Chapitre 58 : "Void"

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TW : deuil

Le Domaine s'était immobilisé.
Tous ceux qui y habitaient savaient, confusément au pire, consciemment au mieux, que le Domaine bougeait en permanence. Il n'était pas bien difficile de le savoir de toute façon. Le soleil se levait à l'Est après tout. Quand l'Est changeait de direction suivant les jours, c'était bien qu'il fallut que quelque chose bougeât. Comme ça ne pouvait être le soleil, c'était forcément le Domaine.

Et pour la première fois qu'ils y avaient mis les pieds, le domaine était immobile.
Pas un souffle d'air, pas un battement d'aile, c'était comme si le Domaine lui-même retenait son souffle.

Tous les shishen le sentaient.

Ils avaient attendus, mal à l'aise, parce que c'était la seule chose qu'ils pouvaient faire.

Puis Hei Feng avait été le premier à le remarquer. Le soleil ne bougeait pas dans le ciel.

Le Domaine s'était immobilisé et c'était comme si l'univers entier s'était figé de leur perspective.

Lorsque le soleil aurait déjà dû se coucher depuis des heures, il n'avait toujours pas bougé.

Dire qu'ils étaient inquiets étaient une gageure.

Le Domaine attendait.

Le Domaine écoutait.

Le Domaine s'économisait. Comme s'il attendait quelque chose.

Puis la douleur les avait tous surpris. Elle avait été inattendu, violente et courte

Ils avaient mis une minute à réaliser qu'il s'agissait de la douleur de leur maître. Ils avaient mis un instant à comprendre que leur malaise venait du lien qu'ils partageaient avec lui qu'il avait étouffé plus étroitement que jamais. Et soudain, il venait de se rouvrir.
Et la douleur…

Snow Hound et Mad Painter avaient été heureux que leur fils ne soit pas encore le shishen de leur maître.

Pendant toute la journée, ils avaient serré les dents jusqu'à ce que le lien se ferme à nouveau brutalement et ne se rouvre que ce qu'ils estimaient être le matin suivant.

Le cycle s'était répété.
Chaque matin, la douleur et la fatigue étaient plus fortes.

Chaque soir, tout disparaissait.

Et le Domaine attendait toujours, immobile dans ce jour sans fin qui les rendait progressivement tous fous.

Tous les habitants du Domaine s'étaient rapprochés pour avoir des informations. Qu'est-ce qui se passait ? Ou était leur maître ?

Mais personne n'avait de réponse à leur apporter.

Pas même Snow Hound et Mad Painter. Avec Killing Stone, ils ne pouvaient qu'attendre et faire la navette entre la secte Nord et le Domaine. Ils n'osaient aller à JingYun. Ils craignaient trop la réaction de Boya pour ça.

Mais pas plus à la secte nord que sur le Domaine il n'y avait de réponse pour eux.

Et puis, soudain, après une minute de douleur éblouissante, il n'y eut plus rien.

Domaine sombra dans une nuit instantanée et glaciale qui fit frémir les rares qui n'étaient pas encore reliés à QingMing par un lien de shishen. Les enfants regardèrent autour d'eux. Leurs parents et tous les adultes étaient dans le même état. Tous étaient paralysés par une douleur, une peine et une horreur indicible qu'ils n'arrivaient pas à surmonter.

Les enfants secouèrent leurs parents, les larmes aux yeux.
Qu'est-ce qui se passait ? Pourquoi faisait-il si froid soudain ? Pourquoi le soleil avait-il disparu en un instant ?

Où était leur maître ?

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Zhuque fut le premier à reprendre conscience. Avec horreur, il ne pouvait que constater le vide absolu là où était leur Partenaire avant. Il était mort ?

QingMing était mort ?
Ca ne pouvait être. C'était impossible.

La fureur du dieu gardien força les yeux de son vaisseau à se rouvrir.

L'oiseau de feu bondit du lit où le corps de son avatar gisait. Il était furieux. Depuis quand dormait-il ?

"- Boya Daren ?"

La petite voix triste et fatiguée fit se figer le dieu-gardien. Roulé en boule sur le lit, sans doute sur ses pieds avant qu'il ne l'en chasse assez rudement, Liu Ye dormait. Ou végétait. Ou attendait…Ou se laissait mourir ?

Les yeux du jeune shishen étaient rouge, son épuisement évidemment et sa peine aussi brûlante que celle de Zhuque

"- Liu Ye."

"- C'est pas Boya Daren."

"- Non. Il dort encore. Il a très, très mal. Il ne veut pas revenir sans son compagnon." Et lui non plus.

Mais l'oiseau ancestral, s'il avait vraiment perdu son Partenaire, comptait bien détruire les responsables jusqu'à ce qu'ils ne soient même plus une ligne dans les livres d'histoire. Si la stupidité des humains lui avait une fois de plus volé ce qui était à lui, il ne ferait plus de quartier. Cette fois, il ne se réfugierai plus en haut d'une montagne à attendre que le temps passe, que la solitude apaise son cœur et que le froid le fasse une fois de plus se figer dans le temps et la mort physique.
Non, si son Partenaire était bel et bien mort, il allait détruire tous ses ennemis. Et lorsqu'il serait seul au-dessus d'un charnier brûlant, il consumerait l'Empire dans ses flammes pour que jamais personne n'ait un jour l'idée stupide de voler à nouveau le Partenaire d'un phénix.

Puis il attendrait.

Il attendrait que son Partenaire se réincarne, le chercherait et le retrouverait.

Mais ils n'en étaient pas là.

"- Depuis combien de temps…"

"- Ca fait quatre jours."

Quatre jours ? Déjà ?

Les shishen ne devaient-ils pas mourir avec leur maître ? Ne devaient-ils pas disparaitre avec eux ? Surtout des shishen comme Liu Ye et Killing Stone qui jamais n'accepteraient d'autre maître que celui à qui ils s'étaient offerts ?

"- Est-ce que tu es fatigué, Liu Ye ?"

Le jeune shishen secoua la tête.

"- Plein. Mais j'ai mal là." Il montra sa poitrine, là où le lien entre son maître et ses shishen s'accrochaient.

Zhuque le chercha dans le corps de son vaisseau. Il le trouva rapidement. Le lien était bien là. Il était là mais vide.

Vide mais présent.

Il n'était pas déchiré, ni détruit ou arraché. Il était. Juste vide.

Comme si…Comme si celui qui se devait de le remplir n'était simplement pas disponible. Comme s'il n'y avait pas d'énergie.
Comme si un barrage les séparait.

Une vague glacée balaya le phénix.

Était-ce possible ?

"- Liu Ye tu sais si ton maître est mort ?"

Le jeune shishen secoua la tête.

"- Tout le monde dit qu'il est mort. Mais je suis sûr que non ! Il est fort ! C'est le plus fort ! Il est juste…Pas là." Et il en était désolé.

