Chapitre 10 : Observations
À nouveau seul, Holmes approcha son fauteuil de la cheminée et y étendit ses longues jambes après avoir rajouté une bûche dans le feu. Il se perdit dans sa contemplation des flammes dansantes telles la crinière de chevaux incandescents et laissa vagabonder sa conscience, cherchant des solutions à son problème. Le temps s'écoula lentement, et deux bonnes heures s'étaient envolées lorsqu'il réalisa que la nuit était tombée. Le calme relatif qu'il avait réussi atteindre lui permit de se sentir plus à même d'aller rendre visite à son ami. Il se leva donc et ouvrit doucement la porte de la chambre avant d'y passer la tête. Watson, réveillé, la tête tournée vers la fenêtre, semblait profondément plongé dans ses pensées. Un profond soupir s'échappa de sa poitrine, puis le médecin se retourna en murmurant :
– Si seulement…
Le détective se figea.
– « Si seulement » quoi… ? (Il déglutit.) Je me doutais bien que mes agissements le fassent se questionner. Allez Holmes ! Remue-toi et rejoins-le. Tu es totalement ridicule.
Il toqua avant d'entrer dans la pièce, un timide sourire sur les lèvres, surprenant le malade. Celui-ci se sentit rougir, le cœur battant à un rythme totalement déraisonné.
– Oh ! Holmes ! Comment vous sentez-vous ?
Le sourire du détective s'agrandit légèrement et un attendrissement muet atteignit son regard bien malgré lui.
– C'est plutôt à moi de vous poser la question, mon cher, répondit-il. Même malade, il sera toujours enclin à mettre sa personne de côté, toujours soucieux de prendre des nouvelles de ceux qui l'entourent. Il est tout simplement formidable. Je fais un piètre garde-malade… Veuillez me pardonner.
Il s'approcha et naturellement posa sa main sur le front de son ami et leva un sourcil, étonné de voir que la fièvre avait bien baissé. Le médecin sourit face à l'incrédulité de son colocataire.
– Il n'y a rien à pardonner, très cher Holmes, durant ces deux jours, vous vous êtes occupé de moi de façon tout à fait exemplaire. Je me sens bien mieux, ne vous inquiétez pas. Mrs Hudson vous a relayé un peu et m'a tenu compagnie quelques minutes. Seigneur, ce qu'il est beau lorsqu'il sourit. D'ailleurs, elle s'excuse parce que le repas sera un peu en retard.
– Je vois… Je ne sais pas ce que nous ferions sans elle. Cette femme est une sainte.
Il regarda sa montre à gousset et fronça un peu les sourcils.
– Oh ! Je suis un peu en retard… Tenez, docteur, prenez vos médicaments. (Il lui tend des comprimés et un verre d'eau.) Avez-vous besoin de quelque chose ? D'un peu d'aide pour aller à la salle de bain, peut-être ?
– Non, tout va bien, merci, répondit-il.
– Je vous ai écouté jouer du violon, tout à l'heure. C'était magnifique. Je ne vous avais jamais entendu faire de telles improvisations, mon ami. C'était bouleversant. Un régal pour les oreilles…
– Oh ! Merci, Watson, rougit-il. J'ai eu soudainement envie de jouer, cela m'a toujours aidé à réfléchir, organiser mes pensées. Vous savez ? L'appel propre au violoniste… Tu es trop tendu, Holmes…
– Vous semblez contrarié… Avez-vous des problèmes ? Je peux peut-être vous aider…
– Non ! Tout va bien, s'empressa de dire le détective, de la façon la moins naturelle du monde. Ne vous engagez pas sur cette voie, mon ami… Je… Respire, Holmes ! Respire ! Calme-toi !
Le médecin fronça les sourcils, en voyant les muscles de son ami se raidir subtilement. Crispation dont ce dernier fut incapable de cacher entièrement. Et, voulant crever l'abcès, il insista :
– Vous savez, Holmes, j'ai appris à vous connaître durant ces sept années et je me rends compte lorsque vous n'allez pas bien. Ne le prenez pas mal, mais vos agissements ne sont pas comme d'habitude. Je suis votre ami… Vous savez que vous pouvez vous fier à moi.
– Je sais bien et je vais bien, je vous assure que tout va pour le mieux… (Sa voix en perpétuel decrescendo s'arrêta soudainement.) Oh ! Non, je ne vais pas bien… Je vous aime, je vous admire, Watson. J'aimerais tellement pouvoir vous le dire… Pouvoir vous prouver la force de mon amour.
Avisant le sourire crispé présent sur le faciès de son ami, Watson fronça le nez, peu convaincu.
– Je ne vous crois pas, répondit-il attristé. Soit vous avez quelque chose à me dire, mais que vous ne voulez pas ou que vous n'êtes pas prêt à le faire. Soit ce que vous me cachez est très grave et vous ne me faites pas suffisamment confiance pour m'en parler.
