Chapitre 26 : "Children of the sun"

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La situation de la capitale avait été comme un coup de tonnerre inattendu dans la stupeur feutré et rassurée post destruction du Serpent.

Non, l'Empire n'était pas plus à l'abri qu'avant. Il y aurait toujours des meurtres, des machinations et des complots contre l'Empereur, les nobles et le pouvoir en général.

Ceux qui avaient stupidement cru que tout allait bien dans le meilleur des mondes maintenant que la plus grosse menace surnaturelle de l'Empire était sous contrôle s'en mordaient les doigts.
Les humains étaient bien assez mauvais pour causer des catastrophes sans serpent géant qui détruisait tout sur son passage.

Avec la peur des gens du commun qui avait été croissante de manière exponentielle en moins de deux mois, le Temple de JingYun était débordé. L'arrivée de l'été combiné à cette frénésie émotionnelle n'améliorait pas leur travail.

Avec l'arrivée de l'été, c'étaient des vagues de touristes qui envahissaient aussi la capitale. A l'été, les festivals aussi bien religieux que par corporation, quartier, voir rue se multipliaient. Des gens venus de la campagne se pressaient aussi bien pour vendre leur production annuelle que pour venir voir de la famille, des spectacles ou faire des achats impossibles à avoir le reste de l'année dans leurs petits villages. Avec l'été, les routes étaient sèches, les bandits commençaient eux aussi à préparer leur hiver et sortaient avec leurs familles et leurs marmots.

Avec l'arrivée de l'été et la frénésie qui engloutissait la capitale, c'étaient des monceaux de démons qui venaient eux aussi faire leurs petites affaires.

Si Boya se cognait maintenant allègrement des voleurs de pain, d'instruments de musique ou de sous-vêtements (ils avaient des spécialistes, les même chaque année, le seau de peinture en pleine face avait été proposé et utilisé avec succès l'année d'avant. Un démon dégoulinant de peinture ou d'encre ne pouvait pas voler les sous-vêtements qu'il voulait sans les tacher alors il n'y touchait pas), il était plus dur que jamais envers les tueurs, les agresseurs, les violeurs et ceux qui emportaient des enfants.
Cette année, cette dernière catégorie semblait particulièrement virulente.
Ce qui expliquait pourquoi Boya était accroupit devant une petite démone qui tremblait de la tête aux pieds, déjà persuadée que le Tueur de Démons allait la massacrer comme il le faisait dès qu'un démon existait dans un rayon de deux cent mètres autour de lui.

"- Je ne vais pas te faire de mal, ma petite." Boya tentait d'imiter la voix douce et rassurante de QingMing mais ce n'était vraiment pas son rayon.

A croire que sa sollicitude faisait encore plus peur que lorsqu'il était sec et directif. C'était probablement le cas d'ailleurs. S'il ajoutait à ça l'odeur de son compagnon sur lui, il devait être positivement terrifiant pour la gamine.

"- Tu sais que des enfants ont disparus de chez le tailleur, n'est-ce pas ? Celui qui est au bout de la rue. Je sais que tu dors dans son appentis régulièrement." La petite démone trembla encore plus fort.

Elle ne faisait rien de mal, elle ! Elle ne mangeait pas d'humain. Elle n'était qu'une petite démone de maison. Le genre qui se nourrit du fond des lampes à huile, les éteignait quand on les oubliait et surveillait que le foyer ne s'échappait pas de sa place. En échange, elle dormait dans l'appentis ou sous le toit quand il faisait vraiment trop froid. Elle volait les restes de viande ou de riz, mais elle ne faisait de mal à personne. En cinquante ans qu'elle vivait dans la maison du tailleur et de son père avant lui, pas une seule fois ils ne s'étaient plaint d'elle et pas une seule fois elle ne s'était laissé voir. Les disparitions étaient l'œuvre de rats pour eux et ils s'en fichaient un peu. Ils avaient quelques chats qui s'entendaient bien avec elle.

"- Je cherche celui qui a enlevé les enfants. Toi, tu peux rester sous ton toit à boire de l'huile, je m'en fiche. Tu n'as fait de mal à personne, d'accord ?" Le ton de plus en plus pressé et agressif du Tueur de Démons était plus rassurant que sa sollicitude. "Est-ce que tu as vu ou entendu quelque chose ?"

La petite démone ne pouvait quitter des yeux le visage glacial du fashi. Il semblait à bout de nerf et prêt à découper quiconque en morceaux si on lui parlait de travers.

Elle réfléchit de son mieux. Les enfants avaient disparu deux jours avant, dans la nuit. Elle n'avait rien entendu cette nuit-là. Pas même le maitre de maison boire un peu trop comme souvent. Ou sa femme lui crier dessus. Elle n'avait même pas entendu les enfants se lever au milieu de la nuit pour aller boire de l'eau comme presque toujours.
Elle n'avait rien entendu du tout.
C'était bizarre !

Elle fit timidement part de ses réflexions au tueur de démon qui hocha la tête, visiblement satisfait.

"- Et les jours d'avant. Tu aurais vu quelque chose ? Peut-être un visiteur que tu n'avais jamais vu ?"

Elle se força encore à réfléchir. Quelque chose ou quelqu'un les jours d'avant…

"- …Il y a des colleurs d'affiches qui sont passés dans tout le quartier. Ils posaient des papiers sur les murs avec des choses écrites dessus."

"- Tu sais quoi ?"

Elle baissa le nez, un peu honteuse.

