Les séances avec Aquarius se déroulaient toujours selon le même schéma. Je rentrais, m'installais sur mon fauteuil et on se regardait dans le blanc des yeux pendant plusieurs minutes. A chaque fois que je venais, un profond malaise me prenait et je devenais comme muet. Toutes mes idées noires me paraissaient soudain futiles et je n'osais plus parler.
Notre première séance s'était même clôturée sans qu'aucun de nous de dise un mot. Cela m'avait grandement étonné et j'avais demandé à Aquarius pourquoi elle n'avait pas insisté pour que je parle. Elle m'avait alors répondu que ça ne servait à rien de me forcer, si je n'étais pas prêt. Pour elle, le simple fait que j'ai déjà accepté le fait que je n'allais pas bien et que j'avais besoin de consulter était un progrès énorme.
Alors chaque semaine je venais et je m'asseyais, attendant que les minutes passent. Au bout de la troisième séance, je trouvais le silence bien trop pesant et décidais de parler, mais pas de mon accident. On parlait de chose banale, de la vie de tous les jours. Ce n'est qu'à partir de la quatrième séance qu'on commençait à aborder peut-être un peu plus le fond du problème, Aquarius m'entrainant habilement sur le sujet de mes amis. Je lui racontais alors avec plus ou moins de retenus les rapports que j'entretenais avec eux et notamment Lucy, sur qui elle insistait beaucoup.
Ces discussions sur mes amis duraient encore pendant deux autres séances avant qu'on n'aborde le sujet de ma famille. Je lui expliquais alors mes rapports tendus avec mon père et ceux que j'avais réussi à renouer avec mon frère. L'idée du carnet, lui semblait être une bonne chose pour rétablir la communication, mais je sentais bien quelque chose la chiffonnait malgré tout.
Aquarius restait toujours très vague, pour de ne pas dire mystérieuse sur ce qu'elle pensait vis-à-vis de ma situation. C'était à la fois déroutant et rassurant. Jamais je ne me sentis jugé dans l'enceinte de son cabinet et ça me faisait énormément de bien, alors quand elle émit un premier avis cela me surpris. On était aujourd'hui à notre huitième séance, ça faisait déjà un peu plus d'un mois que je venais, mes séances allant de une à deux fois par semaine selon ses disponibilités.
- Natsu j'ai remarqué quelque chose, à chaque fois que tu parles de ta famille ou de tes amis tu emploi le passé. Même pour parler de Lucy que tu as rencontré juste après ton accident, ou encore pour parler des évènements présents. Relevait la bleue.
- Ah bon ? Je n'avais jamais fait attention… Répondis-je troublé par ce constat.
- Pourtant tu le fais. En fait, tu ne t'en rends pas compte mais tu te compares toujours à ton ancien toi. Tu penses toujours que ton père préférait avoir le jeune homme vivant et sportif à la maison, alors même qu'il a déjà dit qu'il t'aimait avec ou sans carrière sportive. Tu crois que tes amis te préféraient avant, quand tu étais capitaine de l'équipe de handball et tu as même tendance à penser parfois que tes amis restent avec toi par pitié. Tu crois même que Lucy te préférait si elle t'avait connu avant, allant jusqu'à te sentir indigne d'elle. Or Natsu dit moi est ce que ta vie s'arrêtait au handball ? Me demandait la psychologue, les yeux inquisiteurs.
- Euh… Je…
- N'as-tu pas d'autre passion dans la vie ? Précisait-elle sa question.
- Si bien sûr.
- Est-ce que ta vie s'arrêtait dès que tu sortais d'un terrain de handball ?
- Non.
- Alors pourquoi te comporte tu comme tel ? Natsu écoute moi bien, certes ce que tu as vécu est traumatisant, certes tu as perdu une des choses que tu aimais le plus dans ce monde. Mais cela ne veut pas dire que ton monde s'est arrêté de tourner pour autant. Regardes-en pour preuve, ta nouvelle passion pour la nage, ta rencontre avec Lucy, le renforcement de tes amitiés déjà existantes. Au lieu de voir toujours ton accident comme la pire chose qui te sois arrivé, essai peut être de le voir comme un nouvel obstacle à franchir pour atteindre quelque chose d'encore plus extraordinaire.
- Comment ? Pour moi le hand c'était toute ma vie ? Commençais-je à pleurer, sans pouvoir me retenir, me haïssant pour ça, pour ma faiblesse.
- En acceptant enfin ce qui t'es arrivé. En reconnaissant que ta vie ne se limitait pas qu'à ça. Tu l'as dit toi-même tu avais déjà d'autre passion avant le hand, ont-elles toutes cessées d'exister lorsque tu t'es fait renverser ?
