Chapitre 62 : "A pain that i'm used to" ##

TW : attouchement, torture

En trois mois, QingMing s'était habitué à la routine que lui imposait son ravisseur et bourreau.

Avoir une routine était à la fois rassurant et effrayant.

Il pouvait utiliser ses heures solitaires pour méditer et travailler sa cultivation de son mieux et protéger le renard en lui en ajoutant couche après couche de sigils entre eux pour se séparer de son mieux de lui pour que rien ne puise l'atteindre.

Sa partie démoniaque était en colère que ce soit nécessaire mais la nouvelle compréhension entre eux lui permettait d'accepter la séparation croissante comme indispensable. Cette fois, la séparation n'était pas due à sa moitié humaine qui le rejetait, mais à sa moitié humaine qui tentait de le protéger de son mieux. En protégeant le renard, il les protégeait tous les deux.

Alors le renard méditait lui aussi. Si QingMing tentait de faire croitre son Node doré assez pour briser ses chaines, le renard se concentrait sur les sources de son pouvoir et stockait tout ce qu'il pouvait dans ses queues.

QingMing ne changeait plus de forme.

Cimu était trop heureux de le voir faire. Petit à petit, il voulait lui faire croire qu'il s'affaiblissait. Ce qui n'était malheureusement pas faux.

Petit à petit, QingMing transférait tout ce qu'il pouvait au renard et le cachait derrière les protections qu'il créait chaque jour un peu plus. En contrepartie, la résistance de sa moitié humaine fondait comme neige au soleil.
QingMing était en permanence fatigué. même s'il n'avait plus besoin de rester en Inedia grâce aux jus de fruit et de légumes qu'on lui préparait plusieurs fois par jour devant lui, son épuisement croissant commençait quand même à l'inquiéter. Il se sentait drainé de l'intérieur, et pas uniquement parce qu'il donnait au renard.

A chaque fois qu'il venait le voir, Cimu se montrait doux et cordial. A mesure que la visite se prolongeait, il se faisait de plus en plus violent et agressif. Sa visite se finissait fatalement par la douleur indicible des limiteurs autour des poignets et du cou de QingMing quand il refusait invariablement de se soumettre à Cimu.

L'ancien prêtre ne faisait même plus preuve de subtilité.
il voulait faire de QingMing son shishen.

Chaque jour il lui demandait s'il l'acceptait comme maître.

Chaque jour QingMing refusait et se faisait torturer longuement pour ça.

Chaque jour…était-ce même des jours ? Le demi-démon n'en savait rien. Il prenait juste comme référence les passages de Cimu.

Petit à petit, la résistance physique de QingMing diminuait.
Depuis que Cimu l'avait brulé à la gorge, il était toujours incapable de parler même s'il parvenait enfin à émettre à nouveau quelques sons. Arriverait-il encore à ronronner quand il serait enfin réuni avec son compagnon ?

Il l'espérait mais craignait l'inverse. La disparition de cette petite chose lui ferait plus mal que perdre tout court sa voix.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Une journée de plus.

Des heures de torture en plus.

Des heures passées dans l'attente et l'angoisse d'avoir une piste, une information, quelque chose, n'importe quoi pour les aider à retrouver QingMing.

Boya se démenait sans cesse. Il volait d'un bout à l'autre de l'Empire dès qu'une information sortait mais rien.

Comme à chaque fois, rien.

Ce n'était qu'une rumeur, un souffle, un murmure qui ne débouchait sur rien.

Avec cynisme, Boya voyait quand même un point positif à la situation. A force de devoir voler partout et nulle part, il avait fini par comprendre comment assumer pleinement la forme de Zhuque sans l'aide du Dieu-Gardien.

Si la situation n'avait pas été aussi pathétique, Zhuque aurait été très, très fier de son vaisseau.

Mais même ça ne pouvait être un soulagement.

Pendant ses balades, Boya se posait parfois pour rencontrer les locaux, chasser pour eux en échanger de nourriture ou de rumeurs. S'il se faisait de plus en plus connaitre sans le chercher, il ne voyait que le résultat indigent qu'il en tirait.

Rien.
Toujours rien.

Il tuait quand on l'attaquait.

Il écoutait quand on venait le voir avec terreur, quand bien même le démon en était un.

Boya acceptait d'écouter, toujours.

Il acceptait d'aider aussi, toujours.

Mais rien, jamais rien sur son QingMing.

Boya enfonça sa lame dans le torse de l'araignée démon, retira l'épée de la plaie qui saigna avec violence, s'effaça d'une pirouette pour éviter le jet de soie brûlante, coupa les pattes qui se ruaient vers lui pour l'empaler puis trancha enfin la tête du démon. Le corps s'agita encore au sol pendant de longues minutes tout en expulsant toute la soie qu'elle avait encore dans ses fileuses puis enfin, le cadavre s'immobilisa.

Boya récupéra la soie dans une poche quiankun. Il s'aida de son arme pour ne pas la toucher. Il se souvenait encore de sa réaction quand il en avait touché lorsqu'il était avec son QingMing. Cette fois, il était seul. Il ne pouvait se permettre de se faire empoisonner.

Honey Bug saurait comme la laver pour la débarrasser du poison qu'elle trouverait bien un moyen de distiller et de garder. Avec autant de soie à filer, elle pourrait faire des robes somptueuses et d'une résistance rare pour QingMing quand il reviendrait.

Quand.

Pas si.

QingMing reviendrait.

Il n'avait pas le choix.

Une fois la collecte finie, Boya s'approcha des cocons qui pendaient du plafond. Il les ouvrit pour récupérer les petits cadavres d'enfants. Il y en avait dix-sept, comme prévu.

Un petit souffle le fit sursauter puis se ruer sur le cocon le plus frais. Il le déchira avec sa dague pour en sortir un enfant en mauvais état mais encore en vie.

Il abandonna les autres corps pour voler à tire d'aile jusqu'au village.

Il y avait un survivant.

Au moins un.

Un peu amer, il retourna chercher les autres corps pour les rendre à leurs familles.

Puis il continua sa quête de son renard sans savoir ce qu'il cherchait, sans savoir ce qu'il devait trouver.

Il cherchait parce que sinon, il deviendrait fou.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Une "journée" de plus.

Des heures de torture en plus.

Des heures à méditer, à protéger ce qu'il pouvait de lui-même avec l'espoir diminuant lentement de s'en sortir.

Qing Ming faisait confiance à Boya et ses shishen pour le chercher. Mais le trouver ? il ne savait même pas lui-même où il avait été enfermé. Il ne pouvait contacter personne. Il était seul avec lui-même et son bourreau dans ce qui lui semblait être une journée éternellement recommencée.

Parfois, il en venait à se demander s'il n'était pas simplement mort et si cette chambre sans fenêtre d'où il ne pouvait s'échapper n'était pas juste son petit enfer personnel pour l'éternité. Après tout, certains ne disaient-ils pas que les démons étaient condamnés à la damnation éternelle après leur mort ? Il était un demi-démon, une aberration pire qu'un véritable démon pour beaucoup alors pourquoi ne serait-il pas puni dans la mort d'avoir juste existé comme il avait été punis toute sa vie pour avoir l'audace de ne pas être mort avec sa mère ? Ou mieux encore, de ne simplement pas être né.

