Les fermiers avaient un peu hésité à ouvrir. Il faisait nuit, il neigeait, ils étaient au milieu de nulle part et on venait toquer à leur porte.
Le cœur de Boya se serra lorsqu'il entendit derrière la porte une femme houspiller son enfant qui voulait ouvrir la porte. Ca ne pouvait que lui rappeler sa propre mère. Surtout qu'il avait un renard-démon assis derrière lui.
Une petite plaque de bois s'ouvrit sur la porte à hauteur des yeux.
"- Qu'est-ce que vous voulez ?"
Boya s'inclina légèrement.
"- Bonsoir. Je suis membre du yin yang bureau et la nuit m'a surpris. Accepteriez-vous de nous loger avec mon shishen pour la nuit ? Nous avons attrapé un daim sur le trajet. Nous vous l'échangerions contre une place auprès du feu avec reconnaissance."
L'homme renifla.
"- Prouvez le !"
"- Le prouver ?"
"- Que vous êtes un membre du temple."
"- Utilise le portail sur ta bague, Boya. Il ne doit y avoir personne dans ton bureau à cette heure."
Boya leva la main et concentra son qi sur la bague comme il le faisait pour rentrer à son temple quand il quittait son amoureux le matin.
Le portail doré s'ouvrit docilement sur son bureau.
"- Hmm… D'accord. Ça va."
Le fermier avait déjà dû voir un prêtre du yin yang pour reconnaitre un portail.
La petite ouverture se referma puis Boya pu entendre qu'on retirait des poutres qui barraient la porte avant qu'elle ne s'ouvre. A l'intérieur, le prêtre de l'Est fut surpris de voir que les animaux de la ferme étaient dans la maison avec les humains, séparés d'eux par une petite clôture.
"- L'hiver, il fait tellement froid que les animaux de ferme en souffrent aussi." Expliqua QingMing. "Ils vivent à l'intérieur avec les humains pour que tout le monde partage la chaleur. Les bouses des ruminants sont mises à sécher à l'écart et servent de combustible à la place du bois."
Boya hocha la tête.
Il s'inclina encore sommairement devant le fermier qui l'observa un moment.
"- Vous avez dit que vous êtes avec un shishen ?"
"- Oui, il est juste derrière moi." Il fit signe à QingMing de s'approcher
"- C'EST UN RENARD DEMON !"
"- Mais mon shishen. Il ne fera de mal à personne." Rassura Boya.
QingMing agita doucement ses queues. Une aura inoffensive l'entourait comme s'il n'était pas plus dangereux qu'un chien de manchon.
"- Vous êtes sur ?"
"- Absolument. C'est lui qui a chassé le daim d'ailleurs."
QingMing l'attrapa de son dos et le posa à ses pieds.
Le fermier hésita puis finit par se décider. C'était quand même soixante-dix kilos de viande gratuite ! et comme il gelait enfin, la viande n'allait pas s'abimer.
"- Très bien, entrez."
Boya entra le premier. QingMing suivit après avoir ramassé la viande qu'il alla poser près de la partie cuisine de la petite maison.
En plus du fermier, il y avait son épouse, deux enfants de moins de douze ans, un adolescent de quatorze ou quinze ans, une jeune fille qui devait approcher les dix-huit ans, un autre couple d'adulte et deux vieillards. C'était une vraie ferme familiale avec les deux fils, leurs épouses, les enfants des deux couples et le couple qui avait construit la ferme probablement.
"- Merci de votre hospitalité. Je m'appelle Boya." Ici, personne ne connaitrait le nom du chef de JingYun de toute façon. "Et mon Shishen s'appelle…"
"- A-min. Appelle moi juste A-min, mon Boya."
"- A-min. Mon shishen s'appelle A-min."
"- Il ne nous fera pas de mal ?"
"- Il en serait incapable. Ne vous en faites pas."
Les animaux de ferme ne semblaient pas inquiets de la présence du renard géant. Le yin yang shi tenait fermement la bride à son aura démoniaque aussi bien qu'à son odeur de prédateur.
Il s'installa contre un des murs de la maison, là où il pensait qu'il ne gênerait personne.
Les enfants étaient curieux. C'était la première fois qu'ils voyaient un prêtre et son shishen. Ils étaient curieux de l'énorme peluche qui s'était couché non loin de la porte autant que de son maître qui semblait tellement fort avec ses armes.
Les deux femmes se remirent à la préparation du repas. La présence de viande fraiche était une bénédiction pour eux. Elle allait leur permettre de passer une partie de l'hiver plus confortablement et de d'économiser leurs réserves.
Elles préparèrent du riz, quelques lanières de viandes pour tout le monde, des haricots et des légumes lactofermentés pendant que les deux hommes de la maison présentaient leurs parents au prêtre.
Lorsque le repas fut servi, ils essayèrent d'offrir la meilleure place, près du feu, à Boya mais il déclina. QingMing vint se coucher dans son dos pour lui servir aussi bien de bouillote que de dossier. Comme s'il avait besoin du premier avec Zhuque !
"- Comment avez-vous réussit à lier un renard démon ? Ils sont tellement accrochés à leur meute qu'ils en sont totalement insaisissables !"
"- Insaisissable ? Pourtant mon A-min m'a quasi sauté dans les bras dès qu'il m'a vu." QingMing renifla, hautain. Pour la peine, il lui fit une énorme lèche sur la joue. "TU ! Ne fais pas ça !" Boya lui donna une gentille tape sur la truffe. Le demi-démon lui souffla dans le cou pour se moquer. "Si tu continues tu dormiras tout seul avec les chèvres !"
QingMing se mit à gémir et geindre ses protestations. Boudeur, il posa sa grosse tête sur les genoux de son Boya qui lui caressa immédiatement le chanfrein sous les gloussements des enfants.
Le vieux fermier gloussait aussi.
"- J'ai été militaire dans le sud avant de venir m'installer ici avec ma femme. J'ai vu quelques renards roux dans le sud. Ils sont bien différents des blancs que nous avons dans le nord."
La chose interpela les deux prêtres. Vraiment ? il y avait une différence ? QingMing ne s'était jamais penché sur ses cousins roux et leur façon de vivre. Pas plus qu'il ne s'était penché sur la société des renards blancs il fallait avouer. Il n'en n'avait jamais rencontré d'autre que lui de toute façon. Et encore était-il un demi-sang. Les pur-sang l'évitaient comme la peste. Probablement.
"- Différents ? Différents comment ?"
Les petites oreilles blanches de QingMing pointaient vers l'avant, la curiosité évidente dans son attitude.
"- Les blancs sont plus doux, plus joueurs, plus protecteurs de leur famille. Sans doute parce que la vie au nord est bien plus difficile que plus au sud. A cause de ça, ils sont bien plus dangereux si vous vous en prenez à leur meute. Mais si vous êtes gentil avec eux, ils font ami-ami quand vous voulez. Joueurs et un peu irritants sans doute à force de farces, mais elles sont rarement faites pour autre chose que s'amuser. Non, vraiment, les blanchons c'est du tout-cuit."
QingMing se mit à rire comme seuls les renards peuvent le faire ce qui fit glousser les enfants et sourire les adultes.
"- Ce n'est pas si faux mon Boya."
"- Oui et bien ne prends pas ça comme excuse pour m'embêter davantage !"
Le renard lécha sans pitié les lèvres de son Partenaire qui se défendit en protestant.
"- A-MING ! C'EST DEGOUTANT !"
"- Ne te plaint pas, je fais très attention à ne pas me lécher à des endroits farfelus quand nous sommes ensembles."
"- A-MING !"
Boya était scandalisé.
QingMing le toisa longuement. Quoi ? il ne pouvait pas lui reprocher de ne pas se lécher les testicules sous son nez quand même !