- Non…
- Alors c'est que tu as encore quelque chose. Le problème que tu as Natsu c'est que tu ne te définit que par ton ancien statut de capitaine, tu crois que toute ton identité s'arrêtait à ça mais c'est faux. Ton identité est bien plus complexe qu'une carrière de joueur sportif. Et le souci que tu rencontres dans ta perception du monde vis-à-vis des autres vient de là, tu crois que les autres te définissaient uniquement via ce statut, mais encore une fois c'est faux. Les gens qui t'aimaient, t'aiment et t'aimeront verront l'entièreté de ta personne, pas juste un joueur vedette déchu.
- Mais c'est en partie vrai ! Scandais-je, essayant de me défendre.
- Pour les gens qui n'étaient pas tes vrais amis oui, pour le reste non. Tu sais pourquoi tu t'es senti si bien avec Lucy immédiatement ? Me demandait-elle, piquant ma curiosité.
- Parce qu'elle me traitait normalement et pas comme un handicapé. Avançais-je.
- Il y a de ça, mais sais-tu pourquoi Lucy l'a fait ? Parce qu'elle a aussi vécu une épreuve traumatisante et qu'elle sait ce que ça fait d'être vu comme la personne à problème tu penses, pas vrai ? Et il y a de ça, c'est vrai je ne peux pas le nier. Mais une autre partie de la raison pour laquelle tu t'es senti aussi bien avec elle directement, c'est parce que tu t'es autorisé à être toi-même, sans penser à ce qu'elle pourrait s'imaginer de toi, car elle ne te connaissait pas en tant que capitaine de l'équipe de hand de Fairy Tail, mais juste Natsu. Or si elle ne te connaissait pas en tant que joueur, elle ne pouvait pas te comparer à ce que tu étais avant et donc elle pouvait t'accepter.
- Contrairement aux autres qui allaient me rejeter à cause de ce que j'avais perdu. Murmurais-je.
- Exactement. Tu vois tu commences à comprendre. Me souriait fièrement Aquarius. Je te propose qu'on en reste là et que tu réfléchisses à tout ça, si jamais ça te convient on peut se revoir lundi prochain pour en reparler. Je suis pour te laisser une semaine complète pour digérer tout ça.
Ma psy me raccompagnait, jusqu'à la sortie où je retrouvais mon père, hagard, je lui souriais faiblement, Aquarius l'informant de me laisser tranquille pour ce soir, que la séance avait été éprouvante émotionnellement mais très productive. Souriant face à sa déclaration mon père m'offrait une légère accolade, m'encourageant à sa façon. Depuis notre premier échange dans le carnet, deux autres avaient suivi. Des pensées inavouées, des doutes, des craintes, des conseils, des sentiments furent posés sur papier et petit à petit cela nous permettait de mieux nous comprendre, même si c'était loin d'être encore ça on avançait.
Et peut-être, que les mots d'Aquarius m'aideraient à avancer plus vite désormais. Je n'avais jamais envisagé les choses sous cet angle là jusqu'à maintenant, mais plus j'y pensais, plus je me disais qu'elle avait raison. Le handball prenait une place tellement importante dans ma vie d'avant, que tout s'est écroulé autour de moi lorsque je l'ai perdu. Et malheureusement, ma psy avait raison, je m'étais défini à partir de là que comme le capitaine déchu de l'équipe Fairy Tail.
Cette réalisation me travaillait toute la soirée, ainsi que les jours suivant. J'avais beau en avoir pris conscience, cela ne m'empêchait pas de me sentir toujours aussi minable, de me sentir comme un looser, un mec bon à rien. Pourtant maintenant que je savais que c'était faux, je devrais réussir à lutter contre ça, mais non. Je n'étais qu'un incapable. Ce constat affligeant, hantait mes pensées pendant des jours et des jours, au point où je redevenais presque le fantôme que j'étais jusqu'il y a peu.
Au lycée et à la maison je vivais dans ma bulle, n'écoutant qu'à moitié ce que me disait mes proches, me perdant dans des abysses qui ne regardaient que moi. Je redevenais incapable de m'exprimer correctement, m'emmêlant les pinceaux, me perdant dans ce que je voulais dire, ne réussissant pas à communiquer ce que je voudrais communiquer. Et en même temps que pourrais-je dire ? Que je venais de réaliser à quel point j'étais un raté et avait exclu tout le monde de ma vie involontairement car j'avais été incapable de voir plus loin que le bout de mon nez ? Non décidemment, je ne pouvais pas leur avouer ça.
