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C'est le renard qui se réveilla le premier.
Sa partie humaine dormait encore.
Il était rare que la dichotomie de sa double nature s'exprime. Normalement l'humain et le renard vivaient en bonne intelligence au point que la symbiose ne leur permettait pas de se séparer. Les instincts du renard s'exprimaient parfois mais l'humain les étouffait immédiatement.
Si QingMing assumait une parfaite forme humaine maintenant qu'il était adulte, il n'en restait pas moins à moitié un démon renard avec tous les avantages et tous les inconvénients qui allaient avec.
Le prédateur était rarement laissé libre par sa moitié humaine. Le renard pouvait le comprendre. Le monde des humains était dangereux pour eux. Ils avaient vu leur mère être poursuivie, chassée comme un animal sans cervelle par ceux qu'elle croyait être ses amis, ceux qu'elle soignait depuis son arrivée dans le petit village perdu du nord avec son renardeau de quelques jours.
Ils avaient vu les fourches. Ils avaient vu les flammes. Ils avaient entendu les cris d'agonie de leur mère.
Ils auraient pu devenir fou de rage et se laisser aller à la destruction qui brulait dans leur sang. Mais le petit renard était trop jeune, trop frêle, trop maigre. Son sang humain était comme un poison dans ses veines à l'époque. Il n'avait rien pu faire pour leur mère à part lui obéir et fuir. Fuir aussi vite et aussi loin qu'il le pouvait. Fuir en utilisant toutes les ressources de son maigre corps en lutte perpétuelle contre lui-même. Il y avait une raison pour que les renard-démons achèvent dès la naissance les rares hybrides mâles qui pouvaient naitre. Ce n'était pas de la cruauté, c'était au contraire de la pitié. Quel parent, quand bien même s'agissait-il de démon, voulait voir son enfant souffrir le martyre pendant des années tout en sachant qu'il n'aurait de toute façon qu'une chance sur dix d'arriver à l'adolescence malgré toute l'aide qu'il pourrait lui apporter ?
Le petit garçon était trop jeune pour savoir consciemment ce qu'il faisait. Il avait utilisé les énergies yin et yang autour de lui pour se cacher, pour survivre. Ses actions maladroites avaient fini par attirer un Yin Yang Shi. Il avait cru qu'il allait le tuer. C'était ce que faisaient les humains avec les créatures comme lui n'est-ce pas ? Même quand vous étiez leur ami, ils vous trahissaient et vous tuaient sans raison.
Le renard se rappelait l'épée que le Yin Yang Shi avait à la main. Pour le petit enfant, tous les humains étaient pareils. Celui-là avec plus de poil sur la figure que la majorité des autres, son odeur était moins piquante mais sortit de là, ça restait un humain comme ceux qui avait tué sa mère. Le regard glacial de l'humain avait finalement croisé le sien. Le petit renard s'était recroquevillé un peu plus sur lui-même. Il avait vu les yeux de l'humain s'écarquiller de surprise puis s'adoucir devant son apparence pathétique. Il n'était qu'une petite boule de tissus sales et déchirés qui se cachait désespérément dans les poils tachés de ses deux queues malingres et mitées. Le petit renard ne savait même pas quand la seconde avait poussé. Peut-être lorsque sa mère était morte et qu'il avait dû fuir ? Il n'en avait aucun souvenir. Il savait juste que c'était tôt. Beaucoup, beaucoup trop tôt.
L'humain s'était accroupit devant lui. Il lui avait donné à manger puis lui avait demandé son nom. Malgré sa crainte, le renardeau avait répondu.
"- Seimei." Il savait qu'il y avait quelque d'autre avant, mais il avait oublié quoi.
Il avait si faim, si froid. Sa maman lui manquait tellement. L'hiver allait être rude cette année-là. Si l'enfant était laissé seul, fourrure ou pas, il allait mourir.
L'humain avait fini par le convaincre à grand renfort de nourriture de le laisser approcher. La petite boule de poils crottés avait accepté qu'il le prenne dans ses bras. Le Yin Yang Shi l'avait installé contre son torse, dans ses robes extérieures pour lui tenir chaud. Il l'avait ramené au temple du nord et l'avait pris sous son aile. Il avait fait de lui son élève et sa charge. Cet homme qui avait perdu la femme de sa vie s'était consolé de la famille qu'il n'aurait jamais en élevant comme s'il était sien une petite boule de poils haït pour sa simple existence par quasi tous les adultes du temple et une bonne partie des enfants par mimétisme.
Le renard se souvenait de sa surprise lorsqu'il avait rencontré les esprit gardiens de son maitre pour la première fois. Le petit garçon n'arrivait toujours pas à maitriser ses oreilles et ses queues. Il parvenait à ne plus se retrouver à quatre pattes même quand il était seul, mais bannir toute trace de sa vraie nature était encore difficile pour lui. Il s'était caché tout en haut d'un arbre pour pleurer confortablement après s'être fait une fois de plus maltraiter par ses condisciples pour sa différence. Il avait mal aux oreilles et aux queues à force de se les faire tirer ou piétiner quand les autres gamins le jetaient par terre. Si ses queues n'étaient pas en partie spirituelle, elles auraient été cassée un nombre incalculable de fois. Il était un démon. Un monstre. Les autres petits disciples, encouragés par leurs maitres, n'allaient pas lui laisser l'oublier. Il n'était là que parce que le chef de secte était bien trop gentil et ramassait tous les animaux domestiques cabossés qu'il trouvait. Peu importait que le petit hybride soit le meilleur de sa classe. Il n'était qu'un monstre, une erreur de la nature qu'il fallait soumettre.
C'est une odeur de neige qui avait fait taire ses pleurs de peur qu'un adulte de plus le voit et méprise un peu plus sa peine. Il pleurait roulé en boule dans ses robes crottées de boue. Les jolies robes chaudes toutes blanches que son maitre lui avait données et que ses camarades avaient trouvés drôle de souiller en lui jetant de la boue. Une longue plume s'était glissée
sous son menton pour lui faire relever la tête. Il avait été stupéfait du grand monsieur avec des ailes. Le renard se rappelait encore sa stupeur de voir quelqu'un qui comme lui n'était pas humain. Le shishen l'avait pris dans ses bras avec douceur puis sauté au sol. Le renard s'était accroché à lui de toutes ses forces. Son estomac n'avait pas aimé le brusque changement d'altitude. Il avait égratigné Snow Hound avec ses griffes de peur. QingMing avait immédiatement recommencé à pleurer, persuadé qu'il allait se faire taper dessus pour avoir fait saigner le shishen. Il n'était qu'une petite créature terrifiée à l'époque. Trop effrayé pour réaliser qu'il était avec un ami. Trop jeune pour comprendre qu'il n'aurait pas du "pouvoir" faire saigner l'esprit gardien sauf à être plus fort que lui.
Snow Hound avait été désolé de voir le petit protégé de son maitre aussi apeuré d'être simplement "là". QingMing avait refusé de lui dire ce qui s'était passé. Les autres enfants avaient bien fait leur travail. Il n'était qu'un monstre. Personne ne le croirait s'il disait qu'il s'était fait taper dessus par des humains. Il n'était qu'un bâtard de démon. Et si, par accident, quelqu'un le croyait, espérait-il vraiment qu'on l'aiderait ? Non, il se ferait encore taper dessus évidement. Si quelqu'un avait décidé de le punir, c'était qu'il le méritait, forcément.
Snow Hound ne l'avait pas ramené à son maitre. Il l'avait enroulé dans ses plumes puis les avaient ébouriffées comme un gros oreiller. Le contact avait fait glousser le petit garçon malgré ses larmes.
Snow Hound l'avait emmené rencontrer Gold Spirit et Mad Painter. Le premier avait immédiatement souri à l'enfant. Ils étaient physiquement assez proche en âge après tout. QingMing avait été encore plus timide avec l'esprit-enfant qu'avec Mad Painter. C'étaient surtout les gamins de la secte qui lui faisaient mal. Les adultes se contentaient de le mépriser. Alors il craignait Gold Spirit par automatisme. Au contraire, il avait aussitôt accroché avec l'esprit artiste. Sans doute parce qu'il l'avait péché des bras de Snow Hound pour l'installer sur ses genoux. Sans lui laisser le temps de réaliser, il lui avait donné de l'encre et lui avait fait découvrir les joies de la peinture aux doigts. Les robes blanches avaient été perdues pour le lavage, mais ça en valait la peine.
