Chapitre 4 : "Luxury Liner"

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"- SHUFU !"

QingMing se carra sur ses talons pour supporter la charge d'une douzaine de petits garçons surexcités qui venaient d'abandonner leur salle de classe.

Comme depuis une semaine qu'il était là, les bambins partaient à sa recherche dès qu'ils avaient fini leurs cours de l'après-midi pour lui demander des histoires. Ou de leur montrer comment faire des talismans. Ou lui raconter ce qu'ils avaient appris dans la journée et lui demander la version de sa propre secte.

Les yeux brillants de curiosité et d'intelligence de ces petits d'homme réchauffaient quelque chose chez le Yin Yang Shi. Il était inédit qu'il s'attache à des humains. Ils lui avaient fait trop de mal pour ça.

Il ne réalisait absolument pas le lent travail de sape que ces petits monstres faisaient sur sa résistance. Petit à petit, ils l'intégraient un peu plus chaque jour au temple comme s'il en faisait partie. Ils avaient bien tous comprit que le vieux monsieur (au-dessus de trente ans, c'était un vieux monsieur) était très, très proche de leur grand préféré. Ils savaient aussi que lorsque leur chef de secte partait, c'était soit pour la chasse, soit pour le palais, soit pour voir son ami. Comme ils ne pouvaient rien faire pour les deux premiers, peut-être que s'ils faisaient rester leur shufu tout neuf, leur chef partirait moins loin d'eux.

Dans la discrétion toute relative de leurs dortoirs, les enfants en avaient longuement discutés entre eux. Si le monsieur restait, leur gégé aussi.
Donc il fallait donner au monsieur une raison de rester. C'était bête comme chou, vraiment. Et puis, ils étaient tous des enfants. C'était facile de jouer sur l'instinct parental des grands. Ils l'avaient tous constatés.

Leurs maitres avaient observé le conseil de guerre des enfants, absolument hilares. Si cette portée de chiots commençait comme ça, l'avenir du temple serait assez brillant. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour convaincre les autres classes de petits disciples de les aider.

QingMing resta jouer avec les petits une grosse heure jusqu'à ce qu'il soit temps pour eux de partir en méditation.

Une fois libéré de leur envahissante présence, il se mit à la recherche de son ami. A cette heure, il le trouvait soit dans les arènes, soit noyé dans les papiers à signer, soit caché dans les archives pour lire au calme. Boya était comme une vieille grand-mère avec des habitudes réglées comme du papier à musique. Le matin, ils s'ennuyaient ensemble auprès de l'Empereur, l'après-midi, ils se fichaient un peu la paix quelques heures pour finir par diner ensembles. Il n'était pas rare que QingMing retourne à sa propre secte une heure ou deux, jusqu'à ce que les enfants le cherchent.

Le trône avait fini par apprendre la présence du Yin Yang Shi au temple de JingYun pour une visite de longue durée. La convocation ne s'était pas fait attendre. Tant et si bien que les deux chefs de sectes passaient leurs matinées au pied du trône avec l'Empereur à jouer le rôle de ministres et diplomates officieux. Le soulagement de l'ancien militaire de les avoir à ses côtés avait été touchant à voir. Le pauvre homme n'avait pas encore acquis tout le vernis nécessaire pour éviter les gaffes diplomatiques. Ça venait bien sûr. Mais c'était long. Pourquoi offrir un cadeau à un noble qui faisait n'importe quoi quand une bonne claque dans le museau réglait le problème ? Il avait du mal à se projeter sur les répercussions politiques de ses actions.
C'était d'ailleurs à l'occasion d'une discussion privée avec l'homme, loin des oreilles de quiconque (à part bien sûr l'élevage de serviteurs, de conseillers et d'aides qui ne décollaient jamais de la salle du trône) qu'il avait suggéré à QingMing la qualité du pédigré de son ami chef de secte sans jamais rien confirmer réellement. S'il n'avait pas été à la tête du temple, il aurait eu autant de droits ou presque de poser ses fesses sur le trône impérial que l'Empereur. Une vague histoire de seconde épouse, de bâtard reconnu tardivement, de décès maternel sous les coups d'un hulijing et de la précédente l'impératrice avant qu'elle ne fasse n'importe quoi. Le résultat était que le pédigré de Boya était aussi soyeux que ses cheveux. Si QingMing y réfléchissait deux minutes, c'était logique. Comment autrement, à part à faire partie même de loin, de la famille impériale, aurait-il pu connaitre la Princesse avant qu'elle ne prenne son rôle de Princesse à la cour ? Mais ça ne restait que rumeurs et suggestions. Rien d'officiel. Après tout, la mère de Boya était morte dans un petit village perdu et personne ne s'était soucié du devenir de son ami avant qu'il rejoigne JingYun. Comment du sang impérial avait pu atterrir là de cette façon restait troublant.