Mais si renaitre démon était le dernier pas avant la damnation, qu'en était-il de Honey Bug, Killing Stone, Liu Ye et tous les autres ? Comment des créatures aussi douces et adorables même si parfois plus bornés qu'une brique et plus dangereuses qu'un serpent si on mettait en danger leurs aimés pouvaient-elles être au bord de la damnation ?

Non, c'était ridicule.

Probablement.

Il devenait de plus en difficile pour QingMing de penser rationnellement. Petit à petit, il sentait sa santé mentale, déjà bien personnelle avant d'avoir été capturé, se corroder un peu plus chaque jour. Il arriverait un moment où il ne parviendrait plus à conserver sa raison. Il se connaissait assez pour savoir que ce jour-là, soit il basculerait dans un état semi catatonique ou au contraire, dans une rage meurtrière. Il n'y avait jamais eu de demi-mesure chez lui. Ce n'était pas dans une situation aussi désastreuse que la sienne qu'il faudrait attendre quelque chose de lui. Tout le calme contrôle qu'il montrait au monde n'était et ne serait jamais autre chose qu'un joli vernis sur une pile de mensonges qu'il avait appris à cultiver en même temps que son Node doré grâce à son maître, pour tenter de correspondre à l'image qu'il voulait qu'il ait.

Ce ne fut pas le même démon que les "jours" précédents qui vint avec ses paniers de fruits et légumes pour lui préparer les jus et purées dont il se nourrissait exclusivement depuis des semaines. Pour un carnivore comme lui, ce n'était pas ce qui lui aurait fallu. L'anémie sonnait à la porte. Mais sa gorge était encore trop abimée pour accepter du solide de toute façon. Il lui arrivait régulièrement de se réveiller en s'étouffant à moitié avec ses propres fluides quand il avait trop hurlé en silence dans la journée et que les blessures à peine cicatrisées dans sa gorge se rouvraient et saignaient.

Si QingMing avait eu la force, il aurait surement demandé au shishen où était l'autre qui venait avant lui mais il se doutait de son triste sort. Depuis qu'il était enchainé dans sa… dans cette chambre, il avait vu plus d'une fois Cimu dévorer le cœur d'un de ses propres servant sous ses yeux. Il les proposait toujours au demi-démon avant évidemment. Même si QingMing avait pu s'en nourrir, il aurait refusé. Pour qui le prenait-il ? il avait dévoré des cœurs d'autres renards après des combats mais c'était tout. C'était... normal, traditionnel. Il aurait même été insultant de sa part de ne pas le faire. La force était au vainqueur, mais renier celle du vaincu était une insulte suffisante pour faire s'agiter leurs mânes. Mais consommer le cœur de démons comme des poulets à l'abattoir ? En plus d'être monstrueux, c'était d'une stupidité sans nom. A chaque fois que Cimu en mangeait un peu de plus, il souillait aussi bien son corps que son âme d'une énergie démoniaque qui n'était pas la sienne. Petit à petit, il allait devenir une chimère de forces qu'il ne pouvait contrôler.

Enfin, c'était ce que QingMing espérait. S'il finissait par être dévoré de l'intérieur par les forces qu'il tentait de contrôler sans en avoir les capacités, la plus part de ses problèmes se résoudraient d'eux-mêmes. Si Cimu devenait effectivement un démon et contrôlait la transformation comme ses recherches sur ses pauvres victimes de la capitale suggéraient qu'il tentait de le faire... le fashi ne savait pas comme il s'en sortirait vivant.

Petit à petit, le spectre du suicide commençait à effleurer son esprit. En dernier recours, pour ne pas se perdre, il serait peut-être acculé à un choix d'une absolue cruauté.

S'il mourait, il entrainerait avec lui tous ses servants.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Le démon soupira avec irritation.

Un autre petit malin avait fait courir des rumeurs sur le yin yang shi. A croire qu'un autre idiot voulait finir en petits bouts sur le sol avant de disparaitre en cendres. La rumeur de ce qu'avait fait le fashi de l'Est était encore sur toutes les lèvres, dans tous les domaines, et avait fait ricaner pas mal de monde. Le petit seigneur local qui avait voulu se jouer du fashi avait perdu. Tant pis pour lui. La guerre de succession parmi les démons locaux assez puissant pour tenter leur chance était absolument charmante à regarder pour les vrais seigneurs des alentours qui observaient la chose comme des combats de coq dans une arène. Peut-être l'un d'eux finirait par absorber le petit domaine. Ou peut-être qu'ils le laisseraient en l'état et attendraient que son nouveau maitre pointe le bout de son museau. Voir la réaction du yin yang shi quand il finirait par apprendre ce qu'avait fait son compagnon, shishen et mari tout à la fois serait une telle distraction que les plus puissants allaient probablement pencher pour cette solution. Ils étaient si vieux, il fallait autre chose que l'agitation de quelque mini-domaine pour les sortir de leur ennui.

Mais la rumeur qui occupait le démon maintenant n'était guère plus que ça, une rumeur. Une misérable et minuscule rumeur. S'il n'y avait eu que ça, il n'y aurait pas fait davantage attention. Mais à force de creuser par acquis de conscience parce qu'il devait bien ça à Killing Stone pour avoir sauvé sa compagne en couches, toutes les questions que le démon avait réussi à poser avait débouché sur la même chose, de toutes les sources qu'il avait sollicitées : un renard-démon avait été capturé par un Seigneur. Il était presque sûr que l'information était fiable.
Le reste… Il n'avait même pas été capable de savoir s'il s'agissait d'un renard blanc ou roux, si c'était un mâle ou une femelle ni le nombre de queues. Lorsqu'il avait abordé Boya dans les rues de la capitale, le démon était nerveux, évidemment. C'était quand meme "le" Chasseur de JingYun.

Le démon aurait largement préféré fournir les informations à Killing Stone et le laisser remonter ce qu'il savait pour lui, voir éventuellement organiser une rencontre, mais son ami était introuvable. Personne ne l'avait vu depuis des semaines au point que beaucoup s'inquiétait. Si son maitre était…hors d'atteinte, est ce que ça pourrait suffire à le tuer ?

C'était autant pour dire ce qu'il savait au chasseur que pour avoir des informations sur la santé de son ami que le démon avait pris le risque d'accoster Boya.

Le chef de secte avait retenu des hommes d'attaquer.

Le démon s'était présenté comme un ami de Sha ShengShi.

Boya, à la grande surprise du démon, l'avait invité à prendre le thé dans le restaurant le plus proche.

Le fashi était incapable de ne pas suivre une piste, plus encore fournie par l'un des amis de Killing Stone à la capitale. Si Killing Stone lui faisait assez confiance pour être son ami, il acceptait de l'écouter.