Lorsque leur maître était revenu chercher son petit élève, prévenu par Snow Hound qu'il avait retrouvé le petit renard en larmes, l'enfant gloussait comme un fou pour la première fois depuis qu'il l'avait pris sous sa protection. Le petit garçon était couvert de peinture, Mad Painter n'était guère plus propre et la pièce était ravagée de couleurs.
"- Dois-je demander ce qu'il s'est passé ?" La voix amusée de leur maître avait fait se figer le petit hybride qui s'était immédiatement caché derrière les jambes de Mad Painter.
L'esprit gardien avait montré les feuilles couvertes de sigils répandues un peu partout sur le sol. Ce qui n'était qu'un jeu d'esquives pour le bambin était le début d'un premier talisman de protection. Il suffisait de tracer le sigil, mettre de la peinture dessus et esquiver lorsque la protection explosait. Mad Painter était bien meilleur que le petit garçon à ce petit jeu bien sûr, mais ça QingMing n'avait pas besoin de le savoir du haut de ses cinq ans pas trop usés. Pas après avoir éclaté de rire sous le regard attendri des deux shishen lorsqu'une grosse masse de peinture bleue s'était écrasé sur le crâne de Mad Painter. Gold Spirit était resté à l'écart, toujours souriant mais passif, il lui fallait rassurer le petit garçon avant qu'il ne lui fasse confiance.
"- Je crois que nous entendrons très bien, maitre." Assura Snow Hound. "le jeune maitre a beaucoup à apprendre".
Leur maître avait hoché la tête. Le petit renard à l'époque, n'avait qu'a pas compris son expression. Maintenant, il savait qu'il était désolé et triste. Triste que son petit protégé soit à ce point la cible des autres disciples, désolé de ne pouvoir faire plus pour lui. Occupé comme il l'était, il ne lui était malheureusement pas possible de surveiller les enfants et son petit élève comme il l'aurait fallu. Que ses shishen prennent sur eux de s'occuper de QingMing avait été un soulagement. L'enfant ne s'était plus enfui pour se cacher lorsque les autres disciples le harcelaient ou que les adultes l'insultaient. Il était toujours aussi malheureux, trop jeune pour comprendre la cause de leur haine mais au moins pouvait il allait pleurer dans les robes de ses trois amis tout neufs lorsque ça n'allait vraiment pas.
Sans que QingMing ne s'en rende vraiment compte, les trois shishen avaient commencés son éducation.
Gold Spirit lui avait appris à méditer, il lui avait appris à faire le distinguo entre les énergies Yin et Yang que le petit renard utilisait naturellement jusque-là sans y voir la moindre différence.
Les humains penchaient plus vers le Yang.
Les renards démons vers le yin.
Les deux s'harmonisaient chez l'enfant avec plus de facilité que chez Zhong Xing lui-même. C'était dans sa nature. Cela faisait partie de son double héritage.
Gold Spirit avait été extrêmement fier que son Node doré ce soit allumé avant ses six ans. Leur maitre aussi avait été fier. Il avait même organisé une petite fête. Comme l'enfant ne connaissait pas sa date de naissance. Il avait été arbitrairement décidé que ce jour serait son anniversaire. Cette seconde naissance avait été accompagnée de son nom de courtoisie même s'il l'obtenait avec près de quinze ans d'avance. Il le méritait. Il était un véritable disciple maintenant. Un disciple avec deux queues que Mad Painter avait commencé à prendre l'habitude de brosser pour en récupérer les poils à la grande délectation du petit garçon Qu'est-ce qu'il ne ferait pas pour des câlins et des gratouilles. Si en plus ça rendait service à l'un de ces trois Tontons préférés ? Il signait tout de suite. Les pinceaux du Shi Shen n'avaient jamais été aussi puissant avant qu'il n'intègre les poils du bébé renard dedans. Le jeune demi-démon commençait à comprendre que les contacts physiques n'étaient pas seulement de la douleur et il avait l'impression de servir à quelque chose. Ce n'était pas si mal pour un petit bout de fourrure de six ans. Pourtant, leur maitre n'était pas au courant. Le yin yang shi faisait tout son possible pour que QingMing efface les stigmates de son origine non-humaine. Ses shishen faisaient de leur mieux pour qu'il l'accepte et accepte de la cacher quand il n'était pas avec des amis.
C'était très différent.
L'un voulait oublier, les autres voulaient protéger.
La campagne de harcèlement des autres enfants contre QingMing avait fini par prendre des proportions si ridicules que leur chef de secte avait dû taper du poing sur la table. Il avait chassé plusieurs disciples et quelques juniors pour protéger son petit élève. La haine ambiante s'était faite plus sourde. S'ils ne pouvaient plus maltraiter QingMing au grand jour sans risque de se faire expulser de la secte, ils se montreraient plus insidieux. Le petit garçon avait fait quelques chutes assez spectaculaires dans les escaliers du temple avant, qu'une fois de plus, un shishen de son maître ne s'en mêle. Snow Hound lui avait donné ses premiers cours de combat. Le bébé renard n'aimait pas le contact du couteau ou de l'épée dans ses mains, alors il lui avait offert son premier éventail. De là, les chutes s'étaient espacées. Lorsqu'elles étaient inévitables, il y avait eu beaucoup moins d'os brisés chez QingMing et beaucoup plus chez les pousseurs qui finissait par faire tapis d'amortis sous lui.
Le petit disciple ne se battait pas comme un courtisan pour un duel d'honneur. Il savait utiliser tous ces avantages, crocs et griffes compris s'il le fallait. C'était sale, mais c'était efficace.
Raffiner de si bonnes bases ne prendrait que quelques années.
Le gamin promettait qu'il serait une horreur à maîtriser une fois adulte. Le genre qui rend fou ses adversaires jusqu'à ce soit eux qui commettent l'erreur fatale.
Snow Hound avait été très fier.
Vers ses huit ans, un certain statu quo avait fini par se mettre en place entre QingMing et les autres membres de la secte. Ils levaient le pied sur la maltraitance physique et lui ne se vengeait pas pour les insultes et le mépris. Comme il n'y avait plus eu trop de marques physiques pour justifier l'intervention des shishen de Zhong Xing, la situation s'était normalisée d'extérieur. Les insultes et le harcèlement moral avait continué, mais l'hybride était un renard dans l'âme. Chaque insulte l'avait renforcé, autant que blessé. Il s'était fait une carapace de toutes les insultes, ce qui agaçait ses harceleurs. Il se présentait calme et souriant, un peu moqueur et toujours affable. Avant ses neuf ans, il ne montrait plus sa peine quoi qu'il se passe. Même un bras cassé par un entrainement trop brusque avec un sénior trop zélé ne lui tirait plus de larmes. Il pardonnait à son ainé avec un sourire doux un peu moqueur. Il savait qu'il avait fait exprès. Le sénior savait qu'il savait. Et QingMing acceptait de ne pas aller se plaindre ni de se venger.
Pour l'instant.
Peut-être.
Plus d'un adulte avait eu des frissons dans le dos sous ces sourires tranquilles et doux.
Petit à petit, QingMing avait appris à attaquer avec sa langue en plus de ces crocs et de ses griffes.
Gold Spirit avait été étrangement doué pour le lui apprendre. QingMing avait très vite su rendre fou de rage un adulte et le mettre au bord de la déviation de qi juste en lui parlant le sourire aux lèvres. Encore une fois, sa nature de renard démon aidait.
Pour ceux qui ne connaissaient pas le petit shishen blond, il n'était vu que comme une réserve passive de pouvoir pour son maître. Il restait néanmoins un être céleste avec ses travers. Il adorait voir mis à bas ceux qui ne méritaient pas leur place au sommet. Alors apprendre à leur petite charge à détruire quelqu'un juste en lui parlant ? Il s'était amusé comme un petit fou.