Depuis qu'il avait appris ça, QingMing le charriait régulièrement quand ils n'étaient que tous les deux en lui donnant du "majesté" à toutes les sauces. A ce rythme, son ami allait bientôt s'énerver pour de bon. Il avait beau s'être largement détendu quand ils n'étaient que tous les deux, sa persona face au reste du monde était toujours aussi coincée et rigide. Il fallait qu'il puisse s'extérioriser un peu autrement que pendant une chasse. Ce dont il n'avait pas le temps pour l'instant.

Cette fois, QingMing trouva son ami dans les arènes à réviser ses formes à l'épée. Il avait le visage fermé. Quelque chose avait dû se produire pour que Boya exsude autant la colère et la frustration. Les autres disciples s'étaient prudemment éloignés de leur chef pour lui faire de la place. Si l'aura chaude et colérique était presque gênante pour le Yin Yang Shi, elle devait être intolérable pour des cultivateurs inférieurs.

"- Sa majesté est encore en train de transpirer ?"

"- Ma majesté va finir par te botter le cul si tu n'arrêtes pas avec ça très très vite !"

Ha. Une telle agressivité. Il y avait donc quelque chose qui n'allait vraiment pas. QingMing n'avait pas souvenir d'avoir vu son ami autant en colère. Sa mâchoire était serrée, ses yeux brillaient d'une lueur rouge et une ombre noire semblait hésiter à prendre de la consistance sur ses tempes et son front.

"- Me botter le cul hein ? Tu n'es même pas capable de garder ton épée à la main mais si tu veux. Tu crois que tu arriveras à trouver le sens pour la tenir correctement sans un plan ou il te faudra encore de l'aide ?"

"- QingMing…" Le ton du chef de secte était un avertissement à ne pas pousser le bouchon trop loin.

"- Mais peut-être préfères-tu aller jouer du dizi dans un coin ? Je crois me souvenir que tu ne sais pas tenir un pipa ? C'est sûr que ce sera plus efficace. Un peu de valériane et de camomille dans ton thé ?"

"- QINGMING !"

Le Yin Yang Shi s'attendait à l'attaque. Il l'avait cherchée et provoquée. Même chez un guerrier comme Boya, il fallait une soupape de sécurité quand la pression était trop forte. Il venait de la lui offrir sans sourciller, avant qu'un de ses condisciples ne prennent dans la figure une colère qu'il n'aurait pas pu encaisser.

L'épée du chasseur de démon heurta son éventail avec un petit clac métallique.

"- Videz les lieux." L'ordre du maitre septentrional avait été sec.

Les disciples encore présents dans l'arène, déjà sur le qui-vive, s'égaillèrent comme une volée de moineaux pour laisser la place aux deux hommes de s'écharper en toute décontraction.

Un grondement au fond de la gorge, Boya était tellement perdu dans sa colère qu'il cherchait juste à faire mal.

QingMing restait sur la défensive. Il ne voulait pas gagner, il n'avait personne à sauver. Il voulait juste permettre à son ami de passer ses nerfs. A chaque passe d'arme, il s'effaçait, repoussait l'épée avec son éventail ou utilisait un talisman devant lui. C'était comme se battre à nouveau au-dessus de Killing Stone, sans personne à protéger ni pipa à ne pas détruire. Cette fois, les deux hommes n'avaient à se concentrer que sur eux même et leur adversaire.
A chaque fois que Boya semblait un peu se calmer, QingMing attaquait. A chaque fois que Boya attaquait de toutes ses forces, QingMing s'échappait, ajoutant la frustration à la colère.

Objectivement, le Yin Yang Shi était presque aussi bon combattant au corps à corps que son ami. Mais si Boya n'avait pas été aveuglé par la colère, il aurait déjà perdu. Là ? il avait l'avantage pour encore un peu de temps.
Boya prenait rapidement le rythme du combat. Si sa colère ne diminuait pas, il la contrôlait mieux à chaque minute qui passait.

Une large estafilade apparue sur le bras du demi-démon qui s'échappa dans un portail. Un centimètre plus bas et la blessure aurait été grave.