Les hommes de Boya avaient accepté d'attendre dehors devant du thé et des gâteaux eux aussi après avoir ronchonnés quelques minutes. Depuis quand on prenait le thé avec un démon ? Sérieusement ? Mais s'il avait des informations sur QingMing Daren et qu'il ne mangeait pas les gens, ils pouvaient tolérer son existence.

"- Celui-ci remercie Boya Daren de ne l'avoir pas tranché en deux à vue." S'inclina le démon une fois assis.

"- Si vous êtes un ami de Killing Stone, je serais stupide de ne pas vous écouter."

Boya ne lui demanda pas son nom, ce dont le démon lui fut reconnaissant. Il préférait qu'aucun humain n'ai quoique ce soit sur lui.

"- Je ne peux que vous rapporter des rumeurs. Mais toutes les recherches que j'ai pu faire, quelque soient les sources, coïncident vers la même chose. Un renard-démon est prisonnier dans un Domaine démoniaque. Je n'ai pas réussi à savoir si c'est un mâle ou une femelle, ou si c'est un blanchon ou un rouquin, mais il y en a un. C'est tout ce que je peux vous dire malheureusement."

Boya ferma les yeux et censura durement l'espoir fou qui lui montait dans la gorge.

"- Seriez-vous capable de m'y conduire ?"

Le démon pâlit un peu.

"- Et bien…je peux vous emmener à la Frontière, mais je ne peux pas vous aider à passer. Ce serait trop dangereux pour moi et ma famille, vous comprenez."

Boya hocha la tête.

"- Bien sûr que je comprends. Vous prenez déjà des risques en me parlant. Je ne voudrais pas mettre une autre famille en danger." Intérieurement, le fashi avait envie de lui sauter dessus et de lui hurler au visage de le conduire immédiatement là où était peut-être son renard et qu'il se contrefoutait de quoi que ce soit d'autre. Mais il parvint à rester cordial. "Quand pouvez-vous m'y emmener ?"

"- Quand vous voulez. Il y a une Fissure par très loin. Une fois dans le monde des démons, je peux vous montrer le chemin, mais vous devrez y aller seul et revenir seul."

Pour Boya, ce n'était qu'un détail.

"- Alors allons-y."

"- Boya Daren, juste une question." Il hésita mais reprit sur un signe de tête du fashi. "Killing Stone. Comment va-t-il ?"

Le maitre de JingYun resta silencieux quelques secondes pour chercher comment répondre.

"- Il est… épuisé. Réellement épuisé. Il m'a accompagné dans le royaume des démons pour suivre une rumeur." Son interlocuteur grimaça. Ha. Donc, visiblement, ça se savait. Bref. "La balade l'a totalement épuisé. Il peine à se remettre mais il n'est pas en danger de mort. Il est juste affaibli. Ça ira vite mieux quand QingMing sera de retour." Boya se permit un infime sourire triste.

Meme s'il s'accrochait à l'espoir de toutes ses forces, il ne pouvait s'empêcher d'avoir un petit "et si ?" de plus en plus audible dans le crâne que même Zhuque ne parvenait à faire taire.

Le démon parut soulagé.

"- Merci. Je transmettrai aux autres. Vous voulez y aller maintenant ?"

"- Juste le temps de prévenir mes hommes."

Hommes qui bien entendu hurlèrent sur tous les tons avant de se taire lorsque Boya leur demanda s'ils voulaient venir avec lui dans le monde des démons.

Le silence fut presque douloureux. Meme si aucun ne voulait abandonner leur chef de secte, ils savaient tous qu'ils n'avaient pas la force pour l'aider et ne pas être un simple boulet pour lui s'ils l'accompagnaient.

"- Faites attention à vous."
"- Et revenez vite."

"- Promis."

Dépité, les prêtres reprirent leur ronde sans leur chef. Ils le laissaient partir avec un démon, pour le monde des démons, et ne pouvaient même pas l'aider.

Ils auraient pu se frapper.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Qing Ming frottait vigoureusement sa peau avec le morceau de tissu et le savon qui réduisait dangereusement un peu plus chaque jour. Cimu s'amusait de plus en plus à venir le voir dormir et le toucher pendant qu'il le croyait endormit. Ce n'était qu'une relecture dégoutante des souvenirs d'un petit garçon de dix ans les rares fois où il avait dû rester dans le dortoir des petits shidi quand son maître ne pouvait le surveiller la nuit. Petit à petit, à force de répétition, les souvenirs étaient remontés lentement pour remplacer la fausse mémoire que Gold Spirit avait mis à la place.

QingMing était partagé sur ses souvenirs originaux. D'un côté, il était absolument écœuré par Cimu, de l'autre côté, il était… Soulagé. Alors que les faux souvenirs avaient toujours été lourd dans sa mémoire, la vérité était une libération. Il avait des explications à certains de ces reflexes maintenant. Il savait qu'il avait une véritable raison à son rejet du contact avec certaines personnes. Ses cauchemars avaient une vraie base. Ses hurlements qui l'avaient si souvent laissés en larmes à venir réclamer dans le nid de Snow Hound qu'on le console même arrivé à l'âge adulte avaient une vraie cause. Ses sanglots nocturnes qui explosaient parfois sans qu'il n'en comprenne avant la raison, les crises de panique, les terreurs nocturnes que la présence seule de quelqu'un près de lui parvenait à repousser... Il n'était pas fou.

Il n'était pas dérangé.

Il était instable mais son instabilité avait une véritable cause. Lorsqu'il s'était réveillé moins d'une heure avant avec à l'esprit les souvenirs de ce qui s'était passé pour qu'il attaque

Cimu du haut de ses dix ans et manque de lui arracher la gorge avec ses griffes, il avait fondu en larmes. il avait pleuré sur l'innocence du petit garçon qu'il avait été. Pour l'injustice qu'il avait une fois de plus supporté quand seul son maître l'avait écouté à défaut de réellement cru. Pour la cruauté inconsciente de son maître de lui voler une partie de sa mémoire parce qu'il n'avait pas le temps ou l'envie de s'occuper d'un petit garçon traumatisé encore davantage.

Il avait pleuré en silence jusqu'à ce que la peine passe, jusqu'à ce que l'enfant fasse le deuil et que l'adulte accepte simplement la chose comme une torture de plus parmi des centaines d'autres. Le passé était le passé. Il ne pourrait jamais rien y changer. Il ne pourrait jamais être réellement vengé.

Même s'il tuait Cimu, il n'était que l'un des acteurs de la farce triste qu'était son enfance. Il était temps qu'il la laisse partir. Mais il n'aurait rien contre enfoncer ses griffes dans la gorge de cette partie précise de cette farce, il fallait le reconnaitre. Si seulement Cimu pouvait arrêter de le tripoter et de mettre son odeur sur lui, ce serait bien urbain. Ca le rendait fou. Les seules odeurs que QingMing pouvait tolérer sur lui étaient celles de son Boya et de ses shishen.