"- Il n'y a que toi ici ?" Ou étaient les autres shishen ? Végétaient-ils eux aussi dans l'attente d'un retour qui ne venait pas ?

Zhuque attrapa mentalement Boya par les cheveux et le tira de force à la surface pour le secouer très fort. Allait-il se contenter de geindre et de se laisser mourir ou allait-il l'aider à se venger ? Et il avait déjà subi une situation similaire n'est-ce pas ? Alors que sentait-il ? Était-ce la coupure d'une mort ou le vide d'une absence ?

Hébété, perdu, blessé et incapable de s'échapper du tourbillon de peine et de solitude dans lequel il était, Boya n'arrivait même pas à comprendre de quoi parlait Zhuque.

Son compagnon était mort
Son QingMing n'était plus.

Peu importait ce qui c'était passé, il n'était plus là.

Peu importait s'il avait été tué, exécuté ou autre chose. Il les avait laissés seul.

Comme QingMing avait failli se noyer en croyant que son Boya ne voulait plus de lui, Boya ne noyait à son tour de ne plus sentir la présence fraiche et rassurante de son compagnon au fond de son âme et se laissait dériver lentement dans l'espoir de le rejoindre où qu'il soit.
Que Zhuque prenne son corps s'il voulait. Qu'il en fasse ce que bon lui chantait.
il avait perdu son QingMing. Que pouvait-il lui rester après ça ?

Le dieu-gardien baissa les yeux sur le petit shishen toujours assis sur le lit. La dernière fois qu'il l'avait vu, il partait pour la secte nord avec les shidi.

"- Comment es-tu revenu, Liu Ye ?"

Le petit shishen fronça les sourcils. Un petit bout de langue au coin des lèvres, il se concentra et imita les gestes de QingMing quand il prenait le temps de tracer vraiment un portail au lieu de le jeter en l'air comme il le faisait généralement. Un petit portail instable mais fonctionnel s'ouvrit.

"- Comme ça ! Comme QingMing Daren !" S'il n'avait pas pleuré toutes les larmes de son corps en le faisant, le sourire de Liu Ye aurait pu été qualifié de lumineux.

Le portail attira l'attention de Boya. Ce n'était pas le sigil de QingMing. Il avait déjà vu un sigil comme ça. Celui-là était différent de celui de son compagnon avec son cercle central et ses trois espèces de virgules. Il l'avait déjà vu il se savait mais où ?

Mais ce n'était pas le moment de savoir où et comment le petit démon si fragile avait appris l'un des secrets du yin yang, lui qui faisait partie d'une classe de JingYun.

"- Et où est ton nouvel ami ?"

Liu Ye montra la terrasse de l'infirmerie où un petit démon qui avait bien grandit, trop grandit, prenait le soleil pour tenter de réguler ses énergies encore trop hiératiques à cause de son enfermement de longue durée.

Boya s'étira un peu plus contre Zhuque. Qu'est-ce que c'était encore que cette farce enfin ? Pourquoi le petit démon du Mausolée n'avait plus physiquement quatre ans mais au moins huit ?

Boya eut envie de se cacher à nouveau sous Zhuque. Trop de questions. Trop. Trop. Juste trop.
Et pas assez de QingMing.
Avant qu'il ne puisse retourner se cacher pour pleurer encore son partenaire, Zhuque l'attrapa à nouveau pas les cheveux et le secoua de toutes ses forces.

"- Ho non mon vaisseau. Tu pourras te laisser mourir quand nous aurons vengé notre Partenaire, quand nous serons sûr qu'il est mort et quand nous serons sûr qu'il n'a aucune chance de se réincarner pour nous. Pas avant. En attendant, nous avons une ville à cramer, une mort à certifier et venger, puis un renard à attendre."

Jamais encore Boya n'avait entendu Zhuque aussi vindicatif et violent. Il avait vu le phénix sous son jour le plus animal, mais jamais encore sous son jour le plus guerrier. Sa propre colère s'accrocha à celle du dieu-gardien. Ils leur avaient pris leur Partenaire ? Ils allaient rencontrer le Chasseur.

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C'était une sensation que Mad Painter et Snow Hound connaissaient et qu'ils ne voulaient jamais connaitre encore.

C'était une sensation qu'ils connaissaient et qu'ils n'auraient jamais voulu connaitre si tôt. C'était la sensation de l'absence. Celle du départ. Celle de la perte.

C'était le gout de la mort de leur maître.

Ils avaient été les premiers à se relever parce qu'ils l'avaient déjà connu. Ils avaient été les premiers parce que, contrairement à Killing Stone, ils avaient toujours conservé un minimum de distance entre leurs maîtres et eux. Autour d'eux, la désolation était totale. Les gémissements déchirants de perte n'étaient pas fort, mais quand ils sortaient de la gorge de plus d'une centaine de personnes en même temps, c'était une torture atroce pour les nerfs.

Eux pouvaient survivre un temps sans maître.

Et il faisait nuit.

Une nuit de fin du monde ou aucune étoile ne brillait. Une nuit de caveau qu'on ne rouvrirait jamais.

Plusieurs enfants se précipitèrent dans leurs jambes, les larmes aux yeux, incapables qu'ils étaient de secouer leurs parents, leurs grands frères ou leurs grandes sœurs, incapables de comprendre pourquoi tous les adultes s'étaient effondrés et semblaient totalement dévastés.

"- Xue TianGou-Ge, Kuang HuaShi-Ge. Qu'est-ce qui se passe ?"

Les deux shishen échangèrent un regard. Comment expliquer aux enfants ? Comment leur faire comprendre que la mort de leur maître signait la mort de leurs parents ? De leurs frères et sœurs adultes ? Eux-mêmes n'avaient pas de nouveau maître à qui se lier. Ils tiendraient un temps, plus longtemps que les autres, mais sans QingMing pour les nourrir, ils mourraient eux aussi.

HuaShi s'accroupit devant les enfants. Le visage grave et les yeux rouges de larmes contenu, il prit les plus proches dans ses bras.

"- QingMing Daren... QingMing Daren nous a quitté." Murmura-t-il.

Les enfants se figèrent. Ils savaient ce que ça voulait dire. Ils savaient ce qui allait se passer. Lentement, très lentement, les habitants du Domaine finirent par se redresser. Le visage dévasté, le cœur en morceaux.

Petit à petit, ils se rapprochèrent les uns des autres pour attendre. Les plus faibles d'entre eux n'allaient pas tarder à sombrer dans le coma puis mourir. Ils allaient tous s'éteindre lentement maintenant que leur maître n'était plus là. Les enfants montèrent sur les genoux de leurs parents. Ils resteraient avec eux le plus longtemps possible puis TianGou ouvrirait un portail pour les libérer dans le monde des humains pour qu'ils tentent d'y survivre. S'ils le voulaient.

