la bgm du chapitre
Boya fixait la boite posée sur son bureau.
Il s'y attendait, évidement.
Après une pause assez longue causée par la situation, QingMing et lui avaient repris leur cour juste entre eux. Ils avaient tous les deux trop de cadeaux prévus, ils s'amusaient trop et ils étaient trop avides de frimer avec leurs cadeaux devant leurs amis pour ne pas continuer à se les échanger.
Et puis, l'un comme l'autre avait des rendez-vous à honorer.
Comme Boya avait le premier le soir même et qu'il avait donné son cadeau à QingMing juste avant de partir au matin, il n'était pas vraiment étonné de trouver la boite sur son bureau.
Yan Shu avait haussé un sourcil.
"- C'est ce que je crois ?"
"- Je ne sais pas ce que tu as dans la tête."
"- Vous continuez à vous faire la cour ?"
Boya rosit gentiment.
"- Ça te pose un problème ?"
Le premier disciple écarta les mains, amusé.
"- Ha non, non ! Pas du tout ! Je trouve juste ça très drôle de vous voir vous tourner autours comme deux ados. C'est absolument adorable. Vous vous grimpez dessus comme des chiens en rut depuis des mois mais vous vous faites la cour comme des gamins purs et innocents."
Boya jeta un regard heurté à son second. Comment pouvait-il décrire leur relation comme étant juste une succession de coups de queue sans rien derrière. L'outrage et la colère étaient réels sur son visage. Et la honte aussi, un peu. Était-ce comme ça que les autres voyaient leur relation ? Comme juste du sexe débridé à l'exclusion de tout le reste ?
Si c'était le cas, QingMing et lui n'auraient pas passé les deux derniers jours à la Maison du Lac juste à rester en compagnie l'un de l'autre. Ils n'avaient pas dû échanger plus de cinq phrases en deux jours. QingMing s'était occupé à écrire un nouveau roman installé sur la terrasse pour que Mad Painter puisse l'illustrer avant de l'envoyer à l'imprimeur qui s'occupait de la duplication et de la mise en vente. Boya avait passé les deux jours allongés, la tête sur ses genoux à somnoler et à juste profiter de sa présence ou à jouer du dizi en sourdine près de lui pour l'audience captive que représentaient Killing Stone et Ye HuoHua. Ils avaient même fini l'après-midi du second jour, après le déjeuner, à dormir tous les trois la tête sur les genoux de QingMing qui continuait à écrire. Boya préférait dormir la tête sur la cuisse droite de son compagnon, le nez caché dans son ventre, pendant que Killing Stone dormait sur sa cuisse gauche, sur le dos, avec le bébé tengu posé sur son ventre. Le petit commençait à marcher, ou plutôt à galoper en tous sens et épuisait tout le monde. Heureusement qu'ils étaient nombreux pour le surveiller ! Arriver à lui faire faire sa sieste tenait de plus en plus du miracle. Miracle que Killing Stone était le seul avec Hei Feng à parvenir à reproduire à l'envie.
Les parents du petit étaient venu voir régulièrement que leur progéniture allait bien mais semblaient ravi de pouvoir faire une pause rien que pour eux.
Cette sieste restait un des meilleurs moments de sa vie pour le tueur de démon. L'odeur de son compagnon était si forte, si rassurante… Il aurait pu se baigner dedans des jours sans jamais s'en lasser.
Est-ce que c'était ça pour son Premier Disciple se "grimper dessus comme des chiens en rut" ?
Boya était visiblement blessé par la description. Le sexe avec QingMing était plaisant. Plus que ça même. Mais il s'en serait parfaitement passé s'il était sûr de toujours le garder près de lui. Le sexe était un plus. Pas un fondamental ni une nécessité.
La nécessité était QingMing.
Rien de plus.
"- Ne me regarde pas comme ça ! Ce n'est pas comme si vous étiez discrets."
"- Je crois qu'il vaut mieux que vous retourniez à vos devoirs, Premier Disciple."' Finit par couper Boya.
Alors seulement Yan Shu réalisa qu'il avait peut-être dit quelque chose qu'il ne fallait pas.
"- Boya…"
"- Je serais absent ce soir. Vous serez de garde à ma place."
"- Boya."
"- Vous êtes excusé."'
Le Premier Disciple sortit du bureau, un peu inquiet quand même. Qu'est-ce qu'il avait dit pour que son ami de toujours le prenne aussi mal ? pour la peine, il allait en discuter avec Wen Ji et Lun Yao. Ils étaient tous les quatre de la même génération avec Boya et se connaissaient depuis toujours. Ils sauraient sans doute pourquoi leur frère avait aussi mal réagit à ses taquineries.
Boya attendit que la porte de son bureau soit refermée pour ouvrir la boite qui l'attendait. Comme attendu, une quatrième partition reposait à l'intérieur. Il la déroula pour la lire lentement et juger mentalement de ce qu'elle pouvait faire. C'était une partition de cultivation. A priori, c'était une musique de combat cette fois. Il faudrait qu'il la teste à l'entrainement, mais soit il pouvait l'utiliser pour créer une zone de destruction, soit une lame d'énergie ? C'était difficile à déterminer juste en la jouant mentalement.
Une fois encore, c'était une partition antique. Où QingMing les trouvait-il ? Dans les collections du Bureau ? C'était une possibilité maintenant qu'il avait accès au plus bas sous-sol. A part son premier disciple et lui, quelqu'un était-il au courant ? Boya était sûr que non. Et c'était un soulagement de le savoir.
Il allait refermer la boite lorsqu'il réalisa qu'il y avait encore quelque chose à l'intérieur. Il sortit le petit sachet de toile pour le renifler. Non, pas d'odeur particulière, pas d'aura particulière… Boya ouvrit le petit sac avec curiosité. A l'intérieur, il y avait un peu de coton naturel et dans le coton une graine ainsi qu'un petit rouleau de papier.
Il déroula le papier pour le lire.
Une graine de cerisier.
Pour lui.
A faire pousser.
Pour eux.
Une promesse que ce qu'il y avait entre eux ne pourrait que croitre et devenir magnifique.
Boya se concentra sur la graine comme la lettre le lui demandait. Il sentit rapidement le qi de son Partenaire qui avait déjà éveillé la graine.
Il comprenait ce qu'il fallait faire.
Il lui suffirait de la planter au chaud, avec assez de lumière et d'eau pour qu'elle pousse. S'il la nourrissait de son qi, l'arbre grandirait vite.
Le cultivateur appela ses shidi pour qu'ils l'aident.
"- Da-Shixiong ? Qu'est ce qui se passe ?"
A cette heure la masse d'enfants avait droit à un peu de temps libre. Deux des petites filles arrivées l'année précédente avait réussi à allumer leur Node doré quelques jours auparavant. Elles étaient les premières de tout le groupe. Les garçons étaient en admiration et les félicitaient en leur demandant des conseils.
"- QingMing m'a envoyé un cadeau. J'ai besoin de vous pour le planter, vous voulez m'aider ?"