"- Certains disent que les renards blancs sont des célestes tombés en disgrâces parce qu'ils aimaient trop jouer des tours pendables aux autres célestes alors que les renards roux sont des démons chassés des mondes inférieurs parce que même les autres démons ne supportaient plus leur cruauté aveugle." Continuait le vieux fermier.
"- Tu connaissais ces histoires, QingMing ?"
"- Pas du tout !" Il était aussi surpris que son compagnon. "Mais chaque région à ses propres légendes."
Sans réfléchir Boya se pencha sur lui pour déposer un petit baiser sur sa truffe. Le geste fit ronronner profondément QingMing. C'était le premier geste véritablement tendre que Boya avait pour lui depuis une éternité. Il n'avait pas réalisé à quel point il se desséchait sans sa tendresse comme une salade sans eau.
Le ronronnement du grand renard fit sursauter les fermiers qui ne s'y attendaient pas et s'agiter un peu nerveusement les animaux de ferme qui mirent quelques minutes à se calmer.
Un grondement sourd accompagné d'une pression inopinée qui pesa sur les tympans de chacun monta soudain.
Boya se redressa, inquiet. Qu'est ce qui se passait ? Qing Ming enroula ses queues autour de lui.
"- Ce n'est rien mon Boya. C'est juste une tempête de neige."
Les fermiers ne semblaient pas inquiets non plus, au contraire. Ils semblaient même satisfaits.
"- Comment peuvent-ils être content de subir une tempête ?"
"- Ca veut dire que la température va se maintenir pas trop basse. Et la neige autour de la maison va l'isoler du froid un peu plus. Le danger n'est pas la neige ici. C'est le froid."
Le repas à la fois frugal mais roboratif finit, Boya s'écarta du chemin des membres de la famille qui se préparaient pour la nuit. Les lits étaient tous regroupés dans l'unique pièce à vivre et occultés par de lourds rideaux épais prévus pour retenir la chaleur.
L'un des deux couples proposa à Boya de prendre leur couche ou de joindre celle des enfants mais le fashi refusa. Il n'allait certes pas jeter quelqu'un hors de son lit ou s'incruster dedans. Il avait l'habitude dormir avec son shishen. Il y serait très bien. Les fermiers hésitèrent encore un peu.
"- Vous savez, la température descends très fort la nuit, même avec le feu.
Les animaux étaient en train de tous se blottir les uns contre les autres dans le gros tas de paille et de foin qui servait aussi bien de repas quand ils ne pouvaient pas sortir que de couverture contre le froid.
Les fermiers n'insistèrent pas. Ils étaient polis mais n'allaient pas risquer leur vie non plus pour celle du prêtre. Boya demanda à laisser sortir Qing Ming à l'extérieur deux petites minutes pour qu'il puisse se soulager pour la nuit puis le laissa s'ébrouer aussi doucement que possible de l'impressionnante quantité de neige qui s'était mis dans sur ses poils pendant sa courte absence. Heureusement, sa fourrure était adaptée au climat. Même couvert de neige, il n'était pas mouillé.
Le demi-démon s'ébroua encore pour ébouriffer ses poils puis se coucha non loin du feu. Boya posa sa cape sur le sol pour s'isoler du froid qui en montait, s'enroula dans une couverture puis s'installa à sa place dans le cou de son compagnon qui s'enroula autour de lui puis couvrit Boya et son museau avec ses queues. Le froid ambiant ne fut bientôt qu'un souvenir. Boya était si bien installé qu'il s'endormit très vite, bercé par les ronronnements apaisant de son Partenaire.
Juste avant de s'endormir, il sentit la présence de Zhuque l'effleurer. Le dieu-gardien s'était fait extrêmement discret ces dernières semaines.
"- Tu sais que je ne t'en veux pas, n'est-ce pas ?"
"- Vraiment ?"
"- Tu n'es pas responsable"
"- C'est moi qui veux des œufs. C'est ma faute si tu as eu des œufs. C'est..."
"- ZHUQUE ! Ça suffit. Toi et moi, nous sommes un seul individu maintenant. Je le voulais aussi ce poussin. Je le voulais même plus que toi. Qing Ming et moi le voulions de toutes nos forces."
"- Je ne pensais pas que vous prendriez si mal une première ponte ratée." Le ton de Zhuque était penaud
Boya n'avait pas envie d'en parler. Il savait que Zhuque ne pouvait comprendre la vision humaine de la parentalité. Comme Boya ne pouvait comprendre le détachement de Zhuque vis-à-vis d'œufs qu'il voulait si fort depuis si longtemps.
"- La prochaine se passera mieux." C'était ce que Zhuque leur avait promis n'est-ce pas ? Et ce qu'il avait promis aussi à Snow Hound, Mad Painter et Killing Stone.
La peine de HuaShi ne pouvait que toucher le fashi. Il la comprenait tellement bien.
"- Je suis quand même désolé, mon vaisseau. Je n'ai jamais voulu vous faire mal."
Boya se recroquevilla un peu plus dans la chaleur de son Partenaire. Les excuses de Zhuque ne changeaient rien, mais elles étaient quand même bienvenues. Il aurait pu, il aurait DU les prévenir. Aussi bien de ses chaleurs que des risques. C'était ce que QingMing et Boya lui reprochaient vraiment. Il aurait DU leur dire ce qui allait se passer.
C'est une gentille secousse sur son épaule qui réveilla Boya. Il avait dormi comme un enfant. QingMing dormait encore en ronflant doucement. C'était juste un sifflement entrecoupé de temps en temps de petits jappements et de coups de pattes. Son grand idiot de partenaire poilu rêvait.
Boya resta sans bouger jusqu'à ce que QingMing se réveille tout seul. Leurs hôtes étaient déjà levés lorsque QingMing s'étira soudain du bout des pattes jusqu'aux bouts des queues. Il se déroula d'autour de Boya, bailla, s'étira encore, s'ébroua, se gratta brutalement l'oreille, bailla encore puis enfouit sa truffe dans le cou de son partenaire.
"- Bonjour mon Boya."
"- Bonjour mon cher cœur."
Le grand renard agitait ses queues avec contentement.
"- Déjeune avec nos hôtes pendant que je vais chasser le mien, tu veux ?"
"- Tu es sur ?"
"- Je meurs de faim."
Boya du négocier un peu avec leurs hôtes pour laisser sortir QingMing. A sa grande surprise, ils le firent sortir non par la porte mais par une sortie placée sur le toit. La stupeur de Boya grimpa en flèche quand il comprit que la maison était à moitié enterrée sous la neige. La porte était totalement inaccessible !
QingMing sauta dans la poudreuse. Ses grosses pattes poilues s'étalèrent comme des raquettes dans la neige sans qu'il ne s'y enfonce. Il fila très vite, invisible dans la neige en quelques mètres.
Boya resta à fixer son absence, une désolation inattendue au cœur. Il n'allait pas l'abandonner n'est-ce pas ? Le fashi resta mal à l'aise et inquiet jusqu'à ce que son partenaire ne gratte à nouveau à la porte haute, presque une heure après. il avait pris son temps !
Sans vraie surprise pour Boya, QingMing avait dans la gueule un énorme cerf et un autre sur le dos. Le renard géant posa les deux bêtes sur le sol à la grande joie de la famille. C'était quasi une demi-tonne de viande qui leur tombait toute chaude dans les mains. Avec en plus les os, le cuir et les bois, c'était un hiver infiniment plus facile que ces deux prises leur garantissaient.
"- Pour les remercier de nous avoir gardés à l'abri cette nuit." Expliqua QingMing. Il avait avalé un autre cerf qu'il ne s'était même pas fatigué à tuer. Les trois pauvres bêtes avaient été prises dans le blizzard et étaient mortes de froid pendant la nuit.
Boya transmit l'information à la famille.