Le bruit des sanglots irritait les nerfs de Mad Painter sans qu'il n'arrive à se mettre en colère. Comme les autres, il attendait une fin qui lui semblait encore si loin quelques jours plus tôt. Killing Stone avait fini par se recroqueviller non loin sur lui-même. Hei Feng s'était rapproché de Honey Bug et Peach Blossom. Les deux shishen aussi attendaient. Elles étaient depuis si longtemps avec leur maître qu'elles ne concevaient pas de partir.

Ils attendirent.

Ils attendirent que tombent les premiers d'entre eux.

L'attente était une torture supplémentaire. Un jeune démon lié à QingMing depuis quelques mois seulement éclata soudain en lourds sanglots terrifiés. Ses parents le prirent dans leurs bras pour tenter de le consoler.

Ils auraient pu, ils auraient dû faire quelque chose. Tenter...mais pour quoi faire ? Leur maître était mort et ne reviendrait pas.

Ils ne pouvaient qu'attendre...

Les plus jeunes s'endormirent d'épuisement dans les bras de leurs parents.

Petit à petit, ils s'endormirent tous ou presque.

La fatigue était un peu inattendue. Ils s'attendaient à mourir dans la douleur du lien brisé, pas à s'endormir les uns après les autres à mesure que leurs forces s'amenuisaient.

Honey Bug, Hei Feng et Peach Blossom s'endormirent à leur tour. Bientôt il n'y eut plus que HuaShi, TianGou et ShengShi de conscients. Le plus jeune des trois se rapprocha timidement jusqu'à ce que TianGou ouvre ses ailes et prenne ses deux compagnons contre lui. Ye HuoHua dormait d'épuisement dans les bras de sa mère adoptive.

Ils attendirent eux aussi que la fatigue les emporte.

Ils s'endormirent les uns après les autres, sans bruit, sans cri, dans une calme acceptance qu'ils n'auraient pu anticiper.

C'était finalement une mort très douce. Plus douce qu'ils ne le méritaient de ne pas avoir pu épauler et sauver leur maître. Ils auraient dû aller à l'encontre de ses ordres. Ils auraient dû aller avec lui. Ils auraient dû être avec lui.

Mourir pour lui.

Avec lui.

C'est un sommeil sans rêve qui les engloutit.

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"- Boya !"

L'ancien fashi de JingYun ne se retint que de peu de sauter au cou de son ancien élève, soulagé de le voir debout.

"- Boya…Qu'est-ce qui s'est passé ?"

Ils ne cessaient de recevoir des informations incohérentes entre le palais, la capitale, leurs espions et ce que leur disait Liu Ye.

"- QingMing… QingMing est…"

"- L'Empereur nous demande de ses nouvelles. Un de ses maîtres l'aurait transporté ici pour le soigner. Mais il n'est pas ici !" Coupa encore Ren LingXin.

Zhuque fronça les sourcils en même temps que Boya. Comment ça QingMing serait ici ? Ça voudrait déjà dire qu'il était vivant.

"- Je ne sens plus QingMing dans notre lien. Il est…il est mort."

"- Il est juste pas là !"' Contra Liu Ye en insistant malgré son épuisement qui le faisait trembler sur ses pieds.

C'était différent de mort. Ca faisait mal, mais ce n'était pas pareil. Ils ne saignaient pas à mort de son absence. Il n'y avait pas l'hémorragie spirituelle qui tuait les shishen lorsqu'ils ne se liaient pas à un nouveau maître. Ou celle qui faisait souffrir un maitre lors de la mort de son shishen. Il le savait. Il savait qu'il le savait.

Liu Ye aurait pu expliquer tout ça. il l'aurait voulu. Mais il ne savait pas comment. Il ne savait pas non plus comment il le savait.

Sans doute avait-il entendu son maître ou un autre en parler. C'était la seule explication.

Ren LingXin voulu insister mais Boya lui coupa la parole. Ou plus exactement Zhuque. C'était le dieu-gardien qui restait devant. Son vaisseau était juste derrière lui et commençait à lentement se reprendre. La douleur était là, la peine et l'absence aussi, mais à mesure que les minutes passaient, la colère, cette vieille amie qui l'avait toujours sauvé était revenu à la charge au point de tout oblitérer. Elle qui s'était lentement assoupie avec le temps revenait lui ronger le ventre et attiser les flammes du cultivateur autant que celles du phénix. A présent, c'était elle qui l'aveuglait plus que la peine.

Les deux esprits étaient faits pour s'accorder depuis toujours. La même fureur vivait au fond d'eux. Le même feu indomptable brulait sans fin dans leur âme conjointe. Il pouvait baisser en intensité. Il pouvait être domestiqué un temps. On pouvait s'y réchauffer et l'utiliser pour survivre. Mais lorsqu'il s'échappait à nouveau, il causait mort et destruction.
Et la flamme de la rage de Boya était en train de lentement déborder du creuset que QingMing avait patiemment créé pour elle avec son amour et sa tendresse pour qu'elle ne soit plus qu'une douce chaleur qui pouvait les nourrir et les réchauffer tous les deux.
Et quand elle aurait tout dévoré sur son passage, il ne resterait rien de celui ou de ceux qui avaient réveillé l'ire du chef de secte.

"- Je veux un rapport détaillé."

"- D'accord. Mais après. On a une phalange de soldats avec des gens hauts gradés qui exigent qu'on ouvre les portes et qui demandent à voir QingMing et le maître qui l'a emmené avec lui.

Boya se renfrognait à chaque seconde à mesure qu'il remontait lentement à la conscience complète avec Zhuque jusqu'à ce qu'ils soient tous les deux à la même hauteur dans leur esprit conjoint.

"- Où sont-ils ?"

"- Devant les portes."

"- Mes vêtements."

Deux shidi se précipitèrent pour aller chercher une tenue complète pour leur Shifu puis l'aidèrent à s'habiller avec leur précédent chef de secte. Boya mit ses armes sur son dos mais dédaigna le chapeau ou de coiffer ses cheveux. De toute façon, il doutait même que ses vêtements survivent très longtemps dans la journée. Zhuque était trop à fleur de peau pour qu'ils ne s'envolent pas très vite pour détruire quelques mâchoires.

Une fois prêt, Boya-Zhuque suivit son Shifu jusqu'au mur d'enceinte qui protégeait le Temple intérieur de l'extérieur et des médiocres.

Sur son passage, ses disciples se détendaient. Certes, leur chef de secte donnait l'impression qu'il allait arracher la tête du lapin domestique d'une petite fille de cinq ans avec les dents mais il était debout, conscient, en arme et prêt à…Prêt à tout probablement. Et c'était un soulagement.

Leur Shifu, leur Da-shixiong était là. Ils pouvaient tous se ranger derrière lui et attendre les ordres.

On ouvrit une petite fenêtre tout en haut du mur pour que Boya puisse jeter un œil en contre bas. Il put rapidement compter une cinquantaine de personnes. Surtout des soldats. Un fonctionnaire aussi…Non, deux. Et qui lui semblaient bizarrement familier malgré leur apparence.

"- Tu sens leurs odeurs, Zhuque ?"