"- Je ne sais pas lire…Mais je sais que le tailleur en a arraché plusieurs et les as jeté dans la réserve d'allume feu !" Elle y dormait parfois. Il y avait des vieux chiffons et des bouts de papier. C'était confortable.

Boya tendit la main vers la petite démone qui rentra la tête dans les épaules en fermant très fort les yeux, persuadée qu'elle allait se faire tuer. Elle sursauta de stupeur quand le Tueur de Démon se contenta de lui tapoter gentiment la tête.

"- Merci. Tu nous as bien aidé. Tu peux rentrer chez toi."

Boya bondit sur ses pieds. Il fit signe aux deux juniors qui l'accompagnaient de le suivre à l'intérieur de la maison. Le maitre des lieux était dans une colère noire causée par l'angoisse. Sa femme pleurait doucement. Leurs deux enfants avaient disparu, comme d'autres avant eux. En dix jours, une trentaine d'enfants des deux sexes entre quatre et huit ans avaient disparu, tous des enfants nés libres.

Jusqu'à présent, ils n'avaient pas eu le moindre indice. Les enfants disparaissaient dans la nuit, sans bruit, sans violence, sans rien.

La garde n'avait aucune idée de ce qui se passait. Ils avaient beau interroger tout le monde, ils n'avaient pas réussi à obtenir la moindre information valable.
Alors le Temple avait été contacté. Devant le nombre de disparition, Boya avait pris l'enquête pour lui. Il avait fouillé comme les autres, interrogé les parents et les enfants qui n'avaient pas disparu dans les maisons touchées sans rien trouver. Il n'était pas un grand détective, bien au contraire, mais il ne réfléchissait pas comme les gens de la garde. C'était son seul et unique avantage dans cette affaire.
Alors il avait eu l'idée de demander à ceux que la garde ne verrait jamais et interrogerait encore moins. Il avait dû explorer trois maisons avec son troisième œil jusqu'à tomber sur la petite démone.

Et elle avait pu leur donner les premiers indices.

"- Votre réserve à allume feu, où est-elle ?"

La demande parut stupéfier le tailleur mais il lui montra le panier en osier près de l'âtre principal. Boya fouilla dedans jusqu'à trouver quelques feuilles avec des propositions de ventes de biens et de matériel dessus.

"- C'est ce qui a été collé partout ces derniers jours dans le quartier ?"

Le tailleur ne comprenait pas en quoi ça pourrait aider ses enfants mais vint voir.

"- Oui. Ils en ont mis partout. Je les ai arrachés, ils en avaient mis jusque sur les portes et les fenêtres !" Ce genre de collages devraient être interdit, tout simplement.

Boya déplia consciencieusement les papiers pour les examiner. Il ne voyait rien au premier abord mais… Encore une fois, il utilisa son troisième œil pour examiner les papiers. Sous son regard si particulier, il le voyait maintenant. Il LES voyait.

"- Des sigils." Murmura-t-il à personne en particulier. Il empocha les feuilles. "Merci. Grace à vous, j'ai une piste."

"- Vous allez retrouver mes enfants ?" Suppliait la mère de famille.

"- Nous allons faire au mieux." Promit-il avant de sortir, les juniors sur les talons.

"- Boya-Daren ?"

Il leur montra les feuilles.

"- Il faut qu'on retourne dans chacune des maisons où il y a eu des disparitions et qu'on cherche des feuilles similaires."

"- …Elles ont quoi ?" Ils étaient encore trop jeunes et trop faibles pour pouvoir ouvrir leur troisième œil.

"- Il y a des sigils cachés dessus. Sur ces feuilles, il y a un sortilège de silence et un autre de sommeil."

"- HO ! alors ça expliquerait pourquoi la petite démone était surprise qu'il n'y ait aucun bruit la nuit !"

"- Exactement. Je crois que les coupables espèrent que leurs victimes les feront rentrer dans leur foyer en utilisant ces sorts. Il doit y en avoir d'autre. Il faut trouver un maximum de ces feuilles."

Si c'était ça, la première ligne de défense était simple : il suffirait de faire bruler toutes les feuilles. Sans elle, les voleurs d'enfants ne pourraient tout simplement pas rentrer dans les maisons.

Sur les ordres de leur chef de secte, les deux adolescents coururent dans les rues du quartier à la recherche d'autres affiches. Ils en trouvèrent une pile épaisse assez facilement.

Leur petit jeu fut très vite repéré par les habitants du quartier.

"- Boya Daren ?" Ils voulaient protéger leurs enfants.

Pour instant, la garde n'avait rien pu faire. Qu'ils aient appelé le Temple était la preuve que la situation était délicate

"- Pouvons-nous vous aider ?" Avec un peu de chance.

Le fashi n'aurait normalement jamais accepté, mais il ne voyait aucun risque à le faire pour une fois.

"- Peut être. Des gens sont venus dans votre quartier pour coller ces affiches un peu partout." Il leur montra les feuilles. "Rapportez-en moi le plus possible. Surtout si vous en avez gardé chez vous, donnez-les-moi ou jetez-les."

Les gens hochèrent la tête. La rumeur se rependit très vite. Moins d'une heure plus tard, plus d'une centaine de feuillets s'entassaient devant lui. Il s'était installé à une table devant une taverne et attendait que ses juniors reviennent. Il examinait les feuilles au fur et à mesure qu'on les leur apportait. Elles étaient toutes couvertes de sigil impossibles à voir à l'œil nu. C'était toujours les mêmes : silence et sommeil.

Rien de plus

Plus il investiguait et posait des questions, plus il était sûr de lui. Il suffisait d'en avoir un de chaque chez soi pour devenir une proie potentielle.