Les deux fashi repartirent avec en remerciement un sac de légumes séchés. Ils avaient bien tenté de refuser mais les fermiers avaient été intransigeant. Les deux prêtres ne réalisaient pas à quel point les trois bêtes qu'ils leur avaient donnés allaient améliorer leur survie pour l'hiver. Quelques légumes en échange leur paraissaient même honteux mais ils ne pouvaient se séparer de plus. Boya reposa discrètement le sac à l'intérieur de la maison avant de sortir. Ils n'avaient pas besoin de nourriture. Pour leurs hôtes, le moindre oignon pouvait faire la différence.
Boya sauta sur le dos de QingMing dès qu'il fut dehors. Le fashi, lui, s'enfonçait affreusement dans la neige au point que QingMing devait le soutenir avec son museau pour éviter de le perdre dans la poudreuse.
Le couple reparti à l'aventure en direction du village le plus proche. Ce retour progressif parmi les vivants était difficile mais il leur était nécessaire.
Les deux hommes restèrent silencieux toute la matinée jusqu'à croiser une route. Une équipe était en train de pelleter la neige pour la dégager.
l'arrivée d'un renard démon fit hurler les terreurs les humains qui menacèrent QingMing avec leurs pelles jusqu'à réaliser que quelqu'un était sur son dos et qu'il portait les couleurs du temple local. Avec leurs indications, ils prirent la direction du village. Leur arrivée causa un peu d'inquiétude mais on voyait davantage de prêtres depuis un an, souvent avec leurs servants. Alors finalement, ce n'était pas si original. Boya acheta un peu de nourriture puis se mit à la recherche d'un artisan qui serait capable de faire quelque chose pour que QingMing apparaisse au coup d'œil comme étant "apprivoisé". On finit par le diriger vers le tailleur du village qui s'excusa. Il n'avait rien à proposer. Il leur faudrait chercher en ville. Ils avaient leur prochaine étape.
"- Si vous avez le temps... Il y a un démon qui attaque les troupeaux depuis quelques jours." S'excusa presque le chef de village. "On peut payer..."
"- Le temple ne fait pas payer ses services." Rappela Boya "Où est-il ?"
Le nettoyage ne prit pas une heure. Même un araignée démon ne faisait pas le poids contre Boya.
QingMing s'était couché dans la neige à l'entrée de la grotte, les pattes avant croisées, pour regarder son compagnon se passer les nerfs sur la pauvre créature. Boya ne prit aucun risque et se contenta de passer par le feu la bestiole et son nid après s'être à moitié emmêlé dans une toile. Il n'allait pas prendre le risque de laisser des petits dans un coin. C'était un coup à rayer la région de la carte autrement.
Même QingMing devait en convenir, il n'y avait pas grand-chose de pire que les araignées démon.
Lorsque Boya ressortit de la grotte fumante, il se sentait visiblement plus détendu.
"- Ça va mieux ?"
Sans dire un mot, Boya se glua à son renard. Il passa ses bras autour de son cou et se serra contre lui.
"- J'ai faim mon QingMing."
Faim ? Avec tout ce qu'ils avaient avalés le matin même ? Mais ils...ho ! Ho...ce genre de faim là... Qing Ming ne s'y attendait pas du tout.
Ce n'était pourtant pas incompréhensible. Non seulement ils ne s'étaient pas touchés depuis des mois, mais Boya était toujours plus émoustillé après un bon combat.
"- Sois sage mon Boya. Au moins jusqu'à ce que nous trouvions une chambre dans une auberge. Ou une grotte quelque part. Il fait trop froid pour qu'un bosquet de bambou ou de la mousse moelleuse soient appréciables."
Boudeur, Boya sauta sur le dos de son renard et resta couché sur lui, les bras autour de son cou. Il fallut plus d'une heure pour que QingMing réalise que quelque chose n'allait pas. Des morceaux de toiles d'araignée avaient touché la peau de son compagnon. Au lieu de le tuer, ce qui arrivait à un humain médiocre ou à des cultivateurs inférieurs, Boya était juste complètement drogué. Qing Ming dut se démener pour leur trouver un abri avant la nuit. La grotte qu'il finit par dénicher était bien peu confortable mais au moins il pouvait lancer un bouclier à l'intérieur qui retiendrait la chaleur et les protègerait des éléments. Lorsque Boya reprit conscience de son environnement, QingMing finissait de faire cuire du riz et des légumes avec des morceaux de lapins chassés pendant que son compagnon dormait sur son empoisonnement.
"- QingMing ?"
"- Comment te sens-tu ?"
"- Nauséeux."
"- Tu as été empoisonné par la toile de l'araignée. Tu vas être chiffonné pendant un ou deux jours peut-être. Veux-tu rentrer ?"
Boya y réfléchit mais finit par secouer la tête.
"- Si ce n'est pas indispensable, non."
"- Alors on va rester ici jusqu'à ce que tu te sentes mieux."
Boya voulu protester mais ses paroles moururent sur ses lèvres lorsqu'il se retrouva confortablement installé dans le giron de son partenaire, son museau dans son cou. Depuis quand n'avaient-ils pas profité de cette simple installation ? un énorme poids dont ils n'avaient pas réellement conscience s'effaça de leurs épaules à tous les deux.
Ils avaient déjà tellement sur le cœur...
Les vêtements disparurent très vite de leurs peaux pour s'entasser sur leurs couvertures et rajouter à la chaleur de leur petite bulle personnelle, bien callé l'un contre l'autre. Retrouver la peau de son Boya contre la sienne faillit faire pleurer QingMing. Ça faisait si longtemps...
Il n'était pas question de sexe, juste de réconfort.
"- Pour ma prochaine couvée, il faudra trouver un moyen pour que je ne sois pas obligé de rester à plume pendant trois mois. Ma raison n'y survivra pas." Souffla doucement Boya, le nez dans le cou de QingMing, très occupé à déposer des petits baisers sur sa peau pour une fois brulante.
"- Je suis d'accord. Je ne supporterai pas non plus d'être séparé de toi aussi longtemps." Le yin yang shi caressait le creux des reins de son partenaire d'une main et les marques sur ses omoplates de l'autre.
Il les connaissait si bien maintenant qu'il n'avait plus besoin de les voir pour les suivre parfaitement du bout des doigts. Les caresses restèrent légères et diffuses un moment jusqu'à ce que Boya se colle un peu plus étroitement contre son partenaire.
"- Boya ?"
"- J'ai besoin que tu me touches, QingMing." Il avait l'impression de bruler de l'intérieur que seul le contact de son compagnon pourrait apaiser la brulure.
"- C'est le poison qui parle, Boya."
"- Non. Zhuque l'a éliminé rapidement. Je vais très bien. A part que tu me manques tellement..."
Le demi-démon voulait résister. Vraiment. Mais le regard de son compagnon était clair. Brûlant mais clair.
Le baiser que Boya lui arracha eut raison de ses dernières résistances. Il roula sur le dos pour accueillir son bel oiseau entre ses cuisses. Les deux hommes jouèrent longuement des hanches l'un contre l'autre comme des ados jusqu'à s'assouvir. Beaucoup trop rapidement sans doute pour une bonne compagnie mais ce n'était pas ce qu'ils recherchaient.
QingMing ouvrit un petit portail à portée de main pour récupérer la bouteille d'huile encore dans sa chambre quasi désertée de la Maison. La température autour d'eux avait drastiquement montée. Entre le bouclier qui retenait le froid dehors et Boya qui brulait de l'intérieur des flammes de Zhuque, ils purent rapidement repousser toutes les épaisseurs de vêtements posées sur eux pour ne plus avoir besoin que de l'autre contre leur peau pour apaiser le froid qui leur rongeait le cœur depuis des jours.