Gold Spirit avait été très fier.
Pendant que le bébé Yin Yang Shi apprenait à se battre et à penser par lui-même, Mad Painter avait pris en charge le reste de son éducation classique. Calligraphie, musique, danse, couture, théâtre, chant, séduction, bonnes manières en société…et comment en faire des armes.
Évidemment.
Son seul échec avait été d'apprendre la cuisine au petit garçon mais QingMing était devenu très doué pour fabriquer des poisons inattendus. La secte l'avait interdit de corvée de repas après qu'il eut à moitié empoisonné toute sa classe avec un congee mal préparé. Personne n'avait compris comment il avait fait, il avait été surveillé pendant qu'il le préparait pourtant. Et pour rater un congee…
Des rumeurs avaient couru que le renard avait utilisé ses pouvoirs malfaisants pour empoisonner la nourriture. QingMing ne s'était pas défendu. Ça ne servait à rien face à des gens qui avaient déjà leur idée toute faite.
Il s'était contenté de sourire derrière son petit éventail.
A part son aversion pour la cuisine, le futur fashi avait rapidement maîtrisé les cours de Grâces.
Le shishen avait réussi à transformer un petit animal terrifié, agressif, et ignorant en jeune homme bien élevé que n'importe quelle femme serait ravi d'épouser. Ou simplement d'avoir dans son lit pour une nuit.
Mad Painter avait été très fier.
Le seul que QingMing ne parvenait pas à satisfaire était son maître
Encore et toujours.
Il pouvait passer des heures et des heures chaque jour à tenter de maîtriser le bouclier traditionnel de leur secte.
Des milliers d'essais, des milliers d'échec
Il maîtrisait avant ses huit ans le sort de portail qui était infiniment plus difficile. Mais le bouclier, il n'y arrivait pas. Son maître tentait de ne pas montrer sa déception, évidemment, mais QingMing la voyait quand même.
Essais après essais.
Années après années.
Il n'avait jamais réussi. Quelque chose manquait pour qu'il y arrive.
Son maitre le lui avait répété. Il fallait quelqu'un à protéger. Seulement…Sa mère était déjà morte. Il appréciait son maitre évidement. Mais il restait un humain. Malgré tout ce qu'il avait fait pour lui, il en conservait une rancœur inconsciente qui l'empêchait d'utiliser son image pour base de son bouclier.
Depuis la mort de sa mère, le jeune hybride avait simplement fermé son cœur aux autres. Les années de maltraitance n'avaient fait que renforcer les murs qu'il avait dressé autour.
Il ne serait plus une victime de leur cruauté.
Il refusait d'éprouver le moindre sentiment pour qui que ce soit.
Si bien qu'il avait dû tuer de ses mains son maître parce qu'il avait échoué. N'était-ce pas la preuve que l'attachement était une malédiction ?
Ses condisciples avaient eu raison, il avait tué son maître à cause de sa nature même. Un renard ne pouvait aimer. Un renard ne pouvait protéger personne, n'est-ce pas ?
Et ce n'étaient pas ses sauvetages de démons qui changeraient la donne. Il n'était qu'un monstre qui ne pouvait s'occuper que de monstres.
Il avait dû tuer son maître parce qu'il était incapable de l'aimer comme le père qu'il avait été.
Mais il aurait tué pour protéger les shishen qui l'avaient élevé.
La différence était cruelle.
Sa peine, elle, avait été réelle. Sans doute la pire depuis la mort de sa mère.
Il avait refermé cette porte là aussi dans son esprit.
La peine ne valait pas mieux que l'affection.
Autant qu'elles disparaissent toutes les deux.
Le renard en lui pouvait les garder.
L'humain n'en voulait pas.
QingMing ouvrit les yeux. Une chaleur dont il n'avait plus l'habitude rayonnait dans son ventre. Il était rare que sa nature de renard s'exprime sans son accord, plus encore qu'elle lui fasse remonter des souvenirs en mémoire.
Pourquoi son enfance ?
Pourquoi son maître ?
Qu'est-ce que sa nature sauvage voulait qu'il apprenne ?
À revoir sa jeunesse à travers ses yeux d'adultes, il regrettait presque de ne pas avoir simplement quitté la secte quelques mois auparavant. Il n'y avait jamais eu sa place. Il perdait des heures et des jours chaque semaine, chaque mois, à adresser des problèmes dont il se fichait éperdument.
Son devoir était de protéger, pas de remplir les papiers.
Il ne pouvait même pas éduquer les jeunes générations. Si les plus jeunes gamins ne concevaient aucune crainte naturelle à son encontre puisqu'ils ne connaissaient pas sa nature, il ne pouvait pas lutter contre tous les maîtres restants à la fois.
Pourquoi avait-il revu ce passé ? Plus le temps passait, moins il se sentait de responsabilités envers sa secte. A part son maitre, ils n'avaient été que de la souffrance. Le Yin Yang Shi avait eu en quelques jours plus de bons souvenirs avec les membres de JingYun que pendant toutes ses années passées dans son temple, shishen exclus.
Le rêve lui avait montré où étaient ses réelles responsabilités : Ses shishen, par extension les démons qu'il sauvait et celui pour qui il avait dépassé son échec pour devenir celui que son maître avait vu en lui.
Leur point commun ? Aucun n'était humain.
Il n'était pas devenu un vrai Yin Yang Shi pour son maître. Il l'était devenu pour sauver un homme. Juste un homme qui était devenu en trois jours le centre de son univers.
Un homme qui avait sacrifié sa vie et son humanité au bien commun et son âme à un hybride de renard démon.
S'il n'était plus totalement humain, il n'était peut-être pas si dangereux d'avoir de l'affection pour lui, n'est-ce pas ?
Un hybride lui aussi, qui dormait dans ses bras, collé à son torse, le nez caché au creux de son cou.
Quand était-ce arrivé ? Le Yin Yang Shi se souvenait de leur bain commun de la veille, de leur repas peu appétissant, puis plus rien.
Plus rien, à part ses rêves et se réveiller collé au corps brûlant de son ami, avec ses lèvres si proches de sa peau. QingMing dû fournir un effort rare pour maîtriser ses réactions et celle du renard. Il voulait dévorer Boya tout entier, le faire sien, le marquer. Il voulait le voir se tordre de plaisir dans ses bras.
Il voulait…
Il voulait ne pas laisser sa nature de démon gâcher sa première amitié.
Il ne pouvait pas l'aimer comme sa nature le demandait.
Il ne pouvait que s'adapter à ce que le chasseur de démon serait confortable de lui donner.
Il ne pouvait que continuer à faire comme avant.
Ce n'était pas à lui d'imposer un rythme à leur relation. Après tout, il n'était qu'un dépravé. Son éducation autant que sa nature avaient fait de lui un hédoniste sans honte. Il ne pouvait pas attendre qu'un prêtre aussi fier que le sien s'abaisse à son niveau. Il se délectait déjà d'avoir Boya dans ses bras évidement. Mais il fallait savoir rester humble et s'en contenter.
QingMing se rencogna un peu plus dans les bras du vaisseau. Résister à la tentation de poser ses lèvres sur sa gorge était affreux. Sa nature de renard lui demandait de le mordre et de laisser sa marque et son odeur sur lui, en lui. Pour que tout le monde sache qu'il n'appartenait qu'à lui. Il enfouit son nez dans son cou pour se repaitre de son odeur. A défaut de le marquer de son odeur, il pouvait se gorger de la sienne.
Boya rêvait.
Il volait au-dessus du troupeau d'herbivores comme l'humain n'en avait jamais vu. Il se laissa tomber comme une pierre sur un vieux male isolé par l'âge et la maladie. Ses énormes serres s'enfoncèrent dans la gorge de l'animal qui mourut presque aussitôt. Son bec aigu s'enfonça dans le ventre fragile de sa proie pour la déchiqueter. L'oiseau avala une partie des entrailles, autant de viande que possible, puis attendit qu'un autre oiseau comme lui mais aux plumes plus ternes le rejoigne. Il frotta son bec contre le sien. La femelle se gorgea elle aussi de viande puis le couple d'oiseaux s'envola paresseusement pour retourner à leur aire. Ils laissèrent derrière eux d'autres oiseaux de leur lignée manger les restes de leur chasse. Leurs deux petits de l'année les attendaient. Immédiatement, ils s'agitèrent pour réclamer que leurs parents leur régurgitent de la viande. Le phénix était fier de ses petits. Ce n'était pas sa première nichée, loin de là même s'il ne se souvenait pas de combien de rejetons il avait pu avoir avec sa femelle au cours des ans. Leur Jubilé était vaste et puissant de dizaines de phénix qui emplissaient le ciel de leurs flammes lorsque la nuit noire couvrait le monde.