Boya inspira lourdement et laissa Zhuque faire le tri dans les odeurs corporelles qui venaient des gens en contrebas. Deux leurs arrivèrent instantanément aux narines. Ils ne s'étaient pas trompés. même s'ils s'étaient sans doute grimés… Dee et Zhenjiang. Le premier semblait un peu inquiet, le second irrité d'être là mais relativement placide.

Boya referma la petite porte d'observation pour monter directement sur le mur et toiser la troupe armée en contre-bas.

"- Qu'est-ce que vous voulez."

Celui qui était visiblement le portevoix de la délégation montra un rouleau qu'il avait à la main.

"- Sur ordre de sa majesté l'Empereur, nous sommes là pour voir QingMing-Daren."

"- Il n'est pas ici."

"- L'homme qui l'a pris en charge après sa blessure à dit qu'il l'amenait ici. Tout le monde l'a entendu."

"- Il n'est pas ici quand meme.

"- Alors vous allez nous laisser entrer et vérifier nous même !"

Boya renifla en même temps que ses hommes derrière lui. Et laisser entrer les loups dans la bergerie ? Ben voyons.

Boya s'accroupit sur le bord du toit

"- Liu Ye ?"

"- Da ge ?" Après tout, c'était ce que Boya était. Et Zhuque aussi. Il aimait tellement les oiseaux… Il aurait tellement voulu pouvoir voler alors qu'il ne pouvait que ramper sur le sol et lever les yeux vers la lune.

"- Est-ce que tu crois que tu peux ouvrir un portail entre les cheveux de deux personnes si je te les montre ? Pour qu'on les attrape et qu'on les amène ici ?"

Le jeune shishen fronça les sourcils, se pencha aussi discrètement que possible pour regarder en contre bas et faillit basculer. Si deux juniors ne l'avaient pas rattrapé par le fond du pantalon, il se serait écrasé aux pieds des chevaux.

"- Je…Je crois. Mais pas longtemps. Pas sans l'aide de QingMing Daren." De grosses larmes apparurent à ses yeux.

"- Il ne faudra que quelques instants."

"- Qu'est-ce que vous voulez faire ?" Interrogèrent immédiatement ses hommes, prêts à intervenir.

Boya leur montra Dee et son ami. Il ressemblait tellement à QingMing et… ne pas penser. Ne pas penser. Ne pas penser. Juste agir. Agir à s'en donner le tournis. Agir et savoir. Trouver. Se venger s'il le fallait. Mais pour l'instant, juste agir.

"- Liu Ye va ouvrir un portail entre les deux hommes qui sont sur les chevaux. Je veux que vous les attrapiez aussi vite que possible et que vous les tiriez ici. Liu Ye. Dès que je te le dis, tu refermes le portail."

Le jeune shishen hocha la tête. Il espérait avoir assez de force.

"- Attends ! Je vais aider !" C'était le petit démon de la nature qu'ils avaient pris en charge et qui avait décidé de faire sa maison dans le tronc du bébé cerisier dont QingMing avait offert la graine à Boya.

Liu Ye sourit à son ami qui entoura ses jambes de ses bras.

"- Quand vous voulez."

"- Alors…Maintenant."

Le portail s'ouvrir pendant quelques secondes à peine, juste assez pour que deux séniors agrippent les deux inspecteurs qui n'en demandaient pas tant, les arrachent à leurs montures, les tirent dans le portail et le portail s'effondrait sur lui-même en coupant au passage le talon de la botte de Dee.

Les deux hommes s'effondrèrent aux pieds de Boya sans qu'il ne leur jette un regard. Il se pencha à nouveau au-dessus du mur.

"- Barrez-vous de ma montagne." Rugit Zhuque avant d'ouvrir ses ailes en grand et de menacer les hommes en contrebas. "Meme si QingMing était ici, vous ne l'auriez pas."

"- L'Empereur veut lui parler !"

La queue de l'avatar s'était enflammée et l'image qu'il donnait était de plus en plus menaçante. Les flammes courraient sur lui sans le blesser. Avec ses ailes ouvertes, ses cheveux qui ondulaient sous la chaleur, sa queue largement étalée comme seule source de lumière ou presque entre les deux pans de montage, il représentait plus que jamais l'avatar du dieu gardien qu'il était.

"- L'Empereur…"

"- L'Empereur sait que ni QingMing ni moi ne sommes responsables. En revanche, je sais que certains, peut-être même parmi vous, se sont permis des libertés avec QingMing Daren. Et quand je saurais qui vous êtes, je vous promets que vous brûlerez dans les flammes de Zhuque. A cause de vous, il est introuvable. Probablement gravement blessé, mourant peut-être. Soyez certain que Zhuque pas plus que moi ne l'oublierons."

Plus intelligent que les nobles qu'ils accompagnaient, les soldats avaient déjà fait demi-tour et retournaient à la capitale à bride abattue sans se soucier des deux fonctionnaires prit en otage. Ils comptaient bien rapporter leur version de l'histoire avant qu'une autre ne soit portée aux oreilles de l'Empereur.

Boya sauta du mur sur le sol. Dee et Zhenjin avaient déjà été relevés

"- Alors, qu'est-ce qui se passe ?"

Boya-Zhuque avait replié ses ailes et sa queue mais les flammes continuaient à courir sur ses épaules comme un châle chaud et destructeur.

Dee avala sa salive avant de faire le compte rendu de la situation et de toute ce qu'il avait réussi à savoir.

"- Ha. Et j'ai quelque chose pour vous." Il ouvrit le sac qu'il avait sur le dos et en sortit avec précaution un chat endormit. "Je crois qu'il est à QingMing Daren.

"- Bahaiu !"

Boya-Zhuque repoussa les flammes pour ne pas blesser le petit shishen. Il respirait trop vite et avait la truffe chaude. Il n'allait pas bien du tout.

"- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?"

"- Je l'ai trouvé dans un coin de l'Observatoire quelques heures après la disparition de QingMing-ge et de son "sauveur". Il était attaché avec des liens spirituels et je pense qu'il a été drogué.

"- Venez avec moi."

Zhuque était furieux. On avait attaqué l'un des servants de leur Partenaire ? on avait… Non… Dee avait-il dit…

"- La disparition de QingMing ?" C'était Zhuque qui avait pris une fois de plus le contrôle de la gorge de son avatar.

Autour d'eux, les disciples se préparaient un peu plus à un éventuel siège.

Dee finit ses explications sur ce qui s'était passé.

"- Une démone de glace ?"

QingMing avait parlé de trois démons qui avait été retiré du Mausolée. Le petit démon de la nature qui…. Qui donnait l'impression d'avoir à peine deux ans maintenant ?
Boya jeta un coup d'œil incrédule à Liu Ye qui trottait près de lui, accroché comme s'il était QingMing. Pour le jeune shishen, puisque sa figure paternelle était absente et bien… Il s'accrochait à l'autre.