Le fashi ferma les yeux un instant avant de repousser fermement le désespoir qui menaçait de l'engloutir dès qu'il pensait à son compagnon. Il ne pouvait pas se permettre cette faiblesse pour l'instant. Rester sain d'esprit était la seule chose qui comptait. S'il devait sacrifier un peu plus son bien-être physique avec la certitude qu'il pourrait se protéger des desseins de Cimu, il le ferait. Un animal prit au piège pouvait se ronger la patte pour s'enfuir après tout. Qu'est-ce qu'écarter les cuisses pouvait lui coûter si ça lui permettait de s'enfuir ? Ce ne serait pas comme si Boya serait au courant après tout. Et même s'il l'était, nécessité faisait loi pour la survie.

Il ne lui en voudrait pas.

N'est-ce pas ?

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Le passage entre le monde des humains et celui des démons avait été aussi tranquille que les deux premières fois avec QingMing puis avec Killing Stone et Bahaiu. Un instant ils étaient dans le monde des humains, ils avançaient et soudain, ils étaient ailleurs.

Cette fois, le passage était au sein même de la Capitale. Que le démon qui l'accompagnait lui fasse assez confiance pour lui montrer ce passage était… Boya se sentait soudain bien peu de chose. Il n'était pas idiot. Si le démon lui montrait ce secret, c'était uniquement parce que Killing Stone avait parlé pour lui et avait assuré qu'il était digne de confiance malgré tout ce qu'il avait pu faire avant.

Boya se sentait soudain comme un repris de justice qui sort de prison et à qui on donne une seconde chance. Ses frères du temple ne comprendraient sans doute jamais ce que cette marque de confiance d'un pur inconnu parce qu'un autre avait parlé pour lui représentait pour Boya.

C'était un secret qu'il ne confierait pas personne. A part peut-être à QingMing si c'était nécessaire. Mais personne d'autre et surtout pas ses frères de sectes. Était-ce une trahison ? Peut-être. Il fallait parfois savoir faire des choix. Il fallait prendre ses responsabilités et accepter son passé et qu'il ait pu changer.

"- Tu es juste devenu adulte, mon vaisseau. C'est tout."

Zhuque était presque attendrit quelque part.

Boya se sentit rosir mais ne répondit pas.

Ils marchèrent encore quelques minutes dans cet entre-deux où les deux mondes se superposaient avant que le premier ne s'efface enfin réellement devant l'autre.

Le démon s'arrêta soudain.

"- Si vous passez le coin de la rue, vous y serez. Je vous laisse là. Je ne veux pas qu'on me voit avec vous."

"- Bien sûr. Je comprends."

"- Si vous continuez tout droit, vous tomberez rapidement sur un grand marché. Traversez-le toujours tout droit et vous devriez trouver sans peine le Palais du domaine. De ce que je sais, le renard-démon a été amené là."

Boya s'inclina sommairement devant son guide.

"- Merci pour votre aide. Quel que soit le résultat, merci. Je ne l'oublierai pas."

Le démon se sentit rougir lorsqu'il sentit le poids de la Dette entre eux. Il s'inclina aussi.

"- Je n'ai fait ça que parce que Killing Stone est mon ami."

"- Et il est mon oncle martial. Disons que cela reste en famille alors."

Le démon ouvrit de grands yeux. Quoi ? Son oncle martial ? que…

"- En ce cas, quand vous aurez retrouvé votre mari, invitez ma famille et moi autour d'un diner avec lui et Killing Stone. Et votre Dette sera payée." Et ce serait un prix bien faible pour ce que le démon avait fait pour Boya qui s'inclina encore pour accepter la chose.

Le démon se détourna sans attendre pour retourner dans le monde des humains auprès de sa famille. Il avait soudain une envie folle de voir sa compagne et leur petite. Elle allait bientôt muer en plus !

Boya attendit que le démon eût totalement disparu à sa vue et continua droit devant lui. Il frissonna lorsqu'il sentit qu'il passait le voile entre les mondes.

"- Zhuque ? Que fait-on ?"

"- Qu'est-ce que tu veux dire ?"

"- On peut se camoufler encore. Ou rester comme ça."

"- … D'après ce que j'ai compris, notre petit exploit de la dernière fois est bien connu. Alors autant rester comme nous sommes ou presque. Sort tes ailes et laisse mes marques bien visibles. Que tous sachent qui tu es. Mais aussi que tu n'es pas seul."

Les ailes de Boya s'ouvrirent en grand. Il les agita un peu pour en chasser quelques plumes qui n'allaient pas tarder à tomber.

"- Prêt ?"

"- Prêt."

Ils sortirent du couvert de la ruelle. Comme le démon l'avait dit, le marché était proche. Ils l'entendaient déjà.

A mesure qu'ils s'en approchaient, les démons qu'ils croisaient les fixaient avec un mélange de stupeur, d'horreur et d'incrédulité.

Sérieusement ? C'était…non, ce n'était pas possible. Ce CULOT !
Personne, et surtout pas un humain ne pouvait avoir un culot pareil. Et pourtant. Boya sentait l'humain. Son qi puait l'humain. Malgré ses ailes et les marques sur son visage, il avait en plus les vêtements d'un chasseur de JingYun.

Boya avançait sans se détourner de son objectif. Il ne regardait personne, il ne parlait à personne. Il faisait sa tête des mauvais jours et traçait sa route au milieu du marché sans que quiconque n'ose le faire s'arrêter.

Lorsqu'il stoppa enfin, le marché était dans son dos. Il sentait les regards des démons qu'il avait croisé entre ses omoplates. C'était surprenant que personne n'ait encore tenté de le tuer, il fallait le reconnaitre. Pour l'instant, il avait de la chance.

"- Zhuque ?"

"- Tout le monde garde une bienheureuse distance avec nous."

"- Tant mieux…. Tu crois que c'est ça le palais local ?"

Le dieu-gardien n'en savait foutrement rien. Il n'était pas plus du coin que lui.

"- HALTE LA !"

"- Ben voyons."

Boya tourna à peine la tête vers les démons qui servaient de…gardes ? En tout cas ils portaient tous la même armure, les mêmes casques et les mêmes armes bien que les races des démons soient assez hétéroclites. Si le fashi n'avait pas été concentré exclusivement sur le sauvetage de son partenaire, il aurait sans doute davantage réagi à l'énormité que représentait sa présence dans le monde des démons, seul, pour aller demander des comptes à un démon probablement surpuissant qu'il ne connaissait même pas. Là…bah

"- C'est pour quoi ?"

Les gardes serrèrent leurs armes dans les poings.

"- Ils ont peur de nous." Zhuque était très content de la chose.

Ils étaient forts. C'était normal que des inférieurs aient peurs d'eux.

"- Que faites-vous ici ?"

"- Je cherche mon…" il se tut un instant avant de se souvenir du terme utilisé par le démon qui l'avait conduit là. "Mari"

Les gardes s'entre regardèrent. Que de quoi ?

"- Un demi-renard blanc, six queues, deux mètres au garrot."

La vague d'incrédulité crut visiblement. Il se foutait d'eux le prêtre là ? Un prêtre de JingYun ? Marié avec un renard ?

"- J'ai appris qu'un renard-démon avait été capturé et emmené ici. Je veux juste le voir pour être sûr que ce n'est pas le mien. Mon mari a souvent tendance à faire n'importe quoi."

Le flottement parmi les gardes était de plus en plus visible. Ils étaient complétement perdus. Ils avaient ordre de ramener le fashi à leur maitre, vivant, mais avaient le droit de le tabasser un peu s'il se montrait dangereux. Et il se comportait comme s'il allait sortir les petits fours ?

Zhuque était très fier de son vaisseau. Il ne laissait pas la colère répondre pour lui. Il se comportait calmement, dignement et avec respect.

"- QingMing serait affreusement fier de toi, mon vaisseau."

Boya ne put retenir un petit sourire en coin. Vraiment ? Son renard serait fier de lui ? Il l'espérait. Il voyait presque son petit sourire approbateur et fasciné quand il lui raconterait tout ce qu'il avait fait pour le trouver. Peut-être pourraient-ils revenir ici ensemble un jour ? Mais pour ça, il ne pouvait pas causer de dommage.

"- Vous allez nous suivre."

"- Où ça ?"

"- Notre maitre, le Seigneur du Domaine veut vous voir."

"- Ho ! Parfait. Je voulais le voir aussi. Il fallait commencer par ça."

Comment l'humain faisait-il pour donner l'impression que c'était LUI qui faisait une faveur au seigneur des lieux.

"- Et bien, allons-y !" Aboya le chef de secte du ton qu'il utilisait pour gronder sèchement ses hommes quand ils faisaient n'importe quoi en mission.

Les gardes se mirent au garde à vous puis se mirent en mouvement par simple réflexe. Le chef de la petite phalange rougit lorsqu'il s'en rendit compte.

"- Suivez-nous." Ordonna le démon.

Boya eut un petit signe de tête. Intérieurement, il remerciait son renard. C'était facile de l'imiter. C'était facile de faire comme s'il était près de lui et qu'il dirigeait la manœuvre. Grâce à ça, c'était facile de tenir en laisse sa colère et son envie de hurler. C'était plus simple de tenir en laisse ses envies homicides.

"- Très bien."

Dans leur dos, la population locale murmurait lourdement. Qui était-ce ? Un humain ? mais il avait des ailes. Et ces marques. Mais il sentait l'humain. Et il était habillé comme un assassin. Alors ? Qu'est ce qui se passait ?

Les portes du palais se refermèrent sur eux après encore un petit quart d'heure de marche le long d'une route bordée d'arbres étranges mais moins agressifs que ceux qu'il avait vu la dernière fois. Ils ressemblaient beaucoup à des cerisiers. Si les fleurs n'avaient pas été bleues mais roses, il ne se seraient même pas posé la question.

"- Bienvenue dans mon humble Palais, Yuan Boya." Salua le maitre des lieux.

Il était habillé du même bleu que les fleurs de cerisier dehors. Il avait des oreilles longues et fines, une queue noire ébouriffée enroulée autour de sa taille et une dizaine de petites créatures qui ressemblaient à des bébés félins s'ébattaient dans l'herbe blanche autour d'eux.

"- Vous connaissez mon nom ?"

"- Tout le monde connait le nom du Tueur."

Boya ne broncha pas. Il ne reniait pas son rôle ni son passé.

"- Vous avez l'avantage sur moi." Comme il l'avait dit à Lord Aki.

"- Vous pouvez m'appeler Lan Baoshi."

Lan Baoshi… Lan Baoshi …. Saphir ? D'accord… Saphir. Ça allait parfaitement à Boya. Il n'était pas venu là pour se faire des amis de toute façon.

"- Lan Baoshi. Très bien."

"- Votre venue est inattendue."

Boya jeta un coup d'œil autour de lui.

"- …Si le monde des démons et celui des humains sont superposés… Nous sommes au Palais Impérial, n'est-ce pas ?"

"- Hooo vous avez réalisé ? Oui, c'est exact. Mais ma position ici n'est pas celle de votre petit Empereur chez les humains. Je suis juste un maitre de domaine parmi bien d'autres." Mais terriblement plus puissant que Lord Aki. Il le savait et n'avait pas besoin de faire étalage de sa force. "Marchez avec moi, Boya Daren, voulez-vous ? Il ne vous arrivera rien, je vous le promets."

Boya emboita le pas du maitre des lieux. Il aurait déjà dû être en train de se battre, de tailler son chemin avec son épée ou ses flammes et voilà que c'était…cordial.

"- Ne faites pas cette tête, Boya Daren. Vous allez faire peur aux enfants."

Les petits félins les regardaient passer avec crainte. Boya apaisa immédiatement son qi pour le cacher sous celui de Zhuque. Il serait plus doux pour des petits.

A mesure que le qi de Boya s'apaisait, les petits félins cessèrent de trembler pour finir par s'approcher, pleins de curiosité. Boya s'accroupit. Il sentait dans son dos son hôte se raidir et son propre qi se faire plus tourmenté.

C'était ses petits sans doute, et il craignait que Boya leur fasse du mal. Il s'agenouilla dans l'herbe blanche. Il n'en fallut pas plus pour que les petits le prennent comme rocher à singe pour lui monter dessus. Il les laissa faire avec amusement.

"- Décidément, quel que soit l'espèce, les petits sont tous les même. Aie ! Non, on ne me mord pas !" Gronda gentiment le fashi de la voix qu'il réservait pour les plus jeunes shidi quand ils étaient dissipés.

Le petit félin lâcha lentement ses doigts et eut un petit gémissement d'excuse.

"- Allez, ce n'est rien." Il lui gratouilla le menton meme si les poils sur sa nuque se hérissaient de toucher un démon qui n'étaient pas un membre de sa maisonnée.

Soulagé que leur nouveau jouet ne lui en veuille pas, le petit félin lui sauta à nouveau dessus pour jouer avec ses plumes. Boya ouvrit ses ailes pour les agiter au-dessus d'eux. Il ne fallut pas très longtemps pour que les petits s'épuisent et s'endorment là où ils étaient, rincés.

Boya se releva lentement pour ne pas les réveiller.

Son hôte l'observait avec prudence.

"- Pourquoi ?"

"- Pourquoi quoi ?"

"- Pourquoi vous montrer aussi gentil avec eux ?"

"- Ce ne sont que des petits."

"- Vous avez massacré des petits sans sourciller."

Boya soupira.

"- Et je le regrette, soyez en sûr."

"- Et vous pensez que vos excuses y changeront quelque chose ?"

Le fashi eut un sourire froid.

"- Quand me suis-je excusé ? J'ai dit que je regrettais d'avoir tué des petits et des innocents. C'est tout. Pas que je m'excusais."

"- VOUS !"