Ça n'arrêta pas Boya. A peine QingMing reprenait-il pied au sortir du portail qu'il était déjà sur lui. L'épée et l'éventail se heurtèrent.
Des dizaines de hoquets retentirent autour de l'arène.
QingMing rompit sa garde pour reculer. La rumeur avait couru à la vitesse d'un messager impérial. Tout ce que le temple comportait de disciples s'entassait autours de l'arène dans les coursives des étages. Même les rares serviteurs du temple s'était incrustés pour assister au combat entre les deux chefs de clan. Certains en rêvaient depuis l'arrivée du Yin Yang Shi dans leurs murs.

QingMing se retrouva soudain assit dans la poussière à tousser comme un perdu.

"- Je ne maitrise pas mon épée mais tu prends le temps de regarder le paysage ?"

La colère brillait toujours dans les yeux de Boya. Pourtant, s'il le taquinait, c'était qu'il allait mieux.

"- Comment veux-tu que je n'aie pas le souffle coupé par ta beauté ?" Ça, c'était le hulijing au fond de lui qui s'exprimait.

Un grognement lui répondit. Boya l'attaqua à nouveau. QingMing eut à peine le temps de bondir sur ses pieds pour repousser encore une vague de petits coups d'épée vicieux qui le laissèrent hors d'haleine. Il rompit encore après s'être prit un coup de pommeau dans l'estomac.

Une grimace lui échappa.

"- Tu es obligé de frapper à cet endroit ?"

Boya s'immobilisa une seconde. C'était à cet endroit précis que Fangyue avait transpercé le corps du Yin Yang Shi. S'il n'avait pas été un maitre, il serait mort de ses blessures en quelques minutes. Un voile de désolation passa sur le visage du chef de secte, vite remplacé par de la colère.

"- Ne part pas au combat si tu n'es pas capable de te défendre." Boya attaqua encore, se gardant néanmoins de frapper au même endroit.

QingMing eut un infime sourire. C'était un avantage de plus dans la liste de ses possibilités qui se réduisaient comme peau de chagrin à mesure que Boya régnait sur sa colère.

Les disciples murmuraient de plus en plus fort dans les coursives. Le combat s'éternisait plus qu'ils ne l'auraient imaginé. Pour les plus jeunes, il était impossible de savoir qui avait le dessus. Pour les séniors, il était évident que c'était leur chef. Pour les maitres, la question ne se posait même pas. Leur chef était en colère. Il frappait avec brutalité sans utiliser tous ses talents. Comme QingMing qui se contentait de rester sur la défensive.
Même s'il était dévastateur, ce n'était pas un vrai combat à mort. Heureusement. Mais ça en rendait l'issue impossible à prévoir.

Yan Shu, le premier disciple, sortit un papier de sa bourse.

"- Alors, je prends les paris !" Evidement.

les adultes se ruèrent pour faire leurs pronostiques pendant que les deux maitres continuaient à se taper dessus.

QingMing savait qu'il allait se faire hurler dessus par ses shishen. Il était blessé, il était épuisé, son qi s'épuisait bien qu'il triche et utilise sa résistance naturelle de hulijing pour suivre le rythme. Néanmoins, même son sang démoniaque aurait bientôt épuisé son énergie. Il n'avait pas prévu que le combat se compterait en heures. C'était sa faute, il avait oublié la variable "Zhuque" dans l'histoire. Dès qu'il avait vu de fines lignes apparaitre sur les tempes de Boya, il avait su qu'il était fichu. Ça ne l'avait pas empêché de résister aussi longtemps que possible. Lorsque Snow Hound et Mad Painter commenceraient à lui hurler dessus, il utiliserait la carte de l'entrainement avec son nouveau shishen. Avec un peu de chance, ça passerait. Absolument pas, mais il devait bien se consoler comme il le pouvait.
Un sifflement de douleur lui échappa. Qu'est-ce que Boya avait contre son bras droit ?! C'était un réflexe d'épéiste ça : attaquer le bras armé de son adversaire pour le désarmer.

QingMing prit son éventail dans l'autre main. Boya mit quelques échanges à retrouver son rythme dérangé par le changement.

Puis il attaqua encore.

Les échanges de coups de faisaient de plus en plus rapide et acrobatiques. Le Yin Yang Shi peinait de plus en plus à suivre. Soit il fatiguait plus vite que prévu, soit Boya tirait davantage de Zhuque qu'il ne l'avait imaginé.