C'était probablement ridicule, sans doute idiot et un peu insultant pour leur petit disparu, mais ils n'en pouvaient plus. Ils refusaient d'avoir encore mal plus longtemps.
Ils voulaient faire confiance à Zhuque, à Ren LingXin, à Yan Shu et tous les autres qui leur avait dit et répété que leur petit leur reviendrait quand il serait prêt. Ils ne voulaient plus souffrir pour quelque chose qui n'était pas leur faute. Ils ne voulaient plus de cette langueur qui les paralysaient.
QingMing hoqueta doucement lorsque Boya pinça un mamelon entre ses dents avant de descendre sur son ventre avec une ligne de baisers légers comme une plume. La peau de son Partenaire était toujours aussi douce malgré les cicatrices. Celle à droite de son abdomen, blanche à présent, mais qui prouvait que Fangyue l'avait traversé de part en part. Boya savait qu'il avait la même dans le dos, si proche, bien trop proche de la colonne vertébrale. Il aurait suffi de si peu pour que son QingMing ne puisse plus marcher. Et puis il y avait les autres cicatrices, chacune le témoin d'une torture après l'autre subit aux mains de sa secte sans que quiconque à part son maître et ses shishen ne s'en soucie. La pointe d'un fouet qui avait ouvert la peau sur le flanc, une cicatrice dut à un couteau sur la pointe de la hanche, une longue ligne blanche derrière le biceps droit...
A part les pires blessures comme celle du Serpent, les seules cicatrices qui restaient sur le corps d'un cultivateur étaient celles reçues dans la petite enfance, avant que le Node doré soit capable de les effacer complètement.
Normalement, un cultivateur avait peu de cicatrices. QingMing en était couvert sur les bras et les cuisses même si elles ne se voyaient plus qu'en lumière rasante. La majorité étaient de son fait, Boya le savait. Il prit son temps pour les caresser des lèvres et du bout des doigts, jusqu'à ce que son Partenaire se torde entre ses bras et le supplie de lui en donner davantage. Il prit son temps pour le préparer. Si HuaShi avait été là, Boya était sûr qu'il aurait été fier de ses efforts. L'idée fugitive le fit pouffer et sortir un peu QingMing du cocon de plaisir dans lequel il s'enfonçait gentiment à se noyer.
"- Boya ?"
"- Je pensais que Mad Painter serait très fier de nos progrès à tous les deux." Murmura Boya en tordant ses quatre doigts pour relâcher lentement les muscles de QingMing jusqu'à ce qu'il puisse l'accueillir sans douleur.
Le demi-démon pouffa à son tour avant de gémir lourdement. C'était si bon ! Ca faisait si longtemps...
Il faillit éclater en sanglot lorsque Boya le fit enfin sien. Il lui avait tellement manqué. Leur étreinte se poursuivit lentement jusqu'à ce qu'ils s'assouvissent tous les deux une fois de plus. La nuit était tombée lorsqu'ils reprirent conscience de leur environnement. La chaleur autour d'eux était plaisante, l'abandon de leurs muscles aussi.
Leurs estomacs protestèrent ensembles.
"- Il reste du lapin ?"
Aucun des deux n'avait envie de bouger. Boya jeta un regard moitié scandalisé moitié blasé à son partenaire lorsqu'il ouvrit un portail pour récupérer la gamelle en métal dans laquelle il avait cuire leur espèce de ragout et les cuillères en bois de leur paquetage
"- Est-ce que je veux tenter de manger ce truc ou est-ce que tu comptais m'achever ?"
QingMing tira la langue à son partenaire. Il prit quand même prudemment un peu de riz trop cuit mélangé aux légumes et au lapin.
"- Par accident, c'est bon !" La surprise était totale.
"- Vraiment ?" Boya était tout aussi stupéfait. Il plongea sa propre cuillère dans le ragout "Mais c'est vrai en plus !"
Sans doute parce que QingMing s'était contenté de tout jeter dans la marmite, de rajouter de l'eau et de laisser cuire sans y toucher pendant des heures à feu très doux.
"- A-niang et A-Die ne voudront jamais y croire."
Les deux hommes se mirent à nouveau à glousser comme des gosses. Les gloussements finirent par se transformer en vrai rire puis en fou-rire qui reprenait dès qu'ils se regardaient ou jetaient un œil vers la marmite. Le fou-rire se termina brutalement en lourds sanglots impossible à calmer jusqu'à ce qu'ils restent tous les deux épuisés dans les bras l'un de l'autre, brisés et vaincus mais enfin en train de commencer à guérir.
Parfois, les plus infimes détails pouvaient tout changer.
Ils finirent leur ragout de lapin les joues trempées de larmes puis se réinstallèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils passèrent le reste de la nuit à s'aimer gentiment, à reprendre contact après des semaines et des mois séparés par une situation qu'aucun des deux n'avait prévu même s'ils auraient aimé une fin différente. Ils ne s'endormirent qu'à l'aube, repus, satisfait et enfin, enfin, ensembles à nouveau.
#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*
"- Lapin ou chevreuil ?"
"- Lapin !"
Boya encocha sa flèche et tira. Le gros lapin blanc, bien gras pour l'hiver, s'abattit d'un coup, tué net. QingMing agita ses queues avec plaisir. Il se figea soudain, écouta longuement autour de lui puis bondit en cloche pour enfoncer profondément son museau dans la poudreuse. Il tortilla des fesses pour se sortir des presque deux mètres de neige et en ressortit lui aussi avec un gros lapin dans la gueule. S'il ne pouvait les tuer d'une flèche dans l'œil comme Boya, il lui avait broyé la tête entre ses crocs. La mort avait été également instantanée.
Boya attendit que Qing Ming vienne le chercher. Il sauta sur son dos, les deux lapins dans une main. S'il tentait de bouger dans la neige, Boya allait s'y enfoncer jusqu'aux yeux. Il le savait, il avait essayé. Il avait fallu que QingMing se précipite pour le sauver avant qu'il ne panique. La situation lui avait trop rappelé la tombe de sable où il avait failli mourir étouffé.
L'avant-veille, Yan Shu avait contacté son chef de secte pour avoir quelques nouvelles. Il avait été content de comprendre que les deux hommes allaient mieux. Il était encore tôt pour qu'ils reviennent, mais ils reviendraient. Personne n'en avait rien dit, ni au Ying Yang Bureau, ni à JingYun, ni à la Maison, mais nombreux étaient ceux qui avaient craint qu'ils ne reviennent pas.
Ils étaient partis depuis un peu plus de deux semaines et allaient déjà mieux. Être loin du monde mais ensemble leur permettait de gérer leur deuil sans l'agression de la peine et de l'irritation des autres. Ils avaient juste besoin d'encore un peu de temps.
Tout le monde était bien trop content de les savoir déjà mieux pour protester de leur absence et leur accordait le temps qu'il leur fallait de bon cœur. Ils avaient même reçu l'ordre de l'Empereur de ne revenir que lorsqu'ils s'en sentiraient capables, pas avant.
La tolérance de l'Empereur à leur égard était remarquable.
Ils n'en savaient rien évidemment, mais pendant qu'ils reprenaient en main leur vie, la situation à la capitale avait évolué. Depuis que QingMing et Boya étaient inaccessibles, il n'y avait eu qu'une seule action de leur faux prêtre. A croire qu'il avait disparu. Ou qu'il les attendait.
C'était tout au moins l'avis de Dee Renjie et de son camarade.
La seule "attaque" qui avait eu lieu sur la capitale avait eu lieu le lendemain du jour où un détective Dee rasé de frais, habillé avec des robes de Qing Ming et deux de ses shishen avec lui avait arpenté quelques heures la capitale pour aller dans quelques boutiques où le fashi avait ses habitudes.