"- M'excuser ne les ramènera pas et n'a aucune valeur comme vous venez de le dire. M'excuser ne soulagerait que ma conscience. Je préfère garder mes regrets avec moi et les assumer." Le ton du fashi était froid mais calme.

Le seigneur Lan Baoshi resta silencieux un long moment avant de hocher la tête.

"- Mes petits vous aiment bien."

"- A cet âge-là, ça aime tout ce qui est nouveau, qui fait des gratouilles et qui accepte de jouer."

"- vous semblez bien savoir gérer des jeunes enfants."

"- Je suis le chef de ma secte. Je m'occupe de tous mes shidi quel que soit leur âge."

"- Je vois…"

"- Pardonnez ma franchise mais je suis là pour une raison précise et je n'ai pas vraiment de temps à perdre."

"- Vous êtes un barbare."

"- Vous l'avez dit. Je suis un Tueur."

Les deux hommes s'affrontèrent longuement du regard. Les poils de queue du Seigneur Lan Baoshi s'étaient ébouriffés et Boya sentait résonner dans sa poitrine le grondement de son hôte plus qu'il ne l'entendait. Le fashi se forçait à rester aussi placide que possible même si ses ailes s'étaient ébouriffées de colère.

"- Pourquoi êtes-vous là, Yuan Boya, chef de JingYun."

"- Des rumeurs veulent que vous déteniez un renard-démon. Je veux juste m'assurer que ce n'est pas le mien."

"- Le vôtre ? Ho ! Votre mari ! Je le croyais occupé à prendre le contrôle de son domaine."

Boya leva les yeux au ciel. Killing Stone lui avait déjà fait la blague après la mort de Lord Aki, ce n'était pas drôle.

"- Puis-je vois le renard que vous détenez ?"

Lan Baoshi était plus calme et tranquille tout d'un coup.

Il lui fit signe de le suivre et le conduisit dans une partie bien moins agréable de son palais. Les donjons seraient toujours les même partout après tout : humides, froids, avec une aura de douleur, de désespoir et de peur.

Boya ne broncha même pas.

Deux gardes étaient en faction devant une lourde porte en métal. Ils s'écartèrent immédiatement devant leur maitre puis lui ouvrirent la porte.

Dans la cellule, une renarde rousse à quatre queues tenta immédiatement de leur sauter à la gorge pour s'échapper mais les chaines qui la retenait l'en empêchèrent. Elle s'effondra sur le sol avec un gémissement de douleur.

"- Ce n'est pas votre mari."

"- Non, en effet. Par curiosité, pourquoi est-elle là ?"

"- Elle a tenté d'utiliser ses charmes sur moi pour prendre la place de ma compagne, me tuer, tuer mes petits et prendre le contrôle de mon domaine."

"- Charmant. Je vous remercie de m'avoir permis de m'assurer que ce n'était pas mon renard."

"- Ho, mais je vous en prie. Après tout, nous sommes voisins, quelque part." Le sourire du seigneur Lan Baoshi était immense et plein de dents."

"- J'aime que mes voisins soient calmes et aussi peu ennuyeux que possible."

"- Je ne peux que vous rejoindre sur ce point.

Que Boya ne les embêtent pas et les membres de son domaine ne viendraient pas l'embêter non plus. A défaut d'avoir retrouvé son QingMing, au moins Boya avait-il par accident commencé une discussion diplomatique avec un seigneur démon.

Une fois revenu à l'extérieur, Boya remercia, s'inclina puis prit congé.

Il prit la forme de Zhuque et s'envola pour retrouver la ruelle d'où il devrait pouvoir partir et retourner dans le monde des humains.

Lan Baoshi le regarda partir avec amusement.

"- Sénéchal "

"- Votre grâce ?"

"- Je veux savoir ce qui se passe exactement chez les humains. Cela semble très, très cocasse."

Lan Baoshi reprit ses petits contre lui pour aller les coucher.
S'il avait l'occasion, il suivrait les aventures de ce petit humain qui ne l'était plus avec plaisir. Ca le sortirait un peu de son ennui perpétuel.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Cimu changeait physiquement un peu plus chaque jour, QingMing en avait conscience. Si sa cultivation n'avait pas été contrainte par les limiteurs autour de ses poignets et son cou, il aurait surement constaté un changement dans le qi qu'il émettait. L'ancien membre du yin yang réalisait-il ce qu'il était en train de devenir ? Sans doute. Mais les conséquences ?

QingMing en doutait.

Le fashi connaissait le Nom de l'autre homme. Si seulement il avait eu accès à son qi... Il l'aurait enchainé à lui comme son shishen. Cimu n'était plus assez humain pour qu'il ne le puisse pas. Avec ironie, le demi-démon était certain que Cimu était moins humain que lui à présent. Mais il se comportait encore comme si c'était QingMing le plus hybride d'eux deux.

Presque délirant de contentement, Cimu ne cessait de montrer les deux ébauches de corne sur son front.

"- QingMing ! QingMing ! Regarde comme elles sont belles ! Toutes noires... Et elles poussent ! Je le sens !"

La peau pale avait laissé la place à une peau réellement blanche. Les cheveux noirs étaient devenus d'un rouge bordeaux dérangeant. Pour l'instant, seuls les yeux n'avaient pas changé. Le fashi aurait bien eut des tonnes de commentaire à faire mais il se remettait lentement, un peu plus lentement chaque jour, des spasmes d'électricité qui avaient parcouru son corps pendant de trop longues minutes. Qing Ming savait que même s'il s'en sortait, il subirait les conséquences de ces tortures pendant encore longtemps. Il lui arrivait de plus en plus de subir des tremblements incoercibles hors des séances de torture ou que ses muscles se contractent tout seuls comme des crampes monstrueuses et répétitives sans qu'il ne puisse rien faire pour les soulager. Il avait beau se soigner de son mieux avec sa cultivation, il n'était pas un guérisseur. Sans aide, il ne pouvait pas faire de miracles, surtout épuisé comme il l'était, sans de quoi tracer de talisman et sans sa voix pour utiliser talismans ou sorts.

Une vague de résignation le submergea un instant pendant que Cimu continuait à faire le beau devant le lit où QingMing restait systématiquement assit lorsque son ravisseur passait le voir. Il avait de la chance de ne pas être particulièrement pudique. Il était sûr que Boya aurait été réellement affecté de se trouver nu devant un adversaire et que le poids mental de l'humiliation supplémentaire aurait été compliqué à gérer pour son bel oiseau.

Une gifle l'envoya bouler de l'autre côté du lit. Il chût sans grâce sur le sol mais parvint à ne pas se cogner la tête à contre la pierre.

"- Tu ne m'écoutes pas."

QingMing aurait bien eut des choses à lui dire mais sans cordes vocales en état de fonctionner, il ne pouvait que le foudroyer du regard. Sa rébellion se soldat par une gifle de plus puis une nouvelle tournée d'électricité. Lorsque QingMing pu à nouveau respirer, Cimu le fixait avec un mélange de délectation et d'intérêt tout scientifique. Le demi-renard réalisa qu'il n'avait pu retenir sa forme intermédiaire. Il tenta de réabsorber ses oreilles et ses queues mais n'y parvint pas.