Déconcentré une seconde par ses pensées, il resta interdit lorsqu'il vit son éventail tomber dans la poussière.

Un instant plus tard, il y était lui aussi allongé, Boya assis sur ses hanches, ses deux mains tenues fermement au-dessus de la tête par une poigne de fer et la pointe de l'épée du chasseur de démon sur la gorge.

Boya frémissait d'adrénaline. Avait-il jamais eut un combat aussi satisfaisant ?

Le souffle court, les yeux chargés d'une lueur rouge, il semblait comme pétrifié par la fin abrupte du combat, tout comme leurs spectateurs.
QingMing avala sa salive. La pointe de l'épée égratigna sa pomme d'Adam. Les yeux de son adversaire s'écarquillèrent un peu plus alors qu'ils suivaient la lente course d'une unique goutte de sang couler sur la gorge du Yin Yang Shi. L'épée restait immobile.

Autour d'eux, personne n'osait bouger ou dire quoi que ce soit de peur que leur chef de secte ait un geste malheureux.

"- Boya." Le murmure de QingMing sortit son ami de sa transe guerrière.

L'épée tomba près d'eux dans la poussière. Boya s'abattit sur son ami. Il posa son front contre le sien, tremblant de la tête au pied. Il avait lâché ses mains pour serrer les siennes contre son torse. Elles étaient si ardentes qu'il se mit à craindre de bruler QingMing.

Le Yin Yang Shi entoura les épaules de son ami. Immédiatement, il sentit leurs tremblements difficilement réprimés. Il caressa en silence les marques noires qu'il savait présentes sous les vêtements entre ses omoplates dans l'espoir de l'aider à retrouver son contrôle.
Petit à petit, Boya commença à se calmer. La caresse entre ses épaules l'ancrait dans la réalité. Il finit par enfouir son nez dans le cou de l'autre chef de secte pour se gorger de son odeur. L'odeur musquée caractéristique de QingMing était elle aussi un soulagement qui calmait Zhuque davantage que lui. Lorsqu'il rouvrit les yeux, les coursives avaient été désertées. Il cligna des yeux comme une chouette au soleil.

"- Ça va mieux ?"

Le tueur de démon se redressa un peu. Interloqué, il mit plusieurs minutes à réaliser leur installation mais resta où il était.

"- Qu'est ce qui s'est passé ?" Il ne quittait pourtant pas les cuisses de QingMing. Trop confortable sans doute.

"- Quelque chose t'a mis dans une rage folle. J'ai préféré la détourner sur moi que risquer qu'elle ne dégénère sur tes disciples."

La mâchoire du chef de secte orientale se serra. Il se rappelait maintenant, oui.

Avant qu'il ne s'énerve encore, QingMing reprit ses caresses dans son dos. Un nouveau soupir de soulagement mêlé de plaisir échappa à Boya.

"- Tu ne devrais pas faire ça." Il avait remis son nez dans le cou de son ami. Zhuque en roucoulait de plaisir. Il aimait l'odeur animale de son partenaire. Les lèvres du tueur de démon effleuraient la gorge de QingMing à chaque parole.

"- C'est efficace." Trop.

"- ….Merci." D'avoir protégé les disciples, d'être là, de l'aider à se calmer… le choix était multiple.

"- Tu peux te retirer jusqu'à demain ou tu as encore des responsabilités ?"

Boya y réfléchit une minute. Ses maitres pouvaient prendre le relais. Il n'avait plus d'obligations et…

"- Mais qu'est-ce que c'est que toutes ces blessures !"

"- Ton épée coupe ?"

Le chasseur sauta sur ses pieds.

"- Idiot" Boya aida son ami à se remettre sur debout. Il avait salement amoché son partenaire. "Il faut désinfecter tout ça."

"- Ce ne sont que des égratignures."

"- Tu veux que j'explique ça à Snow Hound ? Ou pire, à Honey Bug ?

"- Je te rends service et immédiatement tu me menaces ?" QingMing du se raccrocher à son ami pour ne pas retourner par terre à peine arrivé en position verticale. Avait-il été plus vidé que ça un jour ? Même face au Serpent, il en doutait.

"- Ca va aller ?"

"- Je n'ai pas Zhuque pour remplir mes méridiens." Rappela le maitre du Nord, un peu aigre.

Juste sa moitié de renard, mais un demi-démon à quatre queues ne faisait pas longtemps le poids contre un dieu-gardien immortel.