Le phénix était heureux avec les siens. Peu de choses lui importait. Il était un prédateur ultime qui ne se souciait que de manger, se reproduire, nettoyer ses plumes de queue enflammées et s'occuper de ses petits lorsque sa femelle en avait.
Il s'occupait aussi du reste de son jubilé bien qu'ils soient de moins en moins nombreux. L'un après l'autre, ses petits tombaient du ciel pour ne jamais y remonter.
L'oiseau avait volé longtemps.
Il était seul maintenant.
Il y avait des années qu'il était seul. Sa femelle était tombée comme les autres, tuée par ces deux-pattes encombrants qui se rependaient partout dans les prairies de chasse comme une mousson inattendue et destructrice.
Les siens s'étaient raréfiés, les proies aussi.
Les autres jubilés aussi avaient souffert jusqu'à la disparition de la présence de ces créatures avides. Les deux-pattes tuaient les adultes pour attraper les petits et en faire leurs animaux de compagnie.
Le phénix avait vu ses descendants devenir de plus en plus petit et stupides à chaque génération entre leurs mains. Il les avait vu perdre leurs flammes et leurs queues. Il les avait vu perdre ce qui faisait d'eux des phénix pour ne plus rester que des rapaces comme les autres.
Lorsqu'il avait été le dernier des derniers, le seul à encore s'envoler pour illuminer la nuit, les humains qui les avait détruits avaient commencés à lui laisser des offrandes. Ils ne savaient plus ce qu'il était. Comme ils ne savaient plus, ils craignaient. Et comme ils craignaient, ils vénéraient.
C'était incompréhensible pour le magnifique animal.
Il avait abandonné le territoire de toute sa vie pour fuir les humains dans la montagne, celle qui touchait les nuages et où la neige ne disparaissait jamais vraiment. Il s'était installé tout en haut, juste à côté d'une petite cascade d'où coulait une source a la puissante odeur métallique... Pendant des saisons et des saisons, il avait attendu que le temps passe. Il n'était qu'un oiseau. Il ne comprenait pas la notion de temps ni de mort. Il constatait juste la disparition des siens et des autres. Il constatait juste qu'il était seul.
Il savait qu'il n'aurait pas dû être encore là alors que tous les autres étaient partit. Il n'avait pas chassé depuis des centaines de saison mais la faim ne le tiraillait pas. Il n'y avait plus que lui et cette bulle de chaleur qui était apparu dans son ventre qui l'emplissait sans jamais le laisser s'éteindre. Il était juste seul et pleurait sa solitude que le petit torrent devenu fleuve emportait avec lui jusque dans les vallées.
Puis un jour, un jeune humain était arrivé tout en haut de sa montagne. L'humain était pitoyable. Il aurait pu le manger s'il avait eu faim, s'il se souvenait ce que se nourrir voulait dire. Il aurait pu le tuer si chasser signifiait encore quelque chose. Avec les saisons et la brume perpétuelle d'eau, de calcaire et de métal qui embrunissait l'atmosphère, les plumes du gros oiseau s'étaient durcit autours de son corps immobile. L'humain s'était caché d'autres deux pattes qui le cherchaient. Il s'était installé entre les pattes du phénix, attiré par l'ombre protectrice et la chaleur que les plumes quasi pétrifiées émettaient encore. Il y était resté pendant des heures, des jours, jusqu'à ce que les autres humains partent.
L'oiseau avait fini par baisser les yeux sur la pitoyable créature transie de froid. L'humain n'en avait plus pour très longtemps. Quelques jours ? Quelques heures ?
Le phénix avait ouvert ses ailes pour le réchauffer. L'humain avait pleuré de soulagement. Il avait remercié le dieu-oiseau pour sa chaleur. Ce n'était pas grand-chose, juste un maigre réconfort pour un petit être mourant. Pour la première fois, le phénix avait été baigné de la réelle reconnaissance absolue d'un humain. Elle l'avait réchauffé lui aussi.
L'humain était mort entre ses plumes. Lorsqu'il s'était éteint, l'oiseau avait été surpris par la petite orbe argent et doré qui s'était échappé du corps déjà froid. La curiosité l'avait fait gober l'âme de l'humain.
L'oiseau était devenu Zhuque.
Le phénix avait acquis une conscience.
D'autres humains l'avaient trouvé. Ils lui avaient apportés des offrandes, des âmes et des sacrifices. Du sang et des larmes de leurs victimes. Des armes et des suppliques. Il avait répondu en offrant à certain sa protection, sa malédiction à d'autres. On parlait de lui, on susurrait le nom de l'oiseau aux plumes rouges du sang des sacrifices qui offrait protection et bénédiction lorsqu'il était bien nourrit. On parlait de l'oiseau aux plumes noires qui maudissaient ceux qui l'offensaient par leurs faibles offrandes ou leurs demandes inconsidérées.
Il était resté immobile jusqu'à ce que son corps n'existe plus et que seul son esprit et la bulle de chaleur dans son ventre subsistent.
Les humains avaient taillé la roche là où l'oiseau s'était tenu si longtemps, mêlant les restes de ses os sans le savoir au mortier de la pierre. Il fallait bien que l'esprit trouve refuge quelque part après tout, non ?
Il avait continué ainsi pendant des siècles. Il volait encore, parfois, mais de plus en plus rarement, attaché étroitement à la prison de pierre qu'il avait choisi d'habiter sans en comprendre le prix.
Il n'avait pas pu rejoindre les siens. Il n'avait pu que rester là à écouter le monde changer. Il était resté à écouter des demandes des humains et à se nourrir de leurs peurs, de leurs demandes et de leurs offrandes parce que l'esprit de l'oiseau c'était mêlé à l'esprit de ce pauvre homme dont il n'avait jamais connu le nom.
Les siècles étaient devenus une perpétuelle aube grise emplie de voix mortelles qui demandaient, qui demandaient encore et sans relâches. Qui demandaient toujours plus mais donnaient de moins en moins au point qu'il était devenu comateux.
Il n'avait pas réalisé qu'on l'arrachait à sa montagne pour le placer dans la cité impériale. Il ne savait ni ce qu'était une cité, ni un empire.
Il était Zhuque, le dernier des phénix.
Il était le Vermillon Bird qui gardait la cité impériale du mal.
Il était le gardien de l'été, l'oiseau du sud.
Zhuque n'avait pu que constater la différence des voix des humains. Elles étaient devenues si nombreuses ! si exigeantes ! Puis l'une d'elle avait été plus forte. Elle lui avait demandé son aide.
En échange d'une nourriture riche, il devait protéger son bout de capitale. Ho, ce n'était pas grand-chose.
Ça n'avait pas non plus d'importance.
Perdu dans son immobilisme cotonneux, il avait accepté. Au pire, ça lui changerait les idées quelques jours de cette masse grouillante et puante qui pour certains venaient soulager leur vessie sur ses pattes de pierre !
On l'avait nourri plusieurs fois. Il avait élevé le kekkai avec les autres esprits dont il avait touché la présence. Ils étaient quatre. Ils étaient quatre et ne pouvaient communiquer que lorsqu'on nourrissait leurs pouvoirs.
On les vènerait mais on ne les nourrissait pas.
On les invoquait contre le mal mais on les traitait comme des outils.
Avec le temps, il avait fallu de plus en plus d'énergie pour les tirer de leur torpeur. Ce n'étaient plus des jeunes hommes et femmes qui venaient sacrifier en groupe un peu de leurs forces pour la sienne. C'étaient des hommes ou des femmes durs, en robe, qui les gavait de force yin jusqu'à ce qu'ils en vomissent leur protection.
