Chapitre 11 : À cœurs ouverts
Le repas se passa relativement bien, les deux hommes parlèrent sur divers sujets, évitant soigneusement d'aborder les points sensibles. La tension qui régnait depuis le début de la soirée, finit par s'adoucir et les deux amis se quittèrent lorsque vingt-deux heures sonnèrent à la tour du Parlement.
– Bonne nuit, Watson. Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit. J'arriverai sans faute.
– Merci, cher ami. Je m'en souviendrai. Bonne nuit à vous aussi, essayez de vous reposer. À demain.
Après un sourire, Holmes se leva et s'éclipsa, se rendant directement dans sa chambre après avoir déposé le plateau sur ta table du salon.
Tous deux, chacun de leur côté, pensèrent approximativement la même chose :
– Quelle journée ! C'est bien la première fois que j'éprouve autant d'émotions si variées en si peu de temps !
Leurs pensées tournèrent longuement dans leur tête jusqu'à ce que Morphée vienne les emmener au pays des songes.
Le lendemain, contrairement à ses habitudes, Watson fût le premier à se réveiller. Quoique toujours fatigué, il se sentait nettement mieux. Sa température avait fini par redevenir normale. Il profita de ce regain d'énergie pour sortir du lit. Précautionneux, il préféra rester dans sa chambre afin de pouvoir se recoucher s'il sentait la moindre faiblesse. Se dirigeant vers son nécessaire de toilette, il prit un indicible plaisir à se raser, ses habitudes toutes militaires ayant été mises à rude épreuve lors de son repos forcé.
Une fois revigoré et ne ressentant aucune gêne, il enfila une robe de chambre kaki et descendit dans le salon.
En ouvrant la porte, Mrs Hudson, occupée à réalimenter le feu, leva la tête et l'aperçut. Un grand sourire s'épanouit sur son visage, elle s'avança vers le médecin d'un pas vif et lui saisit les mains.
– Docteur ! Comme je suis heureuse de vous revoir debout ! Comment allez-vous ? Allez-vous besoin de quelque chose ? Venez, installez-vous dans votre fauteuil, ne prenez pas froid !
L'ex-militaire rit de bon cœur face au visage rayonnant de sa logeuse et lui serra les paumes :
– Bonjour Mrs Hudson. Je vais mieux, merci. Quant à savoir si j'ai besoin de quelque chose, dans l'immédiat, je serai heureux si je pouvais boire une tasse de thé.
– Vous ne voulez pas manger un peu ?
– Pour l'instant, non. Je préfère attendre Holmes. Un petit-déjeuner chaud est toujours meilleur lorsqu'il est partagé.
Un coin de la lèvre de la vieille femme tressaillit d'amusement.
– En effet, vous avez totalement raison. Je m'en vais de ce pas vous chercher votre thé. Ce qu'il est adorable… Je ne peux que comprendre l'affection que son colocataire lui porte.
Le regard bienveillant, le médecin regarda la vieille femme sortir de la pièce presque en sautillant de joie, puis il s'installa dans son fauteuil et recouvrit ses jambes d'un plaid en laine. Il se saisit du journal du jour et le feuilleta en attendant son ami. Quelques instants plus tard, la logeuse entra dans la pièce avec un plateau en argent où reposait une théière assortie à deux tasses de fine porcelaine et d'un petit pot de lait. Son éternel sourire sur les lèvres, elle lui servit une tasse et lui dit :
– J'espère que vous ne forcerez pas trop aujourd'hui, ce ne serait pas très sérieux.
– Ne vous en faîtes pas, je ne compte pas faire autre chose que rester au chaud au coin du feu. Je suis déjà très heureux d'avoir pu sortir aussi vite de mon lit et puis connaissant Holmes, il m'empêchera de faire quoi que ce soit aujourd'hui, ainsi que le reste de la semaine.
– Sans aucun doute confirma-t-elle.
Watson, bien que toujours souriant, fronça les sourcils et l'interrogea :
– En parlant de Holmes… Je trouve qu'il a beaucoup changé depuis peu. Je ne le reconnais plus. Avez-vous remarqué ou savez-vous quoi que ce soit le concernant ? Il m'inquiète...
