Boya était nerveux depuis quelques jours. Il n'était pas le seul.
Sa nervosité venait en grande partie d'un de ses frères mais il n'était pas encore assez en phase avec eux pour savoir lequel des shishen de QingMing était inquiet et mal à l'aise. Peut-être Killing Stone. L'évolution de sa relation avec Mad Painter et Snow Hound avait surpris Boya mais finalement pas étonné tant que ça. Le chef de secte avait quand même pris le temps de discuter avec chacun des deux shishen ainé. La discussion avait été à sens unique et s'était résumée à des menaces. S'ils s'amusaient de Killing Stone et lui faisaient du mal, il s'arrangerait pour que les deux shishen le regrettent très, très, trèèèès fort.
Les menaces avaient paru à la fois amuser et profondément gêner les deux servants. Normalement, c'était eux qui menaçaient les partenaires de leurs jeunes frères et sœurs. C'était bien la première fois qu'on les menaçaient eux.
Et pourtant, quelque part, ils en avaient été rassurés. Les deux ainés parce que Killing Stone avait quelqu'un d'autre qu'eux s'il avait besoin de soutient et Killing Stone parce que quelqu'un était là en plus de son maître si s'était nécessaire.
Parce que, évidemment, QingMing aussi avait eu une longue discussion avec ses deux plus vieux shishen. Quand ils étaient sortis de son bureau, aussi bien Mad Painter que Snow Hound étaient livides. Mais QingMing les avait tellement vu menacer des pires tourments les indésirables qu'il connaissait par cœur les arguments massue.
En tout état de cause, Killing Stone n'était probablement pas celui des frères de Boya qui était nerveux et chiffonné. Il était trop satisfait d'être soutenu pour ça.
Boya aurait donné une bonne longueur de cheveux pour avoir assisté à la conversation entre QingMing et ses shishen. Malheureusement, le yin yang shi le lui avait interdit.
Un gros soupir échappa encore au chasseur de démon.
Cela faisait maintenant trois semaines que son Partenaire de Jubilé avait perdu ses seins et récupéré pénis et testicules. Ils avaient passé des nuits à fêter ça sur à peu près toutes les surfaces planes de la Maison, dans le jardin et même dans le lac. Se faire mordre une fesse par une truite outrée d'être dérangé dans son habitat naturel par deux gros lourdauds de deux pattes qui venaient s'accoupler sous son nez avait été une expérience nouvelle pour Boya.
Il ne savait même pas jusque-là qu'une truite pouvait mordre.
QingMing non plus.
"- Et si tu te concentrais un peu ?" pesta Zhuque.
"- Oui, pardon."
Boya referma les yeux et prit une lente respiration. Il méditait sur sa terrasse en attendant l'arrivée du détective promit par l'Empereur. D'après ce dernier, le jeune homme était une pointure malgré les trois ans de prison qu'il avait fait. Il serait accompagné aussi d'un haut gradé de la Garde avec qui il travaillait généralement.
Le fashi les attendait donc tous les deux. Lorsque ce serait fait, il pourrait répondre à la convocation de son Shifu puis enfin, retourner à sa méditation.
Zhuque était de plus en plus impatient de lui transmettre les dernières capacités qu'il ne lui avait pas encore donné.
Boya était curieux de savoir ce que ce serait.
Il volait…
Sous lui, le monde était jeune et petit. Jeune et dangereux. Mais tellement plein de vie et de promesse que le phénix ne se rendait pas compte qu'il changeait déjà.
Il plongea dans un nuage. Il aimait enflammer sa queue quand il les traversait.
Il aimait les couleurs toujours changeantes que ses flammes jetaient sur le monde….
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Les deux hommes n'avaient jamais mis les pieds au Temple de JingYun malgré la faible distance relative entre Tiandu et la secte.
La convocation par l'empereur lui-même avait été inattendue et particulièrement stressante pour Yuchi Zhenjin alors qu'elle amusait grandement Dee Renjie. Son ami était de toute façon un grand stressé.
Pendant les deux heures de la balade équestre pour parvenir au temple, Dee avait supporté de se faire manger la tête par son ami, comme d'habitude. Leur relation était de l'amour vache depuis le début. Il s'y était fait.
Un prêtre sortit d'une petite cahute en pierre lorsqu'ils s'arrêtèrent en bas de l'immense escalier qui menait jusqu'aux portes du temple.
"- Il va vraiment falloir monter à pied ?"
Le prêtre qui venait de prendre les rênes de leurs chevaux se tourna d'un bloc vers Dee en l'entendant et le fixa longuement avec stupeur.
Yuchi Zhenjin haussa un sourcil mais n'y fit pas vraiment attention.
"- Tu ne veux pas que je te porte aussi ?" Aboya-t-il après son ami
Dee grogna un peu avant de soupirer. Il y avait combien de milliers de marches enfin ? C'était ridicule.
Il remercia néanmoins le prêtre de garde d'un petit sourire pour avoir pris en charge leurs chevaux et se troubla un peu de voir le prêtre le fixer aussi durement. Ils se connaissaient ? Il n'était jamais venu là pourtant.
Les deux envoyés de l'empereur montèrent lentement jusqu'aux portes extérieures en pestant régulièrement. Et ils étaient des cultivateurs ! pas les meilleurs, certes. Mais quand même ! Dans quel état arrivaient des médiocres ?
Quatre gardes se présentèrent immédiatement pour demander la raison de leur visite. Zhenjin présenta l'ordre de mission de l'empereur aux prêtres. Le sénior le prit, le lut lentement puis hocha la tête.
"- Ha ! Oui. Nous vous attendions."
"- Nous n'avons pas eu beaucoup d'information" Lâcha soudain Dee. "De quoi s'agit-il exactement ?" Avoir des informations de diverses sources était toujours utile.
Les quatre prêtres se tournèrent vers lui du même mouvement et le fixèrent avec la même stupeur que celui d'en bas en voyant son visage. Les quatre prêtres échangèrent un regard incrédule. Le sénior secoua la tête vers ses collègues. Les blagues, ils en avaient tous soupés.
"- Je ne sais pas, Boya Daren gèrera." Il se lavait les mains de la situation. Surtout si les deux hommes étaient là expressément à la demande de l'Empereur.
Yuchi Zhenjin s'était crispé. Il jeta un regard homicide a son ami.
"- Qu'est-ce que tu as encore fait ?" Le sifflement était venimeux
"- Mais... Mais je n'en sais rien ! Je ne suis jamais venu ici et je ne connais aucun prêtre de JingYun !" Dee commençait à s'inquiéter.
Pourquoi est-ce que les prêtres le dévisageaient comme ça ? Deux des gardes les accompagnèrent à l'intérieur le long des couloirs.
