Chapitre 1

Le ciel était gris, orageux, aussi tumultueux qu'étaient ses sentiments à cet instant. L'air lourd et étouffant, collait ses vêtements à sa peau. D'un instant à l'autre, l'orage qui grondait allait éclater.

Mais recroquevillée sur elle-même, au sommet de la falaise, elle s'en contrefichait. Elle observait la mer avec calme. Les vagues s'écrasaient avec fracas, au pied de la masse rocheuse. Elle inspira l'air marin et humide. C'était apaisant. Le déchaînement des éléments couvrait ses pensées encombrantes, la faisant oublier.

Pour un temps.

Les premières gouttelettes vinrent rencontrer son cuir chevelu. Puis d'autres les rejoignirent. Et l'orage éclata enfin, tombant dans un torrent continue. Elle ne bougea pas. Aussi figée que possible. Bientôt, ses vêtements furent gorgés d'eau de pluie. Elle aurait pu en faire une piscine si elle les avait essorés. Mais elle n'en fit rien.

Une boule nouait douloureusement sa gorge. Elle déglutit, tentant de la chasser.

« Que fais-tu ici, Bella ? » Demanda-t-il d'une voix profonde en s'approchant derrière elle.

Elle ne sursauta pas, elle l'avait entendu arriver de très loin, courant entre les arbres de la réserve naturelle. Elle ne dit rien, sur le coup, préférant continuer à regarder les nuages gris et noirâtre s'accumuler. La pluie arrivait à brouiller légèrement sa vue, mais elle voyait toujours aussi bien les volutes bouger inlassablement.

Jacob s'assit à côté d'elle, ne pouvant empêcher une grimace dégoûtée d'étirer ses traits à son odeur. Elle sourit doucement sans commenter, appréciant sa compagnie silencieuse puis reportant à nouveau son attention sur les éléments devant elle, elle se replongea dans ses pensées, sans répondre.

Cent ans étaient passés depuis qu'elle avait été mordue et elle était toujours autant fascinée par la nature et ses détails. Cent ans de calme et de découverte sur la vie de vampire. L'espèce humaine elle-même, semblait s'être figée durant un siècle. Elle se demanda ce qu'elle allait faire de sa vie d'éternité, à présent qu'elle n'avait plus personne avec qui la partager.

Et lui aussi, n'avait pas changé. Il était toujours resté son ancre. Même maintenant que son illusion volait en éclats.

Quant au loup-garou, il l'observa. Bella avait le regard terne, vide, creux, mais sa beauté rendait cette fascination malsaine. La regarder, c'était comme se perdre devant un tableau représentant la beauté du désespoir. Il secoua la tête pour chasser cette image de sa tête.

Un rictus relevait le coin de sa bouche, désabusé. Elle entourait ses genoux de ses bras fins, blancs. Son jean était taché de terre. Et de petites trous s'enfonçaient profondément dans le sol, de chaque côté d'elle, comme si quelqu'un s'était raccroché désespérément pour ne pas sombrer. Il frissonna de peur. Il ne l'avait vu qu'une seule fois ainsi. Mais il se tut, respectant son silence. Elle avait l'air tellement fragile...

Elle avait disparu depuis une semaine, alors un peu plus ou un peu moins de temps ne changerait rien.

Une dizaine de minutes passèrent.

Et la pluie continuait de s'abattre sur eux. Noyant les blessures, remplissant les creux, lavant les imperfections de leur être. Si seulement cette pluie diluvienne pouvait également effacer les erreurs...

« Tu avais raison Jacob. » Déclara-t-elle subitement, le faisant presque sursauter.

Il contracta la mâchoire alors qu'il redoutait la suite. Les seules fois où les personnes disaient qu'il avait raison, c'était quand il avait dit des choses blessantes. Son cœur s'accéléra.

« Bella ? » L'encouragea-t-il, elle semblait s'être perdue de nouveau dans les limbes de ses souvenirs ?

Elle poussa un soupir résigné qui lui transperça le cœur.

« Tu avais raison… J'aurais été mieux sans lui, avec toi. Tu m'aurais suffi. » Lâcha-t-elle dans un souffle.

Et son cœur se contracta violemment. Douloureusement. La culpabilité l'envahit instantanément. Il ne dit rien, car il n'y avait rien d'autre à ajouter.

Le retour fut silencieux et tendu. Jacob ruminait à ses côtés. Et elle, elle courrait, foulant la terre fraîche, elle courrait, pour fuir, s'échapper, laissant derrière des éclairs zébrant le ciel, reflet de ses blessures. Mais ce n'était qu'une illusion. Les blessures ne me quitteront jamais, pensa-t-elle amèrement.