Mrs Hudson le regarda avec tendresse et s'installa un moment dans le fauteuil du détective.
– Docteur… Soupira-t-elle, oui j'ai bien remarqué son changement de comportement, mais je ne m'en inquiète pas. Du moins, pas pour l'instant. Je pense que lorsque certains événements se seront produits, nous le retrouverons presque comme avant. Ce n'est qu'une question de temps.
– J'ai l'impression que vous en savez plus que moi… Je me trompe ?
– Non, vous ne vous trompez pas. De toute façon, vous savez très bien que les vieilles femmes sont toujours au courant des derniers potins, dit-elle, complice.
Le médecin sourit, mais continua :
– Si je puis me permettre, le concernant, je ne pense pas que cela soit des commérages… Puis-je vous dire ce que je pense ?
Le sourire de la vieille femme creusa d'avantage ses rides lorsqu'elle lui dit signe de la main d'exposer sa supposition.
– Je suis sûrement trop invasif dans sa vie privée, mais je pense que mon ami est tombé amoureux et qu'il ne veut pas m'en parler.
Elle parut un court instant surprise de ces propos, puis l'incita à poursuivre :
– Intéressant… Pourquoi donc pensez-vous cela ?
Regrettant un peu d'avoir engagé une telle conversation, il continua cependant bien que mal à l'aise.
– Je dois avouer que de parler de cela dans son dos me gêne un peu, je pense qu'il le prendrait mal. Mais bon… Je vais faire vite. Cela me soulagera un peu… Car oui, cela m'affecte. Voyons… Tout d'abord, il y a la fois où je l'ai entendu jouer du violon. Son improvisation était extrêmement belle, comme à son habitude. Mais cette fois, elle était incroyablement chargée d'émotions, de sentiments. Des sentiments profonds… En tout cas c'est comme cela que je l'ai ressenti. J'en ai été ébranlé.
» Ensuite, lorsque je parle avec lui, il est hésitant. Bien plus qu'autrefois. Je ne sais pas pourquoi, mais il ne veut pas m'en parler. Peut-être est-ce par peur de ma réaction, peut-être, pense-t-il perdre mon amitié s'il s'installe avec une femme…
La vieille femme se mit à rire silencieusement, contrariant légèrement le jeune homme en face d'elle.
– Excusez-moi, mon cher docteur, ne vous méprenez pas, je ne me moque pas de vous. Au contraire. Je ne sais pas trop comment réagir. La situation est assez complexe, mais en même temps si simple… Beau paradoxe que voilà. Ce que je peux vous dire, c'est que vous vous approchez de la réalité, mais que vous ne l'avez pas encore totalement trouvée. Il vous manque quelque chose dans votre raisonnement. Un petit effort, John ! Vous y êtes presque !
Gardant le silence, une ride de réflexion (ou peut-être de contrariété) prit naissance sur le front de l'ex-capitaine. Lorsque d'infimes bruits venant de la chambre du détective leur parvinrent. Le médecin se mordit les lèvres en regardant l'heure, tandis que Mrs Hudson se leva et emporta le plateau en lui disant qu'elle reviendrait dans quinze minutes, avec le petit-déjeuner.
– Presque neuf heures. Il devait être vraiment fatigué.
Une porte claqua et Holmes apparut sur le seuil de la porte. Lorsqu'il aperçut son ami, la stupeur se lut clairement sur son visage.
– Oh ! Bonjour Watson. Il est déjà debout et habillé ? Quelle force de la nature ! Je suis surpris de vous voir ici. À ce que je remarque, vous avez l'air d'aller mieux.
Il regarde la table, constatant l'absence de petit-déjeuner. Il fronça les sourcils, contrarié.
– Vous n'avez pas mangé ? Vous savez que vous devez reprendre des forces, pourtant…
Le médecin lui sourit et l'interrompit en lui indiquant son fauteuil.
– Bonjour mon ami. Oui, même si ce n'est pas parfait, je me sens mