Le huitième et dernier démon s'écroula dans la poussière, une dernière malédiction a la bouche qu'il ne put jamais prononcer. L'épée du tueur s'enfonça dans son crâne. Le corps ne disparut en poussière de qi que pour laisser un noyau de yin qui disparut à son tour.
"- Tout le monde va bien ?"
Les deux enfants de huit et neuf ans hochèrent la tête. Ils avaient les larmes aux yeux mais les retenaient bravement depuis que leur Shifu était arrivé pour les sauver.
Désolé, Boya s'accroupit pour fermer les yeux des deux séniors. Ils avaient sauvé leurs élèves mais n'avaient rien pu faire contre les huit mangeurs de chair qui s'étaient ligués pour causer un maximum de dégâts.
Ce n'était que grâce à l'ouïe surdéveloppée de Zhuque que Boya avait entendu les cris de ses disciples. Le temps qu'il les rejoignent et deux d'entre eux étaient morts dans la poussière, la gorge tranchée par des griffes aigues. Au moins leurs corps n'avaient pas été profanés, ils avaient réussi à sauver leurs élèves, les accompagner de l'autre côté serait aisé.
"- Venez là."
Les deux petits disciples se ruèrent dans les jambes de leur chef de secte. Le nez enfouit dans ses cuirs, il se mirent à pleurer aussi silencieusement que possible. C'était la première fois qu'ils voyaient mourir un adulte. C'était leur première chasse et leurs maitres étaient morts. Ce serait difficile pour eux de surmonter le traumatisme mais bien entourés, ils y arriveraient.
"- Vous n'êtes pas blessés ?" Les deux enfants avaient quelques égratignures, rien de vraiment méchant.
Le pire était une petite coupure sur le dos de la main là où un des démons leur avait lancé une espèce de fléchette émoussée qui n'avait pas fait grand mal.
Boya s'assura quand même qu'il n'y avait pas de poison dans les plaies ni que du qi maléfique aurait été placé sur les deux petits. Il ne trouva rien heureusement.
Un bruit de course lui fit relever le nez des deux enfants nichés contre lui. Un groupe de gardes de la capitale débarquèrent, l'épée au clair. Ils se figèrent en voyant le chef de secte local et les deux corps.
"- Boya Daren… Vos hommes…"
"- Les démons ont été éliminés. Si vous pouviez emporter les corps au bureau, je les ferais raccompagner jusqu'au temple."
Les pertes étaient inévitables mais c'était toujours un crève-cœur. Boya avait vu les deux séniors arriver enfant au Temple quand lui-même était un tout jeune sénior. Même s'il n'y était pour rien, il culpabilisait toujours des pertes subies.
Les gardes se chargèrent des deux cultivateurs tombés au champ d'honneur. Ils les portèrent à l'extérieur après les avoir couverts avec leurs capes et posés leurs armes sur leur poitrine.
Boya tendit les mains aux deux enfants qui s'y accrochèrent comme si leur vie en dépendait.
"- La vie de tueur de démon est difficile et ingrate. Mais nous sauvons beaucoup de vies."
C'étaient les paroles que son maitre lui avait murmuré la première fois que son partenaire de chasse était mort et que lui avait survécut. Ca n'avait pas beaucoup aidé sur le moment. Ni même après. Mais Boya ne savait pas quoi dire d'autre aux pauvres gosses. S'ils n'avaient pas eu des gens autour d'eux, ils les auraient pris dans ses bras et serait rentré en volant au Temple. Malheureusement, il devait jouer son rôle.
Il organisa le rapatriement de ses deux hommes tombés au combat ainsi que celui de ses deux petits disciples avec eux. Les deux enfants n'avaient aucune envie de le lâcher mais il fallait qu'il s'assure que les démons qui avaient assassinés ses hommes étaient bien tous morts. Huit démons qui se coalisaient, ce n'était pas rien. Surtout qu'ils n'étaient pas tous de la même espèce. A la limite si ça avait été une famille, il aurait pu l'entendre. Mais là ? Non, c'était improbable.
Les deux petits garçons finirent par accepter de monter à l'arrière du chariot qu'un garde avait proposé de conduire. Boya le remercia, rassura encore les deux enfants en leur ébouriffant les cheveux après leur avoir promis que tout se passerait bien. Il les serra encore un instant contre lui puis les laissa partir.
"- Ne vous en faites pas, Boya-Daren. Tout va bien se passer. La route du Temple est sûre et bien surveillée."
Mais ils avaient quand même perdu deux séniors. Boya allait porter leur mort sur ses épaules quelques jours aussi durement que si c'était sa faute. Il était leur chef. C'était son boulot de les protéger.
Malheureusement, il ne pouvait pas protéger tout le monde. Ils étaient tous des cultivateurs et des combattants. Ils savaient se défendre. C'était même la base de leur travail.
Pourtant, ça faisait toujours aussi mal de perdre quelqu'un. Pour Boya, perdre un disciple, c'était perdre un membre de sa famille. Depuis que Zhuque était avec lui, c'était encore pire. Chaque perte dans son temple était une perte pour son Jubilé. Zhuque ne l'acceptait pas plus que lui.
Boya finit la ronde que ses séniors n'avaient pu achever. Comme souvent lorsque lui était sur le terrain, les seuls démons qu'il croisa étaient ceux qui vivaient leur petite vie sans déranger personne. A peine se rendaient-ils compte de l'existence des humains autour d'eux.
Avant, il les aurait massacrés.
Avant, il ne les aurait même pas vu.
Avant, ils ne se seraient pas laissé voir.
Maintenant, ils lui souriaient et le saluaient quand ils le croisaient. Ils savaient tous qui et ce qu'il était.
Avant, Boya en aurait été d'abord furieux puis exaspéré, voir vexé.
Maintenant…
Il savait comment certains démons de la capitale commençaient à discrètement l'appeler : le Gardien.
Ce n'était pas illogique à la vue de son statut hybride et bâtard.
Mais ça le faisait toujours autant tiquer.
Boya ne savait pas trop à quoi était dut son nouveau statut auprès de la gente démoniaque de la ville mais il leur faisait moins peur. Ou plus exactement, il les terrifiait toujours autant mais pas pour les mêmes raisons. Avant, il se livrait à des massacres systématiques. Maintenant, il se limitait à l'élimination des démons problématiques. Ce qui avait eu pour effet de bord d'être parfois abordé dans la rue par des démons qui avaient des informations. La première fois, le pauvre fashi avait failli en faire une descente d'organe tellement c'était surréaliste. Une démone qui travaillait dans une pâtisserie en toute discrétion sans que son patron ne soit au courant de sa vraie nature était venue timidement le voir après plusieurs meurtres sanglant dans le quartier pour lui parler d'un nouvel arrivant. Elle savait le risque qu'elle prenait en s'identifiant comme un démon devant le chef de secte. Mais elle préférait être connue comme tel et protéger ses petits du monstre qui avait déjà éventré quatre personnes en deux jours plutôt que de les savoir sa victime. Ou qu'ils soient victimes de prêtres de JingYun en opération de nettoyage qui tuaient tout ce qui bougeait dans l'espoir d'avoir le responsable dans leurs filets. Boya avait suivi la petite démone tremblante à l'arrière de la pâtisserie. La main sur son épée, il l'avait écoutée lui parler du démon qui s'était installé dans le vieux hangar branlant au bout des quais. Elle ne savait pas s'il était responsable, mais les meurtres avaient commencé à son arrivée. Il avait été des plus dubitatif mais ne l'avait pas tué comme il l'aurait fait avant. Pas alors qu'elle était venue le voir parce qu'il était "le compagnon d'un renard, ils le sentaient tous. Il ne pouvait pas être le monstre que tout le monde décrivait, n'est-ce pas ? Et puis, ils l'avaient tous vu avec ses ailes sauver la capitale. Il ne pouvait être qu'un chic type. "
Boya avait été vexé comme un rat.
Ca n'avait été que la première fois qu'un démon était venu le voir. Petit à petit, ils étaient aussi venus pour d'autres choses. Si quelqu'un avait dit à Boya qu'il finirait par arbitrer des querelles de voisinages entre démons, il aurait éclaté de rire avant d'éclater la figure du petit rigolo sur le mur le plus proche.
Et pourtant.
Son triple statut de Compagnon de QingMing, de Vaisseau de Zhuque et de Prêtre de JingYun faisait de lui un référent neutre pour beaucoup de démons de la capitale aussi farfelu que ça puisse paraitre.
Certains le considéraient comme un tiers humain, un tiers céleste, un tiers démon.
Boya ne savait pas trop encore comment le prendre à part en étant encore une fois très très vexé.
QingMing était charmé.
Ses frères shishen se foutaient de lui.
Ses disciples n'étaient pas au courant et heureusement.
Le chef de secte eut un lourd soupir. Il avait beau tenter de s'étourdir, les faits étaient toujours froids devant lui. Il était... peiné par la situation. Il rêvait d'aller se cacher dans les larges manches de son Partenaire et d'y rester jusqu'à ce que la peine d'avoir perdu deux hommes s'allège. Ce n'était pas la première fois pourtant.
"- Boya-Daren."
"- Jiān Yá "
S'il ne lui était pas tombé dessus par accident pendant qu'il se nourrissait, il n'aurait jamais imaginé que "l'eunuque" était un démon. A la capitale depuis des siècles et des siècles, il était au courant de tout ou presque et travaillait au palais depuis une éternité. Il faisait partie de ces démons qui ne se nourrissaient pas de chair mais d'une nourriture plus spirituelle. Comment un démon pouvait-il se nourrir de trahison et de politique, Boya n'en savait rien, mais Jiān yá était au bon endroit pour ne jamais mourir de faim. C'était un vieil ami de Killing Stone. Il avait été heureux de savoir qu'il était en vie et heureux même si l'esclave d'un maitre du yin yang.
"- Mes condoléances pour vos hommes, Boya-Daren."
Le fashi eut un petit signe de tête irrité.
"- Merci. Que puis-je pour vous ?" Le croiser au détour d'une rue comme ça ? Ailleurs que dans le Palais ? Ce n'était pas naturel. Il était rare qu'il quitte le palais lui-même.
"- Ce n'est pas ce que vous pouvez pour moi mais ce que je peux pour vous."
Boya se força à rester aussi passif que possible devant le vieux démon. Il n'avait rien à gagner à s'énerver après lui, au contraire.
"- Combien de démon avez-vous éliminé ce soir ?
"- Huit."
"- Hum... Ce n'est pas un chiffre signifiant."
Le prêtre grimaça.
"- Donc il en manque un."
"- Peut-être. Je ne suis au courant de rien après tout. Bonne soirée, Boya Daren. Et faites attention à vous."
Que le démon lui conseille de faire attention à lui l'inquiéta plus que le reste. Après quoi courait-il exactement ? S'ils étaient neuf il en restait un. Mais pourquoi ne pas le confirmer simplement ? D'accord, le démon était un politicien. Mais il n'aurait pas fait de mystère juste pour s'amuser. Pas après la mort de deux prêtres. Il savait que Boya et ses disciples allaient être un peu frétillants pendant quelques jours. Donc il y avait une raison à sa réponse vague.
Neuf mais un...Un mais neuf ?
Un démon comme la Multitude ?
Un frisson remonta dans le dos de Boya. Si c'était le cas, alors il n'avait tué personne. Juste détruit des appendices.
Il accéléra le pas mais résista à l'envie de mettre sa main sur son épée. Au fond de son esprit, Zhuque était là, prêt à le défendre. Le feu du phénix grondait déjà dans sa poitrine, prêt à répondre à son besoin.
Il arpenta quelques rues à la recherche aussi bien d'information que de sa proie. A force de lui courir après, il était certain qu'elle tenterait de l'attraper. Ce genre de démon avait toujours le même défaut : ils se croyaient les plus intelligents, au point de ne pas réaliser qu'on les manipulait.
Boya tourna dans une ruelle. La sensation d'être suivit était de plus en plus proche. Il savait qu'il allait être attaqué…MAINTENANT !
Il bondit de côté juste avant que les griffes du démon ne le tranchent en deux. Son épée repoussa un autre monstrueux coup de griffes.
Le démon le fixait de ses yeux jaunes avec une avidité assez terrifiante qui fit frémir Boya. Il lui rappelait un autre regard aussi avide de le manger quand il était petit. Mais la renarde était morte. Il l'avait tué et QingMing avait mangé son cœur. Ce démon avait faim et il était sa proie. Une proie bien trop coriace pour qu'un démon solitaire s'y attaque sans une bonne raison alors que des milliers d'autres repas plus faciles à attraper se baladaient à quelques mètres. Boya avait quelque chose qui lui était nécessaire pour se nourrir.
Boya jura lorsqu'il se sentit soudain plus faible qu'il n'aurait dut simplement qu'être dans la sphère d'influence du démon. Il était sa proie parce que le démon se nourrissait de qi !
Quel était ce monstre pour se nourrir de cultivateurs ? Ses hommes n'avaient eu aucune chance face à une créature comme ça. Si les enfants avaient survécu, c'était uniquement parce qu'ils n'avaient pas encore assez de qi pour l'intéresser. Lui ? Il était un banquet
gastronomique pour le démon.
Un sifflement d'irritation lui échappa lorsque des griffes touchèrent son abdomen.
"- Ca suffit." Le grondement du chef de secte était chargé de colère.