Boya rougit. Combien de temps s'étaient-ils battus ?...Il faisait NUIT NOIRE ? Où était passée l'après-midi ?

"- Combien de temps…."

"- Un peu plus de six heures." Le premier Disciple était un peu pâle. Le combat avait certes été glorieux, mais sur la fin, il avait vraiment craint qu'il finisse en guerre intersecte après la mort de leur invité. Et il ne parlait même pas des auras des deux guerriers qui avaient rendu malade les plus jeunes tellement elles étaient denses.

"- ….Six heures ?"

"- Allez vous reposer tous les deux. Et reposez-vous demain." Le maitre s'inclina devant les deux chefs de secte pour adoucir ce qui était des ordres.

Les deux hommes étaient trop rincés pour protester de toute façon. A mesure qu'il se calmait, Boya sentait l'énergie prêtée par le Dieu-Gardien se retirer lentement.

"- C'est une idée judicieuse."

Le trajet jusqu'aux appartements privé du guerrier fut long et laborieux. S'il avait été seul, Boya se serait sans doute même laissé tomber sur la première couchette venue pour y dormir trois jours. Là, il fallait qu'il s'occupe de QingMing. Il l'avait blessé, c'était sa faute.

Un brusque retour d'énergie l'aida à se redresser. Zhuque avait été comme piqué au vif. Quoi ? il avait blessé son partenaire et n'avait même pas la force de s'occuper de lui correctement ? Mais de la force, lui il en avait ! Que l'humain prenne, que l'humain prenne. Et qu'il répare ses bêtises…Leurs bêtises à tous les deux. Il fallait s'occuper de leur moitié après tout.

QingMing envisageait ses différentes options. S'il lui était resté un peu plus de force, il aurait appelé La Multitude pour qu'ils l'aident à prendre soin de lui-même. Là, il n'avait même plus assez d'énergie pour ouvrir un portail de la taille de son ongle.

"- Je ne sais pas si je dois te remercier ou te maudire." Marmottait Boya.

Enfin ses appartements ! Avaient-ils jamais été aussi loin et hauts ? il poussa son ami vers le bassin remplit d'eau chaude. Un de ses condisciples avait dût avoir pitié.

QingMing ne protesta même pas. S'il n'était pas vraiment pudique ce n'était pas le cas de son ami. Et c'était bien parce qu'il l'intéressait de plus en plus qu'il pouvait faire l'effort.

"- J'ai des vêtements propres dans…" Boya était déjà partit les chercher.

Les sales finirent en tas sur le sol bien qu'il ait gardé son pantalon de dessous. Il ne parvint pas à faire taire un gémissement de plaisir lorsque l'eau chaude du bassin se referma sur ses hanches.

"- Je… J'ai posé les propres heu…" le chasseur de démon rougissait. Si QingMing l'avait vu plus d'une fois quasi nu, l'inverse n'était pas vrai. Il était si musclé que ça ? Sous ses robes blanches épaisses, ce n'était pas visible. Et toutes ces cicatrices…TOUTES CES PLAIES OUVERTES ?

"- Et si tu me rejoignais ? le bassin est bien assez grand pour deux"

"- QINGMING !"

"- J'ai gardé mon pantalon de dessous. Tu veux vraiment faire ton prude ?" Et puis, il avait déjà vu tout ce qu'il y avait à voir si Boya gardait son pantalon lui aussi. "Autant qu'on se partage l'eau chaude." Lui n'aurait pas la force de rester réveillé plus longtemps qu'il ne le fallait. Il piquait déjà du nez.

Le vaisseau du dieu-gardien hésita encore une minute avant de jeter toute prétention au feu. Il rangea les fourreaux de ses armes, retira ses cuirs, ses chemises sous les cuirs, son pantalon de dessus après ses bottes puis se laissa glisser dans l'eau chaude lui aussi à l'opposé du petit bassin. Leurs jambes se touchaient mais ils n'étaient plus à ça prêt. Boya en voulait beaucoup plus. Les caresses de QingMing sur les marques de Zhuque avaient abattu un mur qu'il s'était refusé à voir jusque-là. Quant au Yin Yang Shi, Boya savait qu'il n'était pas opposé au contact. Autant qu'il en profite comme un sale.

Le même grognement leur échappa lorsqu'ils levèrent les bras pour se débarrasser de leurs décorations de cheveux qui tombèrent mollement sur les vêtements en tas par terre. Ils soupirèrent ensemble lorsqu'ils fermèrent les yeux en glissant un peu plus dans l'eau. Le bassin était quand même assez grand pour qu'ils soient installés confortablement même si leurs jambes se mélangeaient quelque peu.