Mon mutisme soudain, inquiétait ma famille et mes amis, au point même où un soir je vis débarquer Grey en compagnie de Lucy. Celle-ci n'ayant pu venir pour les révisions de Roméo cette semaine pour cause de bac blanc, j'avais réussi à lui cacher mon mal être, mais visiblement Grey considérait qu'il ne fallait pas lui cacher et l'avait mis au courant, car selon lui elle est « celle qui me comprend le mieux » et je ne pouvais pas lui donner entièrement tort. Cependant, plus le temps passé, plus je remarquais que Grey me lançait des petites allusions vis-à-vis de Lucy, ce que je ne comprenais absolument pas. Ok Lucy était une très belle femme et oui j'avais un lien particulier mais elle, mais cela ne signifiait pas pour autant qu'il y avait forcément plus que de l'amitié entre elle et moi. Et puis de toute façon Lucy méritait bien mieux qu'un dépressif au fond du trou, je ne la méritais clairement pas, alors pourquoi s'attarder sur des choses qui n'arriveraient jamais ?
Néanmoins, j'appréciais le geste de mon meilleur ami et encore plus la compagnie de Lucy ce soir-là. Sachant l'angoisse que je leur procurais je m'excusais platement auprès d'eux, ce à quoi ils me répondaient que je n'avais pas à le faire, qu'ils comprenaient que la thérapie pouvait avoir ce genre d'effet. Non, décidemment je ne les méritais pas, quand bien même Aquarius avait raison sur le pourquoi du comment j'avais repoussé tout le monde et plongé dans le vide, il n'en restait pas moins que je demeurais indigne d'eux. Mais malgré ça j'étais incapable de les repousser, autant que j'étais incapable de leur expliquer le fonctionnement de mes pensées actuelles. Alors je savourais juste leur présence à tous les deux, leurs discussions plus ou moins intéressantes et surtout la main de Lucy dans la mienne.
Quand je revenais voir Aquarius le lundi suivant, mon état n'avait pas changé, restant stationnaire. Je repris alors, mon ancienne habitude de ne pas parler, mais cette fois-ci, contrairement aux premières séances, la femme à la splendide chevelure bleu océan et aux yeux azur ne me laissait pas rester dans le silence.
- Alors Natsu ce qu'on s'est dit la dernière fois a fait son chemin dans ta tête ? Me demandait gentiment la femme en face de moi.
- Oui mais… Mais je n'arrive pas à m'enlever cette idée de la tête et je me sens… Finis-je par répondre au bout d'un long moment de silence.
- Coupable ? M'interrogeait-elle.
- Minable. Soupirais-je. Mais je suppose que coupable marche aussi. Haussais-je les épaules.
- Natsu tu n'es ni minable, ni coupable. Tu es simplement désorienté, et triste. Ta vie a basculé en une fraction de seconde, c'est normal que tout ne s'arrange pas en un claquement de doigts. Je ne suis pas là pour faire des miracles mais pour t'aider à comprendre ce qui ne va pas et te donner des pistes à suivre pour aller mieux, le reste ne dépends que de toi. Et on ne peut pas guérir du jour au lendemain. C'est normal que tu n'arrives pas encore à passer au-dessus, mais ça viendra, si tu arrêtes de te sentir coupable pour le moindre truc que tu ressens ou que tu penses que les autres ressentent.
- Soit un peu égoïste parfois, c'est ce que me dit tout le temps Lucy. Riais-je légèrement.
- Hé bien elle a raison. Être empathique avec les autres c'est bien Natsu, mais tu dois d'abord l'être avec toi-même. Tu dois réussir à te pardonner de ne pas aller bien et arrêter de rejeter tout le monde en pensant que tu ne les mérites pas.
- Je ne repousse pas tout le monde. M'offusquais-je.
- Si tu le fais. Affirmait Aquarius.
- Non je ne repousse plus mes amis, ni mon frère, mon père d'accord oui mais c'est en cours d'amélioration et Lucy je ne l'ai jamais repoussé. Me défendais-je.
- Vraiment ? Pourtant tes amis tu évites de leur parler de sport car tu ne te sens plus légitime à le faire, alors que je suis sûr ils adoraient échanger avec toi sur ce sujet. Ton frère tu l'envoi toujours dans les pattes de Grey quand il veut te demander un truc sur le handball depuis que vous vous reparlez à peu près normalement alors que ce sont les conseils de son grand frère qu'il veut, pas ceux de son meilleur ami. Et Lucy tu la repousses en refusant de reconnaitre ce qu'il se passe réellement entre vous. Exposait-elle, me mettant mal à l'aise.
- Ce qu'il se passe entre Lucy et moi ? Relevais-je, c'était de loin l'affirmation qui me troublait le plus dans tout ce qu'elle venait de dire.
- Natsu je t'en prie, tu n'as quand même pas une image de toi si mauvaise au point de nier ce que tu ressens vis-à-vis de cette jeune femme ? S'offusquait à son tour ma psy, visiblement consternée par ma bêtise ou mon état mental au choix.
Cela dit, ce qu'elle pouvait bien penser de moi en cet instant était bien la dernière de mes préoccupations. Pour le moment la seule question que hantait mes pensées était « qu'est ce que je ressens véritablement pour Lucy ? ».