Le démon éclata de rire. Personne n'avait jamais pu ne serait-ce que le blesser. Plus ils l'attaquaient et plus il se nourrissait d'eux. Plus il en venait et plus il était fort. Plus ils étaient forts et plus ils le nourrissaient.
C'était un cercle vicieux sans fin qui ne pouvait lui être défavorable.
Le démon était tellement sûr de lui qu'il ne pensa même pas à utiliser ses ombres pour immobiliser le chef de secte solitaire. Pas alors qu'il pissait le sang. A quelques centimètres près, il aurait déjà sa tripaille sur le sol.
En tout cas, c'était à ça qu'était habitué le démon.
Ce dont il n'avait pas l'habitude, c'était d'un chef de secte qui culbutait suffisamment bien un renard pour qu'il lui ait fait don d'une partie de sa fourrure sous la forme d'une robe de chasse suffisamment solide pour résister à ses griffes.
Le démon resta bête lorsque Boya lui coupa un bras lorsqu'il constata que le cultivateur était toujours aussi vigoureux.
C'était impossible ! Normalement, la lame spirituelle aurait dû perdre toute sa force et son coupant en le touchant.
C'était toujours comme ça que ça se passait avec les cultivateurs.
Sauf que Boya n'avait jamais eu de lame spirituelle si on oubliait les deux dagues attachées sur ses avant-bras. Son épée était en bon vieil acier bien tranchant que même son Partenaire avait trouvé belle.
Le démon avait perdu son sourire. Il ne pouvait pas perdre. C'était impossible qu'il puisse perde. Il n'avait jamais perdu. C'était bien la preuve.
Il voulut un instant exprimer son outrage à l'humain mais se retrouva incapable de le faire sans langue, ou sans visage. Il sombra sans même réaliser qu'il sombrait.
Les flammes noire et rouge de Zhuque se rétractèrent lentement lorsqu'il ne resta plus rien du démon que quelques scories qui disparurent à leur tour avant même de toucher le sol
"- Merci Zhuque."
"- Ca faisait longtemps que je n'avais pas cramé un truc."
Un pauvre sourire passa rapidement sur les lèvres du fashi. Sans le dieu-gardien, il aurait été vraiment en danger. Au moins, ses disciples étaient vengés. C'était déjà pas mal.
"- On rentre au nid ?"
"- Pas ce soir, Zhuque." Le dieu-gardien protesta un peu. Son avatar avait besoin de son Partenaire. Ils le savaient tous les deux, surtout après avoir perdu deux adultes de son Jubilé. "Je dois m'occuper des deux gamins."
Le phénix voulait bien entendre cette excuse. Au moins l'assassin de deux membres de leur jubilé n'aurait pas eu trop le temps de sévir.
Soulagé, au moins pour ça, Boya fit demi-tour pour retourner au bureau partagé entre militaires, garde et sa secte pour faire son rapport et annoncer la bonne nouvelle de la destruction du responsable.
Comme de plus en plus souvent, son disciple sur site dut lui faire remarquer que les marques sur son visage étaient encore présentes. Zhuque comme lui les oubliaient presque toujours tellement ils y étaient habitués.
"- Vous avez reçu une note de l'Observatoire Céleste. Xun Chen aimerait que vous passiez le voir."
Boya soupira. Puisqu'il était déjà à la capitale et malgré l'heure tardive, autant qu'il y aille. Il remercia le maitre en place et reprit sa monture pour traverser la moitié de la ville qui le séparait de l'Observatoire.
Le remplaçant de maitre Ordo était arrivé depuis déjà quelques semaines mais il n'avait pas encore eu l'occasion de le voir.
Il était arrivé pendant ce que les shishen de QingMing appelaient avec affection leur voyage de noces. Depuis, trois mois s'étaient écoulés et ils avaient eu l'occasion de retourner dans le sud à quelques reprises.
D'abord pour s'assurer que leur serviteur humain tout neuf s'en sortait, ensuite, qu'il ne faisait pas n'importe quoi et surtout, qu'il était toujours là. QingMing avait imposé un limiteur sur le jeune homme mais il le retenait uniquement de parler d'eux et de ce qui se passait dans le domaine ou en rapport avec eux. S'il le voulait, il pouvait parfaitement prendre le petit pécule que QingMing lui avait laissé pour faire face à ses dépenses courantes, vider la maison de ses valeurs pour les vendre et fuir. Rien, absolument rien ne l'en empêchait. Mais il était resté et s'occupait pour l'instant très bien de la petite maison.
QingMing avait même eut une crise de fou rire lorsque Fang s'était mis à l'entretient du jardin pour y découvrir, sous des épaisseurs de crasses, de limon, de feuille et de mauvais entretient un bassin, un puit, des petits chemins autrefois marqués par des pas en pierre et surtout, un poulailler. Vide évidemment, dans un état de délabrement avancé, mais il l'avait trouvé en suivant le petit ru de débord du bassin. L'eau qui en provenait à l'époque alimentait une petite mare pour ce qui avaient dû être des canards en plus de poules, de cailles et autres oiseaux de basse-cour.
Depuis, Fang s'occupait surtout de régner sur la jungle échappée qu'était devenu le jardin. Avec un certain succès d'ailleurs.
S'il n'était pas d'une compétence fantastique en cuisine, il savait quand même vous nourrir deux bonhommes. Il excellait surtout dans les menus travaux manuels que demandait l'entretient d'une maison.
A chaque fois que les deux fashi allaient voir les évolutions de leur petit pied à terre au Sud, le reste des shishen les accompagnait.
La première rencontre entre eux et le nouveau serviteur de leur maitre avait été un peu grinçante. Killing Stone, surtout, c'était sentit affreusement jaloux de voir un simple humain prendre en charge une partie des effets de leur maitre. Ce n'était que lorsqu'il lui avait été prouvé que la garçonnière appartenait à Boya qu'il s'était calmé.
Un peu.
Il n'avait quand même pas lâché QingMing de toute la journée, accroché à lui presque aussi étroitement que Liu Ye s'accrochait à ShengShi (et sa poule. Qu'il avait appelé Sardine. Pourquoi, c'était un mystère cosmique de plus que Boya n'aurait pas approché, même avec un bâton de deux li.) Si Killing Stone acceptait le tout jeune démon avec une tolérance de grand frère et le traitait comme l'enfant qu'il était, il n'en allait pas de même pour Fang qu'il voyait comme un rival. Killing Stone et Fang avaient physiquement le même âge, avaient grosso modo les mêmes fonctions à la Maison et au Nid du Phenix.
Donc il était jaloux.
Lorsqu'ils étaient dans le sud, il n'était pas rare de trouver Boya chassé des jambes de QingMing et d'y trouver un Killing Stone à la place.
Les deux chefs de secte laissaient faire, affreusement amusés par la jalousie et la possessivité du jeune démon.