Il finit de faire le tour des feuilles, son thé puis se releva.

Les gens s'étaient un peu écartés mais attendait son avis, il le savait.

"- Ces feuilles représentent un risque. Vous ne devez pas les garder chez vous. Si vous en trouvez, déchirez-les immédiatement. Si vous en avez chez vous, brulez-les. Je sais que le papier est intéressant à garder, mais ce sont ces feuilles qui permettent aux kidnappeurs d'entrer dans les maisons et d'enlever les enfants."

Les gens murmuraient entre eux. De simple feuilles ?

"- C'est le travail de démons ?"

"- Je n'en sais rien encore. Ce genre de feuille peut être créée par n'importe qui qui en a la

connaissance. Ce n'est ni compliqué, ni cher à faire."

Le plus dur était de camoufler les sigils sous d'autres dessins. Le plus simple était de prendre une encre sympathique. De l'urine suffisait s'il n'y avait rien d'autre. Il suffisait de laisser sécher avant de dessiner par-dessus. Même des enfants pouvaient le faire s'ils avaient la méthode et les dessins à copier.

Les gens furent un peu rassurés. Si ce n'était pas forcément des démons et si ne pas avoir de feuilles chez soi suffisait à protéger leurs enfants, c'était quand même un soulagement.

Boya prit congé avec ses feuilles, ses juniors et quelques baos aux légumes offerts par un vendeur ambulant.

Les gamins trottèrent derrière leur chef de secte avec plaisir en croquant dans leurs baos. Ils avaient été tellement fier qu'il les prenne avec lui pour cette enquête

"- On fait quoi maintenant, Boya-Daren ?

"- On va aller faire notre rapport à la Garde. Qu'ils fassent remonter l'info dans toute la capitale. Ensuite, on va attendre que les responsables de cette histoire bougent. Ils ont enlevé des enfants toutes les deux nuits sans faute. Ils n'ont enlevé personne hier, ils vont se montrer cette nuit."

"- Mais s'il n'y a pas de feuilles. Ni d'enfants..."

Boya eut un sourire en coin en regardant les deux petits juniors

"- Vous voulez qu'on serve d'appâts ? mais on est trop vieux" Ils avaient quatorze ans quand même.

"- Vous êtes petits. Avec les vêtements corrects, vous passerez pour des enfants."

Les deux juniors étaient un peu inquiets

"- Et pour les sigils de sommeil ?"

"- Votre cultivation est assez forte pour que vous ne risquiez rien. Les sigils sont faibles. Ils ne fonctionnent que sur des médiocres. C'est pour ça que la petite démone n'a pas été affectée. Et vous avez bien plus de qi qu'elle. Et je serais là à vous surveiller. Je ne vous lâcherai pas d'une semelle."

Les deux juniors hésitèrent encore un peu quand même mais leur chef de secte les laissait décider. Ils savaient qu'il ne les forcerait pas.

"- Qu'est-ce qu'on doit faire ?

Le chef de secte était fier de ses élèves. C'était leur première mission et ils allaient prendre des vrais risques. Même s'il serait là, ce serait eux qui allaient se faire enlever.

"- Vous allez devoir faire semblant de dormir et vous laisser enlever. Je serais sur vos talons et je ne vous abandonnerais pas une minute, d'accord ?"

Les gamins hochèrent la tête

"- D'accord !

"- On va commencer par vous préparer. Et cacher une arme ou deux sur chacun de vous."

Les deux juniors avalèrent leur salive mais ne se laissèrent pas démonter.

"- Oui Da-Shixiong !"

"- Allez, venez."

Les deux adolescents suivirent leur chef jusqu'au bureau de la Garde. Ils restèrent silencieux pendant qu'il faisait son rapport et demandait des vêtements pour les deux gamins ainsi qu'un endroit où s'installer pour servir d'appâts.

A la nuit tombée, ils étaient installés dans une vieille hutte un peu décatie. Plusieurs feuilles avaient été posées dans un coin.

Les juniors étaient allongés sur des vieux grabats rongés de puces et se faisaient bouffer en pestant. Faire semblant de dormir allait être compliqué. Ils durent se mettre en méditation pour être crédibles pendant que Boya jouait les pères seuls qui élevait ses deux fils.

La mi-nuit était là lorsque les premiers sons se firent entendre. Ou leur absence surtout. Boya resta détendu, les yeux clos mais il était totalement concentré sur le moindre souffle d'air autour de lui.

Il sentit deux présences passer près de lui. Les sens en éveil, il cherchait la moindre odeur démoniaque.

Il n'y avait rien.

C'étaient des humains. De simples humains.

Le simple fait qu'ils ne se soucient pas de lui alors que son odeur était mêlée à celle de QingMing était une confirmation suffisante. Un démon l'aurait senti. Même la petite démone dans l'après-midi avait eu un mouvement de recul avant de savoir qui il était juste en la sentant autour de lui.

C'était de simples humains qui maitrisaient la base des talismans. N'importe qui pouvait être coupable.

Boya ne bougea pas plus lorsque les hommes passèrent avec les deux juniors dans les bras. Les adolescents étaient toujours en méditation, parfaitement mous et souples entre leurs mains.

C'était parfait.

La porte de la maisonnette se referma. Les sorts furent annulés.

Boya bondit sur ses pieds. Il sortit par la fenêtre arrière puis monta sur le toit. Il déploya ses ailes puis s'envola dans la nuit. Personne ne lèverait la tête pour voir le vaisseau de Zhuque voler en pleine nuit pour suivre un chariot avec deux adolescents à l'intérieur.