Les gosses furent immédiatement au garde-à-vous, comme il s'y attendait. Il entraina la quarantaine d'enfants avec lui pour l'aider à trouver un gros pot pour planter la graine en attendant qu'elle soit assez développée pour l'installer dans la cour intérieure du Temple. Même en plein hiver, avec la montagne autour, il n'y faisait jamais assez froid pour geler vraiment. Comme elle était orientée est-ouest, l'arbre serait baigné de soleil toute la journée. Mais ce serait pour dans bien des années. Pour l'instant, il confia à une partie des enfants la charge de porter l'énorme pot vide jusqu'à ses appartements et à l'autre d'aller aux écuries en bas des escaliers pour aller y chercher de quoi remplir le pot. Ils allaient faire bien des allez retour pour remplir l'énorme pot ! Un des prêtres en charge des cultures les aida à préparer le mélange une fois que Boya lui eut expliquer ce qu'était la graine. Les gamins regardèrent avec fascination le gégé en charge de faire pousser les légumes touiller un mélange puant de crottin de cheval, de terre et de sable pour accueillir la graine. D'abords, ils durent monter au pas de course des cailloux et des graviers à mettre au fond du pot, puis du sable pour drainer et enfin, le mélange de terre et de fumier. Le pot allait peser un âne mort une fois plein.
Liang ZhenKang, le cultivateur en charge des jardins en espaliers qui nourrissaient une partie du Temple vérifia que tout avait été correctement versé dans le pot. Il mit la main à l'intérieur tout en expliquant aussi bien aux enfants qu'à son chef de secte ce qu'il faisait et pourquoi.
"- Les cailloux au fond vous empêcher les racines de pourrir en drainant l'eau. C'est pour ça que je vous ai fait mettre un autre pot sous le premier pour récupérer l'eau en trop. Le sable aussi draine l'eau et retient les éléments nutritifs. Il suffit de reprendre l'eau du second pot pour la remettre dans la terre quand c'est nécessaire." Boya comme les gamins notaient la moindre information. "Ensuite, on vérifie que la terre n'est pas trop froide. Là, elle l'est. Si on plantait la graine elle mourrait." Boya serra la graine dans ses mains contre son torse. "Alors on va réchauffer la terre avec du qi. En plus, ça nourrira davantage la graine. "
Boya resta interdit un instant.
"- C'est ce que tu fais avec les plantations ? Vous nourrissez la terre de qi ?" Les récoltes du Temple étaient toujours impressionnantes, surtout pour un environnement aussi pauvre et difficile comme la montagne.
"- Bien sûr, Boya-Daren. Sinon, nous n'aurions pas assez à manger et encore moins à mettre en réserve." Environ la moitié de ce qui était consommé l'était frais. "La terre nous nourris, mais nous nourrissons la terre pour ça."
L'autre moitié de leur alimentation venait des réserves les plus anciennes histoires de faire tourner les récoltes et que rien ne soit jamais trop vieux. Aux dernières vérifications de printemps, le Temple avait de quoi être autonome deux ans s'il le fallait. Ils manqueraient de savon avant de manquer de nourriture. Et c'était sans prévoir de rationnement sur la base comme le riz. Boya nota dans un coin de sa tête qu'il devrait se pencher sur la question. Comment améliorer leurs chances s'ils devaient fermer les portes du Temple pendant longtemps ? Ils avaient à boire, à manger, du bétail…que pouvaient-ils faire de mieux ? Il se rappelait avoir plaisanté avec QingMing des mois plus tôt qu'ils devaient encore creuser la montagne pour ouvrir de nouvelles réserves. Faire de nouveaux champs peut-être ? Aménager des réserves d'eau ? Comment installer des petits étangs à cette altitude ?
Un gros soupir lui échappa. Décidément, être chef de secte ne se limitait pas à tuer des démons, valider des missions, éduquer des shidi et signer des bons de livraison.
Il allait charger Xun Chen, à l'Observatoire, de se renseigner sur les meilleurs artisans pour développer ça. Ou trouver des idées pour le Temple.
Pendant qu'il y réfléchissait Liang ZhenKang continuait à expliquer aux enfants. Il venait d'utiliser son qi pour chauffer la terre juste assez pour que la graine ne gèle ni ne cuise.
"- Boya-Daren ? Vous pouvez planter la petite graine."
Boya hésita.
"- Je la pose juste ?"
"- Oui, dans le petit trou."
Boya obéit.
Liang ZhenKang la couvrit d'un peu de terre sans tasser puis prit un linge qu'il trempa dans un seau d'eau et posa sur la terre.
"- Voila. Il faudra mouiller le linge tous les jours. Quand la première pousse sortira de terre, il faudra continuer à mettre le linge mais en le roulant en boudin autours de la pousse." Il montra à son chef de secte ce qu'il voulait dire avant de remettre le linge simplement posé sur la terre.
"- D'accord."
"- Lorsque la pousse aura trois feuilles, vous pourrez m'appeler pour la suite."
Les gosses étaient fascinés. Eux aussi ils voulaient faire pousser des trucs !
Boya eut un petit sourire en coin.
"- Liang ZhenKang, auriez-vous besoin de main d'œuvre ?"
"- Toujours !" Sourit le cultivateur.
Il n'avait jamais été tué de démon. Très vite, ses gouts l'avaient porté sur l'entretient des cultures du Temple. Comme les guérisseurs, il y avait toujours un ou deux gamins par génération qui se prenaient à d'autres responsabilité que ce qui étaient prévues pour eux à la base.
"- Les enfants ?" La masse de shidi et de shimei se pressa contre leur shixiong. "Qu'est-ce que vous diriez d'aider Liang ZhenKang dans les champs et de faire pousser vos propres légumes ? Mais vous n'êtes pas forcés, d'accord ? Si vous avez envie d'aider, allez juste rejoindre Liang ZhenKang à côté de l'écurie lorsque vous avez du temps libre. Et vous n'êtes pas obligés d'y aller tous les jours non plus."
Les gosses étaient visiblement ravis.
Ils quittèrent les appartements de leur gégé, absolument extatiques. Ils allaient faire des trucs ! Peu importait ce que c'était. Ca changeait c'était tout ce qui comptait. Ca tiendrait le temps que ça tiendrait avant de les lasser mais le cultivateur agriculteur aurait de l'aide quelques temps en plus des juniors et des séniors punis.
Boya resta seul avec le gros pot qu'il poussa sous la fenêtre pour que la petite pousse quand elle serait là, profite d'autant de lumière que possible.
Le symbole était fort. Très fort. Ce n'était qu'une petite graine bien sûr. Mais elle grandirait, elle fleurirait. Et l'arbre qui en naitrait serait aussi fort qu'eux.
Gentiment, il transmit un peu de qi à la graine qui s'en chargea passivement comme elle l'avait fait avec le qi de QingMing. Un peu ironiquement, ce serait peut-être le premier enfant qu'ils partageraient.
Un soupir échappa au fashi.
