Chapitre 48 : "Everyone dies alone" ##
NDas : il est possible que je ne puisse pas poster mercredi prochain. Si c'est le cas, il y aura deux chapitre dimanche prochain
QingMing se réveilla en sursaut.
Quelque chose n'allait pas, il le sentait.
Il sauta du petit grabat sur lequel il dormait depuis trois jours pour ne pas déranger Boya en attendant l'éclosion qui pouvait se produire à tout moment.
Il ne voulait pas prendre de risque avec leur unique œuf restant mais refusait de quitter son Partenaire.
Comme Boya, il avait hâte qu'il éclose enfin et de rencontrer leur petit.
A leur grande joie, ils sentaient le petit phénix bouger de plus en plus dans sa coquille. Ils l'avaient même entendu pépier tous les jours depuis l'avant-veille. Il réagissait même sa voix !
Avait-il enfin éclos ? Mais Boya l'aurait appelé n'est-ce pas ?
"- Boya ?"
A genoux près du nid, les épaules voutées, Boya ne bougeait pas.
"- Boya…"
Il ne l'avait pas vu sous forme humaine depuis douze semaines.
Le chasseur leva enfin les yeux sur son partenaire.
Il avait les yeux rouges et la peine sur son visage était si profonde que QingMing n'eut pas besoin d'explication.
Ses jambes cédèrent sous lui. Il tomba à genoux près de son compagnon et le prit dans ses bras.
Un sanglot échappa au tueur de démon.
"- Boya…"
"- Il est mort il y a moins d'une heure." Parvint à bafouiller le chef JingYun d'une voix blanche.
QingMing le serra de toutes ses forces contre lui. Ce n'était pas possible ! Ils l'avaient entendu pépier il n'y avait que quelques heures !
Ce n'était pas juste. Il était si prêt de naitre !
C'était une erreur. C'était FORCEMENT une erreur !
"- Il a arrêté de bouger tout d'un coup. Et…Et…je n'entendais plus son cœur et…Zhuque m'a dit que c'était finit. Que…Que ça arrivait souvent avec les premières pontes. Que les poussins n'avaient pas assez de force pour naitre. Qu'il arrivait un moment où ils n'arrivaient pas à se développer plus. Que…Que ce n'était la faute de personne."
QingMing sentit comme un gouffre s'ouvrir sous lui. Pas assez de force ? Pas se développer jusqu'au bout ? était-ce parce qu'il n'avait pas pu donner assez de yang alors qu'il avait été créé ? C'était sa faute ?
"- Boya… Je suis désolé."
Le tueur de démon resta à pleurer dans ses bras un long moment.
QingMing aussi pleurait en silence.
C'était sa faute. Uniquement sa faute. Il n'y avait pas d'autre explication.
Un autre poussin grandissait dans un œuf mais au prix des leurs. Et il ne pourrait jamais avouer à qui que ce soit que c'était sa faute pleine et entière.
Il avait tué leurs petits.
Les deux hommes restèrent dans les bras l'un de l'autre un long moment avant de trouver la force de bouger.
Ils s'assirent sur le bord du nid où l'œuf mort finissait de refroidir lentement. Le beau noir et les jolies couleurs étaient déjà ternes et sans vie.
QingMing n'osait pas le toucher. Pourtant, ils allaient bien devoir en faire quelque chose.
Le cœur en vrac, rongé par la culpabilité, le demi-démon ne savait pas quoi proposer à son compagnon.
Ils devaient lui rendre les rites nécessaires. Même s'il n'avait jamais vécu, c'était leur petit. Même s'il n'y avait jamais eu d'âme pour lui, il fallait qu'ils le laissent partir et l'accompagne.
"- Boya…Qu'est…Qu'est-ce que tu veux faire ?"
Le tueur de démon resta le regard vide un long moment sans paraitre comprendre. Quelque chose était mort en lui en même temps que l'œuf. Zhuque avait beau le rassurer, que ce n'était pas bien grave et qu'il y aurait d'autres œufs, l'humain ne pouvait pas voir la mort de leur poussin avec la distance de l'oiseau. Pas encore. Sans doute jamais. Il l'avait senti bouger. Il l'avait entendu pépier doucement encore quelques heures plus tôt et maintenant…Il était mort.
"- …Ce que je veux faire ?"
"- On…On ne peut pas le laisser là. Il faut…L'accompagner."
Un nouveau sanglot échappa au tueur de démon.
"- Je ne peux pas… QingMing. Je ne peux pas." Il avait perdu sa mère, il avait perdu des shidi, il perdait son petit.
Que pouvait-il perdre de plus ?
Qu'est-ce qu'on voulait encore de lui ?
QingMing le reprit dans ses bras. Que pouvait-il faire d'autre ? C'était sa stupidité qui avait tué leurs enfants. Il ne pouvait rien dire mais serait obligé de le faire.
Mais pas maintenant.
Par les dieux, pas maintenant.
Ils restèrent avec leur œuf près d'eux jusqu'à ce que le soleil se lève et qu'on vienne prendre des nouvelles.
Yan Shu n'eut pas besoin de dire quoi que ce soit lorsqu'il entra dans la chambre. Les regards morts cerclés de rouge des deux hommes fut suffisant. La peine évidente sur son visage, il recula lentement.
"- Je…je vais m'occuper de préparer un office pour…Je vais m'en occuper."
Il se retira en silence pour prévenir le reste de la secte qu'il n'y aurait pas de bébé phénix dans le ciel pour cette fois.
Puis il y eut beaucoup de petits shidi à consoler, de lettres à envoyer et un office à préparer pour accompagner le bébé mort. Même s'il n'aurait jamais pris sa première inspiration, ils l'honoreraient quand même.
Ils l'avaient tous attendus comme le poussin du temple entier, pas seulement celui de leur chef de secte.
Vers la fin de journée, aucun des deux fashi n'avait bougé. Ils avaient trop mal tous les deux pour ça.
C'est Ren LingXin qui vint finalement les chercher. S'il toujours autant dubitatif envers QingMing, il n'avait jamais voulu de la perte d'un enfant pour son élève. Il s'attendait à trouver le renard fort peu affecté par la perte mais le regard hanté du yin yang shi le détrompa immédiatement. Il souffrait autant que Boya de leur mort de leur petit.
En être surpris lui fit honte.
"- Boya ? QingMing ?"
"- Il…Il est mort." La voix brisée de Boya fit monter de nouvelles larmes aux yeux de son Partenaire.
"- Je sais, Yan Shu a prévenu tout le temple. Ce n'est pas ta faute. Ce n'est la faute à aucun de vous deux. Vous avez fait de votre mieux."
"- Il est mort. Zhuque dit qu'il n'aurait pas pu vivre de toute façon."
"- Alors si Zhuque le dit, c'est qu'il a raison n'est-ce pas ? Mieux vaut qu'il ne soit pas né que venir au monde pour souffrir, tu ne crois pas ?" Le murmure commisératif de l'ancien chef de secte ne fit que faire rouler de nouvelles larmes sur les joues des deux chefs de secte. "Il ne peut pas rester là, les enfants…" Insista Ren LingXin. "Yan Shu a préparé un petit office pour lui."
