, à charge pour lui de l'y faire rester. Une dizaine des meilleurs maitres du temple avait été chargé de la protection discrète de l'Empereur sous l'excuse de réparer la cité de l'observatoire après la disparition de He Shouyue et de son armée de papier.

QingMing avait bien de la chance d'être aussi loin de la capitale. Sinon, l'Empereur l'aurait mis au travail autant que lui. Boya aurait pu être cruel. Il aurait pu informer l'Empereur des talents de son ami pour les portails. Une partie un peu mesquine de son âme s'en serait délectée. Pas uniquement parce que QingMing aurait été à la Capitale tous les jours. Ou peut-être que si.
Bref. Ce n'était pas la question.

Boya banda son arc en silence. Le Yao ne l'avait ni vu ni entendu, trop occupé qu'il était à dévorer le cadavre de la vache qu'il avait éventré. La flèche chargée de qi s'enfonça entre les yeux du démon qui s'effondra avant de disparaitre. Le prêtre alla récupérer sa flèche. C'était un soulagement de retourner faire ce qu'il aimait. Il était bon dans son boulot. Depuis presque huit mois, il avait commencé à oublier qu'il n'était pas qu'un fonctionnaire de l'Empire et un bureaucrate. Se souvenir qu'il était un chasseur de démon était une consolation.

…Il allait demander le match retour à QingMing. Il ne s'était pas vraiment battu depuis…et bien…Depuis leur combat justement.

Une grimace lui échappa. Depuis qu'il avait réalisé qu'il appréciait le Yin Yang Shi plus que comme un ami, il se rendait compte qu'il était toujours en tout en haut de ses pensées. Tout ce qu'il faisait finissait invariablement par remettre l'autre chef de secte au centre de ses attentions. Son maitre des disciples avait raison. Il était foutu.

Le coup de patte le projeta en arrière. Un autre yao ? Les villageois n'avaient parlé que d'un seul démon pourtant. Le guerrier lâcha un juron. Il tira son épée de son fourreau pour repousser les griffes de son adversaire. Au corps à corps, son arc ne servait à rien. Un rien d'exaltation brula dans ses veines. Il aimait la chasse. Il n'y pouvait rien.

Une patte aux griffes tranchantes tomba sur le sol à la surprise du prêtre. Les écailles du yao n'auraient pas dû se trancher si facilement ! Il n'y preta pas attention quand un autre cri retenti dans son dos. Un troisième ? Il était tombé sur un nid ? Sa situation se faisait compliquée. Il bondit par-dessus son adversaire à la patte coupée. Sur une inspiration soudaine, il tenta sa chance. La tête vola, décollé du cou du yao d'un seul coup d'épée. Était-ce possible ?

Le dernier démon subit un sort similaire. L'épée lancée lui éclata le crâne sans difficulté. Soit ils étaient très faible, soit….

Boya baissa les yeux sur ses mains. Ses paumes étaient chaudes. Brulantes même. Beaucoup trop chaudes pour un humain. Il ramassa une brindille morte au sol pour tester ce qu'il savait déjà. Elle s'enflamma au contact de sa peau pour ne laisser que quelques cendres.

Et ces marques noires sur ses poignets ?

Lentement, les flammes qui gonflaient ses méridiens se rendormirent. Pour la première fois, il venait de faire appel aux pouvoirs de Zhuque et non d'être contrôlés par eux.

C'était…Aussi excitant qu'effrayant. Qu'est-ce qu'il était en train de devenir ?

Perdu dans ses pensées, Boya ramassa les têtes de ses victimes pour prouver les morts et pouvoir être payé. Il les jeta sans son sac, passa rassurer les villageois, sauta sur son cheval puis rentra au temple. Il pensait en avoir pour deux ou trois jours. Le temps que QingMing arrive finalement. Et voilà qu'il avait fini sa chasse en une nuit. C'était presque décevant.

Il chemina jusqu'à l'aube dans le calme. Le chef de secte était encore à moitié perdu dans ses pensées lorsqu'il jeta les têtes de ses proies au disciple de garde à l'entrée du temple pour qu'il fasse le nécessaire pour que le payement soit récupéré.

"- Vous êtes revenu bien vite, chef de secte ! Nous ne vous attendions pas si tôt !"

Le temple entier était en train de se faire briquer du sol au plafond. Des réparations non urgentes qui attendaient depuis des années étaient faites, même les tuiles des toits étaient vérifiées. Ses shidi avaient vraiment envie de frimer devant l'ami de leur chef.

"- Je dérange ?" Il en souriait.

"- Vous ne dérangez jamais, chef de secte."

"- Mais je ferai mieux de ne pas trainer dans vos pattes ?"

"- Si tu t'ennuies, nous avons des gamins à surveiller."

Le premier disciple avait visiblement hâte de le chasser des parties communes du temple.

Boya hésita. Il avait besoin de parler de ce qui venait de lui arriver avec quelqu'un mais n'avait pas envie de troubler davantage les maitres de son temple. Qu'auraient-ils pu faire de toute façon ? Le seul qui pouvait peut-être l'aider à comprendre ce qui se passait n'arriverait pas avant quelques jours.

"- Corvée de baby-sitting donc." Ce n'était pas si mal. Ça lui changerait les idées et il ne voyait pas avec un plumeau à la main.

Satisfait de voir son chef et ami se soumettre à sa proposition, il le chassa gentiment vers les dortoirs des enfants. Les autres maitres étaient bien trop occupés avec la réfection du temple pour avoir du temps à perdre avec leur chef de secte. Depuis quand n'avaient-ils pas fait le ménage à fond ?