Il fallait qu'il se prépare. Killing Stone n'allait probablement pas tarder. Il était son chaperon pour la soirée après tout. Boya n'avait aucune envie d'aller à ce rendez-vous arrangé mais il n'avait pas le choix. Il avait accepté, certes à son corps défendant, mais il avait accepté.
Lorsque qu'il aurait subi les deux rendez-vous et QingMing le sien, est-ce qu'ils pourraient en avoir un ensemble au moins ? Ce serait amusant. Surtout s'ils avaient droit eux aussi à la présence de leurs duègnes. Boya avait presque pitié de la pauvre femme qui allait devoir subir le regard réprobateur de Mad Painter lors du rendez-vous de QingMing.
Après un bain rapide, le chef de secte enfila une tenue assez stricte mais sans ses cuirs. Il voulait être à l'aise et l'armure signifierait trop clairement qu'il n'en avait rien à faire.
Pour une fois, il délaissa son chapeau pour le guan ouvragé en or mat qui l'identifiait comme le chef de JingYun. Il avait dû le porter trois ou quatre fois en deux ans, pas plus. Il n'avait pas envie d'être ennuyé. Avec ça sur le crâne, personne ne devrait venir lui demander des comptes. En tout cas, il l'espérait.
"- Boya Daren ?"
Le lin'ger failli le faire sursauter.
"- Killing Stone ?"
"- QingMing Daren demande s'il peut ouvrir un portail avec vos appartements"
"- C'est bien la première fois qu'il demande." S'amusa le fashi avant évidement d'accepter.
Le shishen passa le seuil doré. Il s'inclina devant le chef de secte qui claqua de langue, un peu irrité. Il avait fini de faire ça oui ?
"- D'habitude, c'est lui qui vient. Pas moi." Excusa le shishen.
Boya renifla. Il s'énervait sur son guan qu'il n'arrivait pas à faire tenir droit.
"- Attendez, je vais vous aider." Le chef de secte le laissa faire, soulagé. "Je craignais de vous voir en cuir, vous avez évité ça. C'est bien." Lui avait été habillé par Honey Bug pour une tenue stricte et assez moulante en soie noire avec le symbole de QingMing en fils dorés de chaque côté du col. Ses cheveux fous avaient été coiffés proprement aussi avec un guan en cuir noir qui reprenait le même symbole. Il avait en plus de son épée en pierre, une épée bien coupante que Boya n'avait jamais vu.
"- C'est nouveau ?"
"- Snow Hound et Mad Painter me l'ont offert pour mon anniversaire."
Boya se retourna d'un coup.
"- Ton anniversaire ?"
"- Enfin, je ne me souviens pas de ma date de naissance. Ni de ma date de création en tant que démon. Alors QingMing Daren a décidé d'une date qui serait mon anniversaire. C'était il y a trois mois." Leur maitre avec fait ça pour tous ses servants qui ne se souvenaient pas des dates importantes de leur vie. Il avait pris le temps d'interroger les étoiles pour leur trouver à tous une date significative et positive rien que pour eux. Ils étaient tous parfaitement conscient que c'était totalement stupide, QingMing le premier, mais tous en convenaient. C'était important quand même.
Boya faisait la moue.
"- Et vous ne m'avez ni prévenu, ni invités."
Killing Stone baissa le nez, un peu penaud.
"- Je ne pensais pas que vous seriez intéressé." Avoua-t-il. "Je n'ai pas osé inviter QingMing Daren non plus." Murmura-t-il encore.
Ils avaient "fêté" ça à trois, rapidement, autours d'un simple thé avec des petits gâteaux. Killing Stone était à peu près certain que les deux vieux shishen trouveraient une excuse pour refuser quand il leur avait proposé. Qu'ils acceptent l'avait positivement stupéfié, c'était tellement ridicule ! Et puis, il n'avait vu aucun des autres fêter leurs anniversaires. Tout au moins, pas en grand comité. Depuis, il avait réalisé que tous les autres faisaient pareil. Tout le monde fêtait ça avec les personnes les plus proches qu'ils avaient sur le domaine, rarement plus de quatre ou cinq personnes. C'étaient des célébrations imbéciles après tout.
Killing Stone ne comprenait pas trop pourquoi leur maitre insistait tellement pour que chacun de ses esprits gardien ait une date qu'il puisse s'attribuer comme la sienne, surtout que leur maitre ne fêtait JAMAIS le sien d'anniversaire. Pas plus en petit comité qu'en grand. TianGou et HuaShi le savaient sans doute mais ShengShi ne leur avait pas demandé.
Killing Stone finit de faire deux petites tresses sur les tempes du fashi pour aider le chignon à tenir correctement puis mit en place le guan avec son épingle.
"- Voila ! Ca tiendra, même si vous vous agitez."
"- Merci. Mais je n'ai aucune envie de m'agiter avec cette gamine."
"- Je ne disais pas ça comme ça enfin !"
"- Je sais…je sais…Désolé. je n'ai juste aucune envie de participer à cette mascarade. Je préfèrerai être à la Maison à regarder QingMing s'énerver sur son dernier budget."
Le demi-démon était NUL en budget. Il détestait s'en charger. Sur trois heures passées à le calculer, il devait bien en passer deux à se plaindre.
"- Ça devrait aller mieux cette année. Il a collé un de ses maitres dessus. Il doit juste le vérifier."
"- Le sale petit renard aigri, vicieux, perfide et tricheur." S'extasia Boya avec affection.
"- Vous n'aimez pas plus que lui faire le budget." La voix de ShengShi était froide et sans émotion.
"- Non, mais je fais semblant !"
Le shishen resta interdit une seconde avant d'éclater de rire.
Il suivit le fashi dans le Temple où Boya le présenta aux disciples qui ne le connaissaient pas encore. Qui savait quand il devrait venir sans qu'il soit là pour une raison ou une autre.
Le jeune shishen tomba évidement immédiatement amoureux de la masse de petits shidi qui lui sautèrent dessus pour lui dire bonjour.
S'il ne s'assit pas par terre avec eux pour jouer, c'était uniquement parce que Honey Bug lui arracherait le cœur s'il salissait ses vêtements sans raison.
Avant même qu'il ne pose la question, Boya y répondit.
"- Oui, tu pourras venir jouer avec les shidi quand tu veux. A condition qu'ils ne soient pas en classe et que QingMing soit d'accord." Le large sourire du shishen l'amusait grandement. "Comment peux-tu à ce point aimer les gamins ?" Finit par demander Boya une fois les shidi retournés à leurs classes pour la dernière leçon de la journée.
Killing Stone descendait les grands escaliers qui menaient aux écuries avec le chef de secte.
"- Sans doute parce que je me suis occupé de beaucoup d'entre eux quand j'étais humain. Et au palais, il y avait toujours des gosses qui couraient partout. Il était facile de manger avec eux."
Entendre ça de la bouche d'un démon aurait fait passer le tueur de démon en mode génocide avant. Là, il se contenta de hausser un sourcil.
"- Manger ? Comment ça ?"