Le lendemain, une femme avait été enlevée. Elle avait été retrouvée trois jours plus tard, plus morte que vive, torturée à en perdre la raison. Elle était morte dans les bras des deux inspecteurs. Sans vraiment de surprise, un démon femelle avait émergé à l'endroit même de sa mort quelques heures plus tard.
Qui que soit le responsable, il avait établi un processus fiable pour générer des démons. Le démon nouveau-né, fou de douleur, de rage et d'envie de vengeance avait été éliminé dès son émergence par deux séniors de JingYun qui accompagnaient de loin Dee et Zhenjin.
Mais tout ça était tut aux deux fashi. Ils n'avaient pas besoin de savoir tout ça pour l'instant.
Ils avaient juste besoin de savoir que les shidi et les juniors des deux sectes les attendaient en faisant des efforts de titans pour devenir le plus fort possible pour être là quand ils auraient besoin d'eux.
Et probablement les noyer sous leurs câlins quand ils reviendraient, avait plaisanté Yan Shu. Les séniors du Ying Yang avaient découvert avec stupeur que cinq des leurs avaient fait de tels progrès qu'ils avaient pris le contrôle de leur section et la dirigeait avec une rare efficacité. Si les shidi et les juniors faisaient mieux qu'eux, ce serait une honte n'est-ce pas ?
Yan Shu avait raconté en riant avoir assisté à d'amusantes séances d'entrainement physique pour les maîtres du Bureau lorsqu'il était passé voir Kin Lao, sous la surveillance aigue du premier disciple qui semblait se venger de quelque chose connu de lui seul. Voir des quinquagénaires gémir à la torture parce qu'on les forçait à faire des abdos avait quelque chose d'un peu hystérique. Surtout quand des shidi de six ans les encourageaient en les faisant avec eux...et les battait à plat de couture.
QingMing avait caché son visage dans ses mains. Il avait honte de ses maîtres, mais honte ! Comment pouvaient-ils être aussi faignant ?! il n'y avait pas besoin d'aller chercher très loin leur difficulté à nourrir à distance UN shishen s'ils n'arrivaient même plus à faire cent pompes et autant d'abdos !
Boya avait passé une main sur le ventre de son partenaire. Qing Ming aussi avait un petit ventre confortable et des petites poignées d'amour absolument adorables. Mais le chef de JingYun savait que dessous, les muscles étaient aussi durs que les siens.
"- Ca protège du froid." Avait argué QingMing.
Boya acceptait cette explication. Et puis...Il aimait bien s'accrocher à ses poignées d'amour quand QingMing le chevauchait. Ca ne portait pas ce nom là pour rien après tout.
Boya avait une musculature sèche. Celle de QingMing était tout aussi puissante et entretenue mais plus...douce. Boya adorait ça.
Mais bref.
A croire que l'effondrement des deux chefs de secte avait été l'équivalent d'un monstrueux coup de pied aux fesses des disciples des deux temples.
Bien sûr, les deux fashi n'avaient pas besoin de savoir que aussi bien Yan Shu que Kin Lao avait rassemblés leurs ouailles pour leur expliquer par le menu tout ce que les deux hommes avaient traversés.
Enfances incluses.
Et encore, il y avait bien des choses qu'ils ne savaient pas.
Alors si deux prêtres aussi brisés et fragiles qu'eux pouvaient tenir la première place de la cultivation de l'empire, quelle était l'excuse des autres pour ne pas faire à moitié aussi bien ?
Rien de mieux qu'une bonne séance d'humiliation publique pour forcer certains vieux grincheux à se remettre en question.
Et rendre un élevage de shidi et de juniors déjà possessifs et protecteurs envers leurs deux figures paternelles préférées encore plus possessifs et protecteurs au point que les trois quarts des moins de treize ans du temple du nord avaient un shishen. Chacun avait fait son invocation personnelle mais toutes dans la même veine : Ils n'étaient que des enfants mais ils avaient besoin d'aide pour protéger ceux qu'ils aimaient. Ils avaient besoin d'un allié qui accepterait d'être leur bouclier plus que leur épée. Un tel manque d'égoïsme ne pouvait qu'attirer des esprits protecteurs comme des phalènes à la flamme.
A JingYun, les jeunots n'avaient pas cette possibilité d'appeler des shishen à eux. Et ils en étaient très jaloux. Assez pour terroriser les adultes avec leur décision d'augmenter l'intensité de leur entrainement. Deux des gamins surtout, la petite fille débutante qui voyait le qi aussi facilement que les autres voyaient de l'eau couler dans une rivière et le petit garçon de huit ans bien tassés et que Boya présentait comme son futur remplaçant avaient pris la tête de la fronde enfantine, appuyés par leurs frères et sœur du même âge et par tous les juniors.
Les maîtres n'avaient pu que plier l'échine et accélérer leur entrainement. C'était fou ce qu'un peu de motivation pouvait faire à la cultivation de quelqu'un. Mais évidemment, quand vous aviez un but autre que simplement "faire ce qu'on me dit", à huit ans, ça comptait très fort. Il suffisait de voir Boya à sept ans arriver au temple prêt à tuer tous les démons du monde et parvenir à allumer son Node doré en moins d'un an.
Quand "allumer son Node doré" se transformait de "parce qu'on me le demande" à "protéger papa et ma famille", forcément, c'était plus efficace.
Les deux fashi avaient secoués la tête, un peu dépassés par cette énergie enfantine déterminée à les submerger de leur affection.
C'était aussi adorable que terrifiant.
La prochaine génération de cultivateurs issus de leurs deux sectes allait déferler sur le monde et le noyer sous leur affection de rémoras possessifs et rancuniers.
Était-il trop tard pour prendre leur retraite ? Ou trop tôt pour regarder le monde brûler ?
"- CRAMER DES TRUCS !"
"- Zhuque, du calme"
Comme réveillé en sursaut, le dieu-gardien avait pesté longuement. Les poussins de leur jubilé élargi lui manquaient. Il restait silencieux depuis le début de leur balade ou presque pour permettre au couple de faire le point, mais ce n'était pas pour ça qu'il n'observait pas tout ce qui se passait.
Le couple retourna se mettre à l'abri dans leur grotte. Ils y étaient bien.
Ils y avaient chaud, ils y étaient protégés et personne ne venaient se plaindre lorsque Boya faisait crier QingMing jusqu'au bout de la nuit. Ou inversement.
Tant pis pour leur décision antérieure d'aller en ville, ça pouvait attendre encore un peu.
Le chasseur vida les deux lapins avant de les écorcher pour les mettre à cuire pendant que QingMing s'éloignait pour ramasser de quoi leur éviter le scorbut. Le maître du yin yang avait plaisanté au début mais la fièvre des neiges était réelle, d'autant plus pour ceux qui n'étaient pas habitués aux froides étendues du nord. Pour en protéger Boya, il ajoutait à leurs repas des bourgeons et des lanières de bois tendre qui macéraient quelques heures dans l'eau que Boya utiliserait pour faire le ragout du soir. En plus, ça ajoutait un bon gout à la viande !
Pendant que le diner cuisait doucement, QingMing vint prendre son partenaire dans ses bras.
"- Boya ?"
"- Il faut qu'on quitte cet endroit n'est-ce pas ?"
"- Ce serait bien."
"- Je n'ai pas envie de socialiser."
"- Je sais. Moi non plus."
"- ...On pourrait aller dans le sud ?"
"- Nous y avons toujours un petit pied à terre après tout."
Ce serait un bon compromis. Il n'y avait que Fang là-bas mais ils seraient en ville. S'ils avaient envie de voir du monde ils pourraient mais même s'ils restaient à l'abri, ils reprendraient gentiment contact avec la civilisation.
"- Demain ?"
"- Demain."
Boya glissa ses mains sous les robes de son partenaire pour les écarter. Ils avaient bien deux heures avant que le diner ne soit cuit.