"- Nos poussins sont en sécurité." Rassura Zhuque. "Ils sont forts et bien éduqués. Et nous sommes là"

"- Je sais. Et ils vont le rester. Ils savent se défendre et nous sommes là." Répéta Boya, plus pour se convaincre qu'autre chose.

Les yeux de rapaces de Zhuque étaient parfaits pour de pas perdre de vue le chariot dans les petites rues étroites de la capitale. Boya suivit de très haut jusqu'à ce que le chariot sorte de la ville. Une fois hors les murs, le chariot accéléra un peu et prit la direction de la forêt, à l'ouest.

Boya continua à suivre dans le plus grand silence. Il espérait juste que ses jeunes élèves garderaient leur calme.

Ce n'est qu'au lever du soleil que le chariot s'arrêta prêt d'une vieille ferme branlante. Deux hommes sautèrent du chariot. Ils poussèrent les deux juniors hors du chariot ainsi que quatre autres enfants.

Ils avaient dû les récupérer avant.

Ce qui inquiéta Boya était surtout qu'il y avait plus d'enfants enlevé qu'ils ne l'avaient estimé. Des parents n'avaient pas du signaler leur disparition. Certaines familles ne pouvaient qu'être contentes d'avoir moins de bouches à nourrir malheureusement. Pourquoi ne les emmenaient-ils pas simplement au Temple ? Ca le dépassait.

Boya resta immobile et inquiet, à surveiller ses juniors. Il était fier de ses poussins. Ils ne pleuraient pas et s'ils semblaient effrayés, ce n'était que de la comédie, leur chef de secte le voyait d'ici.

il se posa discrètement en haut d'un arbre pour continuer à observer et surtout, écouter.

Les deux juniors se serraient l'un contre l'autre. Ils n'étaient pas rassurés mais ils avaient plus de chance de survivre que les autres, quoi qu'il se passe. Ils étaient plus vieux, ils étaient des cultivateurs, ils avaient une dague chacun cachée et ils savaient que leur chef de secte les surveillait de loin. S'ils étaient réellement en danger, il interviendrait. Ils lui faisaient une confiance aveugle. C'était suffisant pour qu'ils restent calme et continuent à jouer les petits garçons terrifiés.

Lorsque les hommes les avaient emportés, ils avaient été soulagés qu'ils ne soient que des humains. Ils n'allaient pas se faire manger tout de suite. On les avait entassés dans le chariot ou dormaient quatre autres enfants. Les deux jeunes cultivateurs avaient continué à faire semblant de dormir jusqu'à ce que les autres gamins commencent à se réveiller. Les pauvres gosses s'étaient mis aussitôt à pleurer. Comme ils étaient les plus vieux des six même s'ils semblaient bien jeunes avec leurs habits d'enfants, ils avaient fait comme sils étaient forts et ne voulaient pas pleurer devant plus jeunes qu'eux.

Ils s'étaient laissé trimbaler dans le chariot, confiants. Les quatre autre petits n'arrivaient pas à

arrêter de pleurer bruyamment jusqu'à ce qu'un de leurs ravisseurs, irrités, tape sur le chariot et les menace de leur couper la langue s'ils ne se taisaient pas. Les pleurs s'étaient faits étouffés.

Après des heures à se faire trimballer sur les pavés, le chariot avait pris une route en terre puis avait fini par s'arrêter. On les avait brutalement fait descendre avant de les enfermer avec d'autres enfants dans une vieille grange. On les avait attachés aux barres qui normalement servaient à attacher les animaux.

Autour d'eux, les autres enfants ne pleuraient même plus. Ils semblaient tous résignés.

Vers le milieu de matinée, on leur apporta à boire et à manger. Ils donnèrent leurs parts aux autres enfants les plus jeunes. Ils pouvaient jeûner quelques jours et le calme des autres gamins était inquiétant. Etaient-ils drogués ?

Lorsque les adultes revinrent, ils imitèrent le regard vide et passif des autres gosses.

Ils furent conduits par petits groupes jusqu'à des latrines puantes pour se soulager puis ramenés dans la grange. Les enfants ne pleuraient pas. Ils ne se débattaient pas.

Il y avait forcément de la drogue dans la nourriture.

Une fois seuls, les deux juniors échangèrent un coup d'œil. Qu'est-ce qu'ils devaient faire encore attendre ?

"- Boya Daren ?" Tentèrent-ils de murmurer. " Il y a de la drogue dans la nourriture et l'eau."

Ils n'avaient aucun moyen de savoir si leur chef de secte les entendait mais ils tentaient. Au bout de quelques minutes, une minuscule plume de duvet noir/rouge tomba près d'eux

Ils eurent le réflexe de ne pas lever la tête mais s'assirent sur le sol. Leur mouvement leur permis de cacher la petite plume sous la paille rependue au sol

Leur chef de secte était là et les avait entendus. Ils étaient rassurés. Ils pouvaient continuer la mascarade.

Sur le toit, Boya était toujours aussi fier de ses poussins. Ils n'avaient pas bu et mangé. Ils avaient compris le danger et ils avaient tentés de faire un rapport, aussi minimum et discret soit-il.

Zhuque aussi était fier de leurs poussins. Il avait proposé de faire tomber une petite plume près d'eux pour qu'ils sachent qu'ils étaient là. Les voir réussir à la cacher et ne pas lever les yeux vers eux les avaient encore plus charmés. Ces deux petits étaient bons.

Boya resta sur le toit de la grange sans bouger jusqu'à la nuit. Deux autres chariots étaient arrivés dans la journée avec d'autres enfants. Ils avaient été à nouveau nourris et emmené se soulager deux fois puis attachés et enfermés une fois de plus.