Normalement, au temple, les corps étaient brulés et les cendres dispersées. Mais bruler un œuf ? surtout de phénix ? C'était impossible. Il n'osait imaginer ce qui se passerait s'ils s'y risquaient. Un œuf dur géant ? Ce serait le tréfond du manque respect. Ils ne pouvaient pas non plus ouvrir l'œuf. Ce serait odieux.
"- Boya.. on…peut le confier à la Maison." Proposa finalement QingMing.
Le chef de la secte de l'Est ne comprenait pas trop.
"- Le confier… "
"- Elle l'intègrera au Domaine. Il en fera toujours parti. A la fois partout et nulle part."
C'était ce que QingMing avait fait des trois autres œufs qui avaient été cassés avec une rare brutalité par Zhuque lorsqu'il avait fait son tri, sans penser une seule seconde à la sensibilité humaine de son avatar et de son compagnon. QingMing avait dû rassembler les restes de coquille et du contenu des œufs non fertilisés pour s'en débarrasser. Boya ne savait pas ce qu'en avait fait QingMing.
"- Il…Il sera avec les autres ?"
Le renard hocha la tête.
"- Il y sera bien. Et…Il sera encore un peu avec nous."
Boya finit par hocher la tête à son tour.
Lentement, si lentement que QingMing avait l'impression que tout se passait au ralentit autour d'eux, Boya remonta dans le nid pour prendre précautionneusement l'œuf dans ses bras.
Il était glacé à présent. Il n'y avait plus de qi qui vibrait dedans, plus de présence. Juste un poids mort qui n'éclorait jamais. Un bébé parti avant d'avoir découvert le monde.
"- Il vous reviendra." Assura Ren LingXin en une tentative maladroite de les rassurer. "Il n'était juste pas prêt à être là pour vous. Mais il vous reviendra." Lui qui avait été horrifié de voir son élève avec des plumes, en couple avec un démon mâle, avait le cœur crevé de voir leur peine. Lui qui jusque-là n'avait rien vu en QingMing qu'un monstre de plus comme des milliers d'autre qu'il avait massacré avec délectation, voyait enfin l'humain. Et comme les autres, comme davantage que beaucoup d'autres pères, il pleurait la perte de cet enfant à naitre avec davantage de douleur que l'ancien chef de secte ne l'en aurait cru capable. D'eux deux, il avait l'impression désagréable que c'était lui le monstre sans cœur.
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Il fallut quatre jours au couple pour trouver la force de quitter l'appartement de Boya. Après la stupeur horrifiée et la peine indicible, c'est la rage absolue qui avait emplis le cœur des deux hommes.
QingMing ne cessait de culpabiliser, persuadé que c'était sa faute pleine et entière.
"- Si j'avais eu plus de yang à lui donner...Il aurait survécu...C'est ma faute." Ne pouvait-il que se répéter, la haine de lui-même de plus en plus brulante.
Boya ne cessait de culpabiliser, persuadé qu'il n'avait pas couvé correctement, que son égoïsme à vouloir quand même prendre des poses et s'aérer un peu avait dut être mauvais pour le poussin.
Zhuque n'avait rien dit jusque-là. Il les avait laissé pleurer leur petit autant qu'ils en avaient besoin mais avait fini par en avoir marre. Suffisamment pour prendre de force le contrôle de Boya et le gronder brutalement pendant qu'il faisait la même chose avec QingMing.
Non, plus de yang n'aurait rien changé. Il aurait pu déverser l'intégralité de la vie de tous les shidi du temple que ça n'aurait rien changé. Quand un petit ne devait pas vivre, il ne vivait pas. Point.
Non, rester le cul sur l'œuf pendant douze semaines non-stop n'aurait pas permis davantage au poussin de naitre.
Il fallait qu'ils arrêtent de culpabiliser pour ce qui n'était pas de leur responsabilité.
Est-ce qu'ils reprochaient à un orage de se produire ? A la foudre de tomber ? Non !
C'était un aléa de la vie. Ou de la mort. Leur petit reviendrait quand il serait prêt pour eux.
Ou quand eux seraient prêts pour leur petit.
Et ce n'était pas en continuant à se morfondre qu'ils seraient assez fort pour un nouveau petit !
QingMing avait fini par accepter les paroles de Zhuque avec un réel soulagement. Si sa contribution manquante n'y était pour rien, au moins pour ça, il n'aurait plus envie de s'ouvrir les veines d'ici quelques jours n'est-ce pas ? Et avec lui, ce n'était pas forcément une façon de parler.
Boya au contraire était toujours furieux.
Après Zhuque.
Après QingMing.
Après lui-même.
Après l'univers.
La colère était son mode premier de survie après tout. Sa colère lui avait toujours permis de survivre jusque-là.
La nuit du troisième jour, il avait disparu, laissant QingMing seul avec l'œuf glacé toujours au milieu du nid qu'aucun d'eux n'avait trouvé la force de déplacer vraiment.
Le yin yang shi avait voulu le suivre mais s'était retenu. Il le connaissait assez pour savoir que s'il le suivait, il s'en prendrait à lui. Boya avait besoin de laisser s'exprimer sa peine à sa façon, comme lui.
Alors QingMing avait profité de l'absence de son compagnon pour abandonner son appartement quelques heures lui aussi pour aller consciencieusement détruire la grande plaine de glace avec tout ce qu'il pouvait sortir comme qi pour transformer le no man's land en résultat de zone de guerre.
Les prochains cultivateurs qui s'y rendraient pour s'entrainer allaient sans doute peiner un peu le temps que la zone retrouve son innocuité habituelle. Même ici il faudrait du temps pour que les dégâts causés aussi bien par le fashi que par le renard disparaissent.
Comme ça n'avait pas suffi, il avait retrouvé l'ours qui l'avait fait fuir la queue entre les pattes et l'avait massacré.
QingMing avait honte d'avoir passé sa rage sur cette pauvre bête. Suffisamment pour pratiquer un rapide rituel de repos de l'âme pour que le pauvre animal ne se transforme pas en démon. Pas qu'il l'avait torturé, ce n'était pas son genre. Mais un ours n'était pas sensé lutter à mort contre un renard. Ça avait été...Moche. Pour tous les deux. Les heures suivantes passées à pousser sa cultivation pour soigner ses plaies dont ses cotes brisées enfoncées dans ses poumons avaient soulagé quelque chose chez le fashi.
La douleur l'avait toujours libéré.
Malgré les promesses faites aussi bien à ses shishen qu'a Boya, QingMing, comme son compagnon, reviendrait toujours à ses premiers moyens de soulager sa peine. Surtout quand aucun d'eux n'était en position de l'en empêcher.
Il revint néanmoins avant Boya dans la chambre. Liu Ye avait réussi à s'y faufiler en leur absence. A peine avait-il refermé le portail derrière lui que le fashi avait eu les bras pleins d'un petit shishen en larmes, totalement inconsolable d'avoir perdu ce qu'il voyait déjà comme un petit frère.
QingMing se laissa glisser par terre.
Son Boya n'était pas là.
Il n'était pas tout seul et personne ne lui reprocherait de pleurer encore. Il serra son petit shishen contre lui et pleura sur son épaule autant que Liu Ye pleurait sur la sienne. Lorsque Boya revint au matin, couvert de sang, son épée plus ébréchée que QingMing ne l'avait jamais vu, la peine était toujours présente sur son visage, mais la rage impuissante avait au moins en partie, disparue.
Le maître de JingYun se laissa glisser par terre près de son compagnon. Il avait laissé ses armes tomber là où il était entré. Boya ferma les yeux et posa sa tête sur l'épaule de son compagnon. Liu Ye avait depuis longtemps perdu le combat contre l'épuisement et dormait la tête sur les genoux de son maître.
"- Il a pleuré."
"- Toutes les larmes de son corps."
Mais les deux fashi savaient parfaitement que ce n'était pas du petit shishen dont ils parlaient.
"- Tu savais qu'il y avait un nid de chauffe-souris démon dans la montagne à l'ouest ?" Murmura Boya.
"- Non."
"- Elles étaient nombreuses."
"- J'imagine que les éleveurs seront contents d'en être débarrassés."
"- Hmmm. Il y avait aussi une colonie de scolopendres empoisonnées."
"- Tu n'es pas blessé ?"
"- Non, juste une brulure."
QingMing tendit la main. Boya posa dessus son bras brulé par les projections chimiques des bestioles. Pendant que son Partenaire le soignait avec son qi, le chasseur de démons continuait sa liste à la Prévert.
"- Et puis il y avait deux JiangShi aussi."
"- Et bien il n'y en a plus."
"- Et avec Zhuque on a cramé un arbre mangeur d'homme."
"- Bonne nouvelle."
"- Y avait aussi de la mousse empoissonnée."
"- Vous avez fait bien du ménage et du jardinage."
QingMing se concentrait sur le bras de son compagnon qui ressemblait à de la viande hachée, la peau complétement fondue à cause des poisons des scolopendres. Pour un humain médiocre, la douleur aurait été à hurler.
Finalement, Boya se tut un moment. Il laissait son compagnon le soigner.
"- Ca fait du bien." Murmura encore le chasseur.
"- Du bien ?"
"- D'avoir mal."
"- Hmmm."
QingMing ne levait toujours pas les yeux. Il ne voulait pas voir les larmes qui noyaient les joues de son Partenaire. Quoi qu'il n'aurait pas vu grand-chose tellement il pleurait en silence lui aussi.
Il leur faudrait du temps à tous les deux pour guérir mais ils pouvaient surmonter la peine maintenant.
Au moins pour l'instant. Il y aurait des rechutes forcément, mais plus cette envie de détruire le monde ou de mourir sans savoir lequel des deux.
Il n'y aurait jamais de mot dans aucune langue pour un parent qui survivrait à son enfant.
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Les prêtres aussi bien que les shidi s'étaient figés lorsque le couple était enfin descendu de sa tour d'ivoire protégée par quelques maîtres qui se relayaient pour empêcher qui que ce soit d'aller les ennuyer à part le premier disciple et l'ancien chef de secte.
Boya avait son œuf dans ses bras. La forme de leur petit simplifiait autant qu'elle compliquait leur deuil.
Ce n'était pas encore un bébé, juste un œuf.
C'était juste une fausse couche tardive aurait balayé certains.
Mais pour eux qui l'avaient entendu pépier, qui l'avait vu bouger, c'était bien leur bébé qui les avait quittés.
"- Boya-Daren ? QingMing-Daren ? Vous avez décidé ce que vous alliez faire ?" Souffla doucement Yan Shu.
Les deux prêtres hochèrent la tête.
"- Il va reposer dans le Domaine de QingMing." Murmura Boya. "Mais avant... Tu avais parlé de préparer quelque chose je crois ?"
Il ne fallut pas une demi-heure pour que l'intégralité du temple soit regroupée dans les jardins pour laisser partir ce petit poussin qu'ils avaient tous attendu avec impatience. Même ceux qui regardaient encore la relation de leur chef et du yin yang shi de travers étaient désolés pour eux. Même ceux qui se moquaient intérieurement de leur "déviance" étaient peinés. Pas un seul membre du temple n'était content de leur malheur.
Il était rare que le temple se réunisse ainsi. A chaque fois, c'était pour accompagner un décès. La dernière fois, c'était celui de deux maîtres et de deux shidi de dix ans. Apprendre à vivre avec la peine faisait partie de la vie des prêtres mais n'était jamais facile.
Une mort au combat, s'acceptait. Un accident, se subissait.
Là...
"- Shifu ?"
Surpris, l'ancien maître de JingYun hésita.
"- Tu veux que je... m'en occupe ?"
Il était ce que Boya avait de plus proche d'un père. Il était normal qu'il s'occupe de libérer la petite âme de son petit-fils si elle était déjà là.
La cérémonie de libération ne prit pas très longtemps, pas avec autant de prêtres qui priaient pour le petit poussin.
Zhuque roucoula doucement sous le crane de son avatar. Même s'il ne ressentait pas la perte du poussin aussi fort que les humains, il était content qu'il soit accompagné comme ça. Leur Jubilé était grand et il était solidaire. Comment ne pas avoir confiance dans l'avenir et leur prochaine nichée ?
"- Da-Shixiong ?"
Boya s'agenouilla devant les enfants qui se pressaient autour d'eux une fois la petite cérémonie terminée.
"- Ne faites pas cette tête, sinon, je vais encore pleurer." Tenta de sourire Boya.
QingMing s'était agenouillé près de lui et avait passé un bras autour de sa taille en un soutient silencieux. C'était encore plus dur pour Boya que pour lui. Lui, il était "juste" le père.
Les gamins se jetèrent dans les bras de leur chef de secte pour un énorme câlin général, noyant QingMing de leur affection de la même manière. Ils ne disaient rien, ils ne pleuraient plus, mais ils ressentaient cette disparition presque aussi forte que les deux chefs de secte.
Boya était un tueur de démon. Il avait vu mourir la très grande majorité de sa classe d'âge avant d'avoir vingt-cinq ans. Il avait une connaissance intime de la mort. C'était une vieille amie qu'il n'avait jamais vraiment crainte jusque-là. Elle était juste ce qui l'attendait à plus ou moins courte échéance, comme une très grande majorité des prêtres de JingYun. Si l'on excluait Zhuque, cette échéance avait été repoussée marginalement lorsqu'il avait été nommé chef de secte en revenant d'avoir participé à exterminer le Serpent. Avec Zhuque en prime, sauf accident bête, bestiole vraiment dangereuse ou catastrophe qui impacterait probablement l'Empire entier, il verrait les siècles passer.
Avec son compagnon près de lui, il en verrait passer encore plus parce que pour la première fois de sa vie, il avait une raison de rentrer à la maison.
La mort n'était plus une amie à qui il était plus ou moins indifférent, mais une amie qu'il voulait voir autour de lui et de sa famille le plus tard possible. L'intimité que son métier lui avait donné face à la mort était toujours présente mais pour la première fois, il la redoutait.
Dans son dos, la main de QingMing tremblait un peu. Il n'avait pas besoin du lien mental encore ouvert légèrement entre eux pour sentir en lui une douleur égale à la sienne sans pouvoir trouver la force de tenter de le soulager comme son Partenaire le faisait avec lui.
Et QingMing ne semblait pas lui en vouloir.
Qu'avait-il fait pour mériter un compagnon aussi adorable. Il pencha la tête pour la poser sur l'épaule du yin yang shi qui baissa les yeux sur lui. Ils étaient rouges, comme les siens, à deux doigts de fondre à nouveau en larmes. Mais les petit shidi autour d'eux pleuraient bien assez pour eux et pour leur poussin.
Ils leur ouvrirent les bras pour que les enfants puissent venir se serrer contre eux et dire au revoir au shidi qu'ils avaient attendus si fort mais qui ne viendrait pas.
Boya dut retenir un petit rire mêlé de sanglots lorsque l'un des plus jeunes enfants trouva le courage de caresser l'œuf qu'il avait toujours serré contre son torse.
"- A plus tard, didi. On t'attendra." Murmura l'enfant, très vite imité par tous ses frères.
Puis ils les serrèrent dans leurs bras un par un avant de les lâcher. Le geste prit du temps pour passer chaque enfant. Lorsqu'ils eurent tous fait un câlin à leur da-shixiong et son compagnon, les enfants n'étaient plus aussi malheureux. Etrangement, les deux fashi non plus. C'était comme si chaque petit avait pris avec lui une infime quantité de leur peine et l'avait remplacé par leur affection et leur tendresse pour les deux adultes. Ils étaient sûr que leur petit shidi reviendrait. C'était juste une question de patience. Et ils seraient plus grands et plus forts pour être encore plus capables de le protéger quand il reviendrait. Ils l'avaient tous promis.
Devant la certitude de ces dizaines d'enfants, devant la certitude de Zhuque que ce n'était que partie remise, qui étaient-ils pour ne pas les croire ?
Ca faisait mal. Ça leur arrachait le cœur à chaque battement, mais ce n'était plus le trou noir de désespoir que c'était encore vingt-quatre heures avant.
Il ne restait qu'une seule chose à faire aux deux hommes pour pouvoir avancer à nouveau.
"- QingMing ? La Maison alors ?"
Le demi-démon hocha la tête.
"- Personne n'est au courant à part Liu Ye."
Boya n'en fut pas étonné. Surtout après ce qui était arrivé aux premiers œufs, épargner le reste du Domaine, surtout avec Snow Hound qui lui aussi avait eu un œuf, sans doute précipité par les chaleurs de Zhuque, était normal.
"- Les enfants ? On essaye de revenir pour le diner mais on ne peut pas promettre, d'accord ?"
La masse d'enfant hocha la tête. Derrière eux, les adultes avaient laissé faire. Contrairement à toute la retenue qui pouvait être attendue d'adultes et de prêtres, les enfants auraient toujours une innocence et une capacité bien à eux à soulager les peines de cœur les plus profondes. Encore une fois, ils venaient de le montrer.
Une fois le portail refermé derrière les deux adultes, les enfants se tournèrent d'un seul mouvement vers leurs leaders naturels. Le petit garçon n'avait que huit ans, mais Yan Shu savait que Boya le présentait comme son remplaçant. La petite fille amenée par QingMing n'était là que depuis quelques mois, mais elle s'était intégrée à une vitesse météoritique. Et si elle était parfois un peu bizarre, sa capacité naturelle à tout voir avec ce qu'ils avaient analysés comme un troisième œil naturel lui avait permis de quasi rattraper les autres enfants de son âge.
Si la confiance que le reste des shidi leur faisait alors qu'ils n'étaient là que depuis deux ans et six mois était symptomatique, leur chef de secte avant bien choisit son successeur et la prochaine Shijie. Si même Boya ne se décidait pas pour des co-chef de secte.
"- Allez ! On va préparer un grand banquet pour ce soir !"
"- Ouai !"
Les adultes n'eurent que le temps de coasser leur protestation avant que la marée miniature, renforcée par celle des juniors, pousse tout le monde vers les cuisines et exige du cuisinier qu'il les aide à préparer le meilleur repas de l'Empire pour fêter le premier jour.
Le premier jour de quoi, il fallut un moment aux maîtres pour comprendre. Ils ne pouvaient rien faire pour avant. Mais ils pouvaient faire pour après. Et c'était le premier jour de cet après.
Puisqu'ils ne pouvaient rien faire d'autre que tenter de noyer les adultes sous leur enthousiasme et les emmener avec eux, autant commencer par manger. Manger, ça faisait toujours du bien à l'âme.
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Le portail les laissa sur la terrasse de la Maison.
Immédiatement, QingMing alla poser une main sur un des murs
"- Je suis désolé de ne pas être rentré depuis longtemps. Mais j'ai besoin de ton aide."
C'était la confirmation qu'il manquait à Boya jusque-là. Le Domaine était sentient.
"- …C'est un shishen, n'est-ce pas ?"
QingMing hésita puis hocha la tête.
"- Le premier. Mais personne n'est au courant. J'avais onze ans depuis quelques jours à peine. Je t'avoue que je ne sais pas parfois qui est le shishen entre lui et moi." Il était celui qui était venu au Domaine après tout. Pas l'inverse. Si ce n'était qu'il nourrissait les lieux, il n'aurait pas vraiment douté finalement. "Tout le monde pense que c'est Honey Bug qui a été mon tout premier shishen et la Multitude le second." Honey Bug était venue à lui lorsqu'il avait utilisé le rituel d'invocation devant les maîtres du Yin yang rassemblés pour prouver qu'il avait sa place dans la secte.
Il avait été le seul disciple dont on avait exigé ça avant la vingtaine. Il n'avait pas encore douze ans. Zhong Xing avait laissé faire, soit parce qu'il ne doutait pas de son élève, soit parce qu'il s'en fichait, soit parce qu'il doutait aussi.
Chacune des trois solutions était également valide. Et c'était une rancœur de plus que l'adulte avait contre son maître même si l'enfant, à l'époque, ne l'avait pas compris.
QingMing reposa sa main sur le bois. Il tendit l'autre vers Boya pour qu'il vienne à lui et l'imite.
Le bois était chaud, doux, et si Boya concentrait son troisième œil dessus… La maison était un organisme vivant !
"- Je ne l'ai pas blessé avec ma flèche n'est-ce pas ?" L'amusement de la Maison le fit hoqueter.
"- Non, mais elle te remercie pour ton inquiétude." Assura QingMing.
L'amusement de la Maison disparue bien vite lorsque QingMing lui fit sa demande. Le Domaine avait accepté les autres œufs sans peine. Mais pour celui-là, c'était moins une assimilation qu'un repos que les deux fashi souhaitaient pour leur petit mort-né. Mort-né ? Ça irait bien, même si ce n'était pas tout à fait ça.
La tristesse du Domaine faillit faire fondre en larmes une fois de plus les deux hommes. Mais ils pouvaient aller poser l'œuf au pied du pêcher qu'ils aimaient tellement. L'arbre était vieux et stable. Solide et paisible. Leur poussin y dormirait en paix.
Boya remercia le Domaine silencieusement. Tout ce qu'il espérait maintenant, c'était avoir lui aussi un peu la paix.
Ils n'eurent pas cette chance.
"- QingMing Daren ! Boya Daren ! Où étiez-vous ? Ca fait des semaines qu'on ne vous a pas vu." L'irritation de Mad Painter n'était pas ce dont ils avaient besoin, ni l'un ni l'autre.
Ils risquaient même de se montrer carrément méchant.
"- Ce n'est pas le jour, HuaShi. Va-t'en s'il te plait." Soupira QingMing.
Il avait passé un bras autour de la taille de son compagnon, cachant effectivement l'œuf à la vue de quiconque avec sa manche.
Mad Painter fronça les sourcils.
Le manque de communication, le manque de retour émotionnel du lien avec leur maître, le manque de présence, ses yeux rouges, ses épaules voutées, sa fatigue visible, tout hurlait au gros problème. Mais avec l'irritation de l'absence, la fatigue, l'agacement, même HuaShi qui plus souvent que les autres savait comment lire les états émotionnels de son maître mit ses deux pieds dans sa bouche.
"- Qu'est-ce que vous avez encore inventé comme ânerie tous les deux ?"
Il heurta avec violence le mur le plus proche lorsque QingMing lui décocha un direct à la mâchoire d'une rare brutalité.
Sans lui accorder un regard de plus alors que le shishen toussait comme un perdu à genoux sur le sol et crachait un peu de sang, preuve manifeste qu'il avait dû se casser deux ou trois côtes, Boya prit le coude de son compagnon de sa main libre.
"- Allons-y, QingMing. Je…J'ai besoin que ça soit fait vite."
Le démon renard hocha la tête. Sans un regard de plus pour les shishen qui se précipitaient, attirés par le bruit et HuaShi qui continuait à tenter de respirer par terre, le couple quitta la maison pour s'éloigner dans le jardin jusqu'au pied du grand pêcher où ils avaient dormi plus d'une fois.
QingMing culpabiliserait plus tard d'avoir frappé Kuang HuaShi
Un trou les attendait au pied de l'arbre, propre et dégagé comme s'il avait été patiemment creusé puis lissé et tassé pendant des heures.
Le couple s'agenouilla devant. Dans leur dos, tous les membres de la Maison les suivait à part Snow Hound. Killing Stone s'était précipité auprès de son frère pour l'aider à se relever et l'avait presque porté à la suite de leur maître plutôt que de l'accompagner jusqu'à l'infirmerie comme il aurait été préférable. Mais HuaShi était borné. Il se passait quelque chose, il ne concevait pas de ne pas savoir. Jamais QingMing ne l'avait frappé sans raison. Pour qu'il soit aussi brutal il avait dû sortir une énormité à son maître.
Boya tendit l'œuf une dernière fois à QingMing qui y déposa une dernière caresse avant que le tueur de démon ne pose l'œuf dans le trou. Il se referma sous leurs yeux et il ne resta plus pour marquer la petite tombe qu'un rocher de granit lisse et luisant.
"- Merci." Murmura QingMing en posant une main sur le tronc.
Boya l'imita sans parvenir à parler, la gorge une fois le plus obstruée par les larmes.
QingMing le serra contre lui de toutes ses forces. Ils restèrent immobiles devant la pierre lisse jusqu'à ce que le soleil se couche sur le Domaine. Il se mit à pleuvoir doucement. Le Domaine pleurait avec eux.
"- …QingMing Daren ?"
Honey Bug s'agenouilla près d'eux.
Qu'est ce qui se passait ?
C'était quoi cet œuf qu'ils venaient de mettre en terre ? Et pourquoi ils pleuraient ? Et…
QingMing attrapa la petite démone dans ses bras. Maintenant que tout était finit, est-ce que ça servait à quelque chose de se taire ? Un coup d'œil à Boya pour avoir son autorisation et il racontait tout d'une voix douce.
A mesure qu'il racontait, ses shishen passaient de la surprise à l'horreur la plus complète. Quand il en vint à la mort de leur dernier œuf, Honey Bug sanglotait dans ses bras, une partie de la Multitude tentait de réconforter l'autre et Killing Stone, Hei Feng et Mad Painter étaient blêmes.
HuaShi s'insultait silencieusement pour sa question peu avant. Il avait fait preuve d'un rare manque d'empathie. Mais c'était compliqué de savoir comment allait leur maître maintenant qu'il s'était complétement coupé d'eux ou presque. Et dire que c'était pour les épargner EUX ! alors qu'ils auraient dut être là pour l'aider…les aider ! Il comprenait mieux aussi la crainte de QingMing pour leur propre œuf. Ce n'était pas un manque de tact de sa part, bien au contraire.
Il ne voulait juste pas qu'ils vivent ce que lui était en train de vivre quand il le leur avait dit.
Et encore ! Eux avait la chance d'avoir Zhuque pour leur dire si leurs œufs étaient viables ou pas. Eux…Eux allaient devoir attendre des mois et des mois.
Soudain, cette perspective joyeuse de devoir attendre jusque-là était beaucoup plus sombre pour le vieux shishen. Passer des mois, une année et demie même, à s'occuper d'un œuf peut-être vide ? Avec l'attachement émotionnel, la fatigue, peut-être pour rien ? Quand il voyait l'état de leur maître au bout de trois mois, HuaShi savait qu'il allait devenir encore plus fou qu'il ne l'était bien avant la fin des quinze mois qui leur restait. Alors si en plus c'était pour rien…Il serra très fort les poings au point de manquer s'entailler les paumes. Sans les tatouages qui le protégeaient, c'était sans doute ce qui serait arrivé. Killing Stone glissa ses mains dans les siennes. Le contact libéra le vieux shishen de la vision tunnel dans laquelle il s'enfonçait rapidement. Le regard de son jeune frère était empli de larmes et lui rappela la situation.
Pour l'instant, ils devaient s'occuper de leur maître. Eux n'avaient pas de drame comme le leur à gérer.
Pour l'instant ?
Killing Stone en était à espérer très fort que Zhuque pourrait examiner leur œuf et leur dire de quoi il retournait. Il ne supporterait pas de perdre un petit après autant d'attente. S'il n'y avait rien à espérer, il voulait le savoir au plus vite.
Puis la réalité les heurta tout soudain. Leur maître avait perdu un œuf. D'accord. C'était triste mais c'était juste un œuf.
Jusqu'au moment où ils réalisèrent vraiment.
Leur maître avait perdu son premier enfant !
Ce n'était pas "juste un œuf" pour lui. Pas plus que l'œuf de Snow Hound était "juste un œuf".
C'était son enfant, son bébé, son héritier.
Il n'y aurait pas pour cette fois de bébé Boya/QingMing qui courrait dans leurs couloirs de la maison. Il n'y aurait pas de pleurs à deux heures du matin, de couches sales et de bambin qui apprendrait à marcher.
Il n'y avait rien.
Rien du tout.
Mad Painter repoussa gentiment Killing Stone pour venir prendre le couple dans ses bras.
"- Je suis désolé."
Ca suffit pour causer encore des torrents de larmes.
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Snow Hound avait été, par la force des choses, le dernier au courant de la situation.
Il avait été horrifié.
Horrifié que QingMing ait subit ca tout seul.
Horrifié d'avoir reproché à QingMing son manque de tact et ce qu'il avait pris comme de la jalousie.
Horrifié de comprendre que QingMing avait volontairement réduit le lien entre eux pour ne pas leur faire subir sa peine si les œufs n'étaient pas menés à terme.
Horrifié de réaliser qu'aucun d'eux n'avait constaté la disparition de Liu Ye.
Horrifié que son petit renard ait dû subir toutes ces pertes dans la plus abjecte solitude avec son compagnon.
Avec leur petit frère.
Si ça avait été la fin du crève-cœur, il aurait sans doute pu s'en remettre en noyant QingMing de son affection distante.
Malheureusement, il n'avait pas cette chance.
Zhuque fixait le shishen et ses deux compagnons avec tristesse.
Le dieu-gardien s'était imposé dans leur nid en pleine nuit, six jours après l'arrivé de leur maître et de Boya. Aucun des deux hommes n'était psychologiquement capable de retourner à leur secte pour travailler de toute façon.
Il avait profité de la nuit pour prendre le contrôle du corps endormit de son avatar et entrer dans le nid de Snow Hound sans la moindre retenue.
Le trio s'était réveillé en sursaut, surpris et un peu inquiet de voir le dieu-gardien. La surprise s'était transformée en panique lorsqu'il avait pris l'œuf des bras de Snow-Hound pour le porter à sa bouche. Il avait posé ses lèvres dessus, fermé les yeux et attendu de longues minutes.
Lorsqu'il le leur avait rendu, il avait secoué la tête puis les avait fixés avec tristesse.
"- Je suis désolé." La voix de Zhuque était toujours hachée mais la dévastation de son ton était évidente.
Un poing de glace s'était refermé sur les estomacs des trois shishen. Aucun d'eux n'avait osé jusque-là prendre la décision de parler aux autres pour demander à Zhuque d'évaluer leur propre œuf même si tous étaient arrivés à la même conclusion. Si leur œuf était vide, ils préféraient le savoir maintenant que d'attendre encore plus d'un an à espérer ce qui n'avait aucune chance de se produire.
Et Zhuque venait de prendre la décision pour eux.
"- Non…"
"- Je suis désolé." Répéta Zhuque.
Le dieu-gardien peinait toujours à comprendre la peine des deux-pattes devant la perte de leurs petits, mais au moins pouvait-il faire semblant.
"- Il…Il va éclore." Tenta quand même Snow Hound.
"- Non." Le ton était aussi désolé que définitif. "Il n'y a rien dedans." Zhuque se retint très fort de parler l'omelette. Ça avait choqué son vaisseau et leur partenaire. "Vide de vie." C'était plus simple quand son vaisseau était réveillé pour répéter ses paroles mais Boya avait affreusement besoin de se reposer.
Si Zhuque ne savait pas à quel point leur Partenaire tenait à ses shishen, il ne l'aurait d'ailleurs jamais laissé seul pour venir ici et aurait laissé son avatar dormir avec lui. Malheureusement, QingMing ne voulait pas de la même peine pour ses servants que celle qu'ils étaient en train de traverser. Si au moins ils pouvaient savoir si l'œuf avait une chance ou non, ce serait déjà ça. Mais comment le prouver ?
Puis Zhuque se rappela quelque chose que ses femelles faisaient souvent à la moitié de l'incubation pour s'assurer que les petits se développaient bien et éliminer les œufs les plus faibles s'il le fallait.
Ses queues se déployèrent derrières lui. Elles s'enflammèrent si fort que la chaleur monta d'une bonne vingtaine de degrés dans la chambre en quelques secondes.
Il reprit l'œuf de main de Snow Hound qui le gardait contre lui comme le plus fragile des trésors et le mit devant la lumière intense et crue que généraient ses queues.
"- Rien. Rien que du vide."
Il n'y avait rien qui se voyait par transparence dans le gros œuf. Tout était de la même texture là-dedans. Il n'y avait aucune vie.
"- Vérifiez ! Avec qi. Si il y a vie, il y a qi."
Snow Hound avait récupéré son œuf.
Zhuque avait fait ce qu'il avait pu même si la méthode était d'une cruauté sans nom. Mais leur laisser croire qu'il y avait une chance s'il n'y en avait aucune ? Non, là aurait été la véritable cruauté.
Maintenant, ça dépendait d'eux. S'ils voulaient continuer la douce fantaisie de croire qu'un bébé tengu les attendait, ils pouvaient. Mais ça ne changerait pas la réalité et elle ne les heurterait que plus fort dans quelques mois.
"- Si vous vous mentez. QingMing aussi en sera blessé."
Il n'y avait pas qu'eux trois qui allaient souffrir.
Zhuque les salua de la tête et les laissa pendre leur décision tout seul. Il avait fait ce qu'il avait à faire, il ne pouvait les forcer à quoi que ce soit.
Le dieu-gardien retourna se glisser dans les bras de son renard.
QingMing ouvrir à peine un œil lorsqu'il le repris dans ses bras.
"- Boya."
"- Il dort."
"- Zhuque ?"
"- Mmm. Toi aussi. Dors."
Il posa ses lèvres sur le front du fashi et augmenta un peu sa température corporelle. QingMing se serra plus étroitement contre lui et se rendormit, ignorant tout du nouveau drame qui se jouait à quelques chambres de là.
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Le Domaine avait été généreux.
il avait ouvert une seconde tombe pour un second œuf.
L'acceptation de Snow Hound avait été étrangement rapide une fois les preuves devant lui. Contrairement à Mad Painter et Killing Stone, il était fait pour accepter que ses œufs ne soient pas forcément fertiles après tout. S'il s'était accroché bec et ongle à son espoir, il ne lui avait fallu que quelques heures pour finalement accepter.
Killing Stone avait eu besoin d'un peu plus de temps mais il était un maïeuticien dans l'âme. Ce n'était…même pas une fausse couche. La leur, mais…même pas une fauche couche. La peine était là, intense, affreuse à cause de l'espoir que l'œuf avait généré, mais il se raccrochait à ce qu'il savait n'être qu'un œuf vide. Il n'y avait eu de vie là-dedans que celle qu'ils y avaient espéré. Ca faisait mal, mais il s'était forcé à voir la réalité en face et à l'accepter.
De la triade, le plus touché avait été Mad Painter.
Il n'avait rien dit une fois devant le fait accompli. Il n'avait pas montré sa peine même si les autres la sentaient.
Il avait juste pris sur lui de s'occuper davantage de Ye HuoHua parce que c'était le bébé présent qui avait besoin de lui. Il craquerait à un moment ou un autre, ses frères le savaient. Lui-même le savait. Mais pour l'instant, il tenait parce que c'était tout ce qu'il pouvait faire.
Zhuque était revenu en pleine nuit leur parler. Le dieu-gardien, même s'il aurait pu être considéré comme la cause de leur souffrance, avait été aussi la raison de leur calme relatif.
Il les avait rassurés. Il y aurait d'autres œufs maintenant que Snow Hound en avait eu un. Quoiqu'il se soit passé, les capacités reproductives du shishen n'avaient tout simplement pas été éveillées avant. Il n'était pas anormal, comme pour Boya lui-même sous sa forme de phénix, qu'il ne soit pas fertile immédiatement. Ils ne devaient pas prendre cette ponte, ni aucune de celles qui viendraient, avec inquiétude. Tant qu'ils n'étaient pas sûr qu'un œuf était plein, ils ne devaient pas les voir comme autre chose que comme des sacs de probabilités.
Ça avait apaisé la triade. Mais juste eux.
Ceux qui avaient le plus mal vécut la perte de cet œuf de plus étaient Boya et QingMing.
Ils avaient perdu leur petit, et ils perdaient un petit frère potentiel.
La somme de deuils qu'ils se prenaient dans la figure était colossale et ils ne savaient plus comment y faire face.
Tous les deuils qu'ils avaient subis jusque-là avaient été traumatisant. Ceux-là comme les autres. Et même s'ils avaient été moins brutaux et moins sanglants, le résultat restait le même : Ils avaient perdu quelqu'un auquel ils tenaient. Peu importait qu'il s'agisse d'une vie à naitre. Ils la voulaient.
Tous savaient qu'il leur était impossible pour l'instant de retourner à leurs sectes respectives.
Yan Shu le premier avait assuré le chef de JingYun qu'il pouvait prendre le temps qu'il voulait pour lui.
Une fois mit au courant de la raison de l'absence soudaine de son chef de secte, Kin Lao avait été prompt à assurer QingMing de la même chose. Il garderait pour lui sa colère de ne pas avoir été mis au courant de la situation. Un bébé QingMing ? Et il ne lui avait rien dit ? Il était…blessé plus qu'en colère finalement. Il avait cru qu'il lui faisait confiance. Mais puisqu'il n'en avait rien dit à ses shishen non plus, sans doute était-ce surtout un mécanisme d'autoprotection qu'un manque de confiance dans les autres. N'est-ce pas ?
En tout cas, il l'espérait. Il s'était attaché à son maître.
Alors en attendant qu'il retrouve la force de se noyer dans des problèmes futiles comme une secte, il tiendrait la baraque à bout de bras pour lui. Très vite pourtant, cinq séniors proposèrent leur aide, puis cinq juniors supérieurs. Quand leur chef de secte reviendrait, il y aurait des changements d'affectation qui ne pourraient plus attendre.
Mais ce n'était pas la question finalement.
Il pleuvait non-stop sur la maison depuis des jours maintenant et tous savaient que la pluie était due à la peine de ses habitants si ce n'était à la peine du domaine lui-même.
QingMing et Boya évitaient tout le monde depuis une bonne semaine.
Même entre eux, ils ne se parlaient pas même s'ils n'arrivaient pas à s'éloigner l'un de l'autre de plus de quelques mètres.
Retourner à leurs sectes leur était impossible.
Rester sur le Domaine leur était de plus en plus difficile.
Ils avaient bien pensé à aller dans le Sud mais l'idée de se retrouver au milieu de la vie des gens leur avait fait horreur.
C'était Hei Feng qui avait eu une idée.
Pourquoi ne partaient-ils pas simplement sur les routes quelques temps, là où leurs pas les conduiraient ? Quand ils voudraient rentrer, leur maître n'aurait qu'un portail à ouvrir. Mais en attendant, ils pourraient être aussi seul au monde qu'ils en avaient besoin tout en étant ensemble.
Ils pouvaient prendre quelques semaines, six mois, un an s'ils le voulaient à jouer les cultivateurs indépendants si ça leur faisait du bien. Personne n'avait à savoir qui ils étaient. Ils pouvaient juste s'oublier quelques temps et ne revenir que lorsqu'ils s'en sentiraient capables.
Les deux fashi avaient aimés l'idée. Pas partir aussi longtemps, non. Ils avaient le devoir chevillé au cœur et au corps. Mais quelques semaines ?
Ils n'étaient pas capables de faire quoi que ce soit pour l'instant de toute façon. Simplement se lever le matin était une épreuve qu'ils se forçaient à réussir et qui leur mangeait toute leur énergie.
Partir sur les routes, juste quelques temps…Oui, ils aimaient l'idée.
Bien sûr, comme ils n'étaient pas capables de faire quoi que ce soit comme ce qui leur avait été proposé et encore moins de façon simple, ils avaient arrangé les choses à leur sauce.
C'était donc un Boya dans des vêtements de chasseur en blanc de deuil qui remerciait Honey Bug pour ses travaux de couture. QingMing l'attendait, en blanc lui aussi mais surtout en poil.
Ils resteraient dans le Nord.
Personne ne s'étonnerait d'y voir un maître du yin yang et son shishen arpenter les routes pour aider les populations locales.
Et s'ils pensaient que le maître était Boya et son shishen le grand renard avec lui, personne n'avait besoin de leur expliquer que la vérité était l'inverse n'est-ce pas ?
Snow Hound avait ouvert pour eux un portail à quelques jours à pied de la capitale du Nord. Xihai était une ville totalement inconnue de Boya mais que QingMing connaissait bien. Il y avait ses habitudes. Une Dame d'un bordel leur offrirait sans difficulté le gite et le couvert si Boya lui disait qu'ils venaient de sa part quand ils y passeraient.
Le portail se referma dans leur dos.
Ils étaient seuls.
Boya referma un peu plus étroitement sa cape autour de ses épaules. Honey Bug avait ajouté à la cape offerte par QingMing une doublure supplémentaire faite des poils de son maitre et d'une couche de soie blanche épaisse pour emprisonner plus efficacement la chaleur. Elle avait rajouté aussi des attaches supplémentaires pour que Boya puisse l'attacher plus étroitement autour de lui.
Sans un mot, Boya posa une main sur l'épaule de son grand renard qui effleura sa joue du bout de la truffe. Tous les deux ressentaient un triste soulagement à être ainsi seuls au milieu de nulle part. Ils n'avaient pas de compte à rendre à qui que ce soit. Ils n'avaient pas besoin de se surveiller. Ils étaient juste tous les deux, enfin, libres de faire leur deuil ensemble aussi bien que séparément sans que quiconque ne juge leur peine et leur façon de l'exprimer.
Ils marchèrent en silence un long moment, évitant sans même s'en rendre compte les routes commerciales qui convergeaient toutes vers la grande ville la plus proche. De loin, ils aperçurent deux ou trois villages qu'ils évitèrent aussi.
Lorsque le soleil commença à se coucher, ils cherchèrent en silence un endroit où s'installer. Entre la chaleur de Zhuque et les poils de QingMing, ils ne craignaient aucunement le froid de cette fin d'automne. La pluie en revanche, aurait été désagréable.
Ils finirent par se trouver une petite clairière dans un bois à quelques encablures d'un village. Ils s'y établirent pour la nuit.
Un petit feu, quelques lapins chassés à l'arc pour Boya, un petit daim pour QingMing et ils s'endormaient serrés l'un contre l'autre comme ils avaient l'habitude de le faire, Boya à l'abri entre les pattes du grand renard.
Et si, le lendemain lorsqu'ils partirent, la rumeur d'un couple fantomatique entrevu depuis le village après que des lueurs aient été aperçu dans les bois pendant la nuit commença à se rependre, ils n'en avaient aucune idée.
Entre la cape longue et blanche, le renard et la peur naturelle des médiocres pour tout ce qui sortait de l'ordinaire, il ne faudrait pas longtemps avant qu'une nouvelle histoire de dame blanche apparaisse dans le nord.
Il ne faudrait pas non plus très longtemps avant que les habitants superstitieux élèvent un petit autel pour la dame blanche et son animal servant qui l'accompagnait et que les offrandes et la dévotion locale finisse par attirer des esprits en quête de repos et de nourriture.
Qui savait ce qui s'y établirait dans quelques années, changé et encouragé par les habitants du petit bourg ?
Mais pour l'instant, aucun des deux prêtres n'avait même une idée que cela pourrait se produire. Ils reprirent leur route à peine au lever du soleil pour marcher encore droit devant eux, sans but, sans échanger une parole, juste content, simplement content d'être ensembles et de partager ces moments épaules contre épaules.
Ils passèrent une seconde nuit dans un autre petit bosquet, non loin d'un autre petit village, sans savoir qu'encore une fois leur présence générerait son lot de rumeurs et de murmures qui allaient passer d'un village à l'autre, grossir, être déformés, jusqu'à ce que l'histoire elle-même soit si différente de ce qui lui avait donné naissance que lorsque des cultivateurs seraient envoyés pour étudier la situation, bien des années plus tard, ils ne puissent en tirer aucune conclusion à part qu'effectivement, une dame blanche et son renard servant avaient arpenté la toundra bien des années avant et qu'elle revenait peut-être, à l'automne, après les récoltes, comme pour s'assurer que tout allait bien parmi les villages, si les offrandes qui lui avait été faites étaient suffisantes.
Mais il faudrait du temps pour cela. Du temps, des rumeurs, des murmures et de la dévotion populaire.
Pour l'instant, il y avait juste un couple de fashi en deuil qui avançaient droit devant eux pendant les heures de jours et dormaient roulés en boule l'un contre l'autre la nuit, autant occupés à fuir leur peine qu'à chercher ce qui leur manquait pour retrouver la paix de l'âme et l'envie de continuer.
Ce n'est qu'au matin du huitième jour que QingMing parla pour la première fois depuis leur départ. Assis dans la neige qui avait saupoudré le sol pendant la nuit, il observait le ciel sombre d'un regard jaune perçant.
"- La neige est là pour rester, mon Boya."
"- Si tôt dans la saison ?"
La voix de Boya était rauque de son manque d'usage.
"- Nous sommes dans le nord et dans les montagnes. Nous avons même eu de la chance que le temps soit aussi clément aussi tard." La langue du renard glissait lentement sur le coté de sa gueule.
"- …Veux-tu rentrer ?"
"- … Non."
"- Moi non plus."
C'était encore trop tôt pour tous les deux.
QingMing se coucha soudain dans la neige. Elle était encore fine, moins de quinze centimètres, mais elle allait s'épaissir rapidement dans la journée.
"- Boya, monte sur mon dos."
"- …Quoi ?"
"- Je vais te servir de monture. Tu es léger comme une plume." Plus encore qu'avant. "Et si nous allons dans un village, il est normal qu'un yin yang shi chevauche son shishen si c'est possible, n'est-ce pas ?"
Boya renifla. Pour la première fois depuis des jours, il eut un petit sourire.
"- Si tu dois être ma monture, il va falloir qu'on trouve le moyen de montrer à tout le monde que tu es apprivoisé." QingMing lui balança une masse de neige dans la figure d'un coup de patte. "C'est pour ta propre protection et tu le sais."
Mais le yin yang shi, le vrai, le savait.
"- On devrait trouver quelque chose dans un village." Ils arrivaient bien à harnacher des chèvres. Ils arriveraient bien à trouver quelque chose pour un renard géant.
"- …Tu es sûr que tu veux que je monte sur ton dos ? Je ne veux pas te faire mal."
"- Tu ne me feras pas mal." Au contraire. Au moins, il serait à son contact permanent.
Boya finit par se laisser convaincre. Il s'installa juste derrière les épaules de son renard. La fourrure déjà normalement impressionnante de son QingMing avait poussé en une semaine d'extérieur et de nuits d'automne. La bourre sous le poil de couverture était si épaisse à présent que lorsque Boya parvint à glisser ses jambes à l'intérieur, elle le maintenait immobile. La chaleur qui en montait autour de lui était si forte qu'il dû repousser sa cape pour ne pas cuire. Il enfouit ses mains dans le poil de sa collerette et du retirer très vite ses gants une fois encore tellement il transpirait.
"- …..Et tu n'as pas trop chaud ?"
QingMing tourna la tête vers son Partenaire, visiblement amusé.
"- Tient toi bien, veux-tu ?"
Le renard assuma très vite un trot élastique confortable et infatigable qui avalait les kilomètres. Boya se mit à somnoler à moitié, noyé dans la chaleur et l'odeur de son partenaire. C'était…Bon…Juste bon…
Lorsque QingMing s'élança soudain au galop derrière un petit daim, Boya sentit ses muscles se gonfler et se durcir le temps de la course jusqu'à ce que le petit herbivore finisse sa course et sa vie entre les crocs aigus du renard. La mise à mort avait été instantanée. QingMing n'aimait pas faire souffrir ses proies. Soit il les égorgeait, soit il leur brisait la nuque.
"- Je te laisse le vider ?"
Boya sauta de son dos. Immédiatement, la fraicheur ambiante le fit frémir. Il se recouvrit de toute urgence avant de découper l'animal. Alors seulement il réalisa qu'il ferait bientôt nuit.
Une fois encore, il voulut installer le campement mais QingMing le retint.
"- Il y a une ferme juste à deux pas. Allons demander asile pour la nuit. Contre notre proie, ça ne devrait pas poser de problème. Après tout, tu es un maître du yin yang et je suis ton shishen." Plaisanta encore QingMing. "Ça sent la neige et le blizzard"
Le blanc allait si bien à son Partenaire…
Il était temps qu'ils retrouvent lentement le reste de l'humanité.