Il avait trop mal.

Il était trop fatigué.

Il eut un frisson de pur dégout quand Cimu caressa ses oreilles puis ses queues avec une joie de petit garçon dans les yeux.

Si QingMing ne parvenait plus à retenir sa nature profonde... Il ne pouvait prendre le risque que Cimu parvienne à enchainer le renard à lui. Il dut forcer à se faire mal pour faire disparaitre les appendices vulpins.

Un nouveau round d'électricité fit hurler en silence le yin yang shi jusqu'à ce que son contrôle faiblisse une fois de plus. Ses oreilles et ses queues finirent par réapparaitre. Cimu ne le laisserait pas reprendre le terrain perdu.

Petit à petit, jour après jour, il érodait ses défenses et sa résistance. Un jour proche, QingMing serait sa chose.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Coincé entre sa secte, les rapports de leurs espions, les recherches pour retrouver son renard, la politique de la cour qui tentait toujours de profiter de la situation et l'inquiétude certes adorable des siens mais clairement crispante à force, Boya comptait chaque jour un peu plus sur les quelques heures de chasse qu'il s'octroyait à la barbe de tout le monde pour ne pas devenir totalement cinglé. Ou psychopathe. Voir les deux.

Zhuque aussi participait largement aussi bien à son équilibre psychologique précaire qu'à ses chasses actives.

Lorsque Boya sortait par la fenêtre de son bureau ou de sa chambre pour voler à la recherche d'une proie, Zhuque était toujours au même niveau de conscience que lui. A mesure que les semaines passaient, le peu de symbiose qu'il restait encore à faire entre eux se terminait gentiment. Lorsqu'il n'avait pas une nécessité absolue de se montrer en public, Boya avait pris l'habitude de laisser ses ailes matérialisées dans son dos. Contrairement à sa queue qui aurait fichu le feu partout s'il n'avait pas en permanence fait étroitement attention à ce qu'elle faisait, ses ailes gênaient juste un peu le passage des portes les plus basses. Le confort qu'elles lui prodiguait en parallèle valait bien la gêne relative.

"- On y va ? On y va ?"

La nuit était tombée depuis deux bonnes heures. S'ils contrôlaient étroitement leurs flammes, personne ne les voyait jamais sortir de JingYun pour voler vers les contrées pas si lointaines mais bien plus sauvages au sud-ouest de la capitale. Les sectes-filles de JingYun commençaient à peine à s'installer pour de bon et à recruter de nouveaux disciples mais la moyenne d'âge était encore trop faible pour que les gamins soient réellement utiles sur le terrain pour les chasses les plus dangereuses. Ils pouvaient gérer de petites infestations avec leurs Shifu mais guère plus.

Boya changea complétement de forme. C'était devenue tellement facile à force de répétitions.

L'énorme phénix s'envola aisément au-dessus des montages. Ils profitèrent d'un courant chaud pour monter plus facilement même si lentement. Ils n'étaient pas pressés à ce point. Il fallait juste qu'ils soient rentrés avant que les tortures quotidiennes nocturnes ne commencent. Meme Zhuque ne pouvait parvenir à le garder en vol lorsque la douleur commençait. Savoir qu'elle était en plus filtré en grande partie par le lien qui reliait tous les shishen à leur maitre était pire que la douleur elle-même pour Boya.

Il se laissa tomber comme une pierre sur une meute de loups-démons qui se préparaient à encercler un petit groupe de voyageurs en route pour la capitale. Boya s'arrêta à quelques centimètres du sol d'un battement d'ailes tout en reprenant forme humaine. Il dégaina son épée du même mouvement qu'il l'enfonça dans la gorge du premier loup surpris qui voulut lui bondir à la figure.

Il ne chercha pas à les épargner. Pas alors que ceux qui ne se battaient pas contre lui tentaient de s'en prendre aux humains qui se défendaient de leur mieux avec ce qu'ils avaient sous la main.

Boya serra les mâchoires lorsqu'il entendit les cris de douleur d'un homme et les pleurs d'un enfant. Il égorgea deux autres loups d'un revers de son arme puis enfonça sa main dans la poitrine d'un autre qui lui sautait à la gorge.

"- Merci Zhuque."

Les serres étaient ressorties dans le dos de l'animal. Si le dieu-gardien n'avait pas pris le contrôle de son membre, il aurait pu être méchamment blessé. Qu'étaient une manche et un gant dans une situation comme celle-là.

D'autres humains crièrent mais les forces commençaient à s'équilibrer entre humains et démons. Les loups perdirent encore quelques membres sous les coups et les serres de Boya avant que le chef de meute ne hurle la fin de la partie. Les survivants détalèrent le plus vite possible dans l'espoir de sauver ce qu'ils pouvaient de leur meute.
Boya s'envola pour les précéder. Il se posa devant les animaux de tête.

Il aurait pu les laisser passer, leur laisser une chance. Mais ils avaient tué des humains et gouté leur chair. Les flammes de Zhuque l'engloutirent avant qu'il ne se jette sur les démons pour les massacrer à la main. QingMing serait sans doute déçut de le savoir tuer ainsi. Mais il ne faisait que son devoir. Et s'il jouissait profondément de massacrer ses victimes pour apaiser la rage et la peine qui menaçaient en permanence de l'engloutir, c'étaient eux qui avaient commencés. Il ne faisait que défendre les humains.

Une fois les démons réduits en cendre, Boya essuya son visage noyé de larmes d'un revers de main hargneux puis se permit de hurler toute sa colère et sa peine encore quelques minutes. Lorsqu'il eut enfin retrouvé son calme et apaisé la violence qui menaçait de l'engloutir, il retourna auprès des humains.

Si Boya avait été encore totalement humain, s'il avait été tué à cet instant, il y avait plus d'une chance sur deux qu'il se transforme en démon. Il en avait conscience. Il était au bord de basculer. Sans Zhuque, il l'aurait déjà fait.
Sans Zhuque, il serait allé effectivement reprendre le domaine qui revenait à QingMing de plein droit, aurait levé une armée et aurait ravagé l'Empire à la recherche de son renard.
Heureusement pour les humains, Boya ne l'était plus tout à fait, il avait Zhuque avec lui et il ne risquait pas de mourir pour l'instant.

Le fashi retrouva facilement le groupe de voyageurs qui tentait de soigner les blesser et comptaient leurs morts. Malgré ses efforts, Boya n'avait pu être partout à la fois.

"- C'est vous…C'est vous qui avez chassé les loups."

"- Je suis navré de ne pas avoir réussi à les empêcher de tuer plusieurs des vôtres." Mais ceux qui avaient tués les voyageurs étaient morts.