"- Il ne faut pas grand-chose pour faire chanter des enfants. Et ils passent leur temps à manger. Alors quand je n'avais rien, je proposais aux serviteurs qui s'occupaient des enfants du palais de les remplacer un peu, pour qu'ils aient la paix. Les serviteurs en charge d'enfants cherchent toutes les excuses pour s'en débarrasser, vous savez. Alors je m'en occupais. J'avais à manger parce qu'ils voulaient tous partager leurs gouters avec moi. C'est généreux les petits. Et pour les occuper, je leur apprenais à chanter ou à jouer d'un instrument simple. Ce n'était pas très copieux comme repas, mais c'était très souvent. Alors ça me suffisait." Et c'était comme ça qu'il avait rencontré la femme de sa vie.
Elle était venue jouer pour les enfants d'un noble quelconque qui voulait que ses filles apprennent la musique. Lui s'occupait de surveiller les petits pendant qu'elle jouait pour eux. Il avait été immédiatement fasciné par son jeu, sa douceur, puis sa beauté. Elle était toute jeunette elle-même. Comme elle était douée, elle avait pris du galon rapidement.
"- C'est l'impératrice qui avait fait d'elle sa musicienne attitrée. Le pipa que vous avez ici, à JingYun, c'était le sien. Offert par l'impératrice pour la remercier de ses talents. Quand elle est morte, j'aurais voulu le garder mais… Je ne suis qu'un démon. Personne ne savait que j'étais là. A part elle." Il avait fini par se révéler à l'amour de sa vie, terrorisé qu'elle panique en comprenant ce qu'il était. Elle avait été tellement douce avec lui… Elle lui avait offert une place dans sa vie et dans sa petite chambre.
"- Vous étiez…Proches ?"
"- Intimes ? Non. Elle ne vivait que pour sa musique et je n'aurais pas supporté que quelqu'un me touche à l'époque. Mais je l'aimais quand même de toute mon âme." L'amour n'avait pas besoin d'être physique.
"- Tu l'aimes toujours."
"- Je l'aimerai jusqu'à ma mort. Mais… je la laisse partir doucement. Elle sera toujours là, avec moi." Murmura le démon en se tapant le torse. "Mais je sais que j'ai le droit de la pleurer. J'ai le droit de l'avoir aimé et de l'aimer encore. Et j'ai le droit de continuer à avancer sans elle. Même si je suis un démon, j'ai le droit." Son sourire était aussi lumineux que douloureux.
Boya pouvait voir les restes de la dépression suicidaire qui lui avait fait voler le pipa moins de deux ans avant. Il n'était pas totalement remis. Il faudrait encore du temps. Mais il vivait à nouveau. Avoir une famille, des amis, un but, une fonction, une maison et un maitre qui veillait sur lui avait fait des miracles pour le jeune shishen.
"- Tu sais monter à cheval ?"
"- J'ai bien peur que non." S'excusa Killing Stone. "J'ai grandi dans un bordel, vous le savez. Alors un cheval..."
"- Tu vas monter en croupe alors."
Boya alla chercher à l'écurie la monstruosité des montagnes qu'il avait récupéré pendant sa balade avec QingMing. Il s'était vraiment attaché à la jument. Il fallait la pousser pour qu'elle aille plus vite qu'un pas actif, mais une fois au galop, c'était un char tombereau. Même un mur ne l'aurait pas arrêté. Comme elle n'avait peur de rien, Boya avait demandé au maitre des écuries de la mettre, elle et sa copine qu'avait monté QingMing, à l'entrainement avec les montures légères qu'ils utilisaient normalement. Si elle n'était pas rapide pour volter sur un talon pour éviter un adversaire, elle l'était beaucoup plus pour piétiner le-dis adversaire sous ses sabots de la taille de la tête du fashi. Ou pour décoller des ruades qui vous aurait fait voler un yao sur un quart de li. C'était aussi une méthode pour se protéger.
"- Je lui ai mis sa selle habituelle."
"- Merci Fu Huo."
Boya sauta sur l'espèce de boudin mou qui servait de selle. Il s'avança sur le dos du cheval puis retira son pied gauche de l'étrier en cuir.
"- Met ton pied gauche dans l'étrier. Quand je te le dirais, appuie dessus pour te soulever. Je vais t'aider en tirant sur ton bras. Quand tu pourras, passe ta jambe droite par-dessus le dos du cheval et assis toi gentiment. Ne te laisse pas tomber comme un sac, d'accord ?"
Killing Stone hocha la tête. Il leva la jambe pour mettre son pied dans la pédale, prit le bras de Boya et à son ordre appuya. La jument bascula un peu de son poids sur ses jambes droites pour garder son équilibre et le shishen s'assit aussi doucement que possible juste derrière le troussequin mou de la selle de voyage.
Boya remis son pied dans l'étrier, rassembla ses rênes autours du harnachement sans mors puis serra les genoux. La jument se mit gentiment en route, tranquille comme jamais.
"- Passe tes bras autours de ma taille. Il va falloir un peu accélérer."
Le shishen obéit. Dès qu'ils eurent quitté la grande pente qui menait au Temple, il encouragea la jument à passer au galop. Comme à chaque fois, elle eut bien besoin d'une trentaine de foulées avant d'avoir assez de vitesse pour tomber au galop. L'allure était pesante mais confortable et les foulées, si elles n'étaient pas rapides, était si longues que la jument dévorait quand même les kilomètres.
Les mains de Killing Stone s'étaient crispées sur la taille du prêtre lorsque la jument avait allongé l'allure. Boya tapota gentiment ses mains.
"- Tout va bien. C'est une bonne jument. Elle est confortable."
Il fallut de longues minutes avant que ShengShi prenne le coup et cesse de rebondir derrière lui. Petit à petit il se détendit et cessa de couper la circulation dans les jambes du prêtre.
"- Désolé."
"- Ce n'est rien. Tu t'en sors bien. Tout est dans le bassin."
Ils mirent moins d'une heure à parvenir dans la banlieue de la capitale. La jument repassa au pas dès que Boya serra ses doigts sur les rênes. Son galop avait eu quelque chose d'hypnotique.
"- Où allons-nous ?" Boya connaissait bien la capitale mais le shishen l'avait exploré à tous les niveaux.
"- Allez dans le quartier des fleuristes. Il y a une auberge très correcte sur le bord de la rivière. Nous avons rendez-vous là. Nous devrions avoir une bonne demi-heure d'avance. Vous avez pensé à un cadeau pour la jeune fille ?"
Boya tourna la tête.
"- Un cadeau ? Je suis là contre mon gré. Je ne vais pas en plus offrir un cadeau !"
ShengShi leva les yeux au ciel. Il sortit une petite boite de sa manche.
"- Vous lui donnerez ça. C'est un gâteau à la pâte de haricot rouge. C'est neutre comme cadeau." Boya voulait bien le croire sur parole. Il soupira quand même. "Ho, et QingMing Daren a beaucoup aimé votre cadeau. Mais il vous exprimera sa satisfaction lui-même je crois. Soyez juste prévenu."
"- …Prévenu ?"
"- Ne soyez pas surpris s'il vous saute dessus comme un chat sur une souris."