#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*
Ils avaient abandonné leur caverne avec quelques regrets.
Pendant leur petite retraite loin de tout, ils avaient un peu oublié le bruit et la fureur de l'humanité.
Franchir les portes de la ville la plus proche avait été comme une gifle. Heureusement, la taille conséquente de QingMing sous sa forme de renard démon faisait s'écarter les gens avec angoisse.
La Garde avait bien sur débarqué immédiatement mais la présence d'un prêtre en blanc sur le dos du démon avait très vite calmé tout le monde. La balade de QingMing un peu partout dans le Domaine était encore fraiche dans les mémoires après tout.
On conseilla quand même à Boya, une fois de plus, de trouver un moyen de marquer l'apprivoisement de son prédateur fourbe et dangereux ce qui avait failli tuer QingMing de rire.
Mais cette fois, au moins, le demi-démon était l'heureux propriétaire d'une espèce de harnachement en soie et cuir noir qui se voyait de loin sur son poil blanc. La chose était à la base exclusivement esthétique et en soie, mais Boya avait timidement demandé à son Partenaire s'il verrait d'un mauvais œil de rajouter à la chose des étriers. Comme QingMing n'avait aucune envie de se prendre des bouts de métal dans les cotes quand il bougeait, ils avaient négocié sur des espèces de boucle en cuir attachés en haut d'une sangle en cuir qui passait autour du poitrail du fashi et devant ses pattes avant. Trouver les bons réglages pour ne gêner personne avait pris facilement trois jours au sellier vers qui ils avaient été renvoyés.
Qing Ming était un peu gêné de cette marque indéniable de domestication que représentait la lanière de cuir autour de son torse. Le reste était purement cosmétique. Mais la sangle en cuir ? Si Boya tirait sèchement dessus, avec sa force, il pourrait lui faire mal et le forcer à lui obéir. II...N'aimait pas ça. Du tout.
Qing Ming n'avait rien contre rendre leur balade plus confortable pour son compagnon mais... Il n'aimait pas ce bout de cuir qui lui serrait la poitrine.
Il faillit ne rien dire, une fois de plus.
Ca satisfaisait son partenaire donc tout allait bien n'est-ce pas ? Pourtant…Il se fit violence pour le signaler.
"- Boya... Je n'aime pas avoir ce bout de cuir autour de moi. Ca... Ca me gêne physiquement et ça m'angoisse." Finit par lâcher le yin yang shi pendant qu'ils faisaient les derniers essayages avant payement.
Boya fixa son compagnon un instant, prit sa tête dans ses mains et posa son front contre le sien.
"- Je suis désolé. Je vais s'en passer." Il n'avait pas pensé vraiment à comment Qing Ming pourrait prendre de se faire harnacher comme un cheval !
Il paya quand même l'artisan pour son travail mais la sangle de cuir et les étriers furent enfournés dans une poche quiankun, probablement pour ne jamais en ressortir. Tant pis pour la praticité. QingMing n'était pas un cheval de bataille de toute façon. Il était déjà bien gentil de servir de monture à son partenaire dans la neige là où une chèvre des montagnes aurait fait l'affaire.
Le large ruban de soie autour du cou et sur le poitrail de QingMing serait suffisant pour marquer qu'il n'était pas un animal sauvage.
Il aurait pu reprendre forme humaine aussi. Ça aurait même été infiniment plus simple. Mais Boya comme QingMing n'avaient aucune envie de changer les choses pour l'instant.
Une fois QingMing habillé avec ce qui n'était finalement qu'un joli ruban épais, le couple reprit la route jusqu'à Xihai.
La capitale du nord était une monstruosité massive en pierre noir posée au milieu d'un large plateau volcanique assoupit depuis bien longtemps. La ville avait souvent subi les attaques d'armées, de barbares et d'à peu près tout ce qui passait par là. Elle n'était jamais tombée.
La ville avait rejoint l'Empire par la diplomatie, pas par la conquête ou le mariage. Des siècles auparavant, le seigneur du moment avait estimé préférable de rejoindre l'Empire mais les habitants de la région restaient plus indépendants que les autres. Ils appartenaient d'abord au Nord et aux Montagnes, à l'Empire ensuite.
Boya fut un peu étonné par la capitale du Nord lorsqu'ils en passèrent les portes. Il y avait peu de voyageurs à cette heure du soir. Les portes n'allaient pas tarder à se fermer derrière eux. A peine s'était-il fait cette réflexion que les appels des gardes se répondirent de loin en loin avant que les énormes portes de pierre ne soient fermées par un mécanisme que ne voyait pas le cultivateur.
La ville était vraiment différente de tout ce qu'il avait pu voir avant.
Tiandu était une ville pressée et active.
Guangzhou était active et chaleureuse.
Xihai était... Secrète et silencieuse.
Bien sûr, les tempêtes de neige n'aidaient pas mais la ville était une forteresse grise tassée derrière d'épaisses murailles de pierre, de briques cuites, d'ardoise et de nattes de bambous qui repoussaient efficacement le froid et gardait la neige à l'extérieur.
Boya avait eu l'impression en passant les grandes portes de pierre de la ville que la ville elle-même était un seul monstrueux bâtiment où des maisons s'étaient mises à pousser anarchiquement partout où c'était possible tels des furoncles.
Les rues semblaient vides presque en permanence. Comme une ville fantôme. Il ne voyait aucun commerce, aucune maison non plus… C'était bizarre.
Les seules personnes que Boya avait vu en entrant étaient quelques gardes pressés de se mettre à l'abri du vent et de la neige, quelques livreurs qui passaient d'un côté des rues étroites à l'autre pour s'engouffrer dans un bâtiment ou quelques gens timides que Boya était persuadés d'identifier comme des démons.
Il avait été un peu consterné.
Qu'est-ce que c'était que cette ville grise et morne ? Sans vie ? Sans habitants même ?
OU ETAIENT LES GENS ?
Puis QingMing lui fit passer une grande double porte au flanc d'un bâtiment qui faisait sas entre le froid glacial de l'extérieur et…
La ville entière était cachée DANS les murs de la ville ?
"- Ca garde la chaleur et les ennemis n'imagineraient pas que la ville n'est qu'un labyrinthe qui mène à un précipice. Quand ils entrent, il suffit de les pousser à suivre la rue et ils tombent tout seuls"
"- ...LA rue ?"
"- Il n'y a qu'une rue qui serpente et se recroise. Mais il n'y a qu'une rue."
"- Les habitants ? Comment est-ce qu'ils se déplacent ?"
Le grand renard agita sa queue.
"...Dans les murs ?"
"- Et en sous-sol surtout. Tout est caché ici. Il y a des tempêtes de neige six mois par an quand il fait beau, il neige simplement huit à dix mois et ce qui reste, il est rare que la température monte au-dessus de zéro. Toute la ville est ici."
Alors que de tout ce que Boya avait vu jusque-là, les habitants du nord ne s'habillaient qu'en blanc ou en gris, ici, au chaud derrière, non, dans les murs de la capitale du Domaine, les couleurs et la musique étaient encore plus expansif qu'à la Capitale de l'Empire.
Les gens subissaient la morne et difficile vie du nord à l'extérieur.
A l'intérieur, ils brulaient d'un feu renversant.
Même le quartier des plaisirs de Tiandu faisait timide par rapport à Xihai.
"- Plus tu es riche et plus tu vis en sous-sol." Continua QingMing. "Les bâtiments en surface sont plus froid que sous terre. Surtout que la ville est construite en partie sur des sources chaudes et des tunnels de lave. Au palais du seigneur Chu, il ne fait jamais moins de vingt-cinq degrés, même si dehors il fait moins soixante l'hiver. En plus, à la surface, les tempêtes font vibrer les bâtiments, c'est assez désagréable. Plus tu vas profondément et moins la vibration se sent."