Lorsque la nuit tomba, il y avait précisément cinquante enfants dans la grange.

Plusieurs gros chariots furent amenés devant la grange pour les charger à intérieur.

Boya ne perdait rien du regard. Il avait compté une dizaine d'adultes au total entre les ravisseurs et les surveillants mais rien qui ne ressemble à un commanditaire.

Les hommes étaient détendus aussi. Ils ne semblaient pas craindre d'être démasqués ou que les enfants se défendent. A plusieurs reprise, iles avait entendu rire et se moquer des efforts de la garde et des siens. Le quartier où il avait fait son enquête était sur la défensive maintenant, mais la ville n'avait pas qu'un quartier. Il avait été facile de se déplacer. La Garde était peu réactive pour transmettre les informations. Il fallait qu'elles passent d'abord par l'administration centrale.

Il se perdait tellement d'information là-bas. Les hommes avaient gloussé.

Boya comme ses poussins avaient entendu. Et les uns comme les autres avaient vite comprit ce que ça voulait dire. Il y avait des traitres dans l'administration locale.

Le schéma qui commençait à se dessiner était de plus en plus moche.

Zhuque s'envola avec son vaisseau dès qu'il le put sans être vu. Qu'ils se déplacent de nuit pour être plus discret était une bénédiction pour lui aussi. Les longues ailes aux plumes épaisses ne faisaient aucun bruit dans la nuit et les thermiques qui montaient du sol chaud lui permettaient de planer encore plus discrètement.

Les chariots roulèrent presque toute la nuit jusqu'à un domaine noble de petite envergure. Boya eut beau se passer la cervelle à la passoire a thé, il ne se souvenait aucunement de son nom

Il se posa discrètement sur un toit d'ardoises noires et s'y plaqua.

Il commençait à regretter de n'avoir aucun renfort. Il était seul avec deux juniors attachés contre tout un clan ? Il aurait dû retourner au Temple chercher de l'aide mais avait pas voulu laisser ses juniors seuls. Il ne s'attendait pas à ce que le responsable soit un chef de clan, aussi petit soit-il. S'il avait été incarné, Il aurait peut-être pu s'en sortir seul mais là…

Même s'il appelait son second, ils étaient à une journée de route en forçant les chevaux. Il pouvait commencer par ça évidement. A moins que…

Il pesta entre ses dents. Il allait devoir demander de l'aide à son compagnon.

"- Et quoi ? Quand il a besoin d'aide, il nous appelle aussi non ? C'est pareil.

"- J'aurais dû prévoir la situation avant.

"- Tu as protégé les poussins avec les informations que tu avais à ce moment-là."

Boya tira le lin'ger couplé à celui qu'avait son premier disciple pour lui faire part de la situation. Une phalange de maitres et de séniors partirait dans l'heure pour les rejoindre au plus vite mais ils y mettraient la journée.

Puis Boya contacta son compagnon. QingMing était auprès de sa secte, très occupé avec ses juniors.

A peine le chef de JingYun lui avait-il expliqué la situation qu'il lui demandait d'installer un fu'yan près de lui. Quand il aurait besoin de renfort, il n'aurait qu'a les ouvrir. Lui, il allait

organiser ses séniors pour le soutenir. Le yin yang ne se battait pas beaucoup, mais leurs shishen étaient assez destructeurs pour eux.

Boya lança le talisman sur le toit en face du sien, le chargea avant que le soleil ne soit levé et qu'il ne puisse plus bouger sans être vu puis attendit, bien installé sur le toit de la petite dépendance où les enfants avaient été installés. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre ce qui se passait.

Les enfants allaient être vendu aux enchères comme esclaves avant d'être marqué et de partir avec leurs nouveaux propriétaires.

Le fashi était furieux.

Zhuque était furieux.

Leurs poussins étaient plus en danger qu'ils ne le pensaient encore quelques heures plus tôt mais au moins, ils n'étaient pas seul.

Le vaisseau se tassa un petit peu plus sur son toit, caché par ses ailes, et attendit que la journée passe. Lorsque ce serait finit, il allait devoir boire et manger pas mal pour remonter son énergie mais pour le moment, tout allait bien. Il ferma les yeux pour entrer en méditation légère. S'il se passait quelque chose, il se réveillerait immédiatement. Mais en attendant, Il pouvait se reposer.

Zhuque le rassura. Qu'il se repose, il veillait.

Les premiers carrosses commencèrent à arriver une heure avant la nuit. Lorsque la nuit fut tombée ils étaient une quinzaine de nobles à s'entasser dans le grand hall du clan, à boire et manger dans l'attente de la mise en vente, tous accompagnés de gardes et de serviteurs. Une centaine de personnes environ dont une bonne moitié étaient armés.

Boya était écœuré. Il entendait les conversations. Ce n'était pas pour faire des enfants des

travailleurs qu'ils les avaient enlevés. C'était pour en faire des gitons.

Zhuque était furieux. Il voulait juste aller chercher les petits et cramer tout le reste. Pour lui, tout le clan était coupable s'ils laissaient leur maitre faire du mal à des enfants.

Boya était d'accord. Il n'avait pas le droit de tuer des humains, aussi ne le ferait-il pas. Mais s'ils mouraient d'un bras coupé, ce ne serait pas sa faute, n'est-ce pas ? Le fashi grimaça. C'était la faute de QingMing, ça. Il s'arrangeait de plus en plus avec sa conscience. Il

n'était pas comme ça avant. Il laissait des démons en vie, il réfléchissait à tuer (non, laisser mourir des gens qu'il aurait blessé gravement, pas pareil) parce qu'ils le méritaient... Son Shifu aurait sa peau s'il l'apprenait.