Boya se sentit rougir. Son cadeau n'était pas si enthousiasmant comme ça. Si ? Bref. Il se racla la gorge. C'était sans doute idiot, mais c'était toujours le genre de réaction de la part de son compagnon qui le charmait. Et la réaction de ses frères shishen était adorable aussi.
Une preuve de plus pour lui que sa relation avec QingMing n'était pas que physique.
La jument suivit les ordres de son cavalier jusqu'à un quartier qui sentait bon d'où qu'on renifle. ShengShi montra un bâtiment aux fenêtres couvertes de fleurs.
"- C'est là."
Boya sauta de sa monture puis aida le shishen à descendre à son tour. L'un de serviteurs du restaurant se présenta pour prendre en charge le cheval. Killing Stone avait bien fait son travail. Une salle avait été réservée rien que pour eux. Un autre serviteur les y conduit pour attendre devant une tasse de thé.
La jeune fille, son chaperon et la marieuse finirent par se présenter. La pauvre gamine était visiblement partagée entre la terreur et l'orgueil.
Killing Stone s'avança le premier pour se présenter. Le chaperon se présenta à son tour comme le grand frère de la jeune fille. Il la présenta ensuite, puis Killing Stone présenta Boya avant de sortir la petite boite et de la donner au grand frère de la part de Boya.
Le jeune homme l'ouvrit sans attendre. Il fronça les sourcils en voyant le gâteau mais il ne pouvait s'en offusquer, ni dans un sens ni dans l'autre.
Finalement, ils s'assirent tous les cinq autour de la table. Le repas leur fut servi rapidement.
La pauvre gamine n'osait même pas lever les yeux sur Boya ou Killing Stone. Son frère tentait de la convaincre de parler au fashi, mais elle rougissait à chaque fois.
Boya finit par avoir pitié de la gamine. Il s'adressa à son frère mais laissait la conversation assez ouverte pour qu'elle s'y incruste facilement si elle voulait.
"- Vous êtes originaires de la capitale ?"
"- Oui, comme tout le monde j'imagine. "
"- Nous avons des terres dans l'ouest." Murmura doucement la jeune fille sous le regard approbateur de son frère. Si elle arrivait à parler, tant mieux.
"- Vous aussi vous venez de la capitale ?" Insista la marieuse. Elle avait l'habitude de ces rendez-vous pesant et poussifs.
"- Je ne sais pas où je suis né." Lâcha calmement Boya en prenant un peu de thé. "J'ai grandi dans un petit village. Je suis venu à la capitale plus tard."
"- Ho ? De la province ?" Il y avait un peu de hauteur dans la voix du frère.
Une lueur un peu malsaine apparut dans les yeux de Boya. Killing Stone se mordit la langue. Au moins, ils ne rentreraient pas tard.
"- Oui, ma mère travaillait dans un bordel. La vie est moins chère en province. Pour élever seule un enfant, c'est plus facile."
Killing Stone dû fournir un effort surhumain pour ne pas éclater de rire. Seule la politesse la plus élémentaire empêchait aussi bien la marieuse que le frère de prendre la gamine sous le bras et de partir en courant avec elle. Le fils d'une putain dans leur famille ? Sur leurs cadavres ! Boya se cognait de la réputation qu'il pourrait y gagner. Il était chef de secte, c'était tout ce qui comptait.
"- Ho. Et bien vous avez su tirer le meilleur d'un début difficile." Osa murmurer la gamine avec un sourire timide même si elle était tout aussi horrifié que son frère. Il était hors de question qu'elle épouse un bâtard de putain, quand bien même il était chef de l'une des quatre plus puissantes sectes de l'Empire !
"- Le Temple accepte n'importe qui. Il faut juste y survivre." Ce qui était l'exacte vérité. Dans sa classe, ils étaient une trentaine quand il avait sept ans. A présent, ils n'étaient plus que cinq.
Le Temple faisait une consommation avide et régulière de chair humaine. Tous les morts n'étaient pas causés par la chasse aux démons, mais la vie de prêtre de JingYun était difficile. Une seconde, il se demanda quel était le taux de survie dans la secte de QingMing.
"- A ce propos, si vous souhaitez m'épouser, il faudra que vous acceptiez de vivre au Temple."
Pas de bamboche tous les soirs à la capitale, pas d'amies qui venaient pour le thé tous les jours… Juste la froide pierre des quartiers maritaux du Temple. Si elle n'était pas capable d'avoir son indépendance ca risquait d'être compliqué pour elle. Les autres épouses présentes au Temple se comptaient sur les doigts des deux mains et travaillaient dans le Temple comme civils. C'était plus simple.
La jeune fille avait de plus en plus de mal à garder son sourire de façade. Mais c'était l'enfer comme mariage !
"- Puisque nous avons vu les conditions de vie de votre future épouse" S'empressa de passer à autre chose la marieuse. "Peut-être pouvez-vous détailler ce que vous attendrez d'elle ?"
Boya y réfléchit. S'il devait se marier avec une femme, qu'est-ce qu'il voudrait d'elle ?
"- Un partenaire capable de me tenir tête" Killing Stone se mordit la langue. "Quelqu'un qui ai de la répartie, qui n'ai pas peur de me remettre à ma place s'il le faut. Et des poussins." Là, c'était Zhuque qui parlait.
"- Des enfants ? Ho…Et combien ?" La plus part des mariages arrangés se limitaient généralement à un héritier, un remplaçant et une fille pour les alliances.
"- Une vingtaine ?" Zhuque trouvait que c'était bien le minimum
La marieuse ouvrit de grands yeux.
"- Il vous faudra plus d'une épouse pour ça."
"- Suffit de les faire par nichée ou portée."
Le shishen nota la chose. Il faudrait en parler à QingMing Daren. Mais que Boya en parle ainsi, Zhuque devait influencer de plus en plus l'humain. Peut-être que la symbiose entre eux tenait plus de la fusion. Et si elle impactait le cultivateur mentalement à ce point, qu'en était-il de son corps ? Il pouvait invoquer ses ailes même dans son corps humain maintenant après tout.
La pauvre gamine semblait horrifiée. Elle était prête à avoir deux ou trois enfants. Quel que soit son mari, ce serait son devoir. Mais autant ? Non non non. Ca, elle ne voulait pas ! Et elle ne voulait pas non plus se trouver à lutter avec des épouses secondaires ou des concubines.
Son frère était un peu dépassé aussi. Le chef de secte était tout sauf un mari potentiel désirable pour sa sœur. Il jeta un coup d'œil vers la marieuse qui comprit le message. C'était un 'non' franc et massif du coté de ses clients. Elle ne pouvait pas leur reprocher leur retrait.
Le reste du diner fut rapidement expédié avant que les deux fiancés potentiels ne se séparent.
Enfin seul avec son chaperon, Boya se détendit un peu.
"- Alors, tu crois qu'on risque de les revoir ?"
Le shishen secoua la tête.
"- Aucune chance ! Et ça ne m'étonnerai pas que toutes les marieuses de la capitale vous mettent à l'index. Une vingtaine de gamins ? Vraiment ?"