La pluie avait cessé, et ils étaient partis. Un nouveau grondement de tonner retentit au loin. Bella accéléra encore. Elle inspira profondément, il allait lui falloir du courage. Courage qui avait été réduit en miettes, elle ne croyait plus en elle-même. Tout en faisant comme si. Jamais elle ne remercierait assez le côté pratique d'être un vampire, elle pouvait simuler un masque à la perfection.

Il avait suffi de quelques paroles, d'un simple acte, pour tout bousiller. Pour bousiller sa vie, précisément. Elle lui en voulait tellement. Comment avait-il pu se permettre de faire ça ? À elle ? Elle lui avait tout donné. Sa vie d'humaine, sa vie de vampire, sa virginité, sa fille… Et avec une humaine d'une banalité affligeante, elle en était sûre. La rancœur lui nouait l'estomac.

Son téléphone vibra, ce qui stoppa ses pensées destructrices.

On t'attend à 18H. Carlisle.

Elle ralentit sa course, jetant un œil à Jacob qui lui envoya un regard désolé sous sa forme de loup et elle eut le déclic.

Ce fut comme une douche froide.

Bella se raidit. Jacob avait été envoyé pour la calmer. Ils n'avaient même pas eu le cran de venir la chercher eux même. Mais qu'espérait-elle ? Ils avaient encore une fois préféré croire Alice et choisir la facilité, car il était certain qu'elle avait vu que personne n'arriverait à la calmer. Alors pourquoi leur choix changerait ? Pourquoi la choisiraient ils ? Les Cullen se rangeraient du côté d'Edward.

« Bella, je suis désolé, je... » Débita précipitamment Jacob, il s'était retransformé, tout calme relativement tendu envolé.

« La ferme ! » Siffla-t-elle douloureusement, une trahison de plus « Je ne veux pas de tes excuses à la noix ! Ce n'est même pas à toi de t'excuser ! C'est à ce putain de connard et sa famille ! »

Il baissa la tête, serrant fermement les poings. Elle se savait injuste, de s'en prendre à lui, de lui crier dessus. Mais elle ne voulait pas être calme et tempérée, elle était furieuse. Elle en avait marre de ressentir trahison après trahison. D'abord Edward, ensuite Alice, et maintenant les Cullen et… Jacob. S'en était trop. Elle se détourna de lui.

Puis elle banda ses muscles, prête à sauter vers un arbre pour décamper.

« Tu dois savoir que je ne l'ai pas fait pour eux… Je ne suis pas venu à cause d'eux. » S'écria-t-il précipitamment totalement désespéré « Mais pour toi. Tu es mon amie Bella, et j'étais prêt à tuer Edward, vraiment. Il a brisé sa promesse. Mais Nessie… Nessie n'a pas voulu. Elle dit que c'est à vous de régler ça. » Il soupira, passant une main dans ses cheveux.

Bella le voyait danser d'un pied sur l'autre, elle l'écouta, tendue à l'extrême.

« Je suis désolé, pas pour être venu à leur demande, même si je l'ai fait un peu plus tard. Mais désolé que cela te soit arrivé. J'ai vraiment cru que c'était le bon, pour toi. Bella, je m'inquiète pour toi... »

Bella sentait qu'il était sincère. Elle n'avait même pas besoin de ces paroles pour le savoir. Jacob avait dû lui aussi se sentir trahi, d'une certaine manière, c'était lui qui avait été le plus dur à convaincre. Elle ferma les yeux, le nœud revenu en force dans sa gorge, comprimant ses cordes vocales.

« Je le sais, Jacob. » Dit elle plus doucement, d'une voix retenant difficilement sa douleur, elle inspira difficilement.

Colère, tristesse, rancœur, désespoir… Tout se mélangeait dans sa tête, elle avait besoin de temps, une semaine était passée, mais ce qu'elle ressentait n'avait fait qu'empirer. À tellement vouloir tout retenir, elle n'avait pas pu exprimer sa colère à Edward pour tout évacuer, elle était juste partie, n'obtenant aucune réponse satisfaisante de sa part. Et la voilà maintenant, perdue, à recevoir des ordres de Carlisle comme si c'était elle, le problème. Rien que cette idée lui était inconcevable. Elle devait… Elle devait faire quelque chose, n'importe quoi. Ce n'était pas à eux de choisir pour elle !

« Je le sais. »

Jacob s'approcha d'elle, mais Bella recula vivement, dardant son regard noir dans le sien. Le silence était coupant, et sa voix déjà devenue dure par l'émotion se fit encore plus tranchante lorsqu'elle reprit.

« Et c'est pour cela, que je ne lui pardonnerai jamais. »

Quelque chose se brisa en elle en disant ces mots, de manière irréversible. Et Bella sut. Elle sut que le voile du déni avec lequel elle se paraît depuis une semaine, en espérant secrètement qu'il vienne la chercher et lui dise que tout ceci était une énorme blague, de très mauvais goût, mais une blague quand même. Ce voile était enfin levé.