– S'il y a bien deux personnes en qui j'ai une confiance absolue, c'est bien vous et mon frère, Watson ! Ne doutez jamais de cela ! Dit-il avec chaleur.
– Cependant, vous ne réfutez pas ma première subjection.
– Je savais que vous étiez intelligent, mon cher docteur… Vous ne pouvez pas tomber plus juste.
Le détective baissa la tête, un déchirant soupir lui échappa, mais il resta muet. L' ancien capitaine pinça ses lèvres, la boule au ventre. Lorsque son compagnon releva la tête, les yeux de celui-ci étaient beaucoup plus brillants et reflétaient un flot d'émotions qu'il n'aurait jamais cru voir venant de sa part. La boule au ventre migra subitement vers la gorge.
– Je m'en doutais ! Il s'agit bien d'une histoire de cœur. Il a l'air totalement bouleversé.
Watson se redressa un peu et dans un mouvement qui se voulait apaisant, posa sa main sur celle du détective, celui-ci sursauta et ferma les yeux, tentant de réprimer le frisson lui parcourant l'échine.
– Oh !
– Oh ! S'étrangla le médecin en retirant sa main comme si elle avait été brûlée. Prenant conscience de son audace, mais aussi de la réaction de son ami.
Holmes regarda son ami, étonné. Il remarqua son trouble évident, ses pommettes légèrement plus rouges et sa respiration erratique.
– Serait-il ? Il retint inconsciemment sa respiration en se mordant la lèvre inférieure, un mince espoir naissant dans son cœur. Non… C'est probablement sa fièvre qui remonte.
Cependant, il regardait intensément son ami, en quête d'indices supplémentaires lui permettant d'éclaircir ce mystère. Cherchant surtout à se convaincre qu'il se faisait des idées, des faux espoirs. Abasourdis, le médecin tourna la tête vers la fenêtre, fuyant le regard acier de son compagnon. Quelques minutes passèrent, lorsqu'une voix profonde et légèrement tremblante s'éleva faiblement, brisant le silence pesant qui s'était installé entre eux.
– Hum… Watson, je vais descendre voir Mrs Hudson pour m'informer pour le repas. Je reviens dans quelques minutes, souhaitez-vous que je vous rapporte quelque chose en particulier ?
– Pour l'instant, je n'ai besoin de rien, Holmes. Mais je vous remercie, répondit le malade en évitant soigneusement le regard de son ami.
Holmes acquiesça et sans un mot, sortit en vitesse de la chambre. Après avoir parcouru quelques mètres dans le couloir, il s'arrêta avant de s'appuyer contre le mur et de se laisser glisser jusqu'au sol. Ses mains passèrent nerveusement dans ses cheveux, les ébouriffant au passage encore plus et il se concentra sur sa respiration afin de se calmer. Puis, comme prévu, il se rendit chez sa logeuse.
– Comment se porte votre docteur, M. Holmes ? Lui demanda-t-elle dans un sourire, lorsque celui-ci pénétra dans la cuisine.
Le jeune homme la regarda en fronçant les sourcils, appréciant peu la tournure de la phrase. Mais s'abstient de tout commentaire.
– Il va mieux, vos soins de tout à l'heure lui ont fait du bien, merci beaucoup d'avoir pris le relais. J'espère que demain, il sera suffisamment rétabli pour sortir un peu de sa chambre. Toutefois, je suis impressionné de voir combien son état s'est amélioré en seulement deux jours.
– Je suis d'accord avec vous… Il a une grande volonté de vivre. On dirait que c'est dans sa nature depuis toujours, répliqua-t-elle en le regardant par-dessus ses lunettes. Je vois, mon cher, que vous avez déjà fait quelques progrès pour dissimuler votre trouble.
– Pas assez à mon goût… Je viens de le fuir à l'instant, grinça-t-il entre ses dents. Notre relation n'est plus du tout la même depuis que j'ai réalisé ce que je ressens pour lui. On dirait qu'un mur s'est construit entre nous. C'est insupportable !
En guise de réponse, la logeuse se contenta de lui sourire avec un air apaisant. Holmes, habitué à ses mystérieuses mimiques, s'enfonça dans un fauteuil et gardant le silence et la regarda s'affairer à l'achèvement du repas. Une agréable odeur embaumait la pièce, pouvant faire saliver n'importe qui ayant eu un peu d'appétit. Elle sortit un plat fumant du four.
– Tenez, mon cher, rejoignez et partagez cette quiche avec notre malade. Le meilleur des remèdes, lorsqu'on est souffrant, reste la compagnie d'un être cher et je ne doute pas que vous souhaitiez qu'il guérisse vite.
Elle lui donna une tourte aux poireaux et lui ouvrit la porte, le congédiant avec un rictus énigmatique. Docilement, le cadet monta les dix-sept marches, n'ayant pas d'autres choix que de lui obéir.