Le pire étant sans doute que lorsque Fang, fatigué de sa jalousie, se tournait vers Boya pour arrêter de se faire manger la tête, Killing Stone désertait instantanément son maitre pour sauter sur Boya et s'installer dessus à son tour ou le prendre dans son giron.
Killing Stone n'aimait pas Fang et le considérait comme un rival, au grand amusement de Mad Painter et Snow Hound qui terrorisaient le pauvre garçon par leur simple apparence. Killing Stone faisait a peu près "humain", ce n'était pas le cas des deux autres. Ils étaient trop vieux, sans même parler des ailes de Snow Hound, pour paraitre autre chose que non humains aux yeux de Fang. Hei Feng le terrorisait avec son contrôle des ombres et sa manie de toujours se cacher. Honey Bug était à peine plus rassurante et il ne fallait pas commencer avec Zhuque ou le renard.
Lorsque le pauvre Fang avait vu Boya avec des ailes, il avait failli hurler. Quand il avait vu QingMing avec ses queues, il avait été terrifié, mais quand il avait vu le renard et Zhuque jouer ensemble à celui qui attraperait la queue de derrière de l'autre le premier, il avait failli finir catatonique.
Certes, il n'était plus esclave. Mais ses maitres étaient un demi-démon renard qui n'avait de demi que le nom et un vaisseau de dieu-gardien qui était de moins en moins un vaisseau et de plus en plus une symbiose entre les deux.
Ils étaient gentils avec lui, même si purement terrifiants.
De son point de vue personnel, les autres serviteurs que Fang côtoyait parfois étaient absolument effrayant, même la petite jeune fille qui s'occupait surtout de la bonne santé du yin yang shi. L'un des shishen semblait le haïr de toutes ses forces alors qu'il n'avait rien fait à part apporter le thé et des douceurs à ses maitres quand ils avaient débarqué sans prévenir avec tous leurs serviteurs avec eux en prime.
Fang aurait pu en pleurer si de la violence physique s'était ajoutée au reste avant qu'il ne comprenne qu'a part Killing Stone, puisque c'était son nom, les autres étaient totalement indifférents à son existence. Il n'était qu'humain. Il n'était pas lié à leur maitre, il n'était pas leur frère, donc négligeable. Ils étaient parfaitement polis avec lui mais leurs interactions de limitaient à ça.
Boya serra soudain les lèvres sur le dos de sa jument. Il claqua de la langue et lui fit faire demi-tour vers l'Observatoire comme prévu et non vers la route du Temple.
"- Zhuque." Ce n'était pas en cherchant à faire lui manquer sa famille qu'il allait rentrer plus tôt, au contraire.
Les ronchonnements du phénix auraient presque pu le faire sourire si Boya n'était pas si fatigué par sa double journée. Il était debout depuis avant l'aube et n'allait sans doute par retrouver son nid avant la fin de la nuit, voir l'aube du lendemain. S'il en arrivait là, est-ce qu'il valait vraiment le coup de se coucher ? Surtout sans son renard ?
Un soupir lui échappa.
Depuis leur lune de miel, leur relation avait gagné une stabilité tranquille un peu déconcertante pour les deux hommes. Les derniers freins qui retenaient Boya avaient totalement disparus et il se vautrait dans la passion entre eux avec un enthousiasme d'adolescent qui découvre la vie. Et il ne parlait pas de la partie charnelle de leur relation ! Enfin, pas que.
Elle était même quelque part assez marginale par rapport au reste.
Boya arrêta sa jument près de l'Observatoire. Malgré l'heure, un serviteur se précipita pour prendre les rênes de sa monture pendant qu'il allait voir Xun Chen. Il le trouva dans la chambre qui avait été la sienne pendant les évènements du serpent, très occupé à débattre avec son collègue du nord sur un document puant. Des mouches tournaient autours.
"- Qu'est-ce que c'est que cette monstruosité ?"
"- Boya-Daren ! Je ne pensais pas que vous viendriez si vite !"
"- J'étais déjà à la capitale."
Le chef de secte salua Qian Wuhan d'un signe de tête avant de s'assoir près des deux hommes et de prendre la tasse de thé qu'ils lui offraient.
"- Pourquoi vouliez-vous me voir ?" Parce que c'était probablement plus les deux que son disciple tout seul.
"- Vous avez entendu parler du Mausolée dans les catacombes du nord ?"
Boya se raidit.
"- La question est surtout de savoir comment vous deux en avez-vous entendu parler."
Le maitre du nord leva une main apaisante.
"- C'est le premier disciple qui m'en a parlé, avec l'autorisation de QingMing Daren."
"- Et toi ?"
Le maitre de l'est se tortilla, mal à l'aise, sous le regard glacé de son chef de secte.
"- Il se pourrait, que j'ai eu une oreille qui trainait."
"- Au sens propre j'imagine ?"
"- Je lui ai confisqué ses lin'ger." Grogna le maitre du nord en fronçant quand même les sourcils.
"- Il n'empêche que j'ai raison"
"- Raison sur quoi ?" Boya était fatigué. Il voulait rentrer à JingYun, s'assurer que ses petits shidi allaient bien, les mettre au lit et retrouver le sien.
"- C'est pour ça que je vous ai demandé de venir ici, Boya-Daren"
"- Ici à l'observatoire ?"
"- Ici loin du Temple." Contra le jeune homme.
Boya resta silencieux. Une telle défiance ? Il se sentait heurté.
"- Boya Daren... Les quatre temples sont nés à peu près au mème moment, pour les mêmes raisons, sans doute d'un effort conjoint. Il n'est pas idiot de penser que la structure de base en est la même. Même si JingYun et le Bureau n'ont rien à voir quant à leur organisation interne, la structure des bâtiments est proche. Quasi identique en fait. La seule réelle différence se place sur leurs matériaux. Pierre ici, Glace la bas. Si on extrapole aux autres temples, eux aussi doivent avoir chacun un élément différent comme structure de base. J'imagine qu'à l'époque, des sortilèges extrêmement puissants ont été lancés et que les quatre temples ont été utilisés comme ancres ou comme sceau. Un peu comme les statues des Gardiens de la capitale. Mais passons. Ceci est une carte des sous-bassement de JingYun, Boya Daren." Il la tendit à Boya pour qu'il l'examine.
"- Que suis-je censé voir ? Je ne vois rien."
"- Justement."
"- Je ne comprends pas. "
"- Tout devrait y être noté aussi précisément que le reste. Même les plus minuscules réserves y sont notées. Même le plus petit placard. Sauf à partir du Quatrième sous-sol. Et nous savons qu'il n'y en a que trois. Pourtant, sur ce plan, il y a quatre niveaux inférieurs de plus. Et Il n'y a plus aucune information. On est au courant qu'ils existent mais uniquement parce que certain qui s'y sont perdu sont tous ressortis dans un sale état. On sait qu'il y a quelque chose mais rien n'est noté. Je suis à peu près sûr que nous avons des prisons identiques à celle du Bureau."
Boya fixa son disciple qui en frétillait d'enthousiasme. Sans quitter les deux hommes des yeux, il prit la carte puante. Une petite flexion du qi de Zhuque et le papier s'enflammait comme un rien sans qu'il n'en reste même des cendres.
"- Non."
"- Mais…Boya Daren ! Vous vous rendez compte de tout ce qu'il doit y avoir là-dessous ?"
"- Moi oui. Et toi ?"
La question parue troubler le jeune maitre mais pas du tout le nordiste.
"- Boya Daren."
"- Il est parfois préférable que ce qui est oublié le reste."
"- Mais le Bureau...
"- Est spécifiquement taillé pour traiter des problèmes de ce type. S'il le faut, je les ferais venir à JingYun. Mais pour l'instant, il n'y a rien dans les catacombes. Il n'y a pas de catacombes d'ailleurs. Sommes-nous bien clair ?" Et si Boya n'utilisait pas le nous de majesté, c'était parce que Zhuque était d'accord avec lui.
Lui se souvenait des certaines horreurs qui avaient foulés la terre bien des siècles avant, lorsque les sectes étaient jeunes et enthousiastes, lorsque les cultivateurs étaient moins puissants mais moins orgueilleux, lorsqu'ils parcouraient l'empire pour aider leur prochain au lieu de se terrer dans leurs temples pour se regarder le dantian et attendre que l'immortalité leur saute à la figure comme un droit et non comme une récompense d'années de travail acharné.
Le jeune maitre avala sa salive. C'était la première fois qu'il se prenait le qi double de son chef de secte et de Zhuque en pleine figure et c'était un peu inquiétant.
"- Très bien."
"- Si, pour une raison quelconque, nous devons allez voir là-dessous ce qui s'y passe, je penserai à toi. Maintenant, pourquoi QingMing a-t-il autorisé que quelqu'un de plus soit au courant pour le nord ?
"- Justement pour que j'investigue discrètement auprès des autres temples pour savoir s'ils ont l'équivalent."
"- Et ?"
"- Et c'est le cas."
Xun Chen coassa son outrage.
"- Et tu ne m'as rien dit ?!"
"- J'obéissais à mon chef de secte." Et le petit bucheron tourné prêtre eut un petit sourire satisfait de lui-même. Il avait réussi à entourlouper son collègue et ami.
Boya se pinça la racine du nez entre deux doigts.
"- Est-ce tout ?"
Son disciple alla lui chercher une pile de rouleaux rangés dans un sac.
"- Mes rapports."
Boya les prit. Il était désolé que son disciple prenne aussi mal ses ordres mais il était stupide d'aller taper du tambour dans la tanière d'un yao endormi.
Il salua les deux hommes, alla reprendre sa jument et enfin, ENFIN rentra au temple de JingYun.
Dès qu'il fut arrivé, il s'inquiéta des corps de leurs séniors et des deux enfants.
"-...Personne n'est arrivé en voiture, Boya Daren." S'excusa le garde de faction à l'entrée.
Boya jeta les rênes de sa monture au disciple en charge de l'écurie, bondit en ouvrant ses ailes et refit le trajet en sens inverse, le cœur au bord des lèvres.
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QingMing avait répondu à l'appel du lin'ger dès qu'il s'était activé. Le soir, quand ils n'étaient pas ensemble avec son compagnon, il le gardait toujours près de lui. On ne savait jamais si l'un ou l'autre avait besoin d'aide pour dormir ou avait juste envie de discuter un peu tout en remplissant rapport après rapport jusqu'à ce que la lune tombe d'ennui dans un verre
d'eau.
Ce soir, ce n'était malheureusement pas Boya qui l'avait appelé mais son premier disciple. Il n'avait pas hésité une seconde à le rejoindre dans le bureau de Boya dès qu'il avait entendu sa voix. Pour que Yan Shu l'appelle, c'était qu'il devait s'être passé un drame.
Lorsqu'il arrive en catastrophe, déjà à moitié paniqué, son compagnon était assis sur son coussin, le visage dans les mains.
"- Boya ?"
"- J'aurais dut les accompagner"
QingMing leva les yeux sur le premier disciple qui haussa les épaules
"- Deux séniors ont été tués en service ce soir. Les petits shidi qui les accompagnaient ont survécu. Boya Daren les a renvoyés au temple dans une voiture conduite par un garde de la ville avec les corps."
"- Ils ont été attaqués ?
"- Ils ont eu un accident, QingMing. UN ACCIDENT !
QingMing ferma les yeux. Un accident... Un bête et stupide accident sans doute. Le genre imprévisible que même la présence du vaisseau d'un dieu-gardien n'aurait pu éviter.
"- Qu'est ce qui s'est passé ?
"- Quelque chose à du effrayer le cheval. La voiture a versé dans le fossé. Le garde s'en sort avec le bassin fracturé mais les enfants..."
Un petit sanglot échappa à Boya.
"- J'aurais dut faire ce que je voulais au départ et les ramener ici en volant." C'était sa faute. Uniquement sa faute.
"- L'un des deux a été écrasé sous la voiture." Soupira le premier disciple de JingYun. "L'autre a été projeté sur un rocher en contrebas de la route. Il a eu le crâne fracassé. Les deux sont morts sur le coup."
Un tragique accident, cruel et affreux, mais un simple accident quand même.
QingMing prit son Partenaire dans ses bras.
"- Boya...Ce n'est pas ta faute. Tu ne pouvais pas savoir. Sinon, tu les aurais protégés."
QingMing eut un petit signe de tête pour Yan Shu. Il s'en occupait, il pouvait filer.
Le maitre ne se fit pas prier. Ils avaient ramené le blessé et les quatre corps de leurs frères décédés. La perte de deux séniors était déjà difficile. Mais celle de deux enfants ? Pour un bête accident ? C'était de la torture. Ils avaient beaux courtiser la mort en permanence, ce n'était pas parce qu'elle était une amie qu'ils étaient contents de la voir quand elle venait réclamer des bambins.
Dès que Yan Shu fut dehors, QingMing lança un talisman sur la porte pour la verrouiller et forcer le silence avant de prendre Boya dans ses bras. Comme si ça avait été le signal pour lui, Boya s'écroula en larmes contre lui. Il culpabilisait. Il aurait dû s'occuper d'eux au lieu d'aller courir la ville. Il aurait dû s'assurer qu'ils étaient à l'abri au temple au lieu d'aller à l'observatoire. Il aurait dû être avec eux.
QingMing le laissa épuiser sa peine jusqu'à ce que les sanglots se calment puis s'apaisent.