"- La prochaine fois que je suis énervé à ce point, fais-moi plaisir : invoque-moi et envoie moi casser des trucs. Ce sera moins dangereux pour toi et plus utile. On a des bouts de montage à faire tomber pour agrandir les réserves." Le ton était à la fois plaintif et amusé.

QingMing attrapa un gros orteil qu'il tordit gentiment.

"- La prochaine fois, je te jetterai un seau d'eau froide sur la tête et je m'assirais sur ton dos en attendant que tu te calmes en te grattouillant entre les omoplates."

"- C'est aussi une méthode." S'il avait frémi à l'idée de la caresse, personne n'avait à le savoir. Sauf que les jambes de QingMing étaient collées aux siennes et qu'il avait dû sentir son lourd frisson. Boya haussa mentalement les épaules. Ce qui était fait était fait. Face à son ami, il avait appris à cultiver les moments de gêne, voire de honte. QingMing adorait le voir confus ou troublé. Et puis, malgré leur épuisement à tous les deux, les deux hommes étaient bizarrement contents. Assez pour que le maitre du nord et celui de l'est cessent de se donner des coups de pattes comme des chatons pour quelques heures.

"- …Je crois que je ne suis jamais battu comme ça."

"- Moi non plus."

Ils avaient le même sourire de sale gosse au visage.

"- Snow Hound et Mad Painter vont me gronder comme un enfant." QingMing se soudain mit à glousser. Après l'adrénaline, la décharge de sérotonine venait dire bonjour à ses copines les endorphines.

"- Ho ?"

"- Ils m'ont élevé. J'ai pris beaucoup trop de risque. J'ai été beaucoup trop loin. S'ils apprennent ce qui s'est passé précisément, j'aurais trente-cinq ans de moins, j'aurais risqué la fessée. Là ils vont juste me hurler dessus" Ce n'était sans doute pas le genre de choses à révéler mais le Yin Yang Shi était trop ivre de fatigue et d'hormones pour se rendre vraiment compte.

Le gloussement de son ami l'informa que Boya était dans le même état.

"- Le premier disciple quand j'étais gamin m'aurait fait fouetter pour une stupidité pareille."

Ils avaient l'impression d'être deux sales gosses qui avaient fait une énorme bêtise. C'était assez proche de la vérité.

"- Si tu crains qu'ils ne t'attendent dans tes appartements ce soir, tu peux rester ici si tu veux. Ils n'oseront pas venir me demander des comptes, j'en suis sûr." Proposa Boya.

Ne serait-ce que parce qu'ils ne voudraient pas embarrasser leur maître.

Lui qui était normalement tellement dans la retenue se détendait de plus en plus. C'était facile de donner quand on ne vous demandait rien. QingMing avait une incroyable capacité à l'apaiser, à lui donner envie d'être généreux malgré son caractère réservé bien qu'il passe son temps à le taquiner.

Les deux hommes restèrent à mariner dans un silence complice jusqu'à ce que l'eau commence à refroidir un peu malgré la chaleur qu'émettait encore Boya.

"- Il faudrait sortir de là."

Ils grognèrent en chœur. Se laver les cheveux allait leur prendre du temps et une énergie qu'ils n'avaient plus…ça attendrait le lendemain. Quand ils n'auraient plus l'impression que leurs membres allaient se détacher par exemple. Le savon passa de l'un à l'autre pour se débarrasser des restes de poussière de l'arène, de la sueur et du sang. Ils se rincèrent avec le contenu du seau d'eau froide laissé à côté de la baignoire. Le reste, ça attendrait.

Boya attrapa une serviette et son linge pour aller se changer dans la chambre. Il était encore trop pudique pour tomber son pantalon devant quiconque.

Ce reste de pudeur amusa grandement QingMing qui attendit qu'il soit sorti pour se sécher. Un pantalon de nuit en soie, une tunique confortable trop grande en coton et ça suffirait bien.

"- Tu es visitable ?"

Un grognement lui répondit.
Boya était séché et habillé, assit sur le lit. Ses épaules lui faisaient mal. Les marquages de Zhuque étaient toujours là.

QingMing s'habituait à les voir sur la peau nue de l'autre chef de secte. Elles devenaient plus des décorations pour service rendu que des marques d'esclavage à ses yeux.

"- On nous a apporté de quoi manger pendant qu'on barbottait."