Le gout de la mort leur restait dans la gorge pendant des mois après chaque invocation forcée.
Azur Dragon avait de plus en plus rechigné. Black Tortoise s'était figé dans le froid de la pierre comme le double hétérotherme qu'il était et White Tiger ne pouvait qu'en demander davantage dans l'espoir d'avoir assez un jour pour fuir.
Lui, il s'était tut.
Il venait quand on l'appelait, apathique et résigné.
Les appels s'étaient noyés les uns dans les autres, sans fin, comme des vagues infinies qui finissent par user jusqu'à la grève.
Le temps, à nouveau, n'avait plus eut la moindre importance.
Les vagues s'étaient muées en mer étale de néant.
Puis, inattendue, une voix l'avait atteinte.
Pour la première fois depuis une éternité, il avait gouté le sang. Il avait gouté une énergie pure et entendu une véritable supplique.
Il s'était réveillé pour la première fois depuis des siècles, assez conscient du monde et de lui-même pour que le phénix bondisse vers le ciel en même temps que l'âme perdue qui venait de sacrifier sa vie pour protéger les siens.
C'était quelque chose que Zhuque comprenait.
Il se souvenait.
Il avait tout fait pour protéger son jubilé.
Lorsque l'âme avait failli disparaitre, il l'avait attrapé au vol comme il rattrapait ses petits qui se jetaient dans le vide pour la première fois. Zhuque l'avait réchauffé contre sa plaque incubatrice jusqu'à ce que le froid de la mort s'éloigne. Il lui avait rendu un peu de cette vie qu'il lui avait sacrifié.
Zhuque avait vu le serpent. Il avait entendu et comprit les suppliques et la menace.
Il avait vu le petit humain en blanc qui couvait le corps du petit humain en noir qui avait donné sa vie pour les siens.
Il avait vu sa mémoire.
Alors il lui avait donné la force de battre. Il l'avait empli de tout ce qu'il était encore, de tout ce que le premier et dernier phénix avait vu, avait chassé et avait volé. Il lui avait donné ses flammes et ses ailes. Il lui avait donné tout ce qu'il était encore puis l'avait projeté de toutes ses forces vers la terre.
L'humain en blanc avait lié l'âme à lui plus qu'elle ne l'était déjà.
Zhuque avait été scandalisé une seconde que son élu veuille déjà céder une partie de son pouvoir à un autre. Puis il avait entendu les deux esprits résonner de la même volonté de protéger.
Alors il avait donné ses ailes et les avait guidées. Il avait donné ses serres et son bec au guerrier humain qui avait sacrifié sa vie pour son partenaire comme sa femelle avait sacrifié la sienne pour sauver leur dernière couvée. Il avait volé avec l'humain pour la première fois depuis des siècles et avait retrouvé le gout du vent et de la liberté. Il avait combattu et vaincu avec le petit humain si oublieux de lui-même qui ne pensait qu'à protéger son partenaire.
Lorsque le serpent agonisant avait voulu tuer l'humain en blanc, son vaisseau s'était jeté entre eux.
Zhuque s'était senti déchiré de l'intérieur lorsqu'il avait été séparé de l'âme humaine à qui il s'était attaché. Son corps de pierre n'existait plus. Zhuque n'avait plus rien pour exister. A part cette âme qui l'avait accueilli.
Il s'y était accroché. Il y avait fait sa place. Boya l'avait accueilli sans arrière-pensée, comme il accueillait les nouveaux shidi au temple pour les ajouter à leur famille élargie. Il lui avait fait une place comme on accueille un vieil ami.
Leur partenaire les avait protégés à leur tour pendant qu'ils refaisaient connaissance.
Zhuque s'était sentit enfin vivant.
Le rêve avait été étrange. Plus qu'un rêve, c'était une masse de souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Boya chercha la présence de l'oiseau gardien sous son crâne. Alors il aurait dû mourir ? Il l'avait sauvé ? Ils s'étaient sauvés l'un l'autre ?
Le tueur de démon sentit la satisfaction du dieu-gardien. Zhuque était heureux des évènements. Il avait retrouvé une vie, même s'il la vivait à travers un autre. Il pouvait voler et chasser à nouveau. Ses flammes pouvaient à nouveau illuminer la nuit même si elles coulaient davantage dans les veines de son vaisseau que dans ses plumes. Ils avaient un partenaire rien qu'à eux qui leur était tout dévoué. Ils avaient plusieurs aires pour se reposer et installer leur nid. Ils auraient de la place pour leurs futurs petits.
Son vaisseau avait déjà un large jubilé constitué de petits deux-pattes et d'autres un peu moins petits qui s'occupaient de les éduquer. Ils n'étaient pas aussi fort que son Vaisseau bien sûr. Mais c'était pour ça qu'il était le chef évidement. Leur partenaire aussi avait sa propre meute comme n'importe quel prédateur supérieur. Lorsque le moment viendrait, le jubilé de son vaisseau et la meute personnelle de son partenaire fusionneraient. Les deux se mêleraient sans problème. Ils avaient déjà commencé d'ailleurs. Bien sûr, il faudrait que leur partenaire abandonne le clan de son enfance mais ça ne poserait aucun problème. Ça se passait toujours ainsi. Ils avaient déjà commencé à le pousser à partir de lui-même. Ils savaient que leur chef devait partir fonder sa propre meute élargie ailleurs. C'était ainsi que fonctionnaient toutes les colonies saines.
Non, vraiment, tout allait bien maintenant. Quand le printemps serait là et qu'ils commenceraient à s'accoupler pour de bon, Zhuque était sûr que leur première nichée serait forte. Peut-être pas la plus nombreuse mais c'était rarement le cas des premières nichées.
Boya avait presque de la peine pour le dieu-gardien. Il n'allait certainement pas lui expliquer que les humains ne pondaient pas d'œuf. Et encore moins avec deux mâles !
Pour l'accouplement en revanche…Boya se serra un peu plus contre le corps frais contre le sien. Il était de plus en plus désireux de la chose. Il sentait encore sous ses doigts la douce fourrure sur le ventre de QingMing, ce torse musclé totalement inattendu pour un scholastique, ces épaules puissantes qui promettaient des étreintes passionnées. Et ses hanches étroites bien marquées qui…
Une main se posa entre ses omoplates
Le chasseur de démon faillit sortir de sa propre peau.
"- Bonjour Boya."
Le sourire doux et calme de QingMing faillit lui faire faire une bêtise. S'il ne s'était pas contenu aussi bien, il l'aurait embrassé.
"- QingMing…"
"- Comment s'est finie la soirée ?"
Ils auraient dû se séparer. Ce n'était pas honorable. Confortable, mais si peu honorable…
Les protestations de Boya sur leur installation ne passèrent même pas ses lèvres. Les doigts du Yin Yang Shi sur les marques entre ses omoplates étaient bien trop agréables pour qu'il puisse les repousser. A part de QingMing, depuis quand n'avait-il pas reçut de caresses ? Ses amants et maitresses ne le touchaient que pour le temps nécessaire au soulagement physique qu'ils cherchaient tous. Il ne les invitait même pas jusqu'à sa couche, préférant un lit anonyme d'une auberge voir un coin de couloir après une chasse particulièrement difficile qui l'avait laissé avide de se rappeler qu'il était en vie. Il était peut-être considéré comme le rêve humide de pas mal de jeunes filles à marier de la capitale mais la réalité était toute autre. Il n'y avait aucun sentiment, aucun attrait à part le basique besoin de jouir d'un autre corps. L'intimité physique n'avait pas réellement de valeur pour Boya. Pas jusqu'à présent en tout cas. Le désir était quelque chose qui jusque-là lui était étranger.
Les simples caresses de QingMing lui faisaient monter les larmes aux yeux. Un soupir de pur plaisir lui échappa, bien plus satisfaisant que toutes les étreintes qu'il avait pu avoir. Son front retrouva sa place contre l'épaule de l'autre cultivateur. A mesure qu'il se réveillait, Boya se mettait à anticiper des plaisanteries qui ne venaient pas. QingMing semblait tout aussi parfaitement content de l'avoir dans ses bras et de le cajoler que l'inverse.