"- Je te ramène à ta chambre." Sans lui laisser le choix, il désactiva les protections sur la pièce puis ouvrit un portail avec le nid de son bel oiseau. "Voudras-tu que je reste avec toi jusqu'à la cérémonie ?" Elle était sans doute équivalente à cette de sa propre secte. Les corps seraient exposés trois jours avant d'être incinérés. Au bureau, les cendres étaient mêlées à la glace du temple. Ici, ils étaient sans doute dispersés aux vents de la montagne ou quelque chose d'approchant.
Boya secoua la tête.
"- Non...J'ai trop de travail. Reste...Juste ce soir."
QingMing l'aida à se déshabiller puis le rejoint sous les couvertures. Il le prit juste dans ses bras sans rien dire, à lui caresser le dos dans l'espoir de lui donner un peu de soulagement. Il resta avec lui jusqu'à ce qu'il s'endorme et chassa les mauvais rêves jusqu'à son réveil.
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Ce qu'il y avait de cruel dans la mort, c'était que la vie la faisait disparaitre très vite. Elle était un moment-là, emplissant tout, noyant les survivants de chagrin, puis elle disparaissait lentement comme une vague pendant que la marée recule, petit à petit, jusqu'à la prochaine fois.
Les deux séniors et les deux shidi avaient été incinérés depuis trois semaines et le Temple avait repris sa belle routine bien huilée. Certes, les shidi de la même classe que les deux petites victimes avaient un peu plus de mal que les autres mais ils avaient tous déjà été confrontés à la mort. Au moins celle de leurs parents. C'était difficile, mais ce n'était pas une inconnue. Ils avaient vu d'autres cultivateurs de la secte mourir depuis qu'ils étaient arrivés. Ils savaient tous qu'ils apprenaient à risquer leur vie et qu'ils avaient peu de chance d'arriver à l'âge de la retraite. Mais ce n'était pas grave. Ils n'étaient pas tout seul. Quand un des enfants avait envie de pleurer, il y avait toujours un grand pour le prendre dans ses bras et le laisser pleurer dans ses cuirs jusqu'à ce que ça aille mieux. Ils n'avaient pas à avoir honte. Après tout, si même leur chef de secte pouvait pleurer dans les robes de son amoureux, ils pouvaient bien pleurer aussi parce qu'ils étaient malheureux.
La seule chose que les petits shidi pouvaient faire, c'était la même chose que les juniors, les séniors et même les maitres. Pour éviter que d'autres membres de leur grande famille ne meurent avant leur moment, ils ne pouvaient que s'entrainer. S'ils étaient juste un tout petit peu plus fort, un tout petit peu plus rapide, un tout petit peu plus résistant, ce serait peut-être suffisant pour protéger juste assez, pour survivre juste encore une fois. Alors ils avaient tous replongés la tête la première dans leur entrainement, tous autant qu'ils étaient, déterminés à sauver par leur travail ne serait-ce que la vie d'un seul de leurs frères.
Ce serait suffisant.
Boya faisait comme les autres. Il ne voulait plus voir mourir un seul de ses shidi sous sa garde. Alors il s'entrainait lui aussi. Et lorsqu'il ne s'entrainait pas et qu'il pouvait oublier un peu l'administratif, il tentait de prendre un meilleur contrôle sur les capacités que lui donnait Zhuque.
Concentré comme il l'était, il ne retournait à la Maison du lac que quelques soirs par semaine. Il s'y écroulait de fatigue dans les bras de son Compagnon où il s'excusait sans fin de l'abandonner une fois de plus. Mais il fallait qu'il soit fort. Il fallait qu'il puisse défendre ses shidi, et lui, et leur famille et….
QingMing finissait en général par l'embrasser pour le faire taire, l'enroulait dans ses queues, refermait les couvertures sur lui et suivant son niveau de stress l'aidait à s'endormir d'une berceuse chantonnée à voix basse ou lui ordonnait carrément de dormir. Zhuque n'aimait pas quand il ordonnait à son vaisseau de dormir mais le phénix savait reconnaitre que c'était parfois indispensable. Pendant que Boya dormait, Zhuque apprenait à contrôler ses cordes vocales et à parler. C'était difficile pour un oiseau mais petit à petit, il progressait. Et petit à petit, le demi-démon se retrouvait réellement avec deux partenaires dans le même corps. C'était un peu étrange mais le yin yang shi n'était plus à ça près.
Zhuque aimait à raconter le temps d'avant, lorsqu'il avait encore un corps, une femelle et des petits. Avant qu'il ne soit conscient de lui-même et des autres, avant qu'il ne soit Zhuque, lorsqu'il était juste un phénix qui embrasait le ciel avec les plumes de sa queue pour charmer sa compagne avant de voler aussi haut et aussi loin que possible pour garantir une nichée de qualité avec beaucoup d'œufs forts et vigoureux.
QingMing avait toujours trouvé l'obsession du dieu-gardien pour ses œufs très exagérée, mais à l'écouter parler, il comprenait petit à petit.
Il était le dernier phénix.
Et encore, il n'était plus que le souvenir du dernier phénix après avoir été le premier.
Il avait vu tous les siens naitre, grandir, vieillir et mourir.
Qu'il veuille ne plus être seul, après des siècles immobiles dans la pierre, était plus que compréhensible.
Alors QingMing lui avait promis. Si jamais Boya pondait un œuf, il serait le meilleur parent possible pour ce qui en sortirait. Il ne savait même pas si c'était possible mais la joie du dieu-gardien avait été si intense que le Partenaire de son vaisseau accepte de considérer la chose non plus comme un délire de sa part mais comme une vraie possibilité que Boya s'était réveillé, un peu hébété et groggy de fatigue, avant de demander d'une voix rauque pourquoi il avait soudain une folle envie de laisser son compagnon l'aimer.
QingMing avait ri doucement puis l'avait cajolé jusqu'à ce qu'il se rendorme. Son pauvre chasseur n'était certainement pas en état de consentir à quoi que ce soit pour l'instant.
Pendant que Boya s'entrainait de son mieux, QingMing avait décidé qu'il n'allait pas se laisser trainer derrière. Avec tout ce qui c'était passé depuis deux ans, sa cultivation n'avait guère avancée. Alors, quand il ne gérait pas sa secte, il méditait ou s'entrainait avec Killing Stone. Il connaissait trop par cœur Mad Painter et Snow Hound pour que s'entrainer au combat avec eux soit davantage que de la gymnastique.
