Chapitre 47 : "Life Before War" #

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QingMing buvait calmement sa tasse de thé.

Devant lui, Mad Painter était fébrile. Il n'était pas le seul. Killing Stone aussi était sur les dents. Les deux shishen lui avaient quasi sauté dessus dès son arrivé. Pendant qu'ils se torturaient à savoir comment lui parler, QingMing buvait tranquillement son thé tout en visant les factures du jour.

Les grosses dépenses frénétiques et compulsives s'étaient heureusement calmées pour retrouver le budget ordinaire de la Maison.

QingMing avait offert les dix autres œufs clairs au Domaine comme il l'avait fait avec les trois premiers œufs. Il ne savait pas ce qu'Elle en ferait, mais il savait que la Maison en tirerait quelque chose. Elle comprenait qu'ils étaient importants pour lui. Surtout les trois premiers.

La Maison n'était pas comme ses autres shishen, mais elle restait le premier. Son acquisition était un souvenir un peu trouble pour QingMing. Il ne savait pas vraiment si la Maison était venue à lui ou s'il l'avait trouvé. Il se rappelait juste de la terreur frénétique de Zhong Xing lorsqu'il en était revenu la première fois. De ce que Snow Hound lui avait dit après, le petit garçon de dix ans qu'il était alors s'était disputé très fort avec son maître, avait ouvert un portail à l'aveugle et sauté dedans sans même vérifier où il donnait accès. Dans sa colère, il l'avait vraisemblablement ouvert sur le vide.

Son maître avait été persuadé qu'il avait perdu son petit élève. Seul le lien mental fragile entre maître et élève avait réussi à le persuader que QingMing était toujours en vie, quelque part. Puis l'enfant était rentré seul quelques jours plus tard, plus calme. Ses vêtements étaient propres, il était bien nourri, il était évident qu'il n'avait pas été seul et que quelqu'un s'était occupé de lui. QingMing avait été incapable de dire où il était.

Il lui avait fallu des mois pour se souvenir du Domaine et de la Maison et quelques-uns de plus pour parvenir à y retourner.
Sa première visite consciente avait été étrange. Le Domaine était beaucoup plus petit. Il n'y avait que la Maison, un minuscule jardin entouré de murs depuis longtemps disparus et le Lac. Plus il y était venu et plus le Domaine s'était nourrit de sa présence pour grandir avec lui. Encore maintenant, il se nourrissait de ce que ses habitants lui donnaient et QingMing lui avait confié ce qui aurait pu être trois de ses enfants. Pour la première fois, il avait senti le Domaine hésiter puis prendre les restes avec plus de douceur qu'il n'en mettait normalement. QingMing ne savait pas ce que le Domaine en avait fait, mais il savait qu'il en verrait les résultats à un moment ou un autre. Ses trois possibles enfants n'auraient jamais vécu mais il resterait toujours quelque chose d'eux ici.

S'il pouvait continuer à y venir, il pourrait sans doute le voir.

"- QingMing Daren…" Tenta soudain Killing Stone.

Le fashi releva le nez de la liste qu'il pointait. Il y avait une ou deux dépenses un peu extravagantes, mais il n'allait pas hurler juste parce que Hei Feng avait ENFIN décidé d'acheter un vrai lit et de quitter son placard. Au contraire. Alors s'il voulait avec des draps en soie et une nuée d'oreiller en duvets, il n'allait pas les refuser non plus.

"- Qui a-t-il Sha ShengShi ?"

"- …On ne vous voit pas beaucoup à la Maison en ce moment."

"- J'y suis pourtant presque tous les après-midis."

Le jeune démon jeta un coup d'œil par en dessous à son ainé.

Mad Painter le foudroya du regard avant de reprendre.

"- Il veut dire que vous ne venez pas souvent nous voir." Il n'y avait aucun reproche dans la voix du shishen mais une certaine déception quand même.

Est-ce que QingMing avait un problème avec son futur petit-frère ?

"- Vous êtes tous très occupés et moi aussi."

"- Suffisamment pour ne même plus venir nous dire bonjour ?"

QingMing finit par reposer le document qu'il lisait. C'étaient eux qui lui battaient froid depuis des semaines. Il n'allait pas s'excuser d'avoir voulu les prémunir de la souffrance que Boya et lui avaient traversés quand Zhuque avait cassé trois de leurs œufs !

"- Si tu me disais clairement ce que tu as à me dire, Kuang HuaShi. J'ai énormément de travail depuis quelques semaines et je n'ai vraiment pas de temps à perdre en atermoiements."

Les deux shishen se raidirent. Même si le ton était toujours aussi cordial, le reproche était évident dedans. Ce qui était choquant puisqu'ils ne voyaient pas ce qu'ils avaient pu faire de mal pour que leur maître les tienne à bout de bras comme ça.

"- Nous sommes juste désolé et inquiets de ne pas vous voir plus et… De ne pas avoir plus de nouvelles maintenant que vous avez heu…" Comment dire ça sans paraitre trop ridicule.

"- Vous avez fermés le lien avec nous. On ne ressent plus rien !" S'emporta Killing Stone, comme toujours direct.

"- Il me semble que vous vous êtes bien assez plaint que je le laissais ouvert, pourtant."

"- Ce n'est pas pareil !" Se mettait gentiment en colère le jeune shishen. "Là, c'est comme si vous vouliez plus de nous !" La détresse de Sheng Shi était évidente.

Si la situation avait été un peu différente, QingMing aurait surement eut plus de patience. Là, il commençait à sérieusement en manquer. Il était sur les nerfs, inquiet, blessé, fatigué et voulait juste retrouver son Boya pour s'occuper de leur poussin tous les deux.

"- Killing Stone. Vous allez être parents dans quelques mois. Si je me souviens bien, la couvaison de Ye HuoHua a déjà été compliqué. Maintenant, vous avez une incubation complète à assurer. Vous avez besoin de tout votre temps et de toute votre énergie pour vous assurer que votre fils va naitre en pleine forme." La brusque bouffée d'angoisse qui monta dans le ventre du yin yang shi fut immédiatement censurée. Leur fils allait naitre en pleine forme. Il le fallait. Lui, il n'était même pas sûr que le sien naitrait tout court. "Je suis assez grand pour que vous n'ayez pas besoin de vous inquiéter pour moi en permanence." Même si le petit garçon au fond de lui pleurait déjà la distance entre eux depuis quelques temps. "Ma relation avec Boya est stable et équilibrée maintenant. Nous discutons quand nous avons un problème, il connait mes limites et je connais les siennes." Les relents d'autodestruction qui l'avaient hanté encore quelques mois plus tôt étaient loin. Même s'il sentait encore parfois ce besoin irrépressible de se faire du mal, il le passait en allant chasser sous sa forme de renard. Ses proies mourraient sous ses crocs, mais ses griffes ne déchiraient plus sa propre chair. "Concentrez-vous sur votre famille. Je suis un grand garçon maintenant. Je vous promets que vous n'aurez plus de soucis à vous faire pour moi." Souriait-il calmement.

QingMing ne remarquait pas qu'il s'excluait de lui-même de cette famille parce qu'avec tout ce qu'il leur avait déjà fait subir avant, il ne voulait plus être responsable de blesser encore ses parents adoptifs. Maintenant qu'ils avaient un vrai petit à élever, sa place n'était plus auprès d'eux autrement que comme leur maître. Sa place dans leur lit aussi avait été prise par un autre. Killing Stone y était bien mieux que lui. Le yin yang shi avait cru qu'il pourrait avoir le beurre et l'argent du beurre, il réalisait soudain qu'il avait été bien trop cupide dans ses attentes et dans ses espoirs.

C'était aussi pour ça qu'il avait retiré Liu Ye de l'équation finalement. Il ne pouvait laisser à la charge de ses parents adoptifs un enfant de plus dont ils ne pouvaient, ou ne voulaient pas s'occuper. C'était lui qui avait décidé de prendre le petit démon fragile avec lui, c'était à lui de s'en occuper. Il n'avait pas à le laisser à la charge d'un autre.

Mad Painter avala péniblement sa salive. Le manque de retour émotionnel dans leur lien l'empêchait de savoir exactement ce que pensait et voulait dire son petit renard. Il voyait juste ce sourire si doux et si tendre, ses yeux tellement remplis de tendresse qu'il ne pouvait y lire aucun mensonge. QingMing pensait vraiment ce qu'il disait. Et pourtant… et pourtant ce sourire. Il y avait autre chose sous ce sourire.
C'était celui que le petit renardeau avait toujours lorsqu'il revenait de ses cours et qu'il leur servait avec un "tout va bien" alors même que ses camarades de classe avaient passé leur journée à lui taper dessus et ses maîtres à l'utiliser comme bouc-émissaire. C'était celui qu'il avait quand il recousait seul ses plaies dans sa chambre pour n'inquiéter personne avant qu'ils ne s'en rendent compte.

QingMing pensait réellement que s'éloigner d'eux le plus possible était ce qu'il leur fallait. Même s'il ça lui faisait du mal, même s'il en avait le cœur crevé, QingMing les libérait le plus qu'il le pouvait pour qu'ils puissent vivre leur vie aussi libres de lui que possible. Il faisait… Il les traitait soudain exactement comme il traitait les autres démons qu'il avait recueilli et qui vivaient sur le Domaine.

Avec stupeur, Mad Painter réalisa qu'il n'avait pas été invoqué depuis des mois. Snow Hound non plus. Killing Stone n'avait pas été appelé non plus depuis une éternité. Il avait accompagné leur maître quelques fois avec Hei Feng, mais il avait juste été là pour accompagner. Pas comme servant et protecteur.

Leur maître ne passait à la Maison que pour s'occuper des dépenses courantes de la maison pour leur bien-être à eux. Juste comme un propriétaire qui passe voir l'état de son domaine et s'occupe de l'entretient sans que les locataires ne s'y intéressent.

QingMing donnait l'impression de ne tout simplement plus vivre là. Comme si…Comme s'il leur avait totalement abandonné les lieux avant de s'écarter en douceur.

"- …QingMing…Qu'est-ce que tu fais ?"

Le yin yang shi releva les yeux de la facture suivante qu'il lisait. Il fallait qu'il pense à les faire envoyer à son bureau et non plus ici. Ce serait plus simple pour tout le monde.

"- Je vise les factures ?"

Mad Painter lui arracha le papier des mains.

"- Je ne te parle pas de ça ! Je te parle de ce que tu es en train de nous faire !"

Le sourire de QingMing diminua lentement. Ce qu'il était en train de leur faire ? Mais…Justement. Il faisait tout pour ne plus rien leur faire. Il s'était bien trop longtemps appuyé sur ses shishen aussi bien physiquement qu'émotionnellement. Il ne pouvait plus se permettre de les utiliser comme des béquilles. Pas maintenant qu'ils allaient avoir une vraie famille à eux. La seule chose qu'il pouvait faire pour eux était de les laisser tranquille. Il avait déjà décidé depuis longtemps de mettre Snow Hound et Mad Painter à la retraite. Leur œuf avait juste accéléré un peu la chose, qu'il soit fertile ou non. Que leur couple soit maintenant une triade établie compliquait encore un petit peu la situation parce qu'elle le laissait sans shishen à appeler au combat à part Boya et Hei Feng. Mais Boya n'était pas en état de l'aider s'il en avait besoin. Et si Hei Feng était d'une rare efficacité pour protéger, il haïssait tellement se battre que QingMing y voyait de la cruauté de le considérer comme un shishen de combat.

Alors si QingMing avait des dizaines de servant qui lui étaient rattachés, il était maintenant totalement seul sur le terrain.

Il dépendait entièrement de ses hommes et des séniors de JingYun qui insistaient pour l'accompagner quand il devait intervenir sur les traces de leur faux prêtre rouge.

"- Je ne comprends pas Kuang HuaShi. Ce que je suis en train de vous faire ?"

"- Tu nous repousses de toutes tes forces !"

"- Je ne vous repousse pas, enfin." Il prenait juste acte de la distance naturelle qui s'était mise entre eux depuis des mois et des mois. "Je m'assure juste que votre fils aura la meilleure famille possible." Leur fils. Pas son petit frère.

Honey Bug toqua soudain à la porte du bureau.

"- Maître ? Excusez-moi de vous déranger. Le Bureau a envoyé un shikigami. Ils ont besoin de vous."

QingMing hocha la tête. Il rangea les documents

"- Nous en reparlerons, Mad Painter." Il avait un rendez-vous difficile à accepter qu'il se devait d'honorer.

Les deux shishen ne purent le retenir davantage. QingMing salua les deux hommes, Honey Bug, puis ouvrit un portail directement dans son bureau à la secte. Kin Lao l'y attendait avec un maître d'ouvrage à la joue tachée d'un peu de peinture.

"- Alors, où en sommes-nous ? "

Pendant qu'il saluait l'artisan qui avait fini avec ses employés la réfection de l'intégralité des dortoirs des disciples, des chambres individuelles et même des salles de classe, Mad Painter et Killing Stone n'avaient pas bougé une fois le portail refermé. Ils avaient l'impression diffuse de perdre leur maître mais ne savaient pas comment le retenir.

Honey Bug les observait avec un rien d'amusement.

"- Ha, je comprends, la retraite, ça doit être difficile."

"- …La retraite ? Comment ça la retraite ?"

Elle s'étonna de leur réaction.

"- Quoi ? Snow Hound ne vous en a pas parlé ? Pourtant QingMing Daren l'a prévenu. Maintenant que vous avez un œuf, il a dit qu'il vous mettait à la retraite des actions de terrain."

"- QUOI ?"

"- Il n'avait prévu que pour TianGou et HuaShi, mais puisque ShengShi aussi est concerné, j'imagine qu'il a décidé de vous libérer tous les trois. "

Les deux shishen se précipitèrent dans leur nid. TianGou ne leur avait jamais parlé de ça !

A la secte nord, QingMing avait guidé l'artisan jusqu'à l'appartement du chef de secte. Il n'avait pas été ouvert depuis la mort de son maître.

"- Alors vous voulez qu'on refasse tout ?"

"- S'il vous plait. Cet endroit est trop plein de souvenirs douloureux. Et puisque je vais être davantage présent, j'ai besoin d'avoir un endroit où m'installer pour de bon."

Kin Lao était mal à l'aise. Pourquoi leur maître disait ça ? Il avait bien son Domaine non ?

"- Il faudra d'abord évacuer tout ce qui encombre la pièce. Les livres et les rouleaux peuvent être descendu dans les archives de la bibliothèque de la secte. Si vous pouvez changer la destination de chaque pièce, ce serait apprécié."

Pour le lit, il déplacerait sa tanière. Ou en déplacerait une partie ici en tout cas. Il lui faudrait faire le tri pour en exclure ce qui serait bientôt des souvenirs trop douloureux comme les plumes de Snow Hound. D'ici quelques mois, quand le petit œuf aurait éclos, il était certain que ses shishen ne se soucieraient même plus de ne pas le voir plus d'une fois tous les quelques mois. Ils auraient bien trop à faire.

"- Il faudra aussi au moins trois chambres indépendantes pour mes shishen. Il y a un autre appartement juste à côté, j'imagine qu'il ne sera pas très compliqué de faire communiquer les deux avec juste un couloir ou une porte." Que tout le monde garde son intimité.

Silencieux, Kin Lao écoutait de toutes ses oreilles. Et ce qu'il entendait, il ne l'aimait pas du tout. Leur maître de secte allait s'installer à plein temps ici quand il ne se serait pas à JingYun.

Qu'est ce qui se passait ? Où étaient ses shishen ?

Kin Lao n'était pas idiot. Il avait bien vu qu'ils n'étaient plus jamais avec leur chef. Ils n'étaient pas morts sinon QingMing seraient bien plus affectés. Alors…Quoi ?
Le premier disciple se mordillait le coté du pouce pendant que QingMing continuait à expliquer à l'artisan ce qu'il voulait exactement.

Dès que son maître aurait le dos tourné, il irait demander des informations à son homologue de l'Est. Il devrait avoir des informations avec un peu de chance.

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Presque tous les jours à présent, les deux fashi restaient collés à leur œuf, les mains et un bec dessus, pour sentir leur bébé bouger à l'intérieur de sa coquille.