Ils avancèrent un peu jusqu'à un petit parc éclairé par des lumières comme Boya n'en jamais vu. Elles étaient plus vertes que jaune et ne projetaient aucune chaleur.
"- Cette ville me fait penser à toi." Avoua soudain QingMing. "Glaciale et dure d'extérieur, incapable de pardonner quoi que ce soit, rigide et mortelle quand on n'en connait pas les pièges, mais brulante de vie, d'énergie et d'enthousiasme quand on a compris comment en passer les portes."
Boya se sentit rougir. C'était vraiment comme ça que son Partenaire le voyait ? S'il n'avait pas été perché sur son dos, il lui aurait embrassé la truffe. Comme il ne pouvait pas, il se contenta de tendre la main pour lui gratter les oreilles. Le ronronnement qu'il lui arracha fit sursauter les locaux avant de les faire pouffer. D'accord, l'énorme hulijing était une monstrueuse peluche complètement entortillée autour des doigts de son maître. Les prêtres du yin yang venaient relativement souvent dans la ville avec leurs shishen, les robes blanches de Boya ne lui valurent guère plus qu'un regard. Une fois sa monture identifiée comme son shishen, personne n'y fit plus attention. Très vite, ils se retrouvèrent mêlés à la presse populaire au milieu des étals de nourriture, de bijoux, de soieries et d'outils divers et variés.
Pourtant, malgré le nombre de gens qui se pressaient les uns contre les autres comme des fourmis dans leur fourmilière, le bruit restait bas, à peine plus que des murmures. Un gros bruit fit se figer soudain tout le monde et grimacer bon nombre d'habitant en se protégeant les oreilles avec les mains. Boya les avait imités. La réverbération des sons était atroce. La personne qui avait fait tomber une simple caisse se confondait en excuses. Autant que le froid, le bruit était un ennemi ici.
"- Comment font les habitants pour la nourriture ?"
"- Beaucoup d'importation, des cultures spécifiques au climat qui donnent très vite et beaucoup de culture en intérieur. Toutes les plantes que tu vois ici sont des plantes productives." Boya n'avait pas remarqué jusque-là, mais la ville entière dégueulait de verdure. Mais la lumière ?
"- Des champignons phosphorescent, des lampes à huiles et une grande maitrise des prismes et des miroirs pour démultiplier les sources de lumière. Les tous premiers seigneurs de la ville étaient des cultivateurs. La rumeur veut que ce soit l'Immortel qui a construit le Bureau en même temps que la ville avec l'aide de ses disciples. Ils n'auraient jamais pu construire la ville sans ça. Survivre au climat le temps de la construire aurait été impossible." Et encore, il s'agissait de la ville basse, les premières constructions. Donc celles qui étaient le plus proche de la surface.
Depuis, la ville s'était étendue aussi bien en taille qu'en hauteur. Ce qui était excavé du sol permettait de monter les murs. Comme le sud était adapté à la chaleur avec ses parcs et des canaux, comme la capitale était adapté à la mer et à son rôle avec ses quais et ses entrepôts à fonctionnaires, le nord s'était aussi adapté pour survivre.
Le couple continua sa promenade parmi les gens avec une certaine surprise. Ils avaient craint d'avoir du mal à supporter la foule mais le bruit réduit les épargnait. Comme Boya était au-dessus de la foule et que la taille du hulijing lui permettait aussi de dépasser la foule de la tête et des épaules, ils n'avaient pas trop l'impression d'être enfermés.
"- Il y aurait une maison de thé dans le coin ?"Demanda Boya qui avait néanmoins envie de faire une pause et de manger quelque chose.
Il commençait aussi à se faire tard, ils allaient avoir besoin de se trouver une auberge pour la nuit quand ils auraient mangé.
QingMing bondit d'où il était directement sur un escalier qui descendait vers une maison de thé, s'attirant des protestations véhémentes des gens autour de lui.
". ...En sous-sol ?"
"- Je te l'ai dit mon Boya. Plus c'est en sous-sol, mieux c'est."
Le maître des lieux protesta mollement à l'entrée d'un énorme renard dans son établissement mais comme il se coucha tranquillement dans le dos de son "maître" pour ne plus bouger dès qu'on conduisit Boya à une table, il laissa faire en grommelant.
"- S'il y a des poils partout…" Menaça le propriétaire.
QingMing retint son envie soudaine de dépoiler très vite pour laisser un tapis blanc par terre. Il se contenta de se recroqueviller un peu plus autour de son partenaire en posant sa tête sur ses genoux et leva des yeux de chiot vers lui dès qu'un serviteur eut apporté du thé et des douceurs.
"- Tu abuses, tu ne crois pas ?" Six queues blanches se mirent à battre le sol comme n'importe quel chiot sans arrêter le regard malheureux. "Ça va, ça va."
QingMing goba presque le premier bao sucré que lui donna Boya avant de poser sa truffe contre sa joue en un petit bisou vulpin tout à fait bien élevé au lieu de lui refaire le brushing. Ils étaient en bonne compagnie après tout.
Boya grignota lui aussi quelques douceurs tout en partageant le plat avec son compagnon. Il lui caressait la tête ou les oreilles de sa main libre, s'attirant un ronronnement paisible qui amusa grandement les autres consommateurs.
"- Vous ne devriez pas lui donner autant de sucre vous savez. C'est mauvais pour les animaux en général et pour les renards encore plus. Ils deviennent complétement accrocs. Pour un shishen, cela risque de poser des problèmes sur le terrain s'il vous demande des gâteaux au lieu de croquer des ennemis."
Le prêtre s'inclina devant Boya. Il portait des robes blanches du yin yang mais elles étaient usées et défraichies bien que d'une propreté maniaque.
Boya s'inclina lui aussi.
Oups.
C'était sans doute LA situation qu'il leur aurait fallu éviter.
"- Je suis Wil Chan." Se présenta l'autre prêtre, un sourire charmeur aux lèvres.
"- Yuan Boya."
"- Ce nom ne m'est pas inconnu. Et il n'est pas en blanc d'habitude."
"- Effectivement."
Wil Chan avait les sourcils froncés. Il tentait de comprendre ce qui se passait.
Lorsque QingMing releva la tête, la langue pendante sur le côté, il ouvrit soudain de grands yeux. Ainsi donc…
Une lueur d'avidité passa dans son regard avant de disparaitre.
"- J'imagine que QingMing Daren n'a rien contre ?"
"- QingMing Daren est tout à fait au courant." Assura Boya en caressant encore la grosse tête de son compagnon qui la reposa sur ses cuisses avec un soupir de contentement.
Le maître de JingYun invita l'autre maître à s'asseoir à leur table.
"- Puis-je demander la raison de cette... installation ?"
"- Vous pouvez demander mais je peux ne pas répondre."
Mentalement, QingMing compulsait ce qu'il savait de sa secte. Il y avait quelques maîtres qui passaient leur temps à errer de par le monde ou qui, comme lui, avaient leur domaine à l'extérieur de la secte et ne revenaient jamais au Temple principal. C'était également sans compter les maîtres détachés dans les quelques antennes du Bureau un peu partout sur le territoire de l'Empire. Mais ceux-là, personne n'était au courant de leur existence. On n'affichait pas ses espions après tout.
"- Son nom ne me dit rien, Boya. Mais le Bureau à des maîtres qui ont quasi quitté la secte mais en restent satellite. C'est sans doute son cas." Rien que l'état de sa robe était une indication.
"- Je ne vous ai jamais vu au Temple." Remarqua Boya en réponse aux indications de son Partenaire qui avait refermé les yeux aux trois quarts mais observait quand même la situation. Il faisait pleinement confiance à Boya s'il se passait quelque chose.