Il activa les fu'yan les uns après les autres. Aucuns vêtements blancs ne passèrent les quelques portails mais une poignée de shishen dont Killing Stone.

Dans le plus grand silence, ils s'écrasèrent tous sur le toit d'arrivée et attendirent.

Dès que la nuit fut assez sombre, Boya décolla en silence pour aller se poser près de Killing Stone.

"- QingMing Daren a pensé qu'on serait plus efficace comme ça. Ca a pas mal hurlé mais il a obtenu gain de cause. En plus, il a argué que ça faisait un bon entrainement pour les maitres autant que pour nous de devoir intervenir à distance." Boya pouvait comprendre.

QingMing avait quand même emprunté les shishen de ses collègues et devoir nourrir des shishen sans voir ce qu'ils faisaient pour les soutenir au bon moment devait sucer pas mal. Leurs maitres devaient probablement les maintenir à fond ou pas loin depuis qu'ils avaient été invoqués.

"- Alors il se passe quoi ?"

Le fashi expliqua la situation. Il s'attendait à ce que Killing Stone se renfrogne mais pas à l'absolue fureur qui marqua ses traits. Sous ses doigts, les tuiles commencèrent à rougeoyer et fondre.

"- ShengShi ! Arrête ! ARRETE !" Le shishen parvint à se contenir en grinçant des dents

"- Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?" Ils étaient huit shishen, tous visiblement spécialisés sur le combat.

"- Rien tant que je ne bouge pas. Je vais attendre que la vente commence et entrer seul. Le

choc devrait être suffisant pour qu'on puisse profiter de l'élément de surprise et mettre les gosses à l'abri. Dès que quelqu'un commence à vouloir prendre son arme, vous me rejoignez. Que trois d'entre vous se concentrent sur la protection des enfants. J'ai deux juniors avec eux. Ils ne sont pas drogués contrairement aux autres. Essayez de ne pas trop tuer mais ne vous mettez pas en danger pour épargner ces monstres. Si on en a un ou deux de vivant parmi les nobles à la fin pour avoir des réponses, c'est suffisant. Le reste est sacrifiable."

Killing Stone parvint à régner sur sa rage. Il hocha la tête puis jeta un coup d'œil aux sept autres esprits gardiens. Ils étaient tous en colère et prêt à en découdre.

Puis ils se turent tous et attendirent.

Une heure encore et les enfants, amorphes, étaient poussés dans le grand hall du clan.

Les premiers enfants furent présentés comme des animaux devant la quinzaine de nobles assemblés

"- Ils sont solides, jeunes, sains, ils vous dureront longtemps si vous en prenez soin. Et une fois que vous n'en avez plus l'usage, vous pourrez en faire des travailleurs si vous voulez ! Ou les revendre si quelqu'un les apprécie plus vieux."

Le maitre des lieux faisait l'article comme s'il vendait des bœufs ou des chevaux.

Puis il lança les premières enchères.

Boya ne bougea pas.

Deux autres lots d'enfants furent vendus avant qu'il ne se redresse. Tant que les mômes ne quittaient pas le domaine, peu importait qu'ils soient vendus.

Les shishen virent son geste et se tinrent prêt.

Lorsque les deux juniors furent poussés à leur tour sur la scène, Boya sauta au sol juste devant la porte du hall dans le plus grand silence. Il voulut poser ses mains sur son épée mais ses dagues glissèrent dans ses mains sans qu'il le veuille.

"-Nous avons besoin de nos serres, mon vaisseau. Nous allons sauver nos poussins."

La logique du dieu-gardien convenait au chef de secte. Il défonça les doubles portes d'un grand coup de pied.

"- Vous êtes tous en état d'arrestation. Veuillez-vous laisser faire sans résistance et vous vivrez tous. Ou alors résistez tous. Beaucoup. Et vous me ferez très plaisir."

La stupeur des nobles fut vite remplacée par du mépris. Un homme seul ? Ben voyons.

"- Tuez-le." S'amusa presque le maitre des lieux

Le toit explosa sous l'attaque concerté de la huitaine de shishen qui voulaient du sang. Killing Stone n'était pas le seul pour qui des petits étaient sacrés.

A sa grande tristesse, Boya n'eut besoin d'enfoncer ses dagues dans le ventre que de trois ou quatre gardes pour tailler son chemin jusqu'à ses juniors. Les deux adolescents avaient saisi les dagues cachées sous leurs vêtements dès que leur chef de secte était apparu pour protéger les autres enfants.

"- Tout va bien ?

"- Oui Boya-Daren !"

Le chef de secte repoussa un garde d'un coup d'aile avant de lui planter ses dagues dans la gorge.

C'était Zhuque qui attaquait à la gorge ou au ventre. C'était sanglant mais efficace.

Moins de cinq minutes après son entrée tout en panache, le sol était jonché de morts et de blessés.

Les shishen étaient visiblement très fier d'eux même, même si plusieurs semblaient épuisés

"- Des blessés de notre côté"

"- Non, mais plusieurs d'entre nous s'épuisent. Leurs maitres n'ont pas la force de les maintenir longtemps."

Boya hocha la tête. Les rares personnes encore vivantes avaient toutes été attachées. Les serviteurs avaient trop peur pour sortir de leurs zones et les hommes de JingYun ne devraient pas tarder. S'ils avaient eu une chance d'arriver avant la vente, les shishen n'auraient même pas été nécessaire mais Boya n'avait pas voulu prendre le risque de mettre ses poussins davantage en danger. Il avait eu raison.