Comme il leur avait été parfaitement confortable de flirter l'un avec l'autre sans s'en rendre compte.
"- Tu t'es endormit comme une masse avant que je nettoie tes blessures."
"- Tu aurais dû me réveiller et m'envoyer dormir dans ma chambre."
Boya resta silencieux un instant avant de murmurer.
"- J'aurais pu. Je n'avais pas envie."
Les bras du Yin Yang Shi se refermèrent un peu plus étroitement autours de ses épaules. Ni l'un ni l'autre n'osait chercher le regard de l'autre cultivateur. Croiser leurs regards aurait posé trop de question auxquelles ils ne voulaient pas répondre. Pas pour l'instant. Ils étaient simplement heureux d'ignorer encore un peu plus longtemps l'éléphant au milieu de la pièce.
"- Je n'avais pas dormit aussi bien depuis une éternité." Murmura soudain QingMing alors que ses doigts quittaient les marques de Zhuque sur le dos de Boya pour descendre jusqu'à ses reins et remonter à sa nuque, encore et encore. "Je crois que je n'ai pas dormit comme ça depuis ma toute petite enfance."
Quand il se glissait parfois dans le nid de Snow Hound et qu'il dormait avec délectation entre Mad Painter et lui. A l'époque il ne comprenait pas qu'il pouvait gêner le couple. Il n'avait même pas notion de ce qu'était un couple. Jamais les deux shishen ne l'avaient grondé. Jamais ils ne l'avaient repoussé. Comme il ne venait que lorsqu'il se sentait particulièrement mal, les deux shishen pouvaient passer des heures à le cajoler entre eux. Jamais son maitre n'avait été mis au courant de ses petites escapades. Son maitre ne pouvait de toute façon pas rejoindre les shishen comme lui. C'était impossible pour un simple humain sans aide extérieure. Ça n'était de toute façon pas digne d'un disciple comme lui de chercher la présence consolatrice de ses "parents" juste pour un gros chagrin.
Il n'était pas rare qu'un ou plusieurs de ses shishen partage son lit encore maintenant. Il n'y avait plus cette innocence d'enfant de sa part ou l'affection parentale de Snow Hound et Mad Painter. Cela lui manquait parfois. Mais maintenant, au moins, lui aussi pouvait accueillir et consoler les gros chagrins.
QingMing se redressa soudain, frappé.
"- QingMing ?"
"- Rien… Ce n'est rien."
Le chef de secte du nord se rallongea correctement. Il reprit Boya dans ses bras pour continuer ses caresses. Les yeux dans le vague, il déposa un rapide baiser au coin de ses lèvres sans réaliser son geste, encore frappé par la révélation soudaine qui venait de le traverser.
Boya s'empourpra affreusement. Il était heureux du baiser mais qu'est ce qui semblait troubler à ce point son Partenaire de Jub…Son ami ?
"- Je viens de réaliser pourquoi Mad Painter m'a protégé comme il l'a fait devant le Serpent."
Le shishen n'avait pas protégé son maitre. Il l'avait protégé comme Zhong Xing l'avait protégé de l'ombre du serpent. Comme (un père) une mère qui protège sa progéniture.
Ses shishen le voyaient-ils donc encore réellement comme leur fils et pas uniquement comme leur maitre ?
Kuang Hua Shi allait tellement se faire hurler dessus quand ils auraient réussi à se lever et à reprendre une activité normale…
Un petit sourire joua sur les lèvres fines du cultivateur musical.
"- Dois-je commencer à être prit d'une saine terreur à l'idée que tes shishen et mes shidi s'entendent particulièrement bien et se liguent pour nous surveiller ?"
QingMing pâlit un peu.
"- Il est encore temps de fuir, tu sais. J'ai l'image mentale d'une jolie ile au sud, quasi déserte, avec de quoi manger et une jolie grotte confortable."
Les deux hommes éclatèrent d'un rire de gamins. Où étaient passés les dignes chef de sectes qui approchaient la quarantaine ? Perdu pour quelques heures en tout cas.
QingMing posa une main sur la joue de son ami. Ses doigts remontèrent sur sa tempe pour caresser les marques de Zhuque apparues depuis qu'il avait commencé à caresser celles de son dos.
Boya ferma immédiatement les yeux, totalement soumis sous la caresse. Il n'avait pas l'habitude d'autant de contact et de caresse, pas même avec un amant ou une maitresse.
Les doigts frais glissèrent sur son front puis le long de son nez. Un index délicat glissa au milieu de ses lèvres et s'y arrêta, comme s'il lui demandait le silence. Boya anticipa la poursuite de la caresse le long de son menton puis sa gorge, toujours à suivre les marques si sensibles. Pourtant, elle ne vint pas.
Il rouvrit les yeux.
QingMing le fixait avec un mélange de faim et de vulnérabilité qu'il n'avait jamais anticipé.
"- Qing…." Le nom fut avalé par son propriétaire lorsqu'il posa ses lèvres sur les siennes.
Boya attrapa QingMing par les épaules. Il ne savait pas pourquoi son ami avait choisi ce moment mais il n'allait pas le laisser réaliser et tenter de fuir. Il s'accrocha à lui de toutes ses forces. Lorsque les lèvres du Yin Yang Shi s'éloignèrent enfin, c'est Boya qui reprit les siennes sans la moindre retenue. Sa langue força le passage dans une tentative désespérée de bien faire comprendre à son partenaire qu'il était d'accord. Il commençait à le connaitre son trop gentil fashi. Et s'il venait de le pousser aux épaules pour le surplomber et approfondir leur baiser, ce n'est pas comme s'il avait été repoussé. Pas avec les bras de QingMing autour de ses épaules et qui le serraient de toute leurs forces aussi.
Enfin, le besoin d'air se fit sentir. Ils mirent fin au baiser avec un regret certain.
Histoire d'être sûr qu'il ne s'agissait pas d'une erreur d'un côté ou de l'autre, ils y revinrent plusieurs fois en profondeur avant que les baisers ne s'allègent jusqu'à les laisser réfléchir.
Incapables pour l'instant de discuter de ce qui venait de se passer, ils restèrent juste dans les bras l'un de l'autre à s'observer, à se caresser distraitement du bout des doigts comme la plus naturelle des étreintes jusqu'à ce que Boya ne réalise.
Quelque chose vibrait contre son bréchet… son sternum. Une seconde, il crut que c'était juste la faim qui faisait gronder l'estomac de son ami…amant…Partenaire… de son QingMing.
"- …Tu ronronnes ?"
Le Yin Yang Shi se figea. Oui, il ronronnait.
"- …ça ne m'était pas arrivé depuis mes sept ans."
Le sourire tendre de Boya le rassura.
"- Tu ronronnes…" Il remit sa main au creux de ses reins pour reprendre la caresse interrompue. Le ronronnement gagna quelques décibels à la grande honte du demi-renard et à la totale délectation du chasseur de démon. "Tu ronronnes…"
"- Ca a l'air de te charmer."
Boya posa sa joue contre le torse de son compagnon. Le ronronnement crut encore un peu.
"- Là, je suis certain de ce que tu penses de ma présence et de mon contact."
"- Mes baisers ne suffisent pas ?"
"- Je ne sais pas. Recommence ?"
QingMing leva les yeux au ciel, attendrit. Il ne s'attendait pas à une réaction aussi fantasque et enthousiaste de la part du digne chasseur pour un simple baiser. Ça augurait d'un avenir sympathique.
"- Mais je suis à votre disposition, mon cher Fashi."
Ils s'embrassèrent paresseusement jusqu'à ce que la cloche du diner ne les sorte de leur petit monde de sensualité et de plaisir. S'ils se perdaient pour aussi peu, les semaines à venir allaient être amusantes.
Pendant un instant, QingMing eut envie de demander où ils en étaient, ce qu'il y avait vraiment entre eux. Puis il se perdit dans le regard ordinairement dur et colérique du chasseur de démon. Pour une fois, il n'y avait que tendresse et un rien de fascination. Comme si Boya n'arrivait pas à réaliser ce qui se passait entre eux.