Le bruit des estomacs vides qui protestent décida de la suite de la nuit. Quelle heure était-il exactement ? Ils s'en fichaient. Ils avalèrent le riz tiède, les légumes trop cuits et le poisson trop sec.

"- Je crois qu'on nous envoie un message." Le diner était dégoutant mais ça restait du carburant.

QingMing n'eut même pas la force de répondre. Lui n'avait pas un oiseau mystique derrière l'oreille pour le maintenir éveillé. Même un renard devait dormir et lui n'en était qu'une moitié. Il commençait à piquer de plus en plus du nez dans les bols vides. S'il fallait en prime qu'il désinfecte ses coupures, il n'y arriverait jamais seul. Certaines commençaient à le piquer, signe manifeste soit d'un début d'infection, soit de saletés restées dans les plaies.

Cette fois, ce fut Boya qui le poussa sur le lit. Malgré sa gêne, le chasseur de démon écarta lui-même les pans de la robe de son ami pour dégager son torse, ses épaules et ses bras. C'était à lui de réparer ses erreurs.

Le visage de Boya se renfrogna lorsqu'il vit la cicatrice encore bien rose, là ou Fangyue avait transpercé son ami. Elle était là parce qu'il l'avait protégé de son corps.

Imbécile.

Il fallait qu'il arrête de se faire cabosser pour lui. Son instinct de survie était proche de celui d'un lemming. Il en parlerait à ses frères shishen.

"- Si tu voulais m'avoir nu dans ton lit, il y avait moins compliqué." Bafouilla le Yin Yang Shi, les yeux déjà clos. Il dormait assit. Sa tête dodelinait un peu alors qu'il se réveillait vaguement lorsqu'il se sentait perdre l'équilibre vers l'avant.

Le chasseur censura sa consternation. Son ami pensait ça de lui ? Et pourquoi ça n'avait pas l'air de le déranger plus que ça ? QingMing était sans complexe, limite sans gêne, mais là…

Pire, Boya était plus que tenté par la chose. Les marques sur ses hanches et ses épaules frémirent, comme affamées de caresses supplémentaires.

"- Je nettoie vite les coupures." Si le bain avait déjà fait en grande partie le travail il s'était battu avec son épée de chasse. Il avait beau la nettoyer comme un maniaque, qui savait ce qui pouvait rester dessus. Il n'avait aucune envie de voir une bête coupure s'infecter parce qu'il n'avait pas pris le temps de la nettoyer correctement.

"- Hmmm…" QingMing coula simplement sur le lit, endormit à la limite du coma le temps que Boya attrape un linge et de l'onguent.

Boya soupira. Sous son crâne, Zhuque s'excusait tout en s'extasiant de la résistance de leur partenaire. D'accord, il était rincé. Mais il avait tenu tout le combat ! Si ce n'était pas une preuve de plus qu'ils étaient parfaits l'un pour l'autre.

Le chasseur pesta à mi-voix. Evidement qu'ils étaient bons partenaires. Ils l'avaient vu contre le Serpent. Pas besoin de QingMing par terre pour confirmer ce qu'ils savaient déjà tous les trois. Boya s'accrocha à son irritation de son mieux. La robe ouverte lui fit avaler sa salive. QingMing se fichait de lui, comme Zhuque. Voila. Il s'amusait, encore une fois, à le scandaliser. Il faisait semblant de dormir juste pour l'embêter pour qu'il soit obligé de s'occuper de lui au lieu de le faire lui-même. Rassuré par le mensonge qu'il savait se faire, le cultivateur se concentra sur sa tâche : Un peu d'onguent sur chaque coupure, passer à la suivante, nettoyer le sang si l'onguent relançait le saignement et purgeait la plaie, remettre du baume, attendre, recommencer jusqu'à ce que plus aucune plaie ne saigne après une dernière couche de crème. Les coupures étaient nombreuses mais ni longues, ni profondes. Elles ne méritaient même pas de bandage. Maintenant qu'elles étaient propres, le Node doré de QingMing serait suffisant pour qu'elles soient refermées au matin.

Satisfait et soulagé que tout se soit bien passé, Boya allait pour refermer la robe lorsqu'un détail anodin le fit s'arrêter. Au coup d'œil, il avait cru QingMing aussi imberbe que lui : pas un poil sur le torse ou le ventre, juste de quoi passer le rasoir sur ses joues le matin pour rester propre.