Killing Stone, à l'inverse, était une brute dont il ne connaissait aucune des habitudes de combat. Être opposé à lui était un défi. Mais moins, étonnement, que Hei Feng. Le petit shishen timide et peureux était un cauchemar à combattre. Il passait son temps à se cacher, à éviter le combat et utilisait ses tentacules d'ombre comme autant de pièges vicieux et pervers. La moindre distraction contre lui était synonyme de défaite. A s'entrainer avec leur maitre et ses frères, le petit shishen timide commençait à prendre un peu de confiance en lui et à les croire quand ils lui disaient qu'il était tout à faire capable de se défendre et qu'il avait sa place au côté de leur maitre pour se battre. Même si ce n'était que comme Mad Painter, en dernier recours et surtout concentré sur la protection, il était parfaitement à sa place avec eux. Tant et si bien qu'ils en venaient, une fois par semaine, à s'entrainer défenseurs contre attaquants, QingMing, Snow Hound et Killing Stone contre Hei Feng et Mad Painter. C'était un jeu plaisant pour tous.
Sur la terrasse, Ye HuoHua dans les bras, Liu Ye encourageait libéralement tout le monde et n'importe qui. Sardine (sa poule, parce que c'était sa poule) encourageait surtout Snow Hound. D'après le jeune démon, elle avait un crush sur le tengu. Mad Painter était bien sûr jaloux de l'intérêt de la poule pour son compagnon (qui était son compagnon à lui tout seul même s'il le prenait à d'autres parce qu'il était un garçon avec une générosité certaine et une évidente grandeur d'âme) et QingMing comme Killing Stone avaient hurlés de rire à la nouvelle. Liu Ye était juste content que sa copine la poule ait un copain. Même si c'était grand papi poule. Peut-être qu'il aurait des petits frères comme ça !
"- QingMing, fais attention !" Aboya soudain Snow Hound lorsqu'un tentacule d'ombre faillit renverser le fashi au sol.
Depuis le début de leur entrainement, QingMing sentait que quelque chose n'allait pas dans sa démarche. Il se sentait déséquilibré et mal assuré sur ses jambes. Ça avait commencé peu après le début du combat, lorsqu'il avait décidé de changer un peu les règles pour voir ses progrès. Pour une fois, c'était un entrainement seul contre tous. Il se poursuivait depuis plus de deux heures à présent. Si la fatigue était encore loin, ce déséquilibre permanent commençait à le gêner. Ses shishen l'avaient blessé à plusieurs reprises, il était en train de s'agacer graduellement voire carrément de se mettre en colère.
Avec un grondement, il repoussa assez rudement Killing Stone avec son éventail pour le clouer au sol momentanément avec un talisman. Snow Hound tenta de lui geler les pieds au sol mais il repoussa la glace d'une bouffée de qi, évita le pinceau de Mad Painter en se penchant en arrière, isola le bras et le tentacule d'ombre qui se heurtèrent l'un l'autre à cause d'un portail puis recula un peu. Il aurait dû rester sur ses pieds mais partit en arrière, comme entrainé par un poids trop grand. La colère devant sa propre incapacité flamboya un instant avant qu'une douleur aigue et brulante lui remonte dans le dos. Incapable de rester sur ses pieds, le fashi tomba à genoux.
"- QINGMING !" Mad Painter s'était précipité pour qu'il s'appuie contre lui. "Qu'est ce qui t'arrive ?"
"- Ça fait mal." Il s'accrochait de toutes ses forces à son shishen, incapable de bouger alors que la douleur dans son dos croissait lentement jusqu'à l'intolérable qui lui arracha un cri. C'était comme si quelqu'un lui avait ouvert le dos et lui arrachait les os un par un.
Ses autres shishen s'étaient rassemblés autour de lui. Snow Hound avait foncé chercher Honey Bug. Elle était ce qui se rapprochait le plus d'une guérisseuse mais même elle était perdue. Elle finit par faire avaler à leur maitre un somnifère quand sa douleur commença à fuser jusqu'à eux à travers leur lien et que Ye HuoHua se mit à pleurer dans les bras de Liu Ye. Pour que même l'enfant la sente alors qu'il n'avait encore aucun lien actif avec leur maitre, le demi-démon devait souffrir le martyr.
QingMing s'effondra, soufflé. Honey Bug n'avait pas eu la main légère.
"- Qu'est ce qui lui arrive ?" Killing Stone était livide.
Ils avaient tous commencé à ressentir sa douleur. Alors même qu'elle était filtrée et largement diminuée, elle avait été atroce. Que leur maitre n'ait pas tourné de l'œil naturellement était tout aussi inquiétant que la douleur elle-même.
HuaShi souleva leur maitre dans ses bras pour le porter à sa tanière.
"- TianGou. Va voir l'état de Boya-Daren." Il avait dû sentir la douleur de leur maitre comme eux. S'il n'était pas encore là, c'était probablement qu'il avait soit tourné de l'œil, soit qu'il n'avait pas la capacité de venir de lui-même.
Le tengu avait déjà ouvert un portail pour JingYun où un maitre dont il ne connaissait pas le nom l'accueillit avec soulagement.
"- Boya-Daren s'est écroulé pendant qu'il donnait un cours d'archerie aux enfants. Venez."
Le shishen se laissa conduire à son jeune frère inconscient pendant que Honey Bug déshabillait leur maitre avec l'aide de HuaShi. Les autres attendaient près de la porte, inquiets mais incapables de sortir. Ils sentaient tous encore l'écho de la douleur de leur maitre comme si c'était la leur.
"- Il n'a rien…" L'irritation outragée était réelle.
Il n'y avait rien qui pouvait expliquer la douleur qui continuait à traverser leur maitre malgré l'anesthésie. Finalement, le corps sous eux se raidit affreusement puis se détendit d'un bloc, laissant tous les shishen la tête vide à cause de la disparition soudaine de la douleur. Pendant un instant, ils craignirent tous que leur maitre soit mort.
"- Il va bien…Il va bien…" Rassura Honey Bug.
Le pic de qi et de douleur avait dépassé tout ce qu'ils avaient pu imaginer avant de disparaitre d'un coup, comme s'il n'y avait jamais rien eut.
"- C'était quoi ? Qu'est ce qui lui ait arrivé !" Après la peur, c'était la colère qui surnageait.
"- Je n'en sais pas plus que toi !" Aboya la petite shishen à son ainé.
Proprement grondé, HuaShi s'assit sur le bord de la tanière. Il retira les épingles qui retenait les longs cheveux de son jeune maitre pour glisser ses doigts dedans et les peigner sommairement.
Qu'est ce qui était arrivé à leur maitre ? Killing Stone s'assit par terre près du lit. Moins de trois minutes plus tard, Liu Ye s'asseyait sans complexe dans son giron avec Sardine. Hei Feng s'appuyait contre son épaule et Honey Bug continuait à monitorer le qi de leur maitre.
Au bout d'une heure environ QingMing s'étira.
"- Maitre !"
Un peu groggy, il s'assit avec une grimace. Ses reins lui faisaient mal.
"- Qu'est ce qui s'est passé ?"
"- Vous vous êtes effondré sous la douleur. Je vous ai endormit."