"- Il faudrait aller manger."
Boya soupira mais se dégagea des bras de QingMing. Les marques sur son visage et son torse semblaient décidées à rester encore un moment à son grand embarras jusqu'à ce que QingMing passe derrière lui, soulève ses cheveux et lui embrasse la nuque. Ses lèvres descendirent jusqu'aux marques dans son dos. A leur grande surprise à tous les deux, les marques se tintèrent de rouge à mesure que le désir s'ancrait dans les reins du chasseur de démon.
"- Arrête ça !"
"- Je ronronne, tu rougis. Chacun sa croix."
Boya lui jeta un regard qui aurait voulu être noir. Avec ses joues écarlates, son souffle court et ses yeux brillants de désir mal réprimé, c'était un peu raté.
QingMing décida d'être le plus raisonnable des deux.
"- Je vais retourner à ma chambre me changer. Tu m'attends pour aller diner ?"
Boya hocha la tête.
Quelques minutes seuls allait leur faire du bien à tous les deux.
Une fois QingMing sortit, Boya se rua dans sa salle d'eau. Son pantalon finit au fond de la panière à linge, trop humide devant pour tenir le reste de la soirée. Il sauta dans le baquet à peine à moitié remplis pour se soulager un peu manuellement du feu qui lui raidissait les reins. Depuis quand n'avait-il pas eut besoin de se masturber pour être fonctionnel ? ses quatorze ans ? Quinze ans ?
Le contact de ses robes sur sa peau sensible le fit grimacer. Il était impossible pour l'instant pour lui de mettre son armure. Ses shidi allaient s'en étonner, il en était sûr. Même quand il restait au temple, il ne pouvait s'empêcher de porter ses cuirs. Là, il était déjà au bord des larmes de porter de la soie. Alors du cuir ? Ce n'était même pas une option. Sa peau était beaucoup trop sensible. Et il ne parlait même pas des marques. S'il s'était écouté, il serait resté torse nu avec juste un pantalon trop large sur les fesses.
"- Zhuque, arrête ça !" La sensibilité de sa peau diminua un peu. C'était bien la faute du dieu-gardien "On ne va pas commencer à faire des poussins maintenant alors arrête !"
La sur-sensibilité disparue mais pas les marques. Zhuque boudait.
Boya décida d'employer ce qu'il avait appris du phénix pour le calmer.
"- On ne fait pas des œufs en hiver."
Ça, c'était une explication que l'oiseau pouvait entendre. Il cessa de bouder.
Un soupir échappa au fashi. C'était au moins ça de prit.
Il put enfiler une chemise et une robe de dessus sans trop souffrir, ses bottes, son épée autours de sa taille puis allait toquer à la porte de la suite en face de la sienne.
Immédiatement, la porte s'ouvrit sur un QingMing vêtu aussi peu protocolairement que lui. Il ne portait que deux couches de robes sous sa robe d'extérieur et n'avait même pas prit le temps de faire autre chose que brosser ses cheveux. Avec la lueur gourmande qu'il avait encore au fond des yeux, Boya eut du mal à ne pas revenir prendre ses lèvres pour un baiser de plus.
"- Allons diner. Je meurs de faim."
QingMing passa un bras autours des épaules de son…ami ? Ça n'allait pas tarder à devenir compliqué. Il ne le lâcha qu'une fois en bas des escaliers. Lui n'aurait eu aucun complexe à s'afficher mais Boya était plus réservé que lui. Il ne voulait pas l'embarrasser sous son propre toit.
"- On ne vous attendait pas !" Le premier disciple avait un sourire en coin tout à fait égrillard
"- Il faut du carburant quand on s'amuse." Boya ne comprenait pas comment QingMing pouvait sortir ce genre de chose avec un tel naturel imperturbable qui ne prêtait même pas le flanc à la moquerie. Il présentait la chose comme un fait aussi tranquille que le temps qu'il faisait. Si quelqu'un avait fait un commentaire, c'est lui qui aurait été gênant.
Le premier disciple se racla la gorge, les joues soudain écarlates.
"- Ho ! Snow Hound est passé ce matin. Il s'inquiétait de n'avoir aucune nouvelle. Je lui ai dit que vous les contacteriez quand vous seriez réveillés."
QingMing hocha la tête. Il devait discuter avec Mad Painter de toute façon. Peut-être passerait-il la nuit chez lui. Il jeta un coup d'œil vers Boya. Viendrait-il s'il l'invitait ? Il n'avait qu'une façon d'être sûr.
Les deux hommes suivirent le premier disciple jusqu'à la grande salle où étaient servis les repas. Dès que les enfants aperçurent Boya, ils sautèrent de leurs sièges pour se jeter dans ses jambes sans se soucier des cris de leurs maitres.
"- MAITRE BOYA !"
"- Vous allez bien ?"
"- On s'inquiétait !"
"- On ne vous a pas vu de la journée !"
"- Et y a plusieurs maitres qui disaient que vous vous étiez fait manger par une créature féroce !"
QingMing resta imperturbable malgré la rougeur de son cou. Pas encore non. Mais ça viendrait.
Boya jeta un regard meurtrier aux autres maitres. Ils trouvaient ça drôle ?
"- Vous vous êtes battu plein avec shufu hier ! Vous nous avez fait peur !"
"- Ouai, même si c'est vous le plus fort !" Il y avait de la fierté chez les bambins.
Leur fashi était le meilleur.
"- J'avais juste besoin de repos. Et QingMing Daren aussi. C'est tout. Nous avons dormi toute la journée."
"- Même les grands font parfois la sieste." Insista le Yin Yang Shi lorsque les enfants parurent dubitatifs.
On leur cachait un truc c'était évident. Les gamins échangèrent un regard entre eux jusqu'à ce que l'un deux soit touché par la lumière. Le groupe de gosses s'éloigna dans un coin en courant pour murmurer entre eux.
"- …Qu'est ce qui leur prends ?"
"- Ce groupe est particulièrement perspicace." Fit remarquer le premier disciple. "A croire qu'avoir grandi, même peu de temps, dans des familles nobles les a déjà bien dégrossis pour pas mal de trucs."
Hilares, les maitres observaient les gamins être cinq et sept ans murmurer en ronds. D'autres gosses jusqu'aux juniors d'une quinzaine d'années se mêlèrent à la discussion.
Boya laissa faire. La secte encourageait l'indépendance. Il s'assit à sa place puis s'écarta un peu pour laisser un bout de coussin à QingMing
"- Les enfants !" Cria un des maitres. Ce n'étaient pas des façons de faire, surtout avec des invités.
"- Laisse, ils ne font pas de mal." Balaya le chef de secte.
De temps en temps, un des gamins relevait la tête du petit groupe comme un chien de prairie qui surveille si un prédateur n'approche pas.
On passa des bols de riz et de légumes aux deux chefs de secte, un bol plus gros de viande à partager ainsi que de la soupe. Les deux hommes vidèrent le premier service avec célérité. Ils étaient affamés. Le temps que leur faim première se calme, ils avaient déjà attaqué leur troisième bol de riz et de légumes, nettoyé un second bol de viande et finit leur marmite de soupe.
Les gamins semblèrent parvenus à un consensus. Ils se séparèrent en hochant la tête pour retourner à leurs propres repas. Maintenant qu'ils étaient d'accord, ils étaient visiblement bien plus détendus.
"- Alors ? Qu'avez-vous décidé ?" Le maitre des disciples avait hâte de découvrir la nouvelle ânerie de leurs nouveaux shidi. Cette fournée née le cul dans soie était exceptionnelle.
"- Alors on est d'accord." Le gosse qui parlait avait croisé les bras sur son torse et hochait la tête, imité par les autres. Tous les moins de seize ans se rangeaient au même avis. Il faudrait surveiller ce petit, il y avait du leader dans ce petit bout de qi encore vacillant. Peut-être leur prochaine chef de secte ? Ou au moins, un ancien.
"- D'accord sur ?"