"- Il m'a aidé avec le portail alors il a épuisé ses forces."

"- Ha." Donc le petit démon changeait d'apparence en fonction de la force qui lui restait. Très bien. Mais ce n'était pas le sujet.

Une démone de glace, un démon de la nature et la scolopendre.

Et une démone de glace avait attaqué la capitale.

Comme par hasard, quelqu'un était sorti de nulle part pour aider QingMing et avait disparu avec lui.

Zhuque hurla sous le crane de son avatar

"- …Est-ce que vous savez à quoi ressemblait l'homme qui était avec QingMing ?"

"- Assez quelconque, la quarantaine bien tassée. Mais plusieurs témoins ont entendu le nom que QingMing-ge a utilisé" Assura Dee.

Boya-Zhuque attendit.

"- Il l'a appelé Wil Chan."

Boya sauta par la plus proche fenêtre pour que les flammes du phénix ne détruisent pas le temple et s'expriment sans risque pour qui que ce soit.

L'énorme oiseau de trois mètres se posa sur la plus proche terrasse après avoir hurlé de toute la force de ses poumons et enflammé le ciel de bleu. Il batailla un peu entre le phénix et l'humain pour retrouver sa forme humaine mais y parvint.

"- Wil Chan."

"- Je n'ai trouvé qu'une référence à un ancien prêtre portant ce nom. L'homme était un maitre du Yin Yang qui a été chassé il y a plus de trois siècles. Un contemporain de Zhong Xing Daren. Ca ne peut être lui à la vue de la description physique qui a été faite de l'individu. L'homme qui a emporté QingMing Daren était trop jeune, même avec le vieillissement ralentit d'un cultivateur hors immortel. En revanche, nous avons eut confirmation que l'un des "morts" dont nous recherchions des traces avait une tombe tout ce qu'il y avait de vide. Ou plus exactement, c'était le squelette d'une femme dans la tombe."

"- Et qui est-ce ?"

Que Boya-Zhuque connaisse le nom de l'ennemi qu'ils allaient griller comme une saucisse dans un volcan.

"- Il s'appelle Cimu."

Un sourire torve apparu sur le visage de Boya. Ce n'était pas la première fois qu'il entendait ce nom.

Il allait détruire ce Cimu

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Killing Stone fixait le ciel avec colère.

Pourquoi s'était-il réveillé ? Pourquoi était-il encore en vie ?

Le ciel n'était plus de ce noir d'encre dans lequel il était tombé lorsque le lien avec leur maître s'était effacé. Il n'était pas clair. Il ne faisait pas jour. Mais la "nuit" n'était plus absolue.

Le Domaine était toujours immobile, silencieux, dans l'attente, mais le ciel n'était plus de ce noir de tombeau.

Sha ShengShi roula sur le flanc. Sous sa joue, la cuisse de TianGou était fraiche mais pas froide. Ce n'était non plus la glaciale rigidité d'un cadavre.

Était-il toujours en vie lui aussi. Si Sha Sheng Shi était en vie, ses deux ainés l'étaient forcément. Ils étaient plus forts que lui de très, très loin.

Une bulle de colère commençait à ronger le ventre du jeune démon. Elle était la sienne mais pas uniquement. C'était aussi la colère de quelqu'un d'autre et c'était cette colère qui l'avait sorti du sommeil dans lequel il était depuis des jours.

Une colère flamboyante.

...Boya.

Son didi était toujours en vie lui aussi et il était furieux.

La rage indicible du vaisseau de Zhuque remontait jusqu'à eux par le lien qui les unissait tous. TianGou et HuaShi s'agitèrent à leur tour dans leur sommeil. Hei Feng, Honey Bug et Peach Blossom bougèrent aussi.

Petit à petit, le Domaine était lentement tiré vers l'éveil par une rage aveugle et brûlante qui n'était pas la leur.

Et qu'ils n'auraient jamais dû capter.

Pas sans leur maître pour les relier tous.

"- Ce n'est pas possible." Murmura TianGou. Il était encore allongé sur le sol à fixer le ciel mais était bien réveillé. "Ce n'est pas possible !" Répéta-t-il en se redressant, dérangeant ses compagnons de ses jambes et de son torse.

HuaShi était aussi incrédule que lui.

Leur maître était mort.

Le lien entre eux tous était brisé. Forcément. Il n'était pas possible non plus que Boya ait prit la place de QingMing comme nœud principal de leur lien. Pas alors qu'il était un shishen lui-même. Dans d'autres circonstances peut-être si QingMing avait préparé le transfert du lien s'il lui arrivait quelque chose. Mais ainsi ? HuaShi glissa ses doigts dans ceux de son compagnon pour joindre ses forces aux siennes et l'aider à remonter le lien qui le séparait de leur maître. Sheng Shi imita Mad Painter pour soutenir le plus vieux d'entre eux. Sans trop comprendre ce qui se passait, à mesure qu'ils se réveillaient, tous les shishen se rapprochèrent pour prendre la main de celui qu'il pouvait et donner leur force, aussi faible soit-elle, à celui qui était par défaut leur chef en attendant...En Attendant !

L'attente dura des heures ? Des jours ?

La pyramide de qi se délita lentement lorsque TianGou revint de sa médiation profonde.

"-...Il est vivant."

Un silence sans fin pesa sur la centaine de shishen, comme si chacun avait peur de le rompre et que le simple murmure de Snow Hound n'était qu'un fol espoir qu'ils se refusaient à dénoncer autant qu'à accepter à voix haute.

"- QingMing Shushu !" Hurla Presque Ye HuoHua en battant des mains.

Puis, à leur tour, ils éprouvèrent tous une rage impuissante.

"- Quelqu'un l'a isolé de tout. Quelqu'un essaye de le faire passer pour mort." Murmura Killing Stone.

Une autre rage, celle qui les avait réveillés, fit écho à la leur.

Boya devait savoir lui aussi.

Et comme eux, il voulait du sang.

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QingMing avait dormit plusieurs jours.

On avait changé le bandage sur son flanc, on lui avait fait boire des tisanes et des soupes pour soutenir ses forces et le garder inconscient.

Puis les somnifères avaient été supprimés.

On l'avait laissé se réveiller naturellement.

Lorsqu'il ouvrit enfin les yeux, ce fut sur un plafond délicieusement peint de sujets floraux qu'il n'avait jamais vu. Où était-il ?

Le demi-démon dû fournir un effort pour rappeler à lui ses derniers souvenirs. La démone élémentaire, la capitale, Wil Chan...

Il leva la main pour la poser sur son front et constater avec surprise que les fractures de ses mains avaient été réduites et soignées. A part une certaine lourdeur dans ses gestes, les fractures n'étaient plus que de mauvais souvenirs. Soit on avait usé et abusé de qi sur lui pour le soigner, soit il avait dormi des jours, peut-être des semaines.

L'esprit encore lourd de sommeil, de reste de somnifère et d'un brouillard cotonneux qu'il ne parvenait pas à repousser, Qing Ming se redressa dans son lit.

On avait changé ses vêtements évidemment. Ses robes blanches avaient été remplacées par d'épaisses robes de soie bleu foncé d'une coupe plus moulante qu'il n'avait l'habitude de porter et le mettait mal à l'aise.

Le demi-démon parvint à passer les jambes dans la ruelle du lit où il dut rester immobile quelques minutes, le temps que le vertige quasi immédiat se calme.

Où était-il ?

"- QingMing Daren est réveillé !"

Le fashi sursauta. Il n'avait pas prêté attention à la présence dans la chambre. Pourtant, même mourant, il aurait dû sentir la présence de la démone. Comment...

Il tendit ses perceptions autour de lui mais se heurta à un mur d'une rare résistance. Comment ?

"- QingMing Daren veut-il manger ?"

"- Où est-on ?"

"- QingMing Daren veut-il manger ?"

"- Qu'est-ce que je fais ici ?" Ce n'était ni JingYun, ni le Bureau, ni son Domaine. Ou était-il ? Comment était-il venu ?

"- QingMing Daren veut-il manger ?"

Le fashi faillit aboyer sèchement après la démone mais ses paroles moururent sur sa langue. Si le sourire de la démone était avenant, ses yeux hurlaient de terreur et de désespoir.

"- Non, je n'ai pas faim."

"- QingMing Daren doit manger."

Elle alla chercher un plateau qui attendait non loin, gardé chaud par un talisman et le lui posa sur les genoux sans qu'il ne puisse le refuser. Dès qu'il tentait de le repousser, elle lui remettait sur les genoux.

"- Je n'ai pas faim !" Répéta-t-il encore en repoussa pour la six ou septième fois le plateau.

La démone était de plus en plus agitée. Elle reposa le plateau sur ses genoux, prit le bol de soupe et le monta à ses lèvres de force. Cette fois, il le lui arracha des mains et le jeta au loin où il se brisa avec bruit.

Un gémissement de terreur échappa a la démone lorsque des bruits provinrent de l'extérieur.

Elle se réfugia dans un coin de la pièce et s'y recroquevilla, comme terrifiée de faire du bruit.

La porte de la chambre s'ouvrit pour laisser entrer Wil Chan

"- Ha QingMing Daren ! Vous êtes réveillé. Je commençais à m'inquiéter. Li Mei ne vous a pas ennuyé j'espère ? Elle est assez limitée et facilement effrayée mais la pauvre doit bien servir à quelque chose n'est-ce pas ?"

QingMing ne savait pas trop s'il devait être soulagé ou sur la défensive.

"- Qu'est-ce que je fais ici ? Où que soit ce ici d'ailleurs."

"- Ha, ne vous en faites pas ! Vous êtes à l'abri. Cette démone ne vous a pas raté. J'ai eu

peur de vous perdre. Votre vie a été sur le fil du rasoir pendant plusieurs heures."

"- Je vais mieux, comme vous le voyez. Sans doute grâce à vous d'ailleurs" QingMing s'était levé et légèrement incliné. Il était reconnaissant à l'ancien membre de sa secte de l'avoir épaulé et soigné mais il était plus que temps pour lui de partir. "Si vous voulez bien m'excuser, je dois retourner auprès de ma secte. Cette situation est de plus en plus délicate."

Le sourire de Wil Chan s'agrandit lentement pendant que QingMing traçait le sigil qu'il connaissait depuis sa plus tendre enfance pour ouvrir un portail pour JingYun.

Le portail ne se matérialisa pas.

QingMing fronça les sourcils. Même épuisé, même à moitié mort, même ivre comme une vache, il n'avait jamais raté un portail depuis ses sept ans.

Il recommença une seconde puis une troisième fois. A chaque essai, le sourire de son hôte se faisait plus large.

"- Vous devriez économiser vos forces, QingMing Daren. Vous ne pouvez pas utiliser votre qi."

QingMing jeta un œil autour de lui.

"- Un bouclier ? Un sigil général ?" Il pouvait comprendre que quelqu'un protège sa maison de son mieux. "D'où puis-je ouvrir un portail ?"

Wil Chan eut un petit rire visiblement très fier de lui.

"- Je n'ai pas dit que vous ne pouviez pas ouvrir de portail" Ronronna presque l'ancien membre du yin yang. "J'ai dit que vous ne pouviez pas utiliser votre qi"

QingMing resta bête une minute. Quoi ? Il ne pouvait pas...

Il tenta de puiser dans ses réserves sans y parvenir effectivement. C'était ce manque d'accès à son qi qui lui donnait l'impression d'être tout cotonneux et presque désincarné de sa propre peau.

Fébrile, il tenta de toucher la présence de ses shishen et se heurta au même mur. De plus en plus frénétique, il tenta d'appeler Boya à lui sans plus de résultat, que ce soit avec ou sans talisman. La seule chose qu'il pouvait toucher était le renard en lui. Il était trop proche à présent pour que ce qui avait été quasi deux entités différentes, deux personnalités presque puisse être séparée à nouveau.

"- Qu'est-ce que vous avez fait ?" Siffla QingMing.

S'il n'avait pas encore sauté à la gorge de Wil Chan, c'était uniquement parce qu'il n'arrivait même pas à tenir debout plus longtemps.

Wil Chan l'attrapa par le poignet avant qu'il ne tombe et l'aida à se rasseoir. Il effleura son avant-bras avec une douceur tendre qui dégouta immédiatement le fashi.

"- Tu n'aimes pas mes petits cadeaux, QingMing ?"

Alors seulement le demi-démon remarqua les bracelets et le collier refermés sur ses poignets et son cou.

"- Que..."

"- Je ne peux pas te laisser me filer entre les doigts avec tout ce que j'ai fait pour toi, QingMing." Wil Chan souriait avec ce qui aurait pu être de la tendresse n'eusse été l'étincelle avide dans ses yeux.

"- Qu'est-ce que vous me voulez ?"

"- Ho mais toi, QingMing. Depuis que je t'ai vu enfant défaire un sénior. Toute cette force... Toute cette sauvagerie que Zhong Xing te forçait à refouler. Te voir si policé et si apprivoisé est d'une tristesse... Mais ce n'est pas grave. Ça te passera. Ni Zhong Xing, ni Yuan Boya n'étaient bons pour toi. Et tes shishen ne sont guère mieux à être tout le temps sur ton dos, à se nourrir de toi. Mais maintenant. Ils n'ont plus accès à toi. Ils ne peuvent plus sucer ta vie comme des tiques au cul d'un chien. Bientôt, tu auras assez de force pour rejeter tous ces conditionnements et redevenir ce pour quoi tu es né." QingMing devait fournir un effort de pure volonté pour ne pas repousser l'homme de toutes ses forces. Ses doigts qui caressaient son visage lui donnaient envie de hurler de dégout. "Et lorsque tu seras enfin toi-même, tu seras enfin à moi et à moi seul." Les doigts de Wil Chan se posèrent sur son front.