"- Repartez pour ceux d'entre vous qui en ont besoin. Et merci à vous. Remerciez aussi vos maitres. Je les remercierai personnellement dès que possible" Le fashi s'inclina devant les shishen, les faisant hoqueter de stupeur.

Personne ne s'inclinait devant eux normalement, ils étaient des serviteurs ! Et surtout pas un maitre ! Encore moins le compagnon du maitre de leurs maitres.

Ils ne se firent néanmoins pas prier pour ne pas finir pas blesser leurs maitres. Heureusement que le chef de secte avait limité à un shishen par maitre ! certains avaient voulu en envoyer deux.

Il ne resta rapidement plus que Killing Stone et un autre shishen que Boya ne connaissait pas.

"- Ca a été plus vite que je n'espérai." Soupira ShengShi avec une petite moue.

"- Combien en as-tu tué ?"

"- Pas assez."

Boya resta troublé. il avait toujours vu Killing Stone comme quelqu'un d'assez doux finalement. Il se battait très bien et donnerait sa vie pour son maitre mais il restait quelqu'un de gentil bien qu'il soit un démon. Comme Mad Painter, son âme était celle d'un artiste. Et voilà qu'il le voyait pour la première fois montrer une soif de sang assez effrayante.

Il avait beau savoir la cause de sa colère, c'était perturbant.

"- Il est préférable qu'ils servent d'exemple tu sais."

"- Je sais. Mais ça n'empêche pas."

"- Boya Daren ! Ils sont là !

JingYun venait d'arriver.

Les prêtres de JingYun jetèrent les cadavres des nobles morts sur un chariot sans la moindre considération puis firent monter les survivants avec.

Les enfants furent examinés un à un pour s'assurer qu'ils n'avaient rien. Avec la drogue qu'ils avaient tous dans le sang, ils n'avaient même pas eu peur. Lorsque les effets des drogues seraient disparus, ils ne se souviendraient sans doute pas de grand-chose, ce qui était un soulagement pour les adultes.

Les deux juniors furent chaleureusement félicités par chacun des maitres qui avaient accourus à la demande de leur chef de secte. Les deux adolescents tentaient de garder la tête froide mais c'était compliqué. Ils finirent par se cacher dans les bras l'un de l'autre, affreusement gênés par toutes ces félicitations. Ils n'avaient fait qu'obéir aux ordres. Ce n'était pas très compliqué, surtout que leur da-shixiong avait été là pour les protéger tout le temps. Ne pas paniquer avait été facile quand ils savaient qu'il était là. Même quand ils avaient compris ce qui allait arriver aux enfants, ils n'avaient pas eu peur. Ils avaient des armes, ils savaient s'en servir, ils avaient des ordres. A défaut de tout le reste, même s'ils avaient été tout seuls, ils auraient protégé de leur mieux les enfants. C'était juste leur boulot.

Ils ne méritaient pas toutes ces félicitations pour avoir obéit aux ordres.

Les maitres cessèrent de les embêter mais étaient quand même très fiers d'eux. Leur humilité elle-même était digne d'éloge.

"- Vous prévoyez quelque chose pour les féliciter, Boya Daren ?"

Killing Stone n'était toujours pas rentré. Son maitre avait assez de jus pour qu'il reste où il était quasi indéfiniment, surtout sans se battre.

"- Sans doute quelques pièces et une après-midi en ville. Ils n'ont pas besoin de plus. Et ils pourront sortir avec leurs copains de classe." Histoire de ne pas causer de jalousie.

Les chariots s'étaient mis en branle. Puisqu'ils avaient amené les enfants là, ils pouvaient les ramener. L'un des maitres donna soudain de grands coups dans le chariot avec les cadavres et les survivants. Ca chouinait pas mal dedans. Les prisonniers blessés geignaient presque moins que ceux qui n'avaient pas une égratignure mais vivaient mal d'être trimbalés sur les cadavres de leurs copains.

"- Vous allez la fermer ouai !"

Les gamins étaient tous recroquevillés les uns contre les autres et somnolaient dans un autre chariot. Les drogues allaient finir par passer. Dès qu'ils passeraient proche d'un village, ils devraient faire un arrêt pour les nourrir et les hydrater. Une fois de retour à la capitale, il faudrait retrouver leurs parents. Quelque chose disait à Boya qu'ils ne les retrouveraient pas tous.

"- On garde ceux qui ne seront pas réclamés ?" La question de Yan Shu était attendue.

"- Evidement."

Le chef de secte s'appuya un peu sur le banc du chariot qu'il menait. Il avait rangé ses ailes pour pouvoir monter sur le véhicule confortablement puisqu'il n'avait pas de cheval.

"- Combien à ton avis ?"

"- …entre un petit quart et un tiers."

C'était la quantité de gamins qui avaient l'air vraiment négligés ou maigres. Même si leurs parents les aimaient et voudraient les récupérer, une partie d'entre eux préfèreraient les leur laisser quand ils apprendraient que le Temple les prendrait en charge, ne serait-ce que parce qu'ils pourraient manger à leur faim tous les jours. Pour les familles les plus pauvres, c'était un critère d'une importance capitale.