"- Ben entre le nettoyage du temple de fond en comble pour la venue de shufu, leur combat d'hier où il a réussi à tenir super longtemps alors que les autres maitres ils disent que tout le monde aurait été pulvérisé à sa place, qu'on ne les a pas vu de toute la journée ben…On avait raison depuis le début ! On l'avait dit mais personne ne nous a écouté. Maintenant, on a la preuve ! En fait, shufu, c'est la première épouse de Da-Shixiong. C'est logique. Mon père il fait un peu pareil quand sa première femme elle revient de la maison d'été : il fait tout nettoyer comme un perdu avant son arrivée. Quand ils se battent, y a qu'elle qui ne finit pas par terre en pleurant et ça se finit toujours dans la chambre pendant des heures." Bon, il ne savait pas ce qu'ils y faisaient mais c'était quand même toujours pareil.
QingMing toussait comme un perdu. Heureusement qu'il ne buvait que de la soupe ! Et que ses shishen n'étaient pas là. Sinon, il aurait pu décéder ou en entendre parler pendant les trois siècles à venir.
Boya était écarlate. Le bout de viande qu'il tenait dans ses baguettes retomba dans son bol de riz. Le pire était que c'était cohérent.
Autour d'eux, les maitres aussi bien que les séniors se retenaient difficilement d'éclater de rire. Quant aux juniors, ils rigolaient en silence le nez écrasés dans leurs manches pour étouffer leur hilarité bruyante. Eux étaient assez grands pour comprendre la portée de la déclaration.
Le petit gamin se rassit à sa place sans se soucier de ce qu'il venait de causer. Il attrapa un bol de riz, de la viande et dévora le tout avec le sourire du devoir accompli. Et il n'avait que six ans ! Ça promettait.
Le maitre à coté de QingMing finit par lui taper dans le dos pour l'aider à évacuer le reste de champignon coincé dans sa gorge. Le Yin Yang Shi jeta un regard incrédule à son compagnon. Non mais c'était quoi ces monstres ?
Boya reposa ses baguettes avec calme. Ses joues étaient aussi rouges que les marques sur son visage. Zhuque était visiblement très excité par la proclamation du petit garçon.
"- Je vais mettre un frein immédiat à ceci avant que ça ne devienne une rumeur idiote. Ni l'un ni l'autre ne sommes mariés." Et il laissa la chose en l'état.
"- …Et c'est moi qui suis effronté ?" Murmura QingMing, renversé et horrifié tout à la fois.
Boya ne lui fit même pas la grâce de répondre. S'il le faisait, il allait s'enfuir et s'enfermer dans ses appartements pour au moins jusqu'à la prochaine apparition du Serpent.
Les gosses râlèrent leur déception. Mais c'était nul ! Pfff. Jusqu'à ce qu'une nouvelle idée géniale leur vienne.
"- Bah c'est pas grave ! Ça s'arrange, ça !"
Ce fut le coup de grâce. Lun Yao, le maitre des disciples chassa les petits shidi jusqu'à leurs dortoirs. Il savait déjà qu'ils allaient passer les jours à venir à "tout préparer" pour quand leur chef voudrait se marier avec son copain. C'était comme ça que ça se passait après tout.
"- En plus, ça leur irait bien le rouge !" Fut la dernière chose que QingMing entendit de la part des enfants avant qu'il ne lâche l'affaire et n'éclate lui aussi de rire, charmé ou désespéré, il n'avait pas encore décidé.
Ce n'était pas dans sa propre secte qu'on traiterait l'affaire avec une telle décontraction et une telle bienveillance. D'extérieur, la secte JingYun était plus froide que les parois de la montagne qu'elle habitait, mais à l'intérieur, c'était un vrai foyer pour ses membres. Le demi hulijing en était un peu jaloux quelque part.
"- Je suis désolé pour ça." S'excusa finalement le maitre des disciples une fois ses petites charges couchées ou au moins dans leurs dortoirs. "Ils passent leur temps à réfléchir. Ce n'est pas un mal mais quelquefois…" Il haussa les épaules.
Boya lui jeta un regard courroucé.
"- Tient-les un peu plus en laisse quand même. C'est bien parce que c'est moi et que QingMing sait ne pas s'offusquer de ce genre de commentaire. Mais imagine si c'était un vrai dignitaire important." QingMing était un ami en vacances. Rien à voir. "Ou si Shifu avait été maitre de secte."
Lun Yao grimaça. Il allait devoir être un peu plus stricte effectivement.
Les derniers relents de rire quittèrent les esprits. Tous imaginaient ce qui pourrait se passer si un commentaire de ce type tombait dans l'oreille d'un ennemi du temple. Ou simplement un courtisant mal luné. La relation qu'entamait les deux chefs de secte serait forcément mal vue par la masse si la rumeur se rependait de façon inconsidérée. La rumeur pouvait souvent faire plus de dégâts que la vérité. Autant ne pas jouer avec le feu. Les couples de même sexe étaient quasi systématiquement mis à l'index au mieux, poursuivit voir "exorcisés" au pire.
Le repas se termina sans autre catastrophe. Les maitres ne firent pas plus de commentaires ni ne cherchèrent à savoir où en était l'évidente romance entre les deux hommes.
Maintenant qu'ils avaient rencontrés le Yin Yang Shi , ils approuvaient quasi tous. L'homme faisait un bien fou à leur chef. Ils étaient tous les deux prêts à changer pour l'autre, ils se complétaient… Ils étaient parfaits l'un pour l'autre. Il n'y aurait jamais de mini Boya pour courir dans les couloirs du Temple évidement. C'était un regret. Mais il y avait toujours l'adoption au pire. La meilleure chose que JingYun pouvait faire pour eux était de leur ficher la paix.
Le couple finit par se retirer pour la nuit.
Pas un des séniors ou des maitres ne se permit un sourire tant qu'ils furent à portée de voix.
"- Au moins, ils attendent qu'on ne soit plus là avant de cancaner sur notre dos." Soupira Boya.
Puisque tout le monde était au courant et le prenait correctement, QingMing glissa ses doigts dans ceux de son ami. Ils devaient déjà tous croire qu'ils couchaient ensembles de toute façon.
"- J'aimerai que ça se passe aussi bien dans ma secte mais je crois malheureusement que je vais devoir garder le secret encore un long moment." Il en était désolé. Il ne voulait pas que Boya se sente coincé dans une relation clandestine.
"- Du moment que ça se passe bien ici, je m'en fiche." Il se tamponnait de l'avis de la secte de QingMing. Il avait vu comment ils le traitaient et n'aimait pas ça. Ce qu'ils pensaient lui indifférait.
"- Je vais aller saluer Snow Hound. Veux-tu venir passer la nuit chez moi ?"
Le chasseur hésita. Il se sentait à l'abri d'explorer ici. Ailleurs…. Au moins jusqu'à ce qu'ils aient trouvés la bonne dynamique à leur relation, il ne se sentirait pas à l'aise. Il attendait plus de leur relation qu'un peu de cul entre deux portes. Ça, il avait donné et n'était pas particulièrement fan. C'était trop limité.
"- Plus tard."
QingMing comprit très bien.
"- Tu me diras quand tu te sentiras prêt." Il n'en parlerait plus jusque-là.
"- Merci." Le tueur de démon se sentait chanceux que QingMing soit moins émotionnellement constipé que lui (s'il savait…). Il laissa son ami à la porte de sa suite. "Ma porte t'est ouverte sans restriction." Lui allait travailler un peu en l'attendant. Peut-être. S'il arrivait à se sortir de la tête le souvenir de sa peau nue contre la sienne et de ses lèvres. A moins qu'il n'ait quinze ans pour la seconde fois de la journée.
QingMing le rattrapa au vol avant qu'il ne l'abandonne. Il lui vola un baiser un peu rude puis ouvrit un portail pour la Maison sur le lac.
Boya resta la tête bourdonnante dans le couloir quelques minutes. Il avait tellement chaud soudain !
"- Zhuque !"
Pour une fois, le dieu-gardien protesta. Il se donnait chaud tout seul. Lui n'y était pour rien. Boya avait raison, ce n'était pas l'époque de faire des œufs.
Mais s'il voulait continuer à s'entrainer tout seul… Zhuque appréciait grandement le plaisir qu'ils partageaient.