"- Sans vous nous serions tous morts." Souffla doucement une vieille dame aux cheveux blancs. Elle était à genoux à côté d'un jeune homme dont elle ferma les yeux. A côté du mort, un petit garçon de quatre ans maximums pleurait

"- Jiujiu…Jiujiu…s'il te plait…Jiujiu"

Boya les aida à enterrer leurs morts et rendit les rites pour libérer les âmes après les avoir apaisés. Avec Zhuque sur son épaule, il était aisé de les calmer et de les accompagner pour leur prochaine réincarnation.

"- Merci."

Boya hocha la tête.

"- Vous allez à la capitale ?"

"- Mmm… Si nous y arrivons. Les démons sont énervés en ce moment. Nous ne sommes plus qu'une cinquantaine. C'est tout ce qui reste de notre village."

"- Je vois. Que s'est-il passé si vous voulez bien ?"

"- Des démons." Soupira la vieille dame en haussant les épaules avec la résignation stoïque des médiocres devant une vie trop difficile qui emportait bien trop de jeunes gens dans la force de l'âge. "La secte la plus proche n'a pas voulu intervenir avant qu'il y ait des morts. Une nuit, ils sont tous venus en meme temps. Au matin, on n'était plus que cinq familles. Le village en comptait dix fois plus. Alors on a décidé de partir."

Un fermier aux épaules larges tenait contre lui sa femme et sa fille.

"- Ce n'était plus possible de rester au pied des montages."

Boya hocha la tête. Ca arrivait de temps en temps. Un groupe de démons était pris de frénésie sans cause réelle et détruisaient tout sur leur passage. La seule chose à faire était d'enterrer les morts et de réparer les dégâts.

"- Je suis désolé de ne pas avoir pu vous protéger davantage." Répéta Boya.

Il était navré de ne jamais arriver à en faire assez pour sauver les gens, pour sauver.

"- STOP !" La voix de Zhuque le heurta avec violence. "Arrête mon vaisseau. Tu fais de ton mieux. Tu as toujours fait de ton mieux." Le phénix le grondait avec douceur. "Battre ta coulpe de fera pas revenir notre Partenaire plus tôt. Tu fais tout ce que tu peux. Tout le monde fait de son mieux."

La vieille dame attendait passivement que Boya se reprenne.

"- Vous avez sauvé la majorité d'entre nous. C'est plus qu'on ne pouvait l'espérer quand ces bestioles nous ont attaqués."

"- Voulez-vous que je vous escorte jusqu'à la capitale ?"

La vieille femme secoua la tête.

"- Non. Nous allons camper là pour la nuit et continuer. Ou peut-être nous installer. Si ces bestioles sont mortes, C'est aussi bien ici qu'ailleurs."

"- Cette zone est sous la protection d'une secte débutante, plus à l'est. Si vous voulez vous installer ici, allez les voir, ils vous aideront." Et surtout leur indiquerai si la zone appartenait déjà à quelqu'un. "Dites-leur que vous venez de la part de Boya." Il ouvrit une de ses pochettes à la ceinture et en tira une petite plume noire de mars. "Vous n'aurez qu'à donner ceci au chef de secte. Qu'il sache que vous venez bien de ma part."

Les agriculteurs le remercièrent encore. Boya finit par prendre congé. Il s'éloigna jusqu'à un bosquet pour s'y mettre à l'abri des regards. Zhuque s'envola rapidement pour rentrer à JingYun.
Ça n'allait pas tarder. Peut-être quelques minutes, quelques heures, mais ça n'allait pas tarder.

Boya était à son bureau depuis presque une heure lorsque la douleur lui tétanisa les muscles.

Il arrivait à ne plus crier maintenant.

#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*#*

Le renard s'était recroquevillé le plus loin possible au fond de leur esprit. L'humain le protégeait et le cachait de son mieux. Ils savaient tous les deux que le moment était proche où QingMing l'humain n'aurait plus la force de se protéger. Pas avec tout ce qu'il donnait au renard pour le renforcer. Ils savaient tous les deux qu'ils n'avaient jamais été aussi séparés l'un de l'autre autre l'humain et le démon, C'était comme si QingMing avait cultivé le renard en lui au point qu'il était une réelle seconde personnalité aussi indépendante ou presque que Zhuque.

Ou comme s'il avait lentement déconstruit l'humain jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une ombre pour donner tout ce qu'il était au démon.

Ce serait l'ultime gambit du fashi, ils le savaient tous les deux.

Lorsque l'humain serait sur le point de s'effondrer, il devrait étouffer la tentative de Cimu de faire d'eux son shishen. S'il échouait, ils seraient totalement enchainés à lui. S'il réussissait, il y avait une chance sur deux que l'humain soit définitivement perdu et que seul le démon survive. S'il réussissait, le renard savait qu'il devrait s'enfuir et trouver une solution pour aller vers le sud-est.

Au sud-est, il y avait leur compagnon. Quoi qu'il se passe, il saurait les aider.

Ils lui faisaient confiance.

Le renard ferma les yeux et s'enroula sur lui-même pour laisser passer la douleur lorsque l'électricité traversa le corps de l'humain encore et encore jusqu'à ce qu'il s'évanouisse.

Le renard se recroquevilla encore un peu plus sur lui-même lorsque la demi-conscience qui le protégeait commença à lentement se déliter.

Le renard commença à rassembler ses forces lorsque les dernières brides de conscience humaine commencèrent à se recroqueviller lentement à leur tour.

Le renard rouvrit les yeux lorsque le sceau s'approcha du front du corps humain effondré, incapable de lutter davantage contre son ravisseur.

Un hurlement.

Les yeux du fashi se fermèrent lentement. Au-dessus de lui, Cimu n'était que sourire de satisfaction à mesure que la conscience du fashi s'effaçait lentement pendant que le sigil s'enfonçait dans son front.

Le renard se dressa sur ses pattes lorsque le sceau s'enfonça dans la double psyché et lança ses chaines pour l'attraper.

QingMing attira le sigil à lui avait ses mains mentales. Il se recroquevilla autour du sortilège pour l'empêcher de se répandre. Qu'il le prenne entièrement mais qu'il laisse le reste de lui-même en paix.

Le renard abandonna sans remord la conscience humaine qui se plaça entre le sceau et lui et commença à courir dans les couloirs de son propre esprit pour trouver la sortie et prendre totalement le contrôle.

QingMing s'enfonça lentement dans l'inconscience, dévoré par le sigil utilisé par Cimu pour faire de lui son shishen.

Un geyser de sang.

Les odeurs furent les premières à disparaitre après que la vue lui eut été volé par la splendeur dorée qui emplissait son esprit.

Puis le toucher alors que son corps tombait à genoux devant Cimu. Il ne sentit pas la morsure du bois sur sa peau.

Les sons, en dernier, disparurent.

Un dernier hurlement de pure douleur

Un dernier froissement d'étoffe.

Puis rien.
Plus rien.

Juste une conscience qui s'éteint.

Alors qu'une conscience s'éteignait, une autre émergea.

Le renard commença à courir dans les couloirs de pierre à la recherche de son…De leur salut.

Il croqua un peu plus fort la main arrachée qu'il avait dans la gueule.

Avec un peu de chance, ce monstre mourrait d'hémorragie.