Le retour à la capitale fut plus long que l'aller. Avec les chariots et les enfants, ils prirent tout leur temps. Deux jours après leur départ du clan, ils franchissaient enfin les portes de la ville.
Killing Stone était depuis longtemps retourné à la Maison du Lac pour ne pas apporter de l'eau au moulin de ceux qui trouvaient que les deux sectes du nord et de l'est étaient beaucoup trop proches depuis quelques temps. Même en interne au sein des deux sectes, quelques mauvais coucheurs râlaient.

Boya laissa ses hommes ramener les enfants au Temple pendant qu'il accompagnait les cadavres et les prisonniers au bureau de la garde avec ses juniors. Ils avaient bien mérité eux aussi des félicitations qu'ils ne manqueraient pas de recevoir.
Sans surprise, les deux adolescents furent considérés comme des héros par les gardes de trois fois leur âge d'avoir eu le courage de servir d'appâts. Comme dans le clan, les deux petits finirent par se cacher de timidité ce qui ne fit qu'augmenter encore les commentaires. Ils étaient tellement adorables, tellement bien élevés, tellement courageux…

Boya finit par y mettre le holà. Ses poussins n'en pouvaient plus. Il finit par les cacher dans ses ailes et foudroyer du regard les gardes qui s'écartèrent avec stupeur et un peu d'inquiétude. Ils avaient entendu des rumeurs sur le fashi bien sûr mais…voir était différent d'avoir entendu parler.

"- Vous allez faire quoi des survivants ?"

"- Ils vont être interrogés, ne vous en faites pas."

"- Ce sont des nobles. Ça risque de faire des vagues."

Le chef de la garde haussa les épaules.

"- J'imagine qu'ils finiront entre les mains des gardes du palais de toute façon. Cette histoire d'enlèvement d'enfants à fait quand même pas mal de bruit. D'ailleurs, vous devrez envoyer votre rapport ici et au palais."

Ce qui présentait un nouveau rendez-vous avec l'Empereur, ou, s'il avait de la chance, avec le ministre de l'Intérieur. Il préfèrerait. Grandement. Boya appréciait l'Empereur mais il le voyait déjà bien assez comme ça. Devoir en permanence jongler sur le fil de la relation qu'ils entretenaient était épuisant. Il fallait toujours éviter la gaffe de confondre le souverain et l'homme, l'Empereur et l'ami. Suivant les situations et l'humeur du souverain, c'était parfois extrêmement compliqué de savoir faire la différence. De plus en plus, quand il pouvait, il déléguait un maximum de ses devoirs au palais à Xun Chen. Il n'y allait plus que sur convocation spécifique.

Boya soupira lourdement. Il ne pouvait de toute façon rien faire de plus.

"- Je vous les laisse. Prenez en soin. Je serais très déçut de savoir qu'ils sont morts sans avoir parlés. Et plus encore d'apprendre qu'ils se sont échappés."

Il n'avait pas parlé au chef de la Garde de ses suspicions sur la présence d'un traitre ou au moins d'un fonctionnaire acheté. Il ne le noterait que dans le rapport pour le palais.

"- Ne vous en faites pas…Vous avez fait un travail remarquable. Ce sont les familles des gosses qui vont être ravi. Et oui, on va prévenir qu'ils doivent aller les chercher chez vous."

Boya remercia. Il rangea ses ailes pour embarquer ses deux shidi. trois montures leur avaient laissés par leurs frères du Temple pour leur permettre de rentrer.

Les deux adolescents soupirèrent de soulagement quand ils prirent enfin la direction du Temple.

"- Alors ? Comment avez-vous trouvé cette petite sortie ?" Sourit en coin le chef de secte

"- …Terrifiante." Avoua l'un des deux gamins.

"- Gratifiante." Ajouta l'autre. "Mais effrayante."

"- C'est bon d'être utile. Mais ça fait peur quand même."

Boya les rassura. Ca s'apaisait avec le temps. Pas le plaisir d'être utile, mais la peur. Elle devenait une vieille amie plus qu'une ennemie.

"- Boya Daren… Vous aussi vous avez peur encore quelquefois ?"

"- Toujours. J'étais terrifié qu'il vous arrive quelque chose et que je ne puisse rien faire."

"- Mais pour vous ? Vous avez encore peur pour vous-même ?"

Le fashi soupira lourdement. Ils arrivaient à la route qui conduisait au Temple. Les chevaux connaissaient tellement bien le chemin qu'il lâcha ses rênes et se retourna sur sa selle.

"- Toujours. Le jour où ne n'aurais plus peur, c'est le jour où je commettrai une erreur parce que ce que je fais n'aurais plus d'importance à mes yeux. Ou ce sera le jour où ma propre vie sera sans importance. Dans ce cas-là, il faudra raccrocher. Sinon, je serai mort très, très vite. La peur, c'est ce petit quelque chose dans votre tête qui vous rappelle que vous ne devez pas faire n'importe quoi. C'est cette petite voix qui vous supplie de trouver une solution. Mais c'est aussi la petite voix qui fait que vos actes ont de l'importance. Parce que chaque fois que vous affrontez votre peur, vous gagnez en sagesse et en force. Le plus important, c'est de trouver l'équilibre entre peur et courage. Le jour où il n'y a plus que le second, ce n'est pas du courage, ça devient de la bêtise. Et la bêtise vous fera toujours tuer."

Les deux juniors hochèrent la tête, un peu surpris. Ils n'auraient jamais imaginé une seule seconde que leur chef de secte connaisse la peur. Surtout encore maintenant, après tout ce qu'il avait vécu.

Ils laissèrent leurs montures à l'écurie tout en bas des marches qui menaient au Temple pour rejoindre leur maison.

Boya soupira. Encore quelques heures et il pourrait se glisser dans son nid pour dormir.