La petite créature à l'intérieur avait encore besoin de grandir pour être viable, mais il était déjà actif, à la grande satisfaction et au soulagement de ses parents.
S'il bougeait, c'était que tout allait bien n'est-ce pas ?

Même Zhuque était raisonnablement confiant.

QingMing continuait à chasser pour son Partenaire et remplir en même temps les réserves de viande du temple.

Il avait fait rerouter courriers et factures qu'il recevait normalement à la Maison du lac pour son bureau à sa secte et n'avait pas remis les pieds chez lui depuis sa dernière discussion avec ses shishen. Comme aucun d'eux n'avait fait l'effort de venir le chercher soit à JingYun, soit au Bureau alors qu'ils avaient des talismans à disposition pour ceux qui ne pouvaient ouvrir de portail, il en avait conclu que la situation actuelle leur convenait tout à fait. Ça lui crevait le cœur mais qu'y pouvait-il ?

Quand il avait besoin d'un peu de calme qu'il ne pouvait avoir dans aucun des deux temples, puisque la Maison du Lac lui était plus ou moins hors d'atteinte, il allait s'isoler quelques heures dans la garçonnière qui leur avait été offerte par le Seigneur Han.

Fang l'y attendait toujours avec le plus grand calme et la plus grande discrétion.

Le jeune serviteur était toujours heureux de voir l'un de ses maîtres. Le petit domaine dont il s'occupait lui prenait tout son temps, mais il avait grandi dans des dortoirs d'esclaves. La solitude l'oppressait quelque peu. Même s'il pouvait sortir du domaine comme il le souhaitait, il n'avait pas vraiment d'amis, à peine de connaissances et juste quelques personnes qu'il connaissait de vue.
QingMing lui avait demandé s'il avait un ami parmi ses anciens collègues à qui il tenait assez pour qu'il l'achète et l'ajoute à la maisonnée. Comme ce n'était pas le cas, QingMing continuait à espérer tomber sur un démon ou un esprit qui échangerait le calme et la protection du petit domaine contre son travail.

Pour l'instant, assit sur la terrasse avec une pile de rouleaux de rapports à lire, le yin yang shi profitait du soleil de la fin d'après-midi avec une tasse de thé à la main.
Malgré tous les efforts du jeune serviteur, le thé était médiocre au mieux. N'était pas Honey Bug qui voulait mais QingMing n'allait certainement pas s'en plaindre. Au moins était-il au calme.

Un frisson soudain lui remonta dans le dos.

Il était OBSERVE ! Ce qui n'était pas possible !

Affreusement inquiet, il passa en revue les protections de la petite maison mais elles étaient intactes. Personne n'avait même tenté de les tripoter.
Comment ? Comment quelqu'un pouvait-il l'observer malgré toutes les protections !

Il arracha une des feuilles d'un des rapports pour en faire plusieurs shikigami de recherche qu'il lança autour de lui. La vingtaine de minuscules insectes de papier filèrent en tous sens autour de lui à la recherche de l'espion, qu'il soit magique ou de chair. Ils volèrent, fébriles, pendant quelques minutes puis tombèrent sur le sol, inertes.
Il n'y avait rien.
C'était impossible !

"- QingMing Daren ?"

La sensation d'être observé disparue soudain dès qu'il ne fut plus seul.

"- Fang, as-tu fait venir quelqu'un ici ?"

"- Non, Maître."

"- Pas même un artisan, un livreur, n'importe qui ?"

"- Non, Maître. Personne n'a passé ce portail à part vous, moi, Boya Daren et vos shishen." L'ancien esclave commençait à s'inquiéter. "y a-t-il un problème ?"

"- Possiblement. Y a-t-il de nouveaux habitants dans le quartier ? Des nouvelles têtes ?"

"- … Maintenant que vous en parlez, oui. Il y a un couple qui s'est installé au bout de la rue. Un homme dans la fin de la trentaine et son épouse dans le même âge."

"- Quelque chose de particulier ?"

"- Et bien…Ils n'ont pas d'enfants." Pour un couple de leur âge, ne pas avoir d'enfant était aussi rare que suspicieux. "Ils ont quelques serviteurs et sont très discrets. Je ne les ai aperçu qu'une fois ou deux."

"- Autre chose ?"

"- L'homme doit être un ancien soldat"

Ça c'était intéressant. Même pas quarante ans, c'était jeune pour quitter l'armée sans avoir été démobilisé ou renvoyé.

"- Qu'est ce qui te fait dire ça ?"

"- Il a perdu une main. Il est aussi physiquement assez musclé alors… Ca me paraitrait logique qu'il ait perdu sa main au combat."

QingMing hocha la tête. C'était bien joli mais sans intérêt.

"- Rien d'autre ?"

"- Rien qui ne m'ai frappé, QingMing Daren."

Le chef de secte replia ses dossiers.

"- J'aimerai que tu gardes l'œil ouvert. Si tu vois quelque chose d'étrange, note-le-moi."

Le serviteur hocha la tête. Il ferait de son mieux.

Il salua son maître qui lui lança une petite bourse avant de partir.

"- Fais toi plaisir avec ça. Tu l'as bien mérité. Et peut-être que si tu trouves un animal domestique qui te plait, tu te sentiras un peu moins seul."

Fang en resta stupéfait pendant que son maître le laissait seul une fois de plus. Un animal domestique ? Il en frétillait presque. Un chien ? Un chat ? Autre chose ? Il irait au marché aux animaux dès le lendemain sans faute !

De retour à sa secte, QingMing se débarrassa de ses dossiers, fit le tour de ses responsabilités puis put enfin retourner auprès de son compagnon.

Ces derniers jours avant l'éclosion étaient aussi épuisants que nerveusement compliqués.

Il voulait tellement tenir leur bébé dans ses bras….

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Boya allait finir par devenir fou.

Depuis des semaines, des mois même maintenant, ses journées se limitaient à poser son cul dans son nid et COUVER.

Couver le matin

Couver le midi

Couver le soir

Au moins, la nuit, il pouvait aller chasser et voler pendant que QingMing le remplaçait. Il savait que son Partenaire le remplaçait aussi en partie à la tête de JingYun où il aidait Yan Shu à appuyer les décisions du premier disciple par sa seule présence. C'était scandaleux, mais au moins, ça marchait.

Boya était content d'avoir bientôt un petit. Enfin, il le pensait en tout cas. Ses sentiments sur la chose étaient clairement parasités par ceux de Zhuque. Il avait un œuf sous son ventre, avec un petit qui était à moitié à lui, à moitié à Zhuque et à moitié à QingMing.

Ca faisait beaucoup de moitiés

Il savait que QingMing faisait de son mieux pour lui mais avait parfois l'impression que le reste du temple avait oublié qu'il n'était pas un fichu piaf géant et qu'il comprenait quand on lui parlait merci beaucoup !

Il n'en pouvait plus des gens qui parlaient à QingMing pour une question qui le concernait lui mais ne lui faisaient même pas la grâce de simplement lui dire bonjour.

S'il n'avait pas eu QingMing pour lui parler et son Shifu qui passait régulièrement pour jouer avec lui au go, il serait déjà devenu dingue et aurait cramé le temple.

Heureusement pour ce dernier, QingMing n'avait pas le mauvais gout quand il commençait à hurler à l'injustice de lui demander de se calmer. Il le laissait protester tout son saoul en abondant dans son sens. Une fois la frustration au moins en partie exprimée, il chassait son compagnon du nid, prenait sa place sur l'œuf et le laissait aller chasser et voler autant qu'il en avait besoin.

C'était pour ça que Boya était parti du temple la veille au soir et n'était toujours pas revenu malgré le milieu de matinée. Tant qu'il ne sentirait pas de l'inquiétude dans le lien mental distordu par la distance entre son compagnon et lui, il continuerait à voler et à chasser.

Quoique, Boya était mauvaise langue. Il avait aussi Liu Ye pour discuter.

Le jeune shishen n'avait aucun problème à comprendre les caquètements de Zhuque ou les siens. C'était le seul moment où Boya comme Zhuque pouvaient PARLER pour de vrai. Ou au moins avoir cette impression. Le lien mental avec QingMing, c'était très bien, mais pour Boya qui avait toujours eu du mal à s'exprimer, c'était devenu pesant. Malgré tout, il avait BESOIN de parler aussi. Le petit shishen était un baume sur son esprit maltraité.