"- Ho, je n'y ai pas mis les pieds depuis bien longtemps." Soupira Wil Chan. "Je suis parti plus ou moins en claquant la porte quand j'étais jeune." Le cultivateur avait physiquement la fin de la quarantaine. Il devait sans doute avoir dépassé le siècle pour commencer à avoir des rides. "Je n'aimais pas la direction que prenait la secte alors j'ai décidé de partir à l'aventure." QingMing pouvait comprendre. Si son maître n'était pas mort, il avait prévu de faire exactement la même chose à la seconde où il aurait maitrisé le sort de bouclier. "Mais j'ai conservé mon attachement aux valeurs qui m'ont été enseignées. C'est sans doute pour ça que je n'ai pas pu me résigner à retirer cette robe et à toujours me présenter aux gens au nom du temple."
Il eut un petit sourire penaud vers QingMing qui battit mollement des queues.
"- Je doute que QingMing Daren vous en veuille d'aider les gens." Assura Boya.
"- Il faudrait être idiot pour rejeter de l'aide offerte." Assura Qing Ming qui avait complètement fermé les yeux sous les caresses de son compagnon.
Un serveur s'approcha pour proposer encore du thé et à manger puisque tout était vide.
Boya accepta la proposition et offrit le diner à leur nouvelle connaissance.
"- Et une marmite avec de l'eau fraiche pour mon partenaire. Il a soif." La demande fit lever un sourcil au serveur mais il revint très vite avec un grand récipient avec de l'eau pour que
Qing Ming se désaltère.
Contrairement aux chiens, il ne lapait pas son eau mais aspirait comme un loup. Il laissa Boya lui débarbouiller et lui sécher la barbe avec un chiffon pour ne pas en mettre partout et se recoucha sur ses cuisses.
"- Absolument apprivoisé." Murmura Wil Chan avant de coasser de surprise sous le regard soudain polaire et prédateur du couple. "Désolé. Mes excuses. C'était grossier."
C'étaient deux chefs de secte quand même.
Dont le sien.
Certaines choses ne se disaient pas.
QingMing reposa sa tête sur les cuisses de son compagnon avec un soupir.
"- Vous devez bien connaitre le nord si vous avez quitté le temple depuis si longtemps." Boya était honnêtement curieux.
Il s'était parfois demandé, avant de devenir chef de secte, s'il ne ferait pas mieux de partir lui aussi et d'utiliser ses talents de chasseur auprès des communautés plus éloignées de la capitale qui n'avaient pas forcément accès à de l'aide. C'était ce qui avait couté la vie à sa mère après tout. Si quelqu'un avait repéré la renarde qui l'avait tuée avant, sa mère ne serait pas morte. Mais quatre-vingt-quinze pourcents des membres de JingYun n'avaient et ne quitteraient jamais la capitale.
Si la princesse se languissait de quitter le Palais, l'horizon d'un membre du temple était tout aussi restreint. Certains, comme leurs guérisseurs, ne quittaient même jamais le temple une fois entrés. Non qu'on les en empêche, juste qu'ils n'en avaient pas envie. Mais c'était sans doute la différence. Même s'ils ne le faisaient pas, ils le pouvaient. La princesse n'avait le choix que de rester prisonnière.
Wil Chan eut un large sourire. L'homme avait un charme certain qui encourageait ses interlocuteurs à sourire aussi. Boya n'était pas insensible à ce charme facile. Sans doute était-ce quelque chose que les disciples du nord apprenaient ? Son compagnon avait le même.
QingMing lui pinça la cuisse du bout des incisives. Non mais il lui faisait quoi là ? S'il dérangeait il pouvait attendre dehors pendant qu'il s'amusait avec un autre aussi !
Boya se sentit rougir lentement.
Il caressa le crane de son Partenaire avec un sourire d'excuse. Ce n'était pas ça enfin. Juste que Wil Chan était charmant et…
QingMing le pinça encore.
Boya grimaça. D'accord, c'était maladroit de sa part.
De l'autre côté de la table, l'autre prêtre regardait la scène avec un rien d'amusement. Il resta à la table du couple à bavarder jusqu'à ce que les plats soient vides puis les salua. Il ne voulait pas causer davantage de problèmes.
Boya regretta visiblement son départ. Ses descriptions hautes en couleur des différentes régions étaient véritablement charmantes.
C'était ce qui surnageait de toute façon tout autour de Wil Chan : le charme. Un charme addictif et attirant qui vous laissait désolé de le voir partir.
Irrité, QingMing fit payer Boya puis le refit monter sur son dos une fois à l'extérieur pour trouver une auberge pour la nuit.
Une fois dans leur chambre, Boya semblait ailleurs lorsqu'il reprit forme humaine pour le pousser vers la baignoire qu'il avait fait monter. Ce serait leur premier bain depuis une éternité. Pendant que son Boya clapotait, QingMing ouvrit un portail pour sa tanière où il préleva quelques éléments qu'il posa sur le lit avant de rejoindre son compagnon sans la baignoire. Elle n'était pas prévue pour deux mais il s'en fichait.
"- QingMing ! enfin !"
Le yin yang shi prit le savon des mains de son partenaire pour finir de l'aider à le laver avant de se savonner lui-même. Il se sortit de l'eau après s'être rincé, s'habilla de frais puis s'agenouilla derrière son compagnon pour laver les cheveux de son chasseur qui se laissa faire avec une évidente délectation.
"- C'est bon ? tu es avec moi ou tu préfères que j'aille chercher Wil Chan ?"
Boya claque de la langue, irrité.
"- Quoi ? tu es jaloux ?"
"- Affreusement." Boya leva les yeux sur son compagnon qui rinçait gentiment ses cheveux en faisant bien attention à ne pas lui mettre d'eau savonneuse dans les yeux.
C'était probablement la première fois que le maître du yin yang était réellement jaloux à son bénéfice. D'habitude, Qing Ming était amusé qu'on reluque son Boya. Mais c'était la première fois que Boya semblait intéressé par quelqu'un d'autre !
Le chasseur faillit s'agacer.
Son Partenaire avait le droit de se grimper ses shishen mais lui n'avait pas le droit de reluquer quelqu'un ? Sauf que QingMing n'avait touché aucun de ses servants depuis qu'ils étaient ensembles, il le savait. QingMing attendait que Boya lui en donne l'autorisation au pire et participe au mieux. Le tueur de démon le savait. Quant à reluquer lui aussi, QingMing n'avait jamais caché son intérêt pour l'esthétique mais à aucun moment son intérêt pour d'autres n'avait été autre chose que purement esthétique. Sans compter que Boya avait plus d'une fois exprimé son intérêt pas uniquement artistique pour Mad Painter et Killing Stone surtout, sans que son demi-démon n'en soit gêné.
Son Qing Ming avait donc le droit d'être jaloux.
Une certaine chaleur de contentement éclot dans la poitrine du fashi. C'était la première fois que son demi-démon était jaloux.
"- Tu es jaloux. Pour de vrai."
"- Evidement que je suis jaloux !" Aboya le renard même si ses gestes restaient toujours aussi doux et affectueux.
il finit de rincer les cheveux de son Boya, les essora puis les attacha en chignon haut sur le crâne de son compagnon pour qu'il puisse se rincer et sortir de l'eau sans se remettre de savon. QingMing poussa Boya à se sortir de l'eau mais lui refusa la serviette. Il le sécha lui-même puis lui refusa encore accès à des vêtements propres. Ou sales d'ailleurs.
"- QingMing ?" Qu'est-ce que trafiquait son compagnon ?
"- Je crois que je t'ai beaucoup trop laissé la bride sur le cou, Yuan Boya." La voix était dure, possessive et sèche.
Un lourd frisson d'intérêt remonta dans le dos de Boya.
"- Vraiment ? Et tu comptes faire quoi ?"
"- Te rappeler à qui tu appartiens." Gronda encore le demi-démon.