Ses joues s'empourprèrent comme rarement. Il était incapable de détacher son regard de la ligne de poils blancs qui courraient du nombril de son ami pour aller se perdre sous la ceinture du pantalon. Le détail le fascinait.

Blanc.

Pourquoi blanc alors que ses cheveux étaient noirs ? Il pouvait comprendre une mèche qui perdait sa couleur après une blessure. Ou une angoisse si forte que les cheveux blanchissaient d'un coup. Il l'avait déjà vu.

Mais ce chemin des dames blanc…Il prit une grande inspiration. Si QingMing était réveillé et le surprenait à l'observer ainsi, au mieux il allait se moquer de lui, au pire ils allaient avoir un drame.

La fatigue. C'était la fatigue. La fatigue lui faisait faire n'importe quoi.
Et puis ils étaient tout doux en plus…Comme de la soie. Ou de la fourrure. Et c'était quoi cette épaisseur ?

Le chef de secte fit un effort conscient pour retirer sa main. Zhuque exprima sa déception. Pourquoi cessait-il de cajoler leur partenaire ? Boya avait grandement apprécié la même chose quelques jours auparavant n'est-ce pas ? Alors pourquoi en priver son maitre ? Le dieu-gardien ne comprenait vraiment pas les pudeurs des humains.

Boya avait bien finit par réaliser son intérêt croissant pour le Yin Yang Shi. C'était quoi ces réactions de jeune fille ? Ha si c'était lui qui était aux commandes, leur Partenaire de Jubilé serait déjà occupé à couver leur première nichée !

Le vaisseau s'était pris la tête dans les mains. S'il voulait bien accepter de regarder en face qu'il désirait physiquement QingMing, ce que proposait Zhuque était…. Il ne voulait même pas y penser !

Le dieu gardien en remit une couche. Comme Boya était son vaisseau et que QingMing n'était pas complètement humain….

Boya hurla mentalement un STOP ! tonitruant qui coupa le bec à son irritant parasite emplumé. Il ne voulait pas savoir. Il ne voulait pas penser. Il voulait juste dormir.

Sans un mot de plus contre l'univers qui avait ce soir décidé de l'humilier jusqu'à l'os, il retira sa robe pour ne garder que son pantalon comme il en avait l'habitude chez lui, se glissa dans son lit et prit sans réfléchir QingMing dans ses bras. Leurs torses de collèrent.

Alors seulement Boya réalisa et se figea.

Une partie de lui hurlait intérieurement. L'autre ronronnait.
Quant à son cerveau, il s'était mis aux abonnés absents.

L'hybride de renard s'étira contre lui, sans doute content de la source de chaleur qui venait de se gluer à lui. Le nez de QingMing se calla dans son cou.

Un lourd frisson remonta dans le dos de Boya lorsque le souffle du Yin Yang Shi effleura sa peau.

Puisqu'il ne pouvait rien faire d'autre sans réveiller son ami, le chasseur de démon cessa complétement de réfléchir. Lui aussi enfouit son nez dans son cou, noua ses jambes aux siennes puis s'endormit comme une masse, à se gorger de l'odeur si caractéristique de son partenaire de sommier.

Seize heures plus tard, c'est un Snow Hound inquiet qui se présenta au premier disciple. Où était leur maitre ? normalement, le soir, il les contactait toujours au moins quelques minutes. La veille ? rien. Ils ne le leur avaient pas cassé n'est-ce pas ?

C'est donc un shishen irrité et un premier disciple ravi qui entrèrent sur la pointe des pieds dans les appartements du chef de secte, se figèrent, tirèrent la couverture sur le couple enlacé, puis ressortirent tout aussi silencieusement. Si leur présence n'avait pas réveillé les deux hommes, même un tremblement de terre n'y suffirait pas.

"- Demandez-lui de nous contacter quand il sera réveillé, voulez-vous ?" Le soupir du shishen ailé aurait pu déraciner un arbre.

"- Je n'y manquerai pas."

"- Et arrêtez de sourire comme ça, c'est horripilant."

Le premier disciple se mit à ricaner. Même si la chambre ne sentait pas le fauve, il osait espérer que le couple n'avait pas été sage.
Il en était ravi.

Snow Hound préféra retourner à la Maison sur le lac avant de l'étrangler. Il allait devoir survivre aux questions de Killing Stone et Mad Painter, mais surtout, de Honey Bug. Et elle voudrait des détails. Il aurait dû laisser Killing Stone venir comme il voulait au départ. Ça lui apprendrait à être trop protecteur avec leur maitre, tient.