Lorsqu'ils auraient une autre ponte après des chaleurs, il faudrait qu'ils trouvent un autre système sinon, lui DeVeNiR FOUUUUUUU !

Cintré, maboul, timbré, certifié !

Boya se laissa tomber comme une pierre sur un énorme auroch qu'il tua d'un coup de bec en lui arrachant la tête. Il n'aimait pas faire souffrir ses proies et surtout, il avait besoin de faire passer sa frustration et sa colère.

Zhuque se tenait prudemment en retrait. Entre son enthousiasme débordant d'avoir un œuf et son indifférence totale à l'idée qu'il puisse ne pas éclore, Boya avait envie d'attraper le piaf géant par le cou comme un poulet et de le secouer très très fort. Ne se rendait-il pas compte ? Il vivait dans son crane depuis près de trois ans maintenant. N'avait-il toujours pas compris à quel point les humains chérissaient leur progéniture ?

La présence de Zhuque s'écrasa un peu plus au fond de lui-même.

"- ARRETE DE ME TRAITER COMME UNE FEMELLE GESTANTE !" Rugit Boya à son colocataire qui se fit encore plus petit.

Mince, Boya l'avait entendu.

Une flèche passa près de l'aile du phénix qui releva le bec du ventre de l'auroch qu'il était en train de dévorer. Et dire que Boya avait reproché à QingMing de l'approcher avec le museau couvert de sang. Lui en avait sur toute la tête et jusqu'au milieu du cou. Il allait mettre des heures à se nettoyer les plumes. Une seconde flèche fusa vers lui. Le phénix l'attrapa au vol dans son bec et la brisa en deux. Le chasseur encocha une flèche de plus en jurant.

Un cri lui échappa lorsque son cheval s'enfuit, effrayé par les plumes enflammées du phénix qui bondit près de l'humain d'un battement d'aile. L'empereur n'avait-il pas émis un décret pour interdire qu'on s'en prenne à lui ?

Enfin, entre les édits de l'Empire et ce que faisaient les humains...Un interdit était forcément une chance de gagner de l'argent pour les pourvoyeurs de ce qui était protégé. Boya détruisit calmement la moindre arme de l'humain, lui caqueta au visage sa désapprobation même s'il savait parfaitement qu'il ne le comprenait pas puis vola récupérer le cheval qu'il emporta avec lui. La pauvre bête hennissait de terreur évidemment mais Boya n'y pouvait pas grand-chose. Il finit par le poser dans le corps d'une ferme qui avait vu des jours meilleurs puis s'envola à nouveau sous les cris des fermiers, reconnaissant de l'aubaine.

"- Tu es assez calme pour que nous rentrions maintenant ?"

"- Nan !"

Boya savait qu'il se comportait comme un enfant mais bon sang, il avait BESOIN de ces quelques heures de liberté en plus avant de réellement devenir dingue. S'il avait été sûr de pouvoir reprendre entièrement ses plumes après, il lui aurait surtout fallut redevenir lui-même mais Zhuque n'était pas sûr de parvenir à l'y aider sans le boost que leurs chaleurs avaient provoqué pour les transformer.

Boya se posa tout en haut d'une montagne et y resta un long moment à juste hurler toute sa frustration et sa colère jusqu'à être épuisé, hors d'haleine et la gorge à vif.

"- On peut rentrer maintenant ?" Le soleil n'allait pas tarder à se coucher.

QingMing devait les attendre avec impatience. Surtout qu'ils l'avaient empêché d'aller faire son devoir à cause de leur absence. Boya soupira lourdement. Il décolla sans protester davantage pour retourner au temple.

Il faisait nuit lorsqu'il se posa sur la terrasse de ses appartements.

A peine avait-il poussé avec son bec les doubles fenêtres que la tête de QingMing émergeait de la mer de poils étalée sur le nid pour tenir chaud à leur œuf. Les six queues se mirent à battre doucement pour marquer son contentement de le voir.

"- BOYA DAREN !" Liu Ye se pendit au cou du phénix avec de faire la moue. "Beuh, vous êtes dégouttant !"

"- Tu as passé une bonne journée mon Boya ?

"- Acceptable."

"- Si tu accompagnais Liu Ye aux bains pour qu'il t'aide à te nettoyer les plumes ?"

Le jeune shishen était très doué pour s'occuper du plumage du phénix, il fallait avouer.

"- Je peux t'abandonner encore une heure ?"

"- Ne t'en fait pas pour moi." Rassura QingMing.

Quelqu'un avait approché du nid une grande casserole avec de l'eau et une autre avec des morceaux de viande crue.

"- Quelqu'un s'est bien occupé de toi."

"- Tes shidi sont venu me tenir compagnie lorsqu'ils ont constaté que j'étais tout seul. Visiblement, ils te font entièrement confiance pour rester tout seul, mais n'ont aucune confiance en moi pour ça." Et ça amusait visiblement grandement le renard

Boya attrapa Liu Ye dans ses serres avec délicatesse pour voler avec lui jusqu'aux bains. S'il tentait de passer par l'intérieur, il ne passerait jamais les portes.

Le jeune shishen hurla mais pas de terreur. A peine avaient-ils posé les pattes par terre que Liu Ye éclatait de rire.

C'était merveilleux de voler !

"- Vous devriez emmener QingMing Daren quand vous pourrez !"

Autour d'eux, les quelques maîtres qui clapotaient tranquillement s'écartèrent précipitamment pour laisser leur chef de secte sauter dans l'eau du grand bain qui se colora immédiatement de rouge,

"- Boya Daren est blessé ?"

"- Ben vous pouvez lui demander directement hein." Remarqua Liu Ye en fronçant les sourcils pendant qu'il faisait le tour des savons et des huiles pour trouver ce qui n'abimerait pas les plumes du phénix. "Il peut pas vous répondre directement mais ce n'est pas parce qu'il a des plumes qu'il ne peut pas comprendre. Et il peut encore hocher la tête ou la secouer pour dire oui ou non."

Le ton était tellement écœuré que les disciples se sentirent rougir. Ils étaient des idiots et s'en rendaient compte.

"- Boya Daren. Y a deux savons qui n'abimeront pas vos plumes." Le shishen montra les deux gros pains de savons. " Y en a un à la fleur de cerisier et l'autre à la fleur de prunier. Vous préférez lequel ?"

Boya s'en fichait totalement mais QingMing préférait la fleur de prunier. Il donna un petit coup du bout du bec sur le second savon.

"- D'accord ! Vous pouvez vous accroupir dans l'eau et vous ébrouer pour bien vous mouiller ?"

Boya obéit, trempant au passage ses hommes encore dans l'eau qui finirent par sortir en râlant.

"- Vous pouvez aider aussi, hein !" Railla Liu Ye à la grande surprise de Boya.

Diantre, mais le petit shishen avait des crocs de lait qui commençaient à pousser dirait-on ! Les disciples se récrièrent en bredouillements outrés. M'enfin, ils ne pouvaient pas donner un bain à leur chef de secte !

Liu Ye leva les yeux au ciel en une parfaite imitation de Mad Painter quand il était face à la bêtise de ses jeunes frères et sœurs.

"- Alors si vous ne voulez pas aider, au moins allez-vous en ! Vous aimeriez qu'on reste à vous observer pendant votre bain, vous ?" Les disciples rougirent et fuirent les fesses justes couvertes par une serviette sous les caquètements de rire de Boya et Zhuque.

Le shishen avait trouvé un récipient pour mouiller un peu mieux les plumes de Boya qui se laissait faire avec plaisir. Il aurait préféré que ce soit QingMing qui s'occupe de lui comme ça évidemment, mais ils ne pouvaient pas quitter le nid tous les deux en même temps.

Une fois un premier rinçage fait et le plus gros du sang séché parti avec le petit courant qui gardait l'eau des bains toujours propre, Liu Ye savonna uniquement les plumes de dessus pour ne pas mouiller la peau. Les oiseaux n'aimaient pas ça en général, mais Baya protesta doucement. Il serait sec à la vitesse de la lumière avec les flammes de Zhuque et il sentait la poussière le gratter jusque sur sa peau.

Le petit shishen reprit son savonnage en profondeur. C'était un travail long et fastidieux pour une personne seule qui prit plus de deux heures avant que le phénix soit complétement propre et rincé sans risquer de laisser de savon à la base de ses plumes. Sinon, ça allait gratter.

"- Voila ! Quand vous serez sec, je pourrais huiler vos plumes."

"- Ca, QingMing s'en occupera. Tu en as bien assez fait, Liu Ye." Le grand bec nippa gentiment les cheveux encore trop courts du jeune shishen qui rougissait doucement.

"- Je vous laisse retourner auprès de QingMing Daren alors !

"- Tu ne reviens pas avec moi ?"

"- Ho, ça va être l'heure de diner de ma classe et on se couche tôt."

Boya frotta gentiment son bec contre la joue du petit shishen. Il était tellement adorable.

Le chef de secte attendit qu'il soit à l'intérieur du corps principal du temple pour s'envoler à nouveau et retourner enfin auprès de son Partenaire.

Zhuque se mit immédiatement à roucouler en voyant QingMing. Le grand renard était toujours enroulé autour de leur œuf et n'en avait probablement pas bougé depuis la veille au soir ou presque.

"- Tu peux y aller mon QingMing."

Zhuque reprit sa place sur l'œuf en caquetant de satisfaction. Même s'il trouvait que Boya avait un peu abusé, cette journée de liberté lui avait fait un bien fou à lui aussi.

QingMing s'étira des quatre pattes puis l'une après l'autre en grimaçant, agita vigoureusement ses queues, s'ébroua longuement, bailla pour remettre mâchoire en place puis reprit forme humaine avait de recommencer des étirements similaires maintenant qu'il était sur ses pattes arrière...Ses pieds.

Les oiseaux, c'était prévu pour rester à couver des jours. Pas un renard !

"- Tu t'es bien promené ?" Et bien sûr, aucun reproche pour son phénix baladeur. Leur Partenaire était bien trop adorable.

"- Ca m'a fait un bien fou."

"- Tant mieux. A moi aussi. J'ai passé presque toute la journée à dormir." Mine de rien, QingMing avait un accumulé un sacré retard de sommeil sur les dernières semaines. "Et pour le reste, tes shidi m'ont tenu compagnie.

"- La classe de Liu Ye ?"

"- Au début oui. Puis toutes les autres des moins de douze ans. Il n'y avait plus un bout de parquet de libre. Ils ont fait la sieste ici."

Boya renifla. Ses shidi étaient des rémoras possessifs et rancuniers, ça ne changerait jamais. Mais ils étaient aussi adorables que déjà affreusement protecteurs. Pour l'instant, c'était de leurs shixiong. Dans quelques années, ce seraient des gens sous leur protection.

C'était à ça que servait le temple après tout.

On pouvait être un bon chasseur sans aimer les gens. C'était son cas.

On pouvait être un bon prêtre sans aimer chasser. Ça avait été son shifu

Mais lui espérait que ses petits shidi aimeraient autant la chasse que les gens. Histoire de faire d'eux des gens bien.

"- Tu sens meilleur." Remarqua soudain QingMing en enfouissant son nez dans les plumes du phénix.

"- Je puais ?"

"- Disons que ça fait longtemps que tu n'avais pas pris un vrai bain." QingMing avait ouvert un portail pour ses appartements de la secte nord et en tirer une fiole d'huile pour les plumes de son compagnon.

Boya n'avait rien dit mais avait été surpris de ne pas reconnaitre la tanière de son renard à la Maison.

La soirée se finit dans le calme et les papouilles malgré la frustration du couple.

Ça commençait à être long.

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Sha ShengShi avait été un jeune homme doux et heureux de vivre malgré sa naissance et sa situation.

Il était mort dans ses circonstances atroces parce qu'il avait une conscience contrairement à ceux qui l'avaient massacré.

La haine que sa mise à mort lui avait causée, la peine et les regrets avaient été suffisant pour faire de lui un démon lorsqu'il avait enfin succombé après des jours et des jours de tortures. Il avait été finalement enterré vivant sous des tonnes de pierres, sous les scories et les résidus d'une forge. Il y avait survécu encore un jour ou deux malgré son agonie avant que du métal en fusion ne soit versé sur lui à la grande horreur des ouvriers lorsqu'ils avaient entendu ses hurlements de douleur lorsqu'ils s'étaient débarrassé comme toutes les semaines des résidus des fontes précédentes d'acier.

Sha ShengShi en avait émergé des mois après sans plus savoir qui il était ni ce qu'il était. Il n'était plus qu'une boule de rage et de peine qui voulait se venger sans savoir de quoi ni vraiment de qui.

La seule chose qui l'avait empêché de devenir un monstre destructeur avait été que tout au fond, il restait un peu du jeune homme doux qu'il avait été.

Il avait malgré tout rechigné à dévorer les âmes des ouvriers qui avaient versés le métal en fusion sur lui. Le démon tout juste né avait passé sa rage sur la forge et non sur les hommes. Le bâtiment avait été détruit mais il n'avait pris aucune vie.

C'était ce qui l'avait sauvé.

S'il avait succombé à sa soif de sang et avait tué des humains, il n'aurait jamais pu arrêter. S'il avait tué ce jour-là, il serait sans doute l'une des innombrables victimes de JingYun au cours des siècles.

Une fois la forge détruite, il aurait pu chercher ses bourreaux et les tuer l'un après l'autre. Une fois encore, le jeune démon à peine conscient du monde qui l'entourait ne s'était pas jeté à corps perdu dans une chasse sans fin pour éliminer ses meurtriers. Il était juste retourné sur le lieu de ses tortures pour retrouver la cause de sa mort et la mettre en terre.

C'était le plus gros regret qui lui restait de sa vie humaine.

Lorsque le petit cadavre avait été enterré, c'était comme si un voile s'était déchiré dans l'esprit du démon nouveau-né. La rage était toujours là, la peine et la haine aussi. Mais il y avait une conscience au-dessus d'elles qui les tenaient en respect de justesse.

Il était resté dans son coin longtemps, à refuser de croiser qui que ce soit, à mourir lentement de faim sans même s'en rendre compte. Jusqu'à ce que des musiciens s'approchent sans le savoir de sa tanière pour une des innombrables processions qui parcouraient la capitale toute l'année.

Le jeune démon avait enfin sorti le nez de sa tanière, affamé et perdu. Il avait suivi les musiciens alors qu'ils retournaient au palais. Il y était entré sans vraiment savoir comment. La musique l'avait nourri sans qu'il ne sache pourquoi.

Le voile s'était déchiré un peu plus encore.

Au bout d'un temps incertain, il avait rencontré un autre démon qui vivait au palais qui l'avait pris sous son aile.

Ceux qui vivaient-là ne pouvaient pas se permettre d'être des brutes destructrices. On l'avait laissé seul pour évaluer sa dangerosité. Quand il avait été catalogué comme aussi dangereux qu'un chat de canapé, juste content d'écouter de la musique et de se nourrir des restes que la cuisine jetait par paniers entiers lors des banquets, il avait été approché.

On lui avait demandé son nom.

Il avait répondu sans le vouloir, sans le savoir, qu'il était Killing Stone.

Il avait gardé le nom de sa mort quelque part.

Puis il avait commencé à oublier autant qu'il apprenait dans son nouvel environnement.

Pendant deux siècles, il avait fait son petit trou sans importance dans le palais et ses bas-fonds, sans ambition, sans déranger, sans bruit.

Il vivait parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre.

Jusqu'à ce qu'il l'entende pour la première fois et que la musique de la jeune femme déchire une fois de plus le voile cotonneux de son existence. Il avait été heureux pendant une dizaine d'années. Elle avait accepté sa présence et son amour même si elle ne vivait que pour son art. Puis elle était morte et quelque chose était mort aussi en lui.

Il avait quitté le palais, incapable d'y rester plus longtemps. Tout lui rappelait sa musicienne. Pendant cinquante ans, il avait erré dans la ville.

Il avait finalement entendu parler du don du pipa de sa bien aimé à JingYun. Comment il y était entré, comment en était-il sorti, il n'en savait rien du tout, il n'en avait aucun réel souvenir. Du moment où il avait entendu parlé de l'instrument, il avait dissocié une fois de plus, simple spectateur de ses propres actions.

Il n'avait réussi à revenir réellement à la conscience qu'en entendant le son d'un dizi.

Il avait été poursuivi par Boya-Daren.

Il avait été sauvé par QingMing-Daren.

Et voilà qu'il était là, près de trois ans plus tard, à attendre dans le bureau de son maître au cœur même du yin yang bureau qu'il ait un peu de temps à lui consacrer.

Il l'attendait depuis le matin même.

Kin Lao lui avait apporté du thé, des gâteaux, un curry pour le diner, s'excusant à chaque fois de ne pas pouvoir lui dire quand le maître de la secte allait venir. Normalement il était là tous les matins. Il avait dû avoir un empêchement.

ShengShi avait refusé de repartir. Il pouvait attendre. Quand la nuit était tombée, il était resté quand même. Si leur maître arrivait demain matin, il serait là.

Kin Lao lui avait proposé de s'installer dans l'une des chambres de l'appartement de leur chef de secte.

Killing Stone avait été troublé.

L'appartement de son maître ? De ce qu'il en savait, il refusait d'y mettre les pieds parce qu'il lui rappelait trop Zhong Xing.

Kin Lao avait remarqué son trouble et l'avait rassuré. Tout venait d'être refait à neuf, il serait très bien installé.

Killing Stone n'avait pas vu la petite étincelle dans les yeux du premier disciple lorsqu'il l'avait informé des travaux et de la décision du chef de secte de s'y installer lorsqu'il n'était pas à JingYun. Il n'avait pas réalisé que Kin Lao utilisait la situation pour savoir lui aussi ce qui se passait.

Le premier disciple laissa le shishen dans la chambre encore humide de peinture fraiche. Elle était parfaitement bien installée pour un shishen qui resterait auprès de son maître ici. Le lit était grand et confortable (un lit pas un nid ou une tanière).

Il y avait une petite bibliothèque (vide, en attente de quelqu'un pour la remplir).

Un râtelier pour des armes (des armes, pas leurs armes).

Il y avait même des produits d'hygiène dans la salle d'eau (des savons et des serviettes génériques, rien qui ne rappelle le moindre d'entre eux).

La chambre était anonyme, comme dans l'attente d'un shishen qui n'était pas encore là. Killing Stone voulu demander où était "sa" chambre et non "une" chambre mais le premier disciple avait déjà filé.

Après tout, même à JingYun où ils partageraient un espace s'ils devaient y dormir, chaque shishen de QingMing avait "ses" affaires. Ici...Ici il n'y avait rien... Alors pourquoi leur maître voulait s'y installer ?

L'inquiétude qui avait conduit Killing Stone à venir parler à son maître se transformait lentement en angoisse profonde.

Comment ça s'installer au temple ? Mais leur maître avait déjà une Maison ! Avec eux ! Killing Stone fit le tour du petit appartement de trois chambres avec une boule dans la gorge. Chacune des chambres était identique et aussi vide de tout.

Il trouva finalement la porte qui menait à l'appartement de le leur maître.

Là, à l'inverse, tout y était parfaitement personnalisé. Il y avait même une tanière dans la chambre ! La seule chose qui y manquait était...leurs odeurs à eux. Il n'y avait pas de duvet de Snow Hound dans cette tanière. Il n'y avait pas de pierres chaudes qui réchauffait les couvertures en permanence, ni de dessins au mur fait par Mad Painter.

C'était la chambre de leur maître oui. Mais totalement vide de leur présence à eux !

Le shishen était au bord de l'hyperventilation. Pourquoi leur maître voudrait-il vivre ici quand il n'était pas avec Boya ? Il y faisait froid ! et moche ! et il n'y avait pas de vrai jardin ! ni de lotus ! et ils n'étaient pas là EUX ! Il n'y avait rien d'EUX ici !

Rien d'eux...

Pas une trace.

Ils n'étaient pas là…eux….

La crise de panique solitaire de Killing Stone s'approfondit un peu plus. Il ne comprenait pas pourquoi leur maître les abandonnait ainsi.

Il se recroquevilla sur lui-même sur le sol.

Il avait beau hurler mentalement vers son maître, il ne vint pas. Il ne l'entendait pas.

Ils lui avaient demandés si souvent de bloquer la partie émotionnelle de leur lien, maintenant qu'il l'avait fait... Ils ne pouvaient plus sentir sa passion avec Boya, mais ils ne pouvaient plus l'appeler non plus.

Un gémissement de bête blessée lui échappa.

Il se recroquevilla un peu plus sur lui-même, incapable de bouger ou de reprendre son calme, totalement submergé par la panique.

Il y resta sans bouger jusqu'au matin.

Jusqu'à ce qu'une main se pose sur son épaule.

"- Killing Stone ? Qu'est-ce que tu fais ici ?"

Le shishen ne réfléchit pas une seconde. Il se jeta littéralement dans les bras de son maître et s'accrocha à lui de toutes ses forces.

"- ShengShi" La voix de QingMing était autant surprise que peinée.

Qu'est ce qui arrivait à son shishen pour qu'il soit dans cet état.

Killing Stone avait toujours été très possessif et protecteur avec lui depuis son arrivée. Il n'y avait bien que depuis l'arrivée de l'œuf de Snow Hound qu'il avait mis de la distance entre eux.

QingMing avait toujours constaté qu'il existait deux types de shishen : Ceux qui s'attachaient à un maître et ceux qui s'attachaient à être des shishen.

Snow Hound et Mad Painter appartenaient à la seconde sorte.

Killing Stone et Gold Spirit appartenaient à la première.

Lorsqu'il mourrait, QingMing pourrait confier sans peine Snow Hound et Mad Painter à quelqu'un d'autre du moment qu'ils l'acceptaient comme leur nouveau maître.

A l'inverse, Killing Stone mourrait avec lui et ils le savaient tous les deux.

Gold Spirit avait été pareil. Lorsque son Shifu avait été empoisonné par le Serpent, Gold Spirit savait qu'il n'avait aucune chance de survie. Certes, il les avait sauvés, mais il l'avait fait sans remords parce qu'il préférait mourir au combat que lentement disparaitre après la mort de Zhong Xing. Il n'aurait jamais accepté QingMing comme maître même s'il l'aimait beaucoup. Il n'aurait jamais été "son" maître. Killing Stone était de la même eau. QingMing était "son" maître. Il ne pourrait en avoir un autre. Liu Ye était probablement pareil. Hei Feng et Honey Bug pourraient le quitter quand nécessaire.

Mais Killing Stone ? Non.

QingMing le poussa gentiment vers un petit canapé bas pour qu'ils s'y assoient tous les deux. Il avait glissé ses doigts dans les cheveux du jeune shishen et tentait de le calmer gentiment. Même avec le lien étouffé entre eux, le contact physique lui permettait de sentir sa panique et son angoisse. La chose l'irrita grandement. Il aurait dû sentir la détresse de son shishen. Il avait bloqué le lien dans un sens mais n'avait pas voulu le bloquer dans les deux. Il voulait juste éviter que ses shishen s'inquiètent encore de lui. Mais l'inverse ? C'était son boulot de s'inquiéter d'eux. Il posa deux doigts brillants de qi sur le front de Killing Stone. Le lien se rouvrit légèrement, juste assez pour que le maître puisse à nouveau percevoir son servant.

La vague d'angoisse faillit le mettre par terre. Et il n'en percevait qu'un écho !

"- ShengShi ?"

La main de son maître sur son crâne finit par progressivement calmer le shishen qui s'excusa.

"- Je. Je suis désolé."

"- Qu'est ce qui t'arrive ? Et pourquoi es-tu ici ? Kin Lao m'a dit que tu m'as attendu toute la journée d'hier."

Il fallut encore un moment avant que le shishen se calme assez pour que son angoisse ne fasse plus dresser les poils sur l'échine du demi-démon.

"- Vous n'êtes pas venu à la Maison depuis des jours !"

"- Killing Stone..." Ils en avaient déjà discuté.

"- NON ! Vous... Vous vous installez ici ! Vous nous abandonnez !"

"- Je ne vous abandonne pas."

"- Snow Hound nous a dit que vous vouliez le mettre à la retraite avec Mad Painter."

"- Et toi aussi."

Le regard de pure trahison que lui jeta le shishen lui fit mal. Il ne s'attendait pas à une réaction aussi violente.

"- Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?" Pour TianGou et HuaShi, il pouvait comprendre qu'ils soient mis à l'abri, au moins momentanément.

Ils étaient parents, ils étaient vieux, ils avaient élevé en partie leur maître, un peu de repos leur ferait du bien. Surtout avec un œuf en plus dont s'occuper.

Mais lui ? D'accord, il était le troisième parent du petit qui grandissait dans le nid de TianGou. Mais il était "juste" son troisième parent. Même si les deux autres l'intégraient de leur mieux et dans leur relation, et dans leur gestion de la couvaison en court, Killing Stone avait parfaitement conscience d'être encore une pièce rapportée dont l'accueil entre les deux autres shishen avait été déstabilisé par la situation actuelle.

Si son maître le repoussait en prime, il allait vraiment faire une dépression.

"- Tu n'as rien fait de mal, enfin ! Je ne veux juste pas qu'il t'arrive quelque chose. C'est tout"

"- Mais vous voulez quand même nous remplacer. C'est pour ça qu'il y a trois chambres ici. De chambres vides. Mais pas pour nous."

"- Vous avez déjà vos propres logements à la Maison."

"- Mais vous n'y venez plus !"

Killing Stone avait l'impression que son maître faisait exprès de le faire tourner en rond.

"- Je vous l'ai dit..."

"- NON CA SUFFIT !" Le shishen avait attrapé son maître par le col et l'avait secoué brutalement.

QingMing resta stupéfait que Killing Stone lui crie dessus. Le servant ouvrit de grands yeux de son propre éclat et se mit à s'excuser en bredouillant. QingMing serait tout à fait en droit de le punir durement pour ça.

Un autre maître, sans doute même son Shifu, aurait probablement châtié son shishen pour cet écart. Une légère rébellion était tolérable. Mais se faire crier dessus ? subir une agression physique de sa part aussi minimale soit-elle ? Il aurait été en droit de l'éliminer. Tout simplement.

QingMing se contenta de poser une main sur la nuque de Killing Stone. Il le sentait trembler de la tête aux pieds, à nouveau au bord de la panique

Non.

Pas au bord.

La panique n'avait jamais disparue.

QingMing sortit un talisman de sa manche et y infusa son qi.

"- Killing Stone. Calme-toi." L'ordre, s'il n'était pas absolu, était suffisamment dirigiste pour forcer le shishen à se détendre.

Ce fut comme si Killing Stone s'était pris un seau d'eau glacé en pleine figure

"- Ça va mieux ?" Le shishen hocha la tête, horrifié d'avoir agressé son maître comme il l'avait fait. "Bien. Tu veux savoir réellement pourquoi j'évite la Maison en ce moment ?" ShengShi hocha encore la tête. Quelque chose lui disait qu'il n'allait pas aimer la réponse. "D'abord parce qu'effectivement, je veux vous laisser vivre tranquille et heureux votre parentalité toute neuve. Parce que je veux que vous soyez à l'abri et qu'avec ce qui se passe avec le prêtre rouge que nous poursuivons, j'ai peur qu'il puisse s'en prendre à vous. Tout converge vers les actes d'un ancien du yin yang qui aurait été chassé. Vous seriez en danger. Gravement. Bien plus que moi seul." Killing Stone était horrifié. Il avait oublié cette histoire ! "Ensuite... Comment va Liu Ye ?"

Comment allait…. Killing Stone resta interdit un instant avant de réaliser qu'il ne l'avait pas vu depuis une éternité.

"- Je..."

"- Depuis la présence de votre œuf, vous l'avez totalement abandonné. Le pauvre garçon a été totalement laissé seul."

"- Je...Je..."

"- Mais ce n'est pas pour ne pas avoir de temps à lui consacrer que je suis en colère. C'est moi qui ai choisi de le prendre comme shishen, il est ma responsabilité, comme vous tous. C'est mon devoir de m'assurer qu'il est heureux et bien entouré."

"- Maître..."

"- Non. Ce qui me met en colère, c'est qu'il a quitté la Maison avec moi il y a plus de deux mois à présent et que pas un seul d'entre vous n'a réalisé sa disparition. PAS. UN. SEUL !"

Et Sha ShengShi remercia pour une fois la disparition du lien émotionnel entre eux. Il y avait tellement de colère dans la voix de son maître ! la sentir peser sur ses épaules aurait été atroce.

"- ...II...Il va bien ?" La question calma un peu QingMing qui régna sur sa colère.

"- Il va bien. Il est à JingYun. Je l'ai fait intégrer à une classe de petits shidi. Il a la même maturité qu'un enfant de huit ans maximum. Il peut progresser à son rythme et avoir des amis de son âge pour jouer. Les résultats commencent déjà à se voir d'ailleurs." Si Liu Ye était toujours aussi enthousiaste, énergique et heureux de vivre, il apprenait à se concentrer et à réfléchir avant d'agir.

Killing Stone soupira de soulagement. Il comprenait la colère de leur maître.

"- Je suis désolé."

"- Tu n'es pas responsable, Killing Stone. Vous l'êtes tous collectivement. Et moi plus encore pour vous avoir laissé vous occuper de lui au lieu de le faire moi-même. "

"- ...Je peux rester quand même avec vous pour la journée ? "

"- Tu t'es disputé avec Snow Hound et Mad Painter." Ce n'était pas une question.

Killing Stone baissa le nez.

"- Ils ne voulaient pas que je vienne vous poser des questions. Ils boudent. Ils sont vexés."

"- Je crois que je vous ai laissé beaucoup trop de libertés avec moi."

"- En même temps on vous voit plus." Marmotta le shishen les yeux baissés.

Il se prit un petit taquet à l'arrière du crâne. Son maître aurait pu faire tellement pire qu'il ne protesta même pas une seconde.

"- Je vous manque à ce point ?"

"- Je ne sais pas pour eux, mais moi, oui."

Le demi-démon soupira doucement.

"- Je passerai vous voir un peu plus. Mais avec ce qui se passe en ce moment, je suis vraiment débordé."

"- Vous savez que vous pouvez toujours nous appeler, n'est-ce pas ? Au moins moi et Mad Painter." Que Snow Hound reste à couver faisait sens. Mais eux deux ? Ils étaient avant tout les protecteurs de leur maître. Ou...Au moins lui. "Au moins moi." Finit Killing Stone, piteux.

Ha il était loin le digne combattant protecteur et brutal qui n'hésitait jamais à se mettre entre QingMing et un ennemi, quel qu'il soit. Finalement, cette petite remise à plat des responsabilités et des places de chacun n'était peut-être pas une mauvaise chose. C'était ce qui était compliqué lorsque vos servants étaient aussi proches que Snow Hound et Mad Painter l'étaient de QingMing. Il leur était parfois difficile à tous de se situer correctement les uns par rapport aux autres. C'était surtout la faute du demi-démon qui rechignait à imposer sa volonté en tant que maître.

C'était une erreur, il le savait, mais il rechignait toujours autant.

Il n'avait aucun problème à mettre le pied sur la gorge d'un cultivateur de sa secte qui s'agiterait un peu trop, mais il renâclait à faire la même chose avec ses servants. C'était aussi ce qui l'empêchait de s'imposer un peu plus à Boya malgré les appels du pieds récurrents du chasseur.

QingMing connaissait ses tendances. Il craignait toujours, s'il se laissait un peu aller, de se laisser trop aller. Et des appels du pieds de Boya, il craignait que son partenaire aime un peu trop ça.

L'un dans l'autre n'aurait pas été très grave.

Non.

Mais ce qu'il craignait surtout, c'était leur tendance à trop en faire quand ils étaient tous les deux.

Le résultat avait déjà été catastrophique deux fois. Et même si jamais deux sans trois, il préfèrerait vraiment éviter.

Alors il préférait rester un peu sur la défensive que regretter très fort après. Visiblement, sa résistance entraînait des conséquences inattendues qu'il n'avait pas envisagé.

Alors même qu'il se sentait remplacé et voulait laisser de la distance à ses shishen pour les protéger, il ne le pouvait pas pour justement, les protéger d'eux-mêmes.

Il aurait pu en pleurer.

Killing Stone s'était callé contre lui et avait posé sa joue sur ses cuisses. Le soulagement qui montait du shishen était à la fois rassurant et déprimant.

QingMing le garda contre lui jusqu'à être sûr qu'il était calmé.

"- Alors, tu restes avec moi jusqu'à ce soir ?"

Le shishen hocha la tête. Il rappela soudain Liu Ye à QingMing. Killing Stone était malgré tout un jeune démon, issus d'un jeune homme et un shishen encore plus jeune. Il fallait qu'il s'en souvienne davantage. Mad Painter et Snow Hound étaient des Monsieurs, eux.

Ce n'était pas le cas du reste de ses servants. Ce n'était pas pour rien qu'ils se considéraient comme les seuls adultes de la plaisanterie après tout.

Killing Stone le suivit à la trace jusqu'à ce qu'il rentre à JingYun, heureux et soulagé d'avoir passé du temps avec lui. Il allait même jusqu'à rester à ses pieds pour poser sa tête sur ses genoux pendant qu'il travaillait, possessif.

Killing Stone n'eut aucune difficulté à l'abandonner à Boya après cette journée rassurante pour lui. Il faisait confiance à son didi... Non, son zhi maintenant, pour s'occuper de leur maître. Avant de le laisser partir néanmoins, il le remercia. Il n'avait plus peur qu'il les abandonne. Mais…S'il pouvait revenir quand même…

C'est un QingMing finalement un peu rassuré lui aussi et...content, qui retrouva son compagnon.

Il lui sauta au cou dès qu'il le vit pour déposer une nuée de petits baisers sur son bec sans se soucier une seule seconde la présence du Shifu de son compagnon.

"- Et bien, quel enthousiasme ! Je t'ai manqué à ce point ?"

"- Et chaque jour un peu plus." Ronronna le demi-renard.

S'il avait pu, Boya aurait rougit. S'il avait été humain, ses cuirs seraient déjà bien trop étroits. Il aurait probablement déjà jeté QingMing sur son épaule pour aller s'enfermer avec lui dans la chambre de l'un des deux. Ou une chambre. Ou simplement un endroit où être tous seuls tous les deux. Même un bosquet de bambous ferait l'affaire. Ils n'en étaient plus là.

Zhuque roucoulait doucement, excité par le désir de son avatar. Le grand phénix nippa doucement les cheveux de son Partenaire puis frotta son bec contre sa joue. Il lui pinça

gentiment la naissance de l'épaule puisqu'il ne pouvait pas le mordre.

QingMing avait glissé ses mains dans les plumes de son cou et caressait la peau sensible cachée sous la quasi-armure de vexilles et de barbules brûlantes.

Près d'eux, l'ancien chef de secte se sentait lentement rougir. Il acceptait que le couple soit... un couple, avec tout ce que ça supposait de contacts qualitatifs, mais que le yin yang shi ne soit visiblement pas une seule seconde refroidi par l'apparence de son compagnon était dérangeant.

"- Messieurs..."

Le couple cessa de se bécoter.

Ils avaient totalement oublié qu'ils avaient un spectateur.

"- Désolé. Ça commence à être long." S'excusa QingMing avec autant de pudeur que d'habitude. A savoir aucune.

Le pauvre Shifu avait rougit. Non mais c'était quoi ces manières ?

Boya riait de son embarras même s'il était tout aussi gêné. Il s'était fait à l'indécence de son compagnon, il n'y avait rien à y faire.

"- Je vais vous laisser. Je repasserai demain, Boya. Passez une bonne soirée."

"- Ho elles le sont toujours." Ronronna QingMing, exprès cette fois.

Le pauvre ancien chef de secte vida les lieux plus vite. Une fois la porte refermée derrière lui, le couple éclata de rire.

"- Tu devrais avoir honte mon renard."

"- Pardon mon bel oiseau. Mais c'était drôle."

"- Pii !"

Zhuque se figea. Il s'écarta en catastrophe de l'œuf.

"- Pii !"

"- II...il pépie déjà ?" QingMing ne savait pas s'il devait éclater de joie, être fou d'angoisse d'avoir la confirmation que leur bébé était un poussin ou juste sur un petit nuage de l'entendre.

"- Zhuque, c'est normal ?"

"- Oui. Il devrait éclore d'ici trois ou quatre jours. Il va s'agiter de plus en plus maintenant."

Le phénix était si heureux que ses queues brulaient bleues.

QingMing du lancer un talisman de résistance aux flammes autour du phénix pour qu'il ne fasse pas brûler le temple. La prochaine fois qu'ils avaient une couvée, il leur faudrait un autre endroit que les appartements de Boya. Rien n'y était pratique.

Zhuque frotta délicatement son bec sur la coquille de l'œuf. Le petit poussin à l'intérieur pépia encore deux ou trois fois avant de se rendormir,

"- QingMing... Tu pleures." S'étonna Boya.

Le demi-démon essuya ses joues avec surprise. Il pleurait en effet. Il ne s'attendait pas à ça

"- J'ai hâte de le tenir dans mes bras."

Boya frotta encore son bec contre sa joue. Lui aussi avait hâte.

"- Tu veux aller voler un peu ?"

"- Non, s'il reste si peu de temps, je vais rester là jusqu'à ce qu'il naisse."

QingMing approuvait. Il allait faire la même chose.

Il approcha un peu le lit bas sur lequel il lui arrivait de dormir en journée pour ne pas gêner Zhuque. Le phénix semblait déterminé à prendre toute la place dans le nid pour ces dernières heures.

Le lendemain matin, Yan Shu fut le premier à repérer l'enthousiasme évident du yin yang shi.

"- Vous restez avec nous aujourd'hui ?"

"- On a entendu le poussin pépier hier soir. Zhuque est sûr que l'éclosion est une question d'heures maintenant. Alors je ne veux la rater sous aucun prétexte !

Les yeux du premier disciple se mirent à briller.

"- Vraiment ?" Ils allaient préparer une fête à tout casser pour le petit de leur chef de secte.

Il ne fallut pas très longtemps pour que la rumeur se répande et que le temple entier se prépare à l'arrivée du bébé phénix. Ils ne savaient pas à quoi il allait ressembler, ils ne savaient pas dans combien de temps il volerait, ni même s'il comprendrait les humains, mais les petit shidi avaient hâte d'être enfin les gege de quelqu'un. Les juniors avaient envahi la cuisine et suppliaient le cuisinier de leur apprendre à faire des gâteaux pour fêter la bonne nouvelle et les séniors tentaient de conserver un minimum de décorum. Sans grande surprise, ils n'y arrivaient pas plus que les maîtres et même les anciens.

Les shijie du temple avaient décidé que leur chef était dès à présent une shijie honoraire, comme d'ailleurs le yin yang shi. Lui, il pouvait carrément devenir une fille après tout. Si on leur demandait, le trône de la secte était dévolu à une shijie. Mâle, mais une shijie. Nulle part il n'était écrit que ça ne marchait pas comme ça. Après tout, l'Empire avait eu des Empereurs femelles quelques millénaires plus tôt.

La décision des shijie avait d'ailleurs scandalisé par mal des juniors et des shidi. Eux aussi ils voulaient être des shimei ! Comme ça, ils pourraient aller jouer un peu plus avec leurs sœurs de l'aile ouest. En tout cas pour les shidi.

Les juniors commençaient à avoir des idées un peu plus larges et marrantes.

Au milieu de ce chaos frénétique et bon enfant, l'ancien chef de secte se contentait de secouer la tête avec amusement. Toute cette frénésie n'affectait ni les chasses, ni les réponses à incident, ni même la rédaction des rapports ou l'entrainement de tout y chacun. Au contraire, il y avait tellement d'énergie positive qui rayonnait du temple qu'ils allaient attirer naturellement des créatures célestes dans pas longtemps.

Ne restait qu'à attendre.

Chaque heure qui passait était plus difficile que la précédente.

Ils étaient tous tellement heureux !