"- ...Ho…" Il commençait à se souvenir. "Aide moi à me lever."
"- Maitre…"
"- Aide moi !" Ordonna-t-il rudement.
Mad Painter se précipita pour lui donner son bras. QingMing s'appuya lourdement sur lui. Il n'arrivait pas à se redresser et restait plié en deux. Au fond de lui, le renard était impossible à calmer. Il repoussa gentiment sa mère adoptive pour ne pas le blesser et laissa sa partie animale prendre le contrôle.
Le grand renard blanc se mit à tourner frénétiquement sur lui-même jusqu'à arriver à venir se mordiller la base des queues. C'était ça qui faisait mal ! C'était LA que ça faisait mal !
"- QingMing ! Il y en a six !"
Le renard se figea. Il força ses queues à s'ouvrir en éventail malgré la douleur nouvelle que ça provoquait pour les compter.
Six.
Il y avait en effet six queues.
Mais…Pourquoi ? Normalement, la naissance d'une queue ne faisait pas mal ! Il prit la queue toute neuve entre ses dents. Le poil était légèrement rose de sang. Elle venait de pousser. Qu'est ce qui avait déclenché sa naissance ? Il chercha le souvenir de sa création.
"- …Elle est juste née parce qu'elle ne pouvait plus attendre." S'étonna QingMing.
"- Maitre ?"
"- Je pense…Que j'avais trop de force à utiliser depuis trop longtemps. Mais pas de déclencheur émotionnel. Alors elle a poussé de force quand même."
"- Une queue de pure force." S'extasia HuaShi. "Une queue de pure violence et de pur instinct." Il tendit les mains vers elle. "Je peux ?"
QingMing lâcha la queue d'entre ses dents pour la présenter au shishen qui la prit dans ses bras comme un bébé pour la caresser. La queue vibrait de force et de brutalité. Elle avait profité des queues et des cœurs de plusieurs hulijing pour pouvoir pousser.
"- Six queues… Notre petit renardeau qui a déjà six queues avant d'avoir quarante ans !" Mad Painter était tellement fier ! "Mais ne recommencez pas, d'accord ?" Ils avaient tous eut très peur et avaient sentis sa douleur.
"- Je suis désolé."
Mad Painter prit le museau du grand renard dans ses mains pour le cajoler.
"- Ce n'est rien." Et dire que la première fois qu'il l'avait vu sous sa forme purement démoniaque, il lui arrivait aux genoux. "Mais avec autant de force, vous devriez peut-être tenter de l'utiliser davantage vous ne croyez pas ?" C'était du gâchis autrement.
QingMing hocha la tête.
Boya tentait d'utiliser de plus en plus Zhuque. Dénigrer cette partie de lui croissante aurait été stupide même s'il ne l'aimait toujours pas.
"- QingMing !"
Snow Hound lâcha Boya qui lui tomba presque dessus en barrel roll tellement il était inquiet. Le cultivateur avait le visage cendreux et tremblait de la tête aux pieds. Les marques de Zhuque sur son visage rendaient sa peau encore plus pâle par comparaison.
"- Qu'est ce qui s'est passé ?" Exigea de savoir TianGou. Lui aussi avait senti la douleur croissante jusqu'à son apogée avant qu'elle ne disparaisse d'un coup, comme soufflé de l'intérieur.
QingMing présenta ses queues à celui qui avait été et était encore son père adoptif plus que ne l'avait jamais été Zhong Xing.
"- J'en ai six maintenant."
Le soulagement du tengu vu presque comique à voir. Ce n'était qu'une queue en plus ? Il avait presque cru que leur maitre était en train de mourir !
Boya se serrait à sa place entre les pattes avant et le cou du grand renard, le visage enfouit dans sa fourrure. Ses propres tremblements se calmaient lentement.
"- Je suis désolé, Boya. Elle est venue sans demander."
Le chef de JingYun grogna. Lui aussi avait cru que son Partenaire était en train de mourir. La douleur avait été telle que même Zhuque n'avait pas réussi à la circonvenir pour le forcer à le rejoindre sous sa forme spirituelle. Il attrapa la tête du grand renard par les moustaches pour déposer un petit baiser sur son museau.
"- J'imagine. Avec toutes les cochonneries que tu as avalés ces deux dernières années, il fallait bien que ça arrive."
"- Tu m'en a donné des cochonneries si tu vas par-là." Rappela aigrement QingMing.
"- Que veux-tu, je suis un homme faible qui aime contenter son amoureux."
Snow Hound leva les yeux au ciel. Le couple tremblait encore de douleur mais se mignotait déjà comme des idiots. Il fit signe au reste de la maisonnée de sortir sur la pointe des pieds mais QingMing les rappela. Ils voulaient vraiment les laisser ?
Il n'en fallut pas plus pour que la tanière déborde de shishen. Et d'une poule.
Boya déposa encore un petit baiser sur le museau de son renard pendant que ses frères et sœurs s'installaient confortablement contre leur maitre. Ils avaient tous soufferts à cause de lui mais le contact physique soulagerait les restes de la douleur plus facilement et rapidement que s'ils restaient chacun dans leur coin. Ye HuoHua avait cessé de pleurer et somnolait de contentement avec ses parents installés contre le ventre de leur maitre. Killing Stone avait pris d'assaut son épaule avec Hei Feng juste à côté de lui, Honey Bug sous sa forme de papillon s'était posé sur sa tête et Liu Ye contre son dos. La Multitude remplissait les trous.
Boya soupira de contentement. QingMing avait posé sa tête sur son ventre et le laissait lui caresser le front avec quelques soupirs de plaisir. Zhuque protesta un peu. Lui aussi il voulait participer. Le chef de secte de l'est repoussa la tête de son compagnon le temps d'ouvrir ses ailes et de manifester sa queue. Etrangement, elle était un marqueur assez efficace de la présence de Zhuque. Plus elle était épaisse, plus les plumes étaient longues, colorées et chaudes et plus Zhuque était proche de la conscience de son vaisseau. Là, sa queue était la plus épaisse que QingMing lui ait vu. Le travail de Boya avec le dieu-gardien était efficace !
Peut-être qu'un jour un vrai phénix volerait à nouveau dans le ciel de l'empire.
Un gros soupir échappa au renard. Il remit sa tête dans le giron de son compagnon qui le couvrit de ses ailes.
Il avait six queues.
Six…
Il n'était qu'une moitié de renard mais avec plus de queues que la grande majorité d'entre eux.
Trois de plus et il deviendrait un renard céleste.
Est-ce qu'il tolèrerait davantage son renard s'il n'était plus un démon ? Quelle serait la différence ? Il avait soudain très envie de savoir s'il avait encore de la famille. Avait-il des demi-sœurs ? Des tantes ? Des cousines ?
Le saurait-il un jour ? Il en doutait.