A chaque fois qu'un prêtre les croisait, il se figeait, fixait Dee avec stupeur, attendait qu'ils passent, puis se mettait à les suivre. Le temps qu'ils arrivent dans le grand hall du temple, une vingtaine de prêtres les suivaient. Certains étaient incrédules, d'autre perplexes et même quelques-uns en colère.
Dee était vraiment inquiet.
Son ami aussi.
Malgré sa colère, Zhenjin avait posé sa main sur son épée, prêt à protéger son ami s'il le fallait. Est-ce que l'Empereur les avait envoyés dans un piège ?
"- SHUSHU !" Hurla soudain une marée humaine qui ne dépassait pas le mètre trente-cinq au garrot.
Ils se jetèrent dans les jambes de Dee, se figèrent, puis reculèrent comme un seul homme.
"- T'es pas Shushu. Pourquoi tu ressembles à Shushu ?" Le gosse de huit ou neuf ans à l'avant de la masse enfantine fixait Dee avec tellement de suspicion sur son petit visage que s'en était ridicule.
Yan Shu sauta du balcon du deuxième étage entre les gosses et les deux nouveaux venus. Il connaissait ses shidi et les gamins étaient en colère. Contrairement à leurs ainés, ils étaient beaucoup plus capables de sauter à la gorge de celui qu'ils voyaient comme un imposteur que les prêtres adultes qui suivaient les deux hommes à la trace.
Dee avait reculé derrière son ami, réellement inquiet à présent.
Le premier disciple repoussa les enfants comme on chassait des poules.
"- Allez, reculez... Reculez enfin !"
"- Mais Shifu..."
"- Non, vous reculez ! Boya-Daren s'en occupe."
"- Ho."
Les gamins se calmèrent un peu. Mais comme les autres, ils emboitèrent le pas aux deux inconnus qui étaient maintenant réellement effrayés.
"- Mais qu'est ce qui se passe ?" Finit par s'énerver Zhenjin.
Yan Shu ne lui répondit pas. Comme les autres, il observait Dee avec un mélange de stupeur et d'incrédulité.
"- Dites-moi Gongzhi..."
"- Dee. Détective Dee
"- Dee Gongzhi. Vous avez de la famille ?"
"- De la famille ?"
"- Un frère peut-être ?
Dee échangea un regard avec son ami. Que de quoi ?
"- Je n'ai aucune famille."
"- Des parents ?"
"- Pourquoi ces questions ?"
"- Répondez à la mienne, voulez-vous ?"
"- Mes parents sont morts depuis longtemps. J'ai encore un vieil oncle mais c'est tout."
Yan Shu resta silencieux. Il guida les deux hommes jusqu'à un escalier. Le reste des prêtres et des enfants resta en bas mais la tension était réelle.
Zhenjin n'en finissait pas de foudroyer son ami du regard. C'était sa faute. Quoi qu'il se passe, c'était sa faute.
Forcément.
Le premier disciple toqua à une porte et attendit.
"- Boya-Daren est le chef de la secte et du temple. Il peut être... Comment dire... étrange. Et prompt à la colère. Alors faites attention à ce que vous dites et plus encore à comment vous le dites." Puis il fixa Dee dans les yeux. "Et vous, faites profil bas. Il va probablement exploser en vous voyant."
"- Mais bon sang, qu'est-ce que c'est que cette blague à la fin !" Se mit en colère le garde.
Il n'aimait pas qu'on menace son ami. Il était seul à avoir le droit.
"- Ho, je suis sûr que l'Empereur a trouvé très drôle de vous envoyer ici"
L'empereur ? Les deux hommes étaient encore plus inquiets.
"- Ha ! Vous pouvez entrer."
Ils avaient tous les trois sentit le qi venant de l'intérieur.
Yan Shu ouvrit la porte.
"- Boya-Daren. L'inspecteur recommandé par l'Empereur. Avec un truc marrant en prime."
Boya était toujours sur la terrasse. Il essuya la sueur sur son torse avec un bout de tissu avant d'enfiler une robe par-dessus son pantalon. Il venait juste de ranger ses ailes et sa queue. Quelques plumes voletaient encore autour de lui. Yan Shu les attrapa au vol et les mit dans sa robe. Elles restaient chaudes des semaines. Pour les chasseurs sur le terrain, c'étaient des bouillotes utiles.
Les deux amis échangèrent un coup d'œil. Ils ne s'attendaient pas à être reçut aussi peu protocolairement. Et ces tatouages-là ? C'était quoi ? et...Dee recula soudain avec un hoquet lorsque le chef de secte entra sans pitié dans son espace personnel pour coller son nez dans son cou et renifler après l'avoir attrapé par le col pour l'empêcher de s'éloigner davantage.
"- C'est une blague ?" Siffla le fashi.
Yan Shu haussa les épaules.
"- Tu verras ça avec L'empereur."
Boya explosa en insultes brulantes à l'encontre du souverain.
Les doigts de Zhenjin se serrèrent sur son épée. Normalement, de telles insultes étaient la garantie de finir plus court d'une tête. Mais les rumeurs voulaient que le chef de secte soit un proche de l'empereur.
"- QingMing va tellement rire..."
"- Boya-Daren..."
Le prêtre tressaillit visiblement lorsque Dee ouvrit la bouche.
"- Chut. Taisez-vous. Pas un mot." Dee était sûr que le prêtre était à deux doigts de mettre ses mains sur sa bouche pour l'empêcher de parler. Il jeta un coup d'œil vers son ami tout aussi perdu que lui.
"- Boya-Daren. Est-ce que quelqu'un peut enfin nous expliquer ce qui se passe ? Tout le monde regarde Dee comme s'il avait une seconde tête et on nous a suivi tout le trajet dans le temple comme si vos prêtres voulaient le bouffer."
Boya était allé chercher une flasque d'alcool et mettre de l'eau à chauffer. Il fit signe aux deux hommes de s'asseoir sur les coussins autour de la table basse sur la terrasse. Une fois tout le monde servit, il soupira.
"- Pardonnez la réaction du temple à votre endroit, Détective. Mais mit à part votre pilosité faciale, vous ressemblez comme un jumeau à QingMing-Daren. Le yin yang Shi. C'est un habitué des lieux. Tout le monde le connait et... Bref. Il est très apprécié. Même votre voix est identique à la sienne." Dee eut un petit sourire qui généra un grognement chez Boya "Même votre sourire est identique."
"- J'imagine que c'est pour ça que votre premier disciple m'a demandé des informations sur ma famille"
Boya avait encore tressaillit à sa voix.
"- Une telle ressemblance n'est pas sans raison."
"- Mes parents sont morts. Je n'ai qu'un oncle. Mais ma mère était femme au foyer et mon père un juge itinérant."
Un juge itinérant ? Ça c'était intéressant. De ce que QingMing lui avait dit, son père avait disparu un jour quand il avait deux ou trois ans et n'était jamais revenu. Sa mère lui avait dit qu'il était mort mais il n'y avait jamais eu ni tombe, ni tablette funéraire à honorer.
"- Ça pourrait être ça...Le père de QingMing a disparu un matin..." Il lui en parlerait. Le détective semblait avoir quelques années de moins que QingMing. Un demi-frère ? Possiblement. Bref. Ce n'était pas la question.
Zhenjin explosa soudain.
"- Et ça vous donne le droit de venir tripoter et renifler les gens ?"
Le regard de Boya se chargea de rouge. Zhuque était en colère. On lui servait une copie mal fichue de leur Partenaire et on s'étonnait qu'il veuille être sûr que ce n'était pas lui ? Non mais on le prenait pour qui et...
Boya grimaça tout en calmant le phénix. Le garde avait raison. Ça ne se faisait pas. Il le savait. Ce n'était pas la première fois que Boya grondait le Dieu-gardien pour ses manières.
"- QingMing Daren et moi sommes proches et Zhuque n'a pas apprécié la surprise. Il a juste voulu être sûr que Dee Gongzhi n'était pas une farce de mon p...de QingMing Daren. Ce serait assez dans son genre, uniquement pour m'embêter."
Il fallut expliquer Zhuque. Et comme Boya commençait à en avoir plein les flancs, il retira sa robe de dessus sans se soucier du coassement d'outrage du garde, ouvrit en grand ses ailes et déploya sa queue.
"- Zhuque." Le pauvre garde tourna de l'œil. "Pas très solide."
Dee était blême, Ce n'était pas la première fois qu'il était confronté au surnaturel mais ça ?!
"- Alors les rumeurs..."
"- Sont en partie vraies. Mais je ne sais pas auxquelles vous faites allusions et bien évidemment, ceci " Il montra ses ailes. "Et une information réservée." Même si déjà bien trop de monde était au courant. "Et ce n'est pas pour ça que vous êtes là."
Dee redressa son ami pour qu'il s'appuie sur lui et lui tapota doucement les joues jusqu'à ce qu'il revienne à lui. Le regard horrifié qu'il jeta à Boya était presque cocasse.
"- Si nous pouvions laisser là les histoires fascinantes dues au Serpent et que nous passions à ce qui nous intéresse. Que savez-vous de la raison de votre présence ?" Boya avait eu pitié et avait poussé une tasse d'alcool vers les deux hommes.
Il avait tellement l'habitude à présent de patauger dans l'étrange, et son temple avec lui, qu'ils ne faisaient même plus attention.
Vu la situation clownesque, il estimait à une sur deux les chances que soit QingMing, soit un de ses frères shishen débarque sans prévenir.
Des fois, il était fatigué. Juste fatigué.
Zhuque roucoula doucement dans sa poitrine sans se soucier que les deux autres humains entendent.
"- Allons mon vaisseau. Ne t'en fait pas. Tout va bien. Ce n'est pas de ta faute si notre Jubilé est joueur et enthousiaste." Que dire d'une telle remarque. Ce n'était, effectivement, pas bien grave.
Dee fit le résumé très succinct de ce qu'ils savaient : quelqu'un utilisait le temple de JingYun pour commettre des atrocités et ils devaient aider à retrouver le coupable.
Boya soupira. C'était, effectivement, très succinct.
"- Je vois..."
Il prit le temps de leur expliquer la situation depuis le début avec la liste détaillée de tous les évènements qu'ils avaient pu associer au responsable.
Le garde et le détective s'étaient petit à petit concentré sur le récit du chef de secte. Ils voyaient déjà des corrélations potentielles qui lui avait échappé. Mais c'était normal. Chacun son métier.
"- Nous sommes aussi à peu près sûr que le responsable en veut à QingMing. Ses shishen comme lui ont tous sentit une présence le suivre à chaque fois qu'il se rends à la capitale pour défaire les actions de notre coupable."
Dee avait sorti un petit carnet et notait a la mine de plomb tout ce qu'il pouvait.
"- Je ne comprends pas. Pourquoi n'est-ce pas JingYun qui s'occupe de régler les problèmes causés par cet individu ?"
"- JingYun est spécialisé dans la chasse aux démons. Nous ne sommes pas aussi bien armés que le yin yang bureau pour ce genre de situation."
"- Et ils ne pourraient pas envoyer quelqu'un d'autre que le chef de secte ?"
"- ils doivent parfois s'y mettre à une dizaine. Dont QingMing. Le laisser à l'écart dépeuplerait complétement leurs effectifs"
Dee hocha la tête.
"Je vois... Serait-il possible de rencontrer QingMing-Daren ? Et ses shishen ? Leur point de vue de la situation nous serait d'un grand secours."
Même si le récit du chef de secte local était précis, ça restait du témoignage basé sur un autre témoignage. Ce n'était pas très fiable malgré la qualité.
"- S'ils ne sont pas occupés, je peux leur demander de venir."
"- Combien de jours leur prendra le retour du nord ?"
"- Environ un demi-bâton d'encens." Mais Boya avait tellement l'habitude des portails de QingMing qu'il en devenait impatient.
Il sortit un lin'ger de ses robes.
"- QingMing ?"
L'artefact resta silencieux quelques minutes avant qu'une voix absolument identique ont celle de Dee se fasse entendre. Zhenjin en resta stupéfait.
"- Boya ? Que se passe-t-il ?" Ils ne devaient pas se voir avant le soir même. Communiquer maintenant ne servait pas à grand-chose sans une raison impérieuse.
Boya lui résuma rapidement la situation.
"- Je ne peux pas venir pour l'instant." Un hurlement se fit entendre en fond sonore.
"- QingMing ?" L'angoisse de Boya était palpable.
"- Tout va bien. C'est juste un démon-taureau qui est énervé. Mes juniors s'en occupent."
"- TES JUNIORS ?
"- Ils sont tout à fait capable de le calmer et... Ha et ben voilà."
"- QingMing, parle moi."
"- Cesse de ronger le bas des portes et laisse-moi faire mon travail. Je peux t'envoyer Killing Stone et Hei Feng si tu veux."
"- Dis-moi que tu n'es pas tout seul." Sinon, il allait y aller. Zhuque était d'accord.
"- Mad Painter et Liu Ye sont avec moi."
"- Liu Ye. Tu as pris Liu Ye avec toi !?" Boya se prit le front dans la main, "Mais qu'est-ce que je vais faire de toi ?" Il y avait de la tendresse dans sa voix.
"- J'ai bien une idée mais ça attendra que nous soyons en privé pour ça." Ronronna le demi-renard. Sur la terrasse, Dee et son ami était écarlates. Entendre la voix de Dee ronronner des promesses sur un ton aussi sensuel était trop pour eux. "Mais c'est Liu Ye qui vient de calmer le taureau." Et QingMing était très fier. "Je t'envoie les autres. A ce soir mon bel oiseau."
Boya était écarlate lui aussi.
"- Vous êtes…ha…très proches."
"- Très proches oui." Boya secoua la tête sans oser lever les yeux sur ses deux invités. QingMing allait l'entendre ce soir.
Le maître des lieux se resservit en alcool pour se donner une contenance. Il ne fallut pas longtemps avant qu'un portail se matérialise à l'intérieur de l'appartement et que deux personnes en sortent a la stupeur renouvelée des deux enquêteurs. Ils allaient boire à en rouler sous la table de soir, c'était une certitude. Ils allaient en avoir physiquement besoin.
"- Boya Daren..." Les deux shishen s'inclinèrent rapidement avant de sursauter devant, une fois encore, Dee. "BOYA DAREN ?"
"- Ne me demandez pas, je ne sais pas. Mais ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait un lien de parenté."
"- QingMing Daren va s'en épiler les queues."
"- Sheng Shi..." Mais Boya était visiblement très amusé.
"- Vous avez besoin de nous ?" Hei Feng était plus discret, presque collé à son grand frère.
"- Oui. Vous avez accompagné QingMing dans ses allées et venues dans la capitale. Ces messieurs voudraient un rapport circonstancié." Killing Stone s'assit sur un coussin, Hei Feng dans son giron.
En présence d'inconnus, le petit shishen était encore trop timide pour ne pas se cacher.
A leur tour, les deux shishen firent le compte rendu précis de tout ce qu'ils avaient vu et entendus. Dee prenait encore tout en note. Les descriptions des deux shishen étaient parfois un peu difficile à comprendre même pour eux qui étaient des cultivateurs. Il leur manquait des notions pour lesquelles ils devraient se renseigner mais ils avaient le principal. A part le témoignage du principal concerné.
"- QingMing Daren devrait être disponible dans quelques heures si Boya Daren accepte que vous patientiez ici ?"
Boya était déjà à moitié perdu dans une nouvelle méditation avec Zhuque. Le dieu gardien était occupé depuis le matin à travailler avec son vaisseau et n'aimait pas être interrompus.
Killing Stone hésita.
"- Je crois qu'il va falloir que vous reveniez."
Les deux envoyés de l'empereur en furent soulagés. Ils avaient déjà trop de choses à traiter. Ils prirent congés sans attendre que le maître de secte revienne à lui et se laissèrent raccompagner par les deux shishen.
Une fois sur le dos de leurs montures, le temple au loin dans leur dos, ils échangèrent un regard.
"- Alcool ?"
"- Alcool. Fort."
L'étrange et le farfelus, ils connaissaient. Mais là ? C'était beaucoup, même pour eux.
Finir ronds comme des queues de pelle sous la table chez l'un des deux leur ferait du bien.
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Boya volait.
Encore une fois, il voyait le monde d'avant dans les souvenirs de Zhuque.
Cette fois, il voyait sa femelle aux jolies plumes rouges minauder devant lui. Il reconnaissait l'odeur.
Elle était en chaleur.
Le couple s'envola rapidement pour s'affronter entre les nuages. La question était toujours la même. Est-ce que le phénix était toujours assez fort pour conquérir sa femelle ou vieillissait-il ? Serait-il bientôt remplacé par un de ses fils ?
Mais le phénix avait été le premier. Aucun autre n'avait jamais été aussi fort que lui. Les femelles s'étaient succédé au fil des siècles mais aucune n'avait réussi à le faire perdre pied.
Encore une fois, le phénix parvint à rattraper sa femelle et à la couvrir. Il savait que la couvée serait belle. Elles l'étaient toujours lorsque sa femelle volait haut et loin.
Des bruits d'animaux comme il n'en avait jamais entendu troublèrent son repos dans son aire. Le phénix se pencha au bord de son nid. C'étaient des créatures laides et sans poils ni plume à part une masse mal toilettée sur le haut d'une petite tête sur un aussi petit cou. Ils marchaient sur leurs pattes arrière, un peu comme ces oiseaux idiots qui couraient sans savoir voler. Ils semblaient sociaux en tout cas. Mais ils puaient ! Par ses plumes ce qu'ils puaient !
Le phénix réclama pour les chasser. Les animaux tout nus s'énervèrent avant de lui jeter des cailloux. L'oiseau quitta son nid pour éliminer ces créatures si mal fichues et si fragiles. Il tenta de les manger mais même là, ils étaient dégoutants. De purs parasites.
Dégoutés, il se débarrassa des cadavres loin du nid avant de revenir à sa femelle. Elle l'attendait, les yeux mi-clos, pour se blottir contre son grand male. D'ici quelques jours, une nouvelle couvée se réchaufferait sur l'aire et de nouveau bébés phénix voleraient avec leurs parents dans quelques lunes.
Le maître de secte ouvrit les yeux. Il avait déjà oublié ses visiteurs et la présence de deux des shishen de QingMing.
Même s'il était à nouveau à genoux sur la table basse de son balcon, il était encore là-haut, en train de voler et de parcourir le ciel avec des oiseaux disparus depuis des siècles.
Il lui fallut un long moment pour reprendre pied et se rappeler qu'il était humain. Ses ailes aussi bien que sa queue cessèrent de bruler puis disparurent.
Au fond de son esprit, Zhuque était à la fois extatique et très triste. Cette première rencontre avec les humains avait marqué le début de la fin pour son espèce.
Boya caressa doucement la présence au fond de lui. Zhuque n'était plus seul. Il était là. Il serait toujours là. Même lorsqu'il mourrait il ferait partie du grand phénix. Et en attendant, ils avaient leur partenaire, leur jubilé. Tout irait bien pour quelques temps n'est-ce pas ?
Zhuque roucoula doucement. Il était rare qu'il se sente nostalgique de son passé. Mais à s'ouvrir de plus en plus à son vaisseau, le dieu-gardien réalisait que le passé ne reviendrait jamais. Même les œufs qu'ils auraient seraient différents. L'avenir qu'il leur restait à écrire ne pourrait jamais être autre chose que différent. Ca faisait un peu peur au grand oiseau. Mais son avatar avait raison. Il n'était pas tout seul. C'est rasséréné que les deux entités qui se partageait le même corps en bonne intelligence quittèrent leurs appartements pour répondre à la convocation de leur Shifu.
Boya le travaillait au corps depuis des mois pour qu'il quitte enfin sa séclusion et revienne parmi les vivants. Il avait du travail pour lui s'il se sentait capable de répondre au défi. Arrivé devant la lourde porte, il s'agenouilla et toqua doucement.
La petite fente qui servait à passer les plateaux des repas s'ouvrit presque aussitôt.
"- Shifu..."
Boya s'inclina profondément devant le vieil homme. Son visage était peut être marqué par les ans, mais sa force n'en était pas entachée
"- Tu reviens encore à la charge."
"- Je ne veux pas vous forcer la main, Shifu. Mais j'ai besoin de votre aide."
"- J'ai passé l'âge de gérer une secte, Boya."
"- Je ne veux pas que vous la gériez, Shifu. JingYun est à moi." L'assurance tranquille du fashi était amusante à voir pour le vieux cultivateur mais rassurante également.
"- Alors qu'est-ce que tu veux d'un vieillard comme moi."
"- Vous vous ennuyez en séclusion. Sinon, vous ne répondriez pas aussi vite quand je viens vous voir. Vous regrettez d'être là," Il le sentait. L'odeur de la désillusion était forte. "Sortez d'ici. J'ai des sectes à construire et vous allez en monter une."
Le vieux fashi faillit en cracher ses dents. Boya lui avait déjà parlé de son idée en passant. Mais de là à la mettre en pratique ?
"- JingYun a passé des siècles à assimiler toutes les petites sectes de la région et tu veux faire machine arrière ?"
"- Nous avons avalé nos meilleurs alliés. Maintenant, nous ne sommes plus capables de protéger autre chose que la capitale. Nous avons besoin de monde ailleurs sur notre territoire. Ou de tripler la taille du temple. Mais nous n'avons pas le budget."
Il aurait fallu creuser la montagne en tous sens au risque de se la prendre sur la figure. Déjà, les quelques réserves qui étaient en train d'être creusées prenaient un temps infini tellement il fallait prendre de précautions et renforcer la montagne avec des monceaux de talismans. La pierre excavée était utilisée pour créer des espaliers qui seraient remplis de terre ou utilisés comme réserves d'eau supplémentaires en détournant une partie des torrents qui alimentaient en eau le temple. C'était un travail minutieux et de longue haleine. Mais en attendant...
"- Ouvre cette fichue porte, Boya. Je prends mes affaires."
Le chef de secte eut un large sourire satisfait.
"- Et vous aurez même le droit de choisir entre les différents endroits sélectionnés."
Trois autres anciens étaient d'accord pour quitter JingYun et partir faire leur vie ailleurs avec chacun une poignée de maîtres et de séniors, Le temps de construire, de s'installer, et ils pourraient aller moissonner les orphelinats du reste de l'Est. D'ici deux ans, s'il ne se passait rien de catastrophique, leur Jubilé aurait essaimé partout sur leur territoire de chasse.
Boya-Zhuque était content.
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QingMing s'occupait de ses juniors avec attention. S'il avait détesté gérer sa secte au début, il s'y était fait.
Il regrettait bien sur le temps qu'il ne pouvait passer à courir les routes à la recherche de nouvelles découvertes fascinantes, de nouvelles rencontres et de nouveaux lieux. Mais à présent que la secte avait enfin prit le pli, un peu, de s'auto gérer et surtout d'arrêter de faire n'importe quoi, il retrouvait le plaisir d'aller crapahuter partout avec comme seul compagnon un shishen ou deux, ses chaussures et le ciel comme témoin. Pour quelqu'un qui aimait comme lui son confort, il était un peu bizarre de le voir aimer à ce point se crotter les chaussures sur des chemins hasardeux.
Mais QingMing ne pouvait renier ses origines. Il était un demi-renard. Il aimait partir à l'aventure. Il aimait découvrir de nouveaux espaces. Sa curiosité l'avait plus mis en danger au cours des années que le Serpent mais ça ne l'avait jamais fait reculer. C'était un plaisir de prendre une bouffée d'air frais.
"- Shifu ? on arrive quand ?"
Derrière lui, la dizaine de juniors vibrait autant d'enthousiasme que de peur. Ils voulaient tellement découvrir de nouvelles choses. Ils avaient tellement peur en même temps.
Derrière les adolescents, Mad Painter jeta un regard amusé à son maître par-dessus la tête des gamins. Il ne se souvenait que trop des dizaines "d'aventures" que leur petit renardeau avait commis avec Gold Spirit comme camarade de catastrophe. Du jour où Qing Ming
avait maitrisé le portail de transport du yin yang, l'enfant et le shishen partaient régulièrement tous les deux découvrir le monde sans prévenir personne.
Le problème était que QingMing était encore une boule pelucheuse à l'époque ! Le nombre de fois où Snow Hound et lui avaient sauvé le jeune disciple et son ami servant d'eux-mêmes aurait pu remplir une collection complète de livres pour enfants. Ce n'était pas une mauvaise idée d'ailleurs ! Il en parlerait à QingMing.
Le fashi s'amusait comme un fou à faire découvrir le monde à ses jeunes élèves. Tout ce qu'ils avaient appris dans des livres, ils le découvraient en vrai avec lui. Un peu plus loin devant eux, Liu Ye courrait en tous sens à la découverte du monde. Il ne s'éloignait jamais bien loin et revenait régulièrement se gluer à son maître pour s'assurer qu'il était bien là et qu'il n'allait pas l'abandonner.
Pour la première fois depuis qu'il avait rejoint leur petite famille, il était sans sa poule. Sardine avait rencontré le monsieur coq que Honey Bug avait ramené et l'avait trouvé absolument charmant. Elle était donc très occupée à couver dans son nid installé dans la chambre de son ami démon. Liu Ye avait bien compris qu'elle devait rester avec ses futurs poussins et qu'elle n'avait pas besoin de lui pour la protéger. Personne ne viendrait lui voler ses œufs.
Alors il en profitait comme le petit enfant qu'il était dans sa tête.
"- QingMing Daren ! QingMing Daren ! Y a un gros truc qui casse tout là-bas !" Les juniors se figèrent.
"- Ha ! Ça doit être notre client." Le chef de secte rassembla ses élèves autour de ses robes. "Nous avons été contactés par le propriétaire de cet endroit pour nous occuper d'un démon qui détruit tout sur son passage, a déjà tué plusieurs personnes, du bétail et dont la simple présence pollue la terre. A votre avis, qu'est-ce que ça peut être ?"
"- Un démon !"
"- Pourquoi un démon ?"
"- Un fantôme ou un simple esprit ne pourrait pas interagir autant avec le monde matériel. Ou alors il serait tellement puissant que toute la zone serait en quarantaine."
"- Bonne réponse. Quel genre de démon est devant nous ?" Les adolescents y réfléchirent. Sans le voir, c'était difficile de deviner
"- Un démon élémental ou naturel ?"
"- Pourquoi ?"
"- Ben...y a rien ici. Pour qu'un démon soit apparu, il se sera nourrit de ce qu'il y a ici et ce ne sont pas les émotions humaines qui sont les plus présentes."
"- Excellent !"
Les enfants étaient rayonnants.
Derrière eux, Mad Painter se revoyait avec un QingMing du même âge. Le souvenir était... Difficile. A douze ou treize ans, QingMing avait commencé à se recroqueviller sur lui-même de plus en plus fort. Il n'avait jamais été un adolescent heureux de vivre, énergique et enthousiaste comme ceux-là. Quelque chose avait tué tout son enthousiasme et son énergie au point de le pousser vers l'automutilation. Et même encore maintenant, près d'un quart de siècle après, il ne savait toujours pas vraiment ce qui avait causé cette fracture mentale chez son petit renardeau.
"- Maintenant, la question la plus difficile. Quelle forme peut avoir ce démon ?"
Là, les enfants séchèrent complétement.
"- Ben... On ne peut pas le savoir avant de le voir ?"
"- Si, vous pouvez. Ecoutez bien."
Les enfants se turent et tendirent l'oreille. Ils n'entendaient rien.
"- Concentrez votre qi sur vos oreilles pour amplifier vos perceptions."
"- On peut faire ça ?"
"- Evidement."
Les gamins s'y essayèrent longuement jusqu'à tous y arriver plus ou moins bien, mais ils pouvaient tous entendre les meuglements au loin.
"- Une vache ?"
"- Ou un taureau. Liu Ye, ça avait des pis?"
"- Non !" le jeune shishen avait passé ses bras autour de la taille de son maître et somnolait debout, la joue sur son épaule.
"- Alors un taureau. Qu'est-ce que vous prévoyez de faire, les enfants ?"
Les adolescents s'entre regardèrent, effarés. C'était EUX qui allaient devoir gérer ?
"- heu...Le tuer ?
"- L'isoler ?"
"- Le calmer ?"
"- Le chasser ?"
"- Toutes vos propositions sont valides mais nous allons le faire dans l'ordre. Déjà, tenter de savoir quel est son problème. Ensuite, l'isoler de ce qui l'irrite et enfin le calmer et le chasser. Si ça ne fonctionne pas, nous pourrons l'éliminer, mais ça doit être une dernière solution, d'accord ? Nous ne sommes pas JingYun. Nous ne tuons pas les démons à vue sans raison."
Les adolescents hochèrent vigoureusement la tête. Ils avaient enfin vu le copain de leur chef de secte quelques semaines plus tôt autrement qu'en coup de vent et avaient été grandement impressionnés. Il était physiquement fort et d'une cultivation très élevée. Sans doute aussi haute que celle de leur maître. Ils avaient tous envie de lui ressembler. Qing Ming ne s'en offusquait pas. Après tout, son compagnon était objectivement le plus fort. Et le plus beau. Et... Bref. QingMing était désespérément amoureux, on ne pourrait pas l'en sauver.
"- Appelez vos shishen, préparez votre stratégie et on y va." Les adolescents hésitèrent.
"- Vous restez là, hein ?"
QingMing les rassura.
"- Evidement. Si quelque chose se passe mal, nous interviendrons."
Mad Painter était prêt à lever des boucliers entre les adolescents et le démon enragé dès que nécessaire. Rassurés, les enfants invoquèrent leurs servant.
QingMing eut toutes les peines du monde à se retenir d'éclater de rire lorsqu'il vit à quel point certains des gamins avaient pris à cœur ses conseils sur le respect dus à leurs shishen. Certains des mômes s'inclinaient certes, mais plusieurs leur sautèrent au cou pour leur faire la bise ! A côté de lui, Mad Painter aussi riait en silence.
Puis le Lin'ger que QingMing avait toujours sur lui vibra doucement avant que la voix de Boya ne se fasse entendre.
Un sourire tendre aux lèvres, il envoya les enfants s'occuper du taureau tout en les surveillants avant de répondre.
"- Boya ?"
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Le retour de leur précèdent chef de secte parmi eux avait causé un certain flottement parmi les disciples jusqu'à ce que le vieux cultivateur et les trois autres anciens qui avaient décidés de partir à l'aventure rassurent tout le monde. Ils ne resteraient pas très longtemps. Juste le temps nécessaire pour que les quelques maîtres et séniors qui désiraient tenter l'aventure se décident et qu'ils organisent leur départ. L'achat des domaines qui deviendraient les quatre nouvelles sectes étaient en train d'être finalisé avec le concours du trône. Boya avait même obtenu que les quatre nouvelles sectes soient considérées comme des satellites à JingYun et non comme des sectes indépendantes. Ce qui signifiait surtout qu'aucun impôt ne leur serait prélevé.
Une certaine excitation avait commencé à se répandre dans la secte. C'était l'un des évènements les plus important de ces deux ou trois cents dernières années après tout !
Pour échapper un peu à l'excitation générale, Boya était retourné sur sa table basse pour méditer.
QingMing devait arriver dans l'après-midi pour parler aux deux détectives envoyés par l'empereur.
Boya ne voulait pas rater la rencontre entre son Partenaire et le détective Dee. Quelque chose lui assurait que ce serait épique.
Les yeux clos, il suivait une fois encore les souvenirs de Zhuque.
Cette fois, il l'avait emmené loin. Loin dans le temps. Quand le phénix était encore un jeune oiseau fringuant qui ne se souciait de rien.
Le soleil était haut dans le ciel. L'air était vif et sentait bon. Rien à voir avec l'air vicié de la capitale, puant de la présence des humains autant que de leurs activités.
Le phénix jouait parmi les nuages. Il aimait crever ceux d'orage. Invariablement, il les déstabilisait assez pour que des éclairs lui chatouille les plumes et que la pluie mouille la terre.
Le phénix prit de l'altitude. Le soleil était chaud à cette période. Les nuages étaient des nuages de chaleur, plus haut et plus sec que ceux d'orage. Il aimait les traverser parce qu'il ne savait jamais sur quoi il allait déboucher de l'autre côté. Une mer de nuage étale ? D'autres comme lui qui jouaient eux aussi ? Il espérait voir un jour d'autres comme lui. Il ne pouvait pas être seul n'est-ce pas ? Il y avait forcément des comme lui.
L'oiseau enflamma ses queues et se laissa tomber en arrière. Autour de lui, les nuages se tintèrent de jaune et de rouge et de bleu. Il aimait toutes ces couleurs qui enflammait son petit monde de nuage et de vent, de vitesse et de plumes. Il déboucha au pied des nuages à pleine vitesse, ses ailes serrées contre son corps pour ne pas se ralentir.
Alors qu'il allait frôler la cime des arbres, il ouvrit à nouveau ses ailes et reprit de la hauteur.
Le phénix criait sa joie.
Il était jeune.
Le monde était jeune.
Rien ne semblait pouvoir l'atteindre.
Il s'enroula dans ses ailes et roula sur le flanc jusqu'à en perdre toute notion de haut ou de bas. Le phénix aurait pu se tuer bien sûr. Mais il n'en avait pas conscience. Il faisait totalement confiance à ses ailes et sa queue. Il faisait une totale confiance à ce qu'il était. A qui il était.
Il n'avait juste pas conscience qu'il pourrait mourir.
Le phénix s'enflamma encore. Un nouveau cri de triomphe au fond de la gorge, il reprit de l'altitude. Les thermiques sous lui le maintenaient presque immobile au-dessus du monde, juste à observer la vie qui s'étalait sous lui.
Des proies, des ennemis, d'ici peu importait. Tout était petit.
Le phénix ferma les yeux et se laissa une fois de plus tomber comme une pierre.
Puis le phénix ouvrit soudain les yeux et ses ailes. Il attrapa un courant ascendant, juste à l'aplomb de la montagne. Le courant était si chaud qu'il l'emmena haut, plus haut qu'il n'avait jamais volé depuis qu'il avait à nouveau des ailes.
Ses ailes immenses se bloquèrent naturellement pendant que ses rémiges primaires s'étalaient davantage pour danser plus aisément sur les courants aériens. Une joie comme il n'en n'avait jamais ressenti gonfla dans le cœur du phénix. Il n'avait jamais volé ainsi mais il savait voler.
Il n'avait jamais conquis le ciel mais il le dévorait comme son conquérant.
Le phénix se sortit soudain du courant, replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre vers le sol. La vitesse avait quelque chose d'absolument délectable qu'il découvrait alors qu'il la connaissait depuis des millénaires.
Un hurlement de terreur le fit éclater d'un rire d'enfant alors qu'il n'était plus qu'à dix mètres du sol. Il rouvrit ses ailes d'un coup, reprit le courant ascendant qui montait du sol chaud de la fin d'après-midi et remonta en une spirale paresseuse vers le ciel. L'humain qu'il venait de terrifier avait fui mais il s'en fichait. Il ne mangeait pas ces animaux-là. Il les protégeait parce que s'était son devoir. Et puis, ils étaient durs et gras. Ils n'étaient pas bon à manger, à peine assez utiles pour que les petits se fasse le bec ou les serres dessus.
Et puis son Partenaire serait mécontent s'il tuait un humain.
Le phénix suivit la course du soleil vers l'ouest pendant un moment avant de le saluer bruyamment et de le laisser retourner dormir dans sa cachette. Il vola encore un peu sans but puis se décida à revenir vers l'est. Son Partenaire était à l'est.
Le phénix voulait saluer aussi la lune qui se levait lentement. Il ne l'avait pas salué depuis si longtemps…
Le phénix battit un peu plus des ailes pour revenir à son point de départ. Il reconnaissait facilement la montagne de son aire, là où une partie de son Jubilée avait élu domicile et vivait dans des petits nids creusés dans la montagne. Lui avait l'aire la plus grande et la plus haute bien sûr. Elle était assez grande pour que ses œufs puissent éclore confortablement lorsqu'il aurait pondu. Il sentait la chaleur dans son ventre qui annonçait le besoin de s'accoupler et de pondre. Il ne l'avait jamais ressenti mais il le savait. Ils avaient mis tellement de soin pour installer son nid avec son Partenaire, il était plus que temps qu'il serve à autre chose qu'accueillir leurs étreintes.
Mais ce n'était pas le moment.
Pas tout à fait.
Pour l'instant, le phénix réclama encore avec joie lorsqu'il vit les petits et les adultes de son Jubilé se presser sur les aires extérieures des nids. Il entendait leurs cris et ce qu'il entendait comme des encouragements. Il réclama encore avant de battre plus vigoureusement des ailes vers la lune levante.
Sa longue queue noire s'embrasa soudain de magnifiques flammes rouges, or et bleues. Elles étaient belles ses flammes. Elles remontèrent ses plumes jusqu'à l'embraser entièrement.
Le phénix se mit alors à chanter en même temps qu'il dansait dans ses flammes pour la lune.
Il aimait la couleur de la lune.
Il l'avait toujours aimé.
Elle avait été une amie lorsqu'il était petit.
Mais il l'aimait encore plus depuis quelques temps.
Si blanche, si pale, si douce, comme de la fourrure. Une fourrure soyeuse, moelleuse et profonde, idéale pour se cacher dedans et dormir jusqu'à ce qu'il puisse voler à nouveau après que son Partenaire l'ait aimé pendant des heures.
Le phénix continua à chanter et danser avec les courants aériens jusqu'à ce que la lune se couche et que le soleil rosisse à nouveau le ciel.
Alors l'oiseau qui n'avait plus foulé le ciel depuis une éternité replia lentement ses ailes et se laissa gentiment descendre en spirale vers son Jubilé. Il se posa au milieu de la grande aire en sable, là où les petits et les adultes s'étaient rassemblés et attendaient avec angoisse.
Le phénix ne comprenait pas leur inquiétude. Il avait juste volé avec la lune comme il l'avait toujours fait. Il avait volé pour elle. Il avait volé pour lui.
Il était là d'ailleurs.
Il devait être là pour éteindre l'incendie qui se propageait lentement dans son ventre.
Il fallait qu'il soit là pour assouvir ses chaleurs.
C'était le rôle de son Partenaire.
L'oiseau géant réclama doucement lorsqu'il sentit son odeur adorée.
Les petits et moins petits deux pattes s'écartèrent frénétiquement pour laisser passer l'énorme fauve blanc qui frémissait de le rejoindre au plus vite.
Le phénix tendit son bec vers le museau de son Partenaire et le frotta contre sa joue.
Les six queues du grand renard s'agitèrent doucement. L'odeur d'inquiétude sur l'épaisse fourrure blanche disparue lentement à mesure que le grand oiseau se mit à roucouler et à se frotter contre son grand renard qui déposait tout autant son odeur sur lui.
les deux animaux géants tournèrent un peu ensemble au milieu du sable à se frotter l'un contre l'autre jusqu'à ce que Zhuque y fasse son trou et ébouriffe ses plumes après avoir gratté le sable de ses serres énormes pour assouplir un peu le sol.
Le renard s'installa sous son aile, ses longues queues enroulées autour de la sienne.
Les flammes s'étaient depuis longtemps calmées et seuls les yeux de ses caudales brillaient encore comme des charbons ardents.
Le phénix enfouit sa tête sous son aile, juste à côté de celle de son renard. Museau contre bec, en un baiser animal aussi étrange que délicat.
Le démon et le dieu gardien fermèrent les yeux. Les qi brulant et frais qu'ils émettaient tous les deux se calmèrent progressivement jusqu'à ce que leurs spectateurs, à leur grande erreur, soient sûr qu'ils dormaient.
Pas si le ronronnement et le roucoulement des deux créatures étaient signifiant.
Etaient-ils juste en train de discuter ? De se faire des câlins ? D'attendre quelque chose ?
Les prêtres de JingYun rentrèrent dans le temple sur la pointe des pieds, encore sonnés.
Leur chef de secte.
Il n'y avait pas d'erreur.
Pas après qu'il se soit immédiatement calmé et installé dans un nid de poussière avec son compagnon sous l'aile pour dormir après une après-midi et une nuit entière à causer la terreur dans la capitale.
"- Qu'est ce qui s'est passé ?" Finit par murmurer le premier disciple.
Il n'était pas le seul à se poser des questions. Toute la secte était sur les dents. Et ils ne comptaient pas leurs invités indésirables envoyés par l'Empereur pour discuter avec QingMing. L'entrevue avait évidemment tourné court lorsque les premiers cris du phénix avaient jeté tout le temple à l'extérieur pour voir ce qui se passait.
Snow Hound soupira.
Comprendre ce qui s'était passé n'avait pas été compliqué lorsqu'il avait trouvé les robes de Boya abandonnées sur sa terrasse. La symbiose entre Zhuque et son vaisseau s'était, d'une façon ou d'une autre, brutalement approfondie, suffisamment pour que Boya parvienne à assumer la forme primaire du phénix et vole avec lui comme les anciens contes le racontaient. Il avait enflammé la nuit jusqu'à ce que le soleil se lève, dansé avec la lune jusqu'à ce qu'elle se couche.
Comment les humains des temps anciens n'auraient pas pu faire des phénix des dieux vivants eux qui repoussaient les terreurs de l'obscurité en dansant sous la lune ?
Et Zhuque était si grand !
Les ailes du tengu en frémissaient.
Près de lui, les yeux dilatés, terrassé par un Syndrome de Stendhal si profond qu'il n'y échappait toujours pas, Mad Painter avait noircit des rouleaux et des rouleaux de papier, avide de croquer avec de l'encre la moindre image qui lui avait heurté la rétine.
Les doigts couverts d'ampoules, il finissait de frénétiquement dessiner le renard et le phénix enlacés avant de s'effondrer sur le sol, le souffle court, les yeux brillants et les mains tremblantes comme un drogué qui n'a pas eu sa dose.
"- je ne sais ni comment, ni pourquoi, mais votre chef de secte est parvenu à une symbiose complète avec le dieu-gardien qu'il héberge."
"- …Il va…rester comme ça ?"
Le phénix était colossal. Il frôlait les trois mètres de hauts, les dix mètres d'envergure et son bec aurait pu couper un homme en deux.
"- Je n'en sais rien." Soupira encore le shishen. "Mais j'en doute. Pour l'instant et bien…Il faut attendre."
"- Je vais mettre des garde…"
"- A votre place, j'éviterai." Refusa Killing Stone. "Là, il est calme parce qu'il est avec QingMing-Daren. Si quelqu'un s'approche ou même les surveille de loin, ils vont le sentir tous les deux. Ce sont tous les deux des fashi et des prédateurs. Fichez-leur la paix et tout se passera bien."
Yan Shu soupira. Ils n'avaient pas besoin de ça.
Il pouvait déjà anticiper les demandes d'explications de la capitale pour l'oiseau monstrueux qui avait causé la panique sur la ville pendant des heures et enflammé le ciel pendant toute la nuit.
Comme les autres, il avait été fasciné. Le phénix était gigantesque, puissant et il semblait… tellement heureux ! Son chant était chargé de tellement de joie primaire de simplement être en vie. Mais si c'était effectivement Zhuque, il pouvait comprendre qu'il soit heureux de retrouver sa forme d'origine et de voler, même si ce n'était que quelques heures.
"- Et donc, on attend."
"- On attends."
"- Et on attend quoi ?"
"- Je ne…."
QingMing bondit soudain de sous l'aile du phénix qui s'était redressé.
Très haut sur ses pattes, le renard se mit à trotter autour de l'oiseau, ses six queues étalées en éventail. Il passa plusieurs fois devant lui puis aplatit l'avant main devant le phénix et lâcha un petit "Yip !" joueur. Le phénix ébouriffa ses plumes avant de se relever de son nid de poussière. Il répondit à l'appel au jeu en réclamant doucement.
QingMing tourna sur lui-même en sautillant puis lâcha un autre petit "yip" tout aussi joueur et ridicule.
Le phénix étala à son tour sa queue pour faire la roue. Il se redressa, la tête très haute et le cou enroulé vers l'arrière pour faire gonfler son jabot. Il roucoula sur un mode bizarre que personne n'avait entendu.
Incrédule, Snow Hound et Killing Stone échangèrent un coup d'œil. Ils n'étaient pas en train…
"- Ho non. Ho non non non…."
"- J'en ai bien peur."
"- Il se passe quoi ?" Yan Shu ne sentait pas les odeurs écœurantes et douces heureuse qu'eux sentaient. Il ne sentait pas non plus le désir brulant qui commençait à ramper dans le lien avec leur maître.
"- Il se passe que l'un des deux est en chaleur."
"- …Attendez…"
Boya s'éloigna d'un coup d'aile. QingMing lui courut immédiatement après. Le renard trotta jusqu'au phénix en levant très haut les pattes, les queues toujours aussi hautes
"- Boya Daren…Enfin...Zhuque est en chaleur. Et QingMing Daren va se faire un plaisir de le satisfaire."
"- Vous ne voulez pas dire…"
Zhuque s'éloigna encore. Il s'envola tranquillement. Immédiatement, le grand renard démarra de toute la vitesse de ses pattes pour lui courir après et le rattraper.
"- On va pas les revoir avant qu'ils aient…Finit…"
Killing Stone avalait péniblement sa salive.
Mad Painter s'était relevé et se collait à son compagnon, de plus en plus demandeur.
"- Snow Hound…"
Le tengu parvint difficilement à ouvrir un portail pour la Maison.
"- On reviendra plus tard." Souffla Killing Stone en poussant les deux plus vieux shishen dans le portail. Mad Painter commençait à s'attaquer aux vêtements de son tengu et Killing Stone ne se retenait que de plus en plus difficilement.
Yan Shu se retrouva tout seul comme un idiot dans la carrière. Il courut après les autres cultivateurs qui galopaient de terrasse en terrasse pour suivre des yeux le phénix et le renard qui se courraient après, sans comprendre ce qu'ils faisaient.
Lorsque le phénix s'écrasa sur le sol en relevant la queue et que le renard commença à lui grimper sur le dos, la consternation autant que la réalisation parcouru les rangs de la secte.
"- Ils vont…ils sont en train de…."
Yan Shu chassa tout le monde à l'intérieur du temple, écarlate. Les deux fashi ne répondaient qu'à leur instinct animal. Qu'est-ce qu'ils pouvaient y faire ! Zhuque se laissait grimper avec une satisfaction évidente pendant que le renard avait accroché ses pattes avant autour de la base de ses ailes pour un meilleur équilibre alors qu'il le couvrait. Le renard lui nippait les plumes du cou et le pinçait du bout des crocs pour le garder immobile.
Les roucoulements de Zhuque résonnaient dans le temple entier, autant que les petits grondements du renard.
Et ça allait durer des heures.