"- C'est ce que veut Zhuque. Il n'a pas encore compris que c'est impossible."
Le soulagement du shishen fut visible.
"- On rentre à la Maison ?"
Boya hésita.
"- Mon second rendez-vous est demain soir n'est-ce pas ?"
"- C'est bien ça. J'ai réservé ici aussi. Et Mad Painter à réservé ici également pour le rendez-vous de QingMing Daren dans deux jours." Ils s'étaient débrouillés pour tout concentrer sur la même semaine pour avoir la paix.
"- Alors je rentrerai dans trois jours. Je n'ai pas envie de faire subir ma mauvaise humeur à tout le monde."
"- QingMing Daren va être déçut."
"- Il s'en remettra. Je te ramène au Temple ou tu rentres directement ?"
"- Si vous pouviez m'ouvrir un portail ?"
Boya activa le talisman sur son dizi.
"- A demain soir ?"
ShengShi s'inclina rapidement avant de passer le portail qui se referma sur ses talons.
Boya soupira lourdement, enfin seul. La soirée lui avait prouvé une fois de plus qu'il n'était pas fait pour avoir une relation avec qui que ce soit. A part son renard. S'il avait refusé de le rejoindre, c'était uniquement pour lui épargner son fond de colère, de malaise et d'agressivité. Il mourrait d'envie de le faire sien, de le marquer comme sa propriété, de le faire supplier entre ses mains. Ce n'était pas sain de le voir ce soir, pour aucun d'entre eux.
Il retourna chercher sa jument pour rentrer au Temple et à son nid vide.
Zhuque râlait un peu mais le dieu-gardien pouvait comprendre. Leur Partenaire savait de toute façon à qui il était. Et s'ils retournaient le voir maintenant en sachant qu'il devait aller montrer ses queues à une femelle, ça risquait de mal se passer. Si tant est qu'ils le laissent sortir de leur nid pour y aller dans deux jours.
Un gros soupir échappa à Boya. Il retrouva son bureau vers le milieu de la nuit. Il ne dormirait pas il le savait. Autant avancer son travail.
Lorsque son second vint gratter à la porte, tout penaud de ce qu'il lui avait dit la veille après s'être fait étrillé par ses amis, Boya avait déjà eu le temps de finir les rapports en retard. Il avait même commencé une note d'intention sur ses modifications sur le ravitaillement du Temple ainsi que sur le recrutement des jeunes shidi. Il n'avait toujours pas eu le temps de faire le tour des orphelinas d'état.
"- Boya-Daren ?"
"- Qu'est-ce que tu veux, Yan Shu ?"
"- …M'excuser ?"
Boya releva les yeux du rouleau qu'il finissait de rédiger pour Lun Yao. En tant que maitre des disciples, il aurait sans doute des choses à rajouter.
"- T'excuser de ?" Boya ne rendrait pas la chose plus facile à son collègue.
Le Premier Disciple soupira.
"- D'avoir été un enfoiré inconsidéré ?"
"- Tu me poses la question ou tu t'excuses ?"
"- Boyaaaa !"
"- Tu m'as blessé, Yan Shu. Vraiment."
Le maitre fit la grimace. Il n'avait pas imaginé qu'il blesserait effectivement son ami.
"- C'était stupide et méchant. C'est juste…" Il soupira sans trop savoir comment s'expliquer.
"- C'est juste ?"
"- Je ne t'ai jamais vu amoureux avant, Boya. Ça me fait juste bizarre de te voir dans une relation avec quelqu'un pour plus qu'un peu de détente. C'est tout. Peut-être que je suis un peu jaloux aussi. J'aimerai bien avoir ça avec quelqu'un."
Le chef de secte ne put retenir un petit sourire doux.
"- J'ai de la chance. J'en convient. Mais ce n'est pas pour ça que tu as le droit d'être insultant et odieux avec moi. Ou avec QingMing. Quoi que je ne pense pas que tu te serais permis avec lui. "
Yan Shu secoua la tête. Il ne se serait pas permis non. Alors pourquoi avec son ami ? Parce qu'il était son ami.
"- Je suis désolé." Cette fois, il le pensait vraiment.
"- C'est oublié." Pour cette fois. Il n'y aurait pas de seconde chance. "Que dit le planning du jour ?"
Le Premier Disciple soupira de soulagement.
"- Pas grand-chose. Juste quelques documents à signer, quelques rapports à lire…Le Palais à envoyer des réponses aux lettres que tu as envoyé hier. Et ton rendez-vous de ce soir. Celui d'hier c'est bien passé ?"
Boya prit les lettres pour les ouvrir.
"- La demoiselle a été éconduite proprement sans drame."
"- Bon…"
Travailler était un soulagement dans cette situation.
Vers la fin de journée, Killing Stone se présenta à nouveau pour l'accompagner comme la veille.
Et comme la veille, la demoiselle, un peu plus âgée cette fois, fut éconduite sans drame pour elle. Qu'elles lui collent la faute sur le dos, il s'en cognait.
"- J'imagine que vous ne rentrez pas ce soir non plus ? Ni demain soir ?"
"- Je n'ai pas envie d'être au contact du parfum de la dame que QingMing doit rencontrer demain."
"- Après demain ?"
"- Sauf catastrophe."
Pour la seconde nuit consécutive, le chef de secte se remis à son bureau. Il allait être épuisé le soir même. C'était ce qu'il voulait. S'il pouvait dormir lorsque QingMing serait à son rendez-vous, ce serait aussi bien. La jalousie lui rongeait l'estomac comme de l'acide.
Mais, surnageant au-dessus de la jalousie, les paroles de Yan Shu continuaient à résonner à ses oreilles. Est-ce que leur relation n'était réellement basée que sur le sexe ? QingMing était un hédoniste qui vivait pour le plaisir. Est-ce qu'il accepterait quand même leur relation s'il n'y avait rien de charnel entre eux ? Ou n'était-il qu'un soulagement ? S'il refusait de lui donner ce qu'il voulait, irait-il le chercher ailleurs ? Il savait qu'il avait déjà couché avec ses shishen. Qu'est ce qui l'empêcherait de recommencer ? Est-ce que simplement il continuait ? Même encore maintenant ?
Il se sentait mal tout soudain.
A force de réfléchir, il en venait à se poser des questions toutes plus désagréables les unes que les autres.
A part l'attirance entre le renard et Zhuque, y avait-il réellement quelque chose entre eux ?
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"- QingMing Daren… Vous devez aller travailler."
"- Non !"
"- Ne faites pas l'enfant enfin…"
"- NON !"
"- Alors je garde pour moi le cadeau que Boya-Daren vous a laissé ce matin en partant." Menaça Snow Hound qui traitait avec les crises infantiles régulières de leur maitre depuis presque quarante ans maintenant.
L'énorme renard blanc roulé en boule au fin fond de sa tanière et qui marmottait dans ses crocs et ses queues depuis le départ de l'autre maitre de secte finit par se dérouler des coussins et reprendre sa forme humaine.
"- Tu es cruel, A-Die."
"- Et cesse de jouer les bébés." Le tengu avait du mal à retenir une évidente irritation mêlée à de la tendresse.
C'était la première fois qu'il voyait QingMing ressentir une réelle jalousie contre quelqu'un pour la possession de l'homme qu'il aimait. C'était à la fois mignon, adorable et absolument effrayant. Ses shishen allaient avoir la vie compliquée jusqu'à ce que Boya-Daren revienne. Normalement le soir même après son premier rendez-vous. Le pauvre chef de secte devait s'attendre à se faire lécher de la pointe des cheveux au bout des orteils par le grand renard blanc pour effacer la moindre trace d'odeur étrangère. La Maison entière était prête à se mettre en confinement d'elle-même pendant les quelques heures du rendez-vous pour empêcher le renard d'aller chercher son compagnon pour le ramener à sa place dans leur tanière par la peau du cou. QingMing était peut-être plus rationnel que le renard mais tout aussi angoissé. Si ça n'avait pas été sa première relation sérieuse, sa première relation tout court en fait, il aurait sans doute été plus calme. Mais là… Il avait beau savoir que son âme sœur ne lui ferait pas faux-bond, il était quand même affreusement nerveux.
"- Allez ouvrir votre boite, envoyez-lui la sienne et vous avez du travail." L'un d'eux allait le suivre toute la journée pour l'empêcher de s'échapper et d'aller kidnapper son partenaire.
C'était mignon, mais c'était fatiguant.
Snow Hound resta avec son maitre jusqu'à ce qu'il se soit préparé pour la journée, ait prit son petit déjeuner puis envoyé sa boite à son partenaire. Il le laissa seul dans son bureau pour qu'il ouvre son cadeau en paix mais le menaça encore.
"- Et soyez sage."
"- Sinon quoi ?" La bravade amusée était évidente.
"- Sinon, je dis à Honey Bug que vous avez encore fait n'importe quoi toute la nuit et vous serez encore au pain sec et à l'eau toute la semaine.
"- Cruel."
Le tengu laissa son maitre tranquille. Il retourna à son nid où son compagnon jouait avec leur fils. Ye HuoHua courait comme un grand maintenant. Le matin, il était toujours tellement plein d'énergie qu'il fallait un moment pour qu'il se fatigue assez pour que ses parents puissent le laver, l'habiller et le nourrir, pas forcément dans cet ordre. A peine TianGou avait-il refermé la porte de leur nid qu'il éclata de rire. Mad Painter attrapa son fils sous les aisselles pour le lancer en l'air. Il le rattrapa au vol avant de recommencer sous les éclats de rire du petit tengu.
"- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?"
"- QingMing qui se comporte comme un môme jaloux. C'est mignon. Si on arrive à l'empêcher d'aller enlever Boya."
Dans son bureau, QingMing avait ouvert sa boite et en contemplait le contenu avec un sourire idiot de contentement béat.
Il prit les deux poupées en tissus cousues à la main. Les objets avaient été visiblement fait par un amateur mais il y avait mis du cœur. Elles n'étaient pas petites en plus. La taille de son avant-bras environ. Le chef de secte les porta à son visage pour les renifler. L'oiseau noir sentait son Boya. Et le renard blanc son odeur. Boya avait dû mettre des plumes et de la fourrure dans chacune des poupées.
Il alla les poser dans sa tanière avec un émerveillement de petit garçon. C'est bizarrement rassuré et apaisé qu'il partit sans prévenir faire sa journée au Temple du yin yang, à la grande angoisse de ses shishen.
OU ETAIT-IL PARTIT !
Ils finirent par le retrouver dans son bureau, en grande discussion avec son premier disciple sur les affectations de la semaine.
Un peu écœuré, Snow Hound rentra bouder. Il était presque l'heure de partir pour Killing Stone de tout façon.
Et si QingMing resta travailler jusque tard dans la nuit, ça n'étonna personne. Qu'il rentre pour trouver sa tanière vide en revanche, fut plus difficile à vivre pour le renard malgré les assurances de Killing Stone. C'était mieux pour tout le monde.
Surtout pour son arrière-train en fait.
QingMing alla se coucher les joues écarlates et l'entre-jambe douloureux. Normalement, il se serait soulagé manuellement mais…Boya ne lui en avait toujours pas donné la permission.
Il se tourna et se retourna longuement dans les coussins avant de lâcher l'affaire. Sans prévenir personne, il envoya son cadeau du jour par un portail dans le bureau de son compagnon puis retourna à sa secte pour travailler. Puisque Boya ne rentrerait pas le soir même, il ne voyait pas pourquoi lui le ferait. Et s'il était fatigué pour son propre rendez-vous du lendemain soir, et bien…Ce n'était pas comme s'il avait envie d'y aller de toute façon. La jeune femme devrait se contenter de l'avoir comme il viendrait, fatigué ou non.
Lorsque Killing Stone rentra au milieu de la nuit le soir même, il resta effectivement à travailler comme un sourd et ne rentra à la Maison qu'en début d'après-midi du lendemain pour se préparer pour son rendez-vous.
Mad Painter le fixa durement avant de soupirer. Ha son petit renard qui se mettait toujours dans des états pas possibles pour pas grand-chose. Il n'avait finalement pas vraiment changé en trente ans.
"- ShengShi a déposé le cadeau de Boya Daren dans votre bureau."
QingMing ne s'y précipita pas. Au contraire. Il attendrait de rentrer de sa soirée pour ça. Ça lui remonterait le moral puisque son compagnon ne serait toujours pas là.
"- Va te préparer." Insista HuaShi en poussant le demi-démon vers les bains.
Ronchon, QingMing obéit mais il était évident qu'il n'en avait aucune envie. Honey Bug lui apporta la tenue qu'elle avait préparé pour lui. C'était une tenue assez simple blanche, évidement, mais riche. Son rang était parfaitement mis en valeur avec sans risque de le confondre avec un inférieur. Elle le coiffa avec son habituel chapeau après avoir tressé ses cheveux.
"- Voila ! Il ne vous manque que le sourire."
"- Je crois qu'on va s'en passer ce soir." Railla Mad Painter.
Il avait à la main une petite boite avec le même gâteau que Killing Stone avait fourni à Boya la veille et l'avant-veille.
"- Vous connaissez l'établissement où nous devons nous rendre ?"
QingMing ouvrit le portail. Mad Painter s'y engagea le premier. Comme Killing Stone, Honey Bug avait joué à la poupée avec lui pour l'habiller correctement même si ses bras étaient nus et que les tatouages sur son cou se voyaient largement.
Ils furent introduits dans la même petite salle de réception que Boya les deux soirs précédents. Immédiatement, QingMing renifla l'air. Il sentait encore la faible odeur de son compagnon dans la pièce.
Il s'assit sur le même coussin et attendit devant une tasse de thé. Une demi-heure plus tard, une femme d'une trentaine d'année et sa marieuse entrèrent avec un soldat d'une quarantaine d'années.
Chacun se présenta. La femme aussi était venue avec son grand frère.
Les serviteurs apportèrent rapidement le diner.
QingMing avala une tasse de thé. La femme le gaugeait comme un morceau de viande.
"- Suis-je à votre satisfaction ou voulez-vous également vérifier mes dents ?" Railla le fashi.
Mad Painter lui donna un petit coup de pied dans la jambe. Il n'allait pas commencer.
"- Vous n'êtes plus un gamin."
"- Et vous n'êtes pas non plus une jeune fille." Il se reprit un coup.
La marieuse tenta de calmer l'hostilité manifeste qui commençait à poindre. Ça pouvait être aussi bien très bon que très mauvais. Certain des meilleurs couples qu'elle avait réussi à créer avaient commencés par se haïr.
"- Allons, allons. Vous êtes justement là pour apprendre à vous connaitre. Je suis sûr que vous vous trouverez plein de choses en commun."
Mais QingMing n'avait aucune envie de se trouver des points en commun avec la femme en face de lui. Elle était très belle, il n'y avait pas à dire. Avec une maturité qu'il aurait adoré encore trois ans avant. Mais maintenant… elle n'était pas Boya. C'était aussi simple que ça. Pour ce pour quoi ils étaient là, c'était simplement rédhibitoire. Toutefois, le fashi prit sur lui. Ce n'était pas sa faute à elle et il l'utilisait déjà pour satisfaire la rumeur publique après tout.
Il se reprit une tasse de thé.
"- Madame Lai Lian apportera à un mari une belle dot en terres à l'ouest de la capitale dont des champs de coton, des rizières et des soieries." Commença la marieuse en faisant l'article. "Son frère, le seigneur Lai est également d'accord pour une alliance commerciale à prix préférentiels avec votre secte, QingMing Daren. Bien sûr, il est entendu que vous ayez quelque chose de qualité à apporter au ménage."
Le chef de secte haussa un sourcil.
"- La majorité de mes revenus proviennent de la vente de livres que j'écris et de talismans qui sont vendu entre sectes." Son 'salaire' en tant que chef de secte était risible. Mais comme tous les autres prêtres, il était théoriquement nourri, logé, blanchis. "Mon Domaine est cependant inaccessible aux humains médiocres." Le terme était sans doute cruel pour les non cultivateurs mais il était ce qu'il était. "Une épouse sera limitée au Temple ou à son propre domaine. Evidemment, ses besoins seront pris en charge."
Madame Lai Lian renifla avec hauteur.
"- Je ne suis pas une décoration !"
"- J'ai déjà ce qu'il faut comme décoration"
"- QingMing !" Siffla Mad Painter.
Le chef de secte resta droit dans ses bottes.
"- Et pourquoi voulez-vous donc une épouse si vous voulez juste la poser dans un coin ?"
"- Je n'ai aucun besoin d'une épouse."
"- Votre lignée…"
"- N'a pas besoin d'être poursuivie, merci pour elle.
"- QINGMING !" Cette fois, Mad Painter était plus inquiet qu'en colère. Le demi-sang le pensait-il vraiment ? Si c'était le cas, il allait moins bien dans son acceptation de lui-même qu'ils ne l'avaient tous crus depuis qu'il prenait régulièrement ses formes intermédiaires ou complètement démoniaques.
"- Ha ! Oui ! C'est vrai. Vous n'êtes pas totalement humain." Se moquait la jeune femme.
Son frère tentait de la tempérer tout autant que HuaShi tentait de calmer QingMing mais c'était loin d'être une réussite.
"- Exactement. Je suis certain que nous pouvons en rester là."
"- Excellente idée !"'
La dame se leva et quitta la salle de réception, son frère consterné et la marieuse sur les talons.
Mad Painter fusillait son maitre du regard.
"- Mais qu'est-ce qui vous à prit ?"
"- Elle est agaçante et je perds mon temps ici." L'odeur de Boya qui restait dans la pièce était suffisante pour rendre le renard complètement agité et inquiet. Il ne comprenait pas ce qu'ils faisaient là, sans leur compagnon, à venir renifler une femelle.
La marieuse revint quelques minutes plus tard, visiblement stupéfaite. Elle s'inclina devant le prêtre
"- Madame Lai Lian vous a trouvé très à son gout et souhaiterai vous revoir."
QingMing eut soudain autant envie de pleurer que de commettre un génocide. HuaShi préféra répondre pour lui.
"- Ce n'est pas partagé. Remerciez Madame Lai mais nous allons en rester là de notre côté."
La marieuse fut visiblement déçue mais elle transmettrait. Si elle avait bien compris sa cliente, elle insisterait.
Une fois seuls à nouveau, QingMing soupira lourdement.
"- On peut rentrer maintenant ?"
Le portail s'ouvrit dès que le shishen hocha la tête. Il les déposa dans la tanière du fashi qui commença à se débarrasser de ses robes immédiatement. Mad Painter l'aida à tout enlever avant de le pousser quand il n'eut plus que son zhong yi dans les coussins. QingMing y attrapa la poupée d'oiseau, fit deux trois fois le tour de sa tanière avant de se rouler en boule autour de ses queues et de la poupée. Le grand renard tournait le dos à la porte. Le shishen n'insista pas. Il lui caressa le dos gentiment.
"- Il sera là demain soir."
Lorsque le demi-démon ne répondit pas, il laissa tomber pour retourner auprès de son compagnon et de leur fils.
"- Ca s'est si mal passé que ça ?"
Killing Stone était allongé par terre sur le dos et jouait avec entrain avec le bébé tengu. Il se redressa immédiatement pour rendre le bambin à son père adoptif.
"- Je vous laisse, bonne nuit."
Aucun de ses deux frères n'eut le temps de lui proposer de rester qu'il était déjà parti. Depuis qu'ils avaient couchés ensembles tous les trois, le jeune shishen semblait peiner à savoir où se situer avec eux. Il ne les évitait pas, il passait du temps avec eux, mais dès que la situation pouvait ressembler même de loin à du temps qualitatif pour le couple, il fuyait. Les deux vieux shishen n'arrivaient pas à en connaitre la cause. A chaque fois qu'ils avaient tentée de lui en parler, il trouvait une excuse pour filer ou changer de sujet.
Ça devenait usant.
Une fois que leur maitre et Boya auraient retrouvés leur dynamique normale, ils allaient leur laisser Ye HuoHua et embarquer leur jeune frère avec eux pour une soirée tous les trois. Ils ne pouvaient pas se permettre de mésentente ou de non-dits entre eux. Pas alors qu'ils avaient régulièrement la vie des autres et de leur maitre entre les mains.
TianGou mit le bébé dans son couffin. Il allait bientôt être trop grand pour continuer à dormir dans leur chambre. HuaShi avait déjà prévu de sacrifier son atelier pour en faire la chambre de l'enfant. Il y avait assez de pièces vides partout dans la Maison pour qu'il puisse s'installer ailleurs.
Une fois nu dans les bras de son tengu, Mad Painter tira gentiment sur ses plumes jusqu'à ce qu'il le renverse dans le nid et s'installe entre ses cuisses.
Il n'avait pas envie de se soucier davantage des autres ce soir.