Avec horreur, QingMing réalisa ce que voulait l'ancien prêtre. Il voulait le forcer devenir son shishen.

"- Je n'aurais jamais cru qu'il soit possible d'enchainer un humain tu sais. J'ai beaucoup expérimenté avec des démons. Ou avec des humains pour créer des démons."

QingMing avala sa salive. C'était leur ennemi et ils lui avaient ouvert la porte. Évidemment qu'il n'avait pas commis d'atrocité pendant tout le temps où ils étaient dans le nord avec Boya. Il les avait suivis !

Le demi-renard se força à rester silencieux.

"- Te voir enchainer le chef de JingYun à toi a été comme une révélation, tu sais ? Et un soulagement. Je n'aurais jamais imaginé que tu puisses soumettre ainsi un ennemi pour en faire ta chose." Qing Ming se mordit la langue. "Ce combat sur le pont pour la vie de ce petit démon que tu as soumis après était glorieux tu sais. De toute beauté." Les caresses sur son visage ne semblaient jamais vouloir s'arrêter et faisaient remonter dans son dos des frissons de dégout. "Et tu as réussi à soumettre et le maître de JingYun et Zhuque. En même temps. Pour en faire tes jouets." Le regard de Wil Chan était lumineux et charmé.

"- Qu'est-ce que tu veux de moi, Wil Chan ?" Finit par gronder QingMing.

Qu'il le touche encore et il allait le mordre.

Le sourire de son ravisseur diminua visiblement avant qu'il ne fronce les sourcils. La main sur la joue du demi-démon glissa sur sa nuque avant que Wil Chan ne l'attrape douloureusement par les cheveux et lui tire la tête en arrière pour le forcer à le regarder dans les yeux.

"- Wil Chan ? Ha oui... C'est le nom que je t'avais donné je crois. Mais je suis déçu. Déçu et triste que tu ne te souviennes pas de moi, QingMing. Ton meilleur ami. Ne te souviens-tu donc pas ? Nous étions inséparables au Bureau."

QingMing ne put retenir plus longtemps son dégout.

"- Je ne sais pas qui tu es, mais tu te vautres dans des illusions morbides. Je n'ai jamais eu d'ami quand j'étais au Temple. La seule personne dont j'ai été un peu proche s'appelait Baini. Et encore n'était-elle qu'une amante de praticité."

Le visage du prêtre défroqué se fripa comme s'il allait pleurer avant que la fureur apparaisse sur ses traits. Il repoussa rudement QingMing qui tomba du lit. Contre le mur, la petite démone pleurait en silence, terrorisée.

"- Tu ne sais pas qui je suis ? Et tu oses me parler de cette trainée ?

Il alla chercher la démone et l'attrapa par les cheveux pour la trainer sur le sol jusqu'à QingMing. La pauvre créature se débattait de son mieux jusqu'à ce qu'il la gifle de toutes ses forces.

"- SUFFIT !" L'Ordre Absolu heurta la démone avec la violence d'une brique. Elle se fit molle entre les mains de son maître, incapable de se défendre plus longtemps. "Regarde là. Tu la reconnais ? Elle a été ma première expérience à peu près réussie."

L'horreur descendit lentement sur le visage de QingMing à mesure qu'il se rappelait du visage de son amie et le comparait à celui de la petite démone abandonnée entre les mains de son bourreau.

"-…Baini ?"

"- Il ne reste presque plus rien d'elle à mon grand regret." Soupira l'homme. "J'aurais tellement aimé continuer à la faire hurler de terreur et de souffrance pour tout ce qu'elle m'a pris. Tu étais à moi, QingMing. A moi. Et il a fallu que ton maître décide de me chasser."

Petit à petit, des souvenirs confus et brumeux, trop, commençait à remonter à la mémoire du demi-démon. Un jeune disciple comme lui, un peu plus vieux de quelques années qui ne cessait de le suivre et lui faisait peur. Quand il avait eu dix ans, il avait même laissé éclater sa rage contre lui et l'avait envoyé à l'infirmerie. Il n'avait pas été punit malgré la fureur des anciens après que son maître lui a demandé pourquoi il avait failli égorger l'autre disciple avec ses griffes. Le petit garçon encore innocent s'était caché dans les manches de son maître en expliquant qu'il voulait juste qu'il arrête de le toucher, de le suivre aux bains pour le toucher encore. Il lui faisait peur et il ne voulait juste pas qu'on le touche. Zhong Xing n'avait pas puni son élève. QingMing n'avait jamais su ce qui était arrivé à l'autre disciple mais il ne l'avait pas revu pendant des années. La fois suivante, ils étaient tous les deux des juniors. C'était peu avant sa première vraie crise d'automutilation d'ailleurs.

QingMing se frotta le front.

Il n'arrivait pas à se rappeler davantage. Comme si on avait bloqué ses souvenirs de cette époque.

Wil Chan avait jeté la démone née de l'agonie de Baini sur le sol. Elle resta immobile jusqu'à ce que l'attention de son maître se détourne et que l'Ordre Absolu se dissipe.

Sans vraiment le vouloir, QingMing ne put que noter à quel point le contrôle de l'ancien disciple devait être faible pour que l'ordre se dissipe dès qu'il n'était pas concentré exclusivement dessus. La démone rampa à l'abri de son coin de mur. Elle tremblait de la tête aux pieds. Depuis quand était-elle la victime de cet homme ?

"- Tu ne te souviens toujours pas de mon nom." Le ton était déçu et un peu ulcéré aussi.

"- Je n'arrive déjà pas à me souvenir du nom de tous mes shidi..."

Une gifle le cueillit au coin de la bouche. Elle n'était pas réellement forte mais surprenante quand même.

"- Silence. Tu vas apprendre à m'obéir, rassure-toi. Mais je serais un bon maître pour toi ne t'en fait pas. Je m'appelle Cimu. Te souviens-tu à présent ?"

Le nom rappela en effet quelque chose à QingMing. Il se souvenait vaguement qu'il avait été chassé de la secte quand il avait treize ou quatorze ans ? Lui avait eu une fièvre d'une rare violence qui l'avait cloué au lit des jours. Lorsqu'il avait enfin été en état de se lever, il avait entendu des bruits de couloirs comme quoi un certain Cimu avait été chassé de la secte.

"- Chassé pour conduite déshonorante, je crois."

Une nouvelle gifle le cueillit au vol. Cette fois, elle avait fait MAL. Cimu y avait mis du qi.

"- Conduite déshonorante ? Pff. Tout ça parce que Zhong Xing voulait te garder pour lui. Tu le savais n'est-ce pas ? Il attendait que tu maitrises tous les arcanes du yin yang pour t'enchainer à lui comme ses autres shishen."

QingMing était perdu. Le mélange étrange de faits et de fantasmes dans lesquels se perdait Cimu était difficile à suivre.

"- Mais je t'ai protégé. C'est grâce à moi que tu as été libéré" Et il semblait si fier. "Tu devrais me remercier tu sais ? Sans moi, Zhong Xing n'aurait jamais été si faible sur la plaine de glace. Le réveil du serpent a aidé bien sûr. Mais même sans lui, le poison aurait eu raison de lui. Il ne fallait que quelques mois de plus."

Qing Ming refusait d'accepter ce qu'il entendait. Ce fou avait empoisonné son maître ? C'était... Impossible ! N'est-ce pas ? et pourtant, Zhong Xing avait succombé à l'Ombre du Serpent. Juste son ombre. Il n'avait même pas réussi à donner assez de force à ses shishen pour qu'ils contraignent l'ombre à rester confinée. Il aurait dû avoir la force et l'expérience pour... Pourquoi ne s'étaient-ils jamais posés de questions avant ?

QingMing avait toujours mit la mort de son maître sur le dos de son incompétence personnelle mais... Depuis qu'il maitrisait le bouclier, il était capable d'en utiliser des dizaines en même temps ! Et son maître avait dû sacrifier le sien pour le protéger lui. Il aurait pu...Il aurait dû être capable d'en invoquer un pour chacun ! Et c'était sans compter Snow Hound, Mad Painter et Gold Spirit qui avaient tous été blessés par l'Ombre eux aussi. Son maître était plus fort que ça ! Mais ses boucliers avaient cédé. Il n'avait pu en créer deux. Leur maître était, à l'époque, le plus fort de tous. Si lui, QingMing, quelques mois plus tard avait pu lutter contre le Serpent éveillé, son maître aurait dû maitriser son Ombre d'un claquement de doigts !

Il n'avait... Plus de force ?

Non.. C'était..

"- Mon Shifu est mort par ta faute ?" Le grondement de fureur dans la voix de Qing Ming sembla renverser Cimu de joie.

"- Bien sûr ! Mais tu me remercieras quand tu auras compris qu'il te faisait du mal. Ce pauvre renard méprisé, rejeté, renié..." Les caresses sur le visage du demi-démon avaient repris. "Il ne pouvait pas, il ne voulait pas comprendre ta nature. Mais moi je l'ai vu. Moi je la respecte." Il avait été fasciné par la forme entièrement démoniaque de QingMing.

Il ne s'attendait pas à un spectacle aussi glorieux. Il espérait devoir l'aider à se révéler à lui-même mais un autre l'avait fait à sa place. Cimu haïssait Boya pour ça. Il lui avait pris ce qui était à lui. C'était lui qui devait aider Qing Ming à s'assumer, à accepter ce que son maître avait détruit en lui. Et il lui en aurait été reconnaissant. Assez pour rester avec lui de son plein grès quand il aurait reconnu qu'il avait raison.

Mais non. C'était ce monstre assassin qui en avait profité et qui avait réussi en se glissant dans son lit. Heureusement que QingMing l'avait enchainé à lui, sinon Cimu était sûr qu'il aurait patiemment cultivé Qing Ming comme un éleveur gave ses porcs pour pouvoir lui donner la chasse et faire de lui un trophée de plus une fois que le yin yang shi aurait fini par accepter sa vraie nature de renard après avoir profité de lui jusqu'à plus soif.

Cimu passa ses doigts sur les lèvres de QingMing. Ce fut la goutte d'eau de trop. Le yin yang shi mordit cruellement la main qui passait sur son visage.

Cimu le repoussa de toutes ses forces.

La main serrée contre son torse, il resta à l'observer un instant, la stupeur évidente sur ses traits. Il voulait qu'il se comporte en renard ? Qu'il ne se plaigne pas que Qing Ming utilise ses dents. Il avait échappé de peu à plusieurs doigts amputés.

"- Tu mords la main de celui qui ne te veux que du bien ? Ce n'est pas grave." Sourit-il encore. "Tu vas apprendre. J'aime cette violence en toi mon renard…"

Il attrapa encore la démone par les cheveux et la traina avec lui pour sortir de la chambre. La porte se referma avec un bruit métallique et une lourde barre verrouilla le seul accès de la pièce.

QingMing réalisa seulement qu'il n'y avait pas de fenêtre.

Le fashi serra les dents. Le gout du sang sur sa langue était à la fois une satisfaction d'avoir blessé un ennemi et un dégout d'avoir quelque chose d'aussi intime que son sang sur sa langue.

Il fouilla la pièce pour y trouver quelque chose pour se rincer la bouche. Il y avait bien les restes du plateau, mais il ne faisait aucune confiance aux aliments dessus. Si Cimu avait empoisonné son Shifu, qui lui garantissait qu'il n'allait pas tenter de l'empoisonner lui ?

QingMing finit par trouver un petit cabinet de toilette avec une baignoire minuscule, un lieu d'aisance minimaliste, un broc d'eau et une petite vasque. Pouvait-il prendre le risque ?

Il se rinça la bouche et avala un peu d'eau. Quand il ne constata pas de nausée, vertige ou quoique ce soit d'autre, il but un peu plus d'eau. Il était mort de soif.

Une fois sa soif apaisée, il continua son exploration. La chambre était petite, la salle d'eau plus encore et surtout, il n'y avait rien d'utilisable pour se sauver. Qing Ming cassa finalement la balustrade de la plateforme sur laquelle était posé le lit. Ce n'était pas grand-chose, mais il en récupéra quelques clous, des décorations en métal et quelques planches. Il tenta d'utiliser chaque outil de fortune un à un pour tenter de se libérer des bracelets et du collier, sans succès. Pouvait-il au moins changer de forme ?

A sa grande colère, il le pouvait mais comme à chaque fois, ses vêtements changeaient avec lui. Le collier et les bracelets restèrent.

Un grand cri de rage lui échappa. Il était coincé.

Il ne pouvait rien faire.

Il était à la totale merci de son kidnappeur.

Affreusement inquiet pour ses shishen et Boya, QingMing finit par régner sur sa colère. En lui, le renard était frénétique. Avec tout ça, les deux entités avaient recommencé se séparer. Non pour s'opposer comme avant, mais parce que puisque Qing Ming était seul, il avait besoin d'un allié. Qui mieux que lui-même pour tenter de s'en sortir ? Il s'agenouilla sur le sol pour méditer. Il connaissait son monde intérieur mieux que quiconque. Il était un maître en talisman. S'il ne pouvait utiliser son qi vers l'extérieur, peut-être parviendrait-il à l'utiliser vers l'intérieur. Et pendant qu'il tentait de ronger les laisses qu'on leur avait mis, pendant qu'il essayait de se libérer des chaines qu'on lui avait imposé, il laissa liberté totale au renard de rechercher dans ses souvenirs l'odeur de Cimu. Lui ne se rappelait pas mais les souvenirs étaient là, quelque part, juste enterrés sous le temps et l'insignifiance probablement. Le renard savait quoi chercher. Il serait plus efficace que lui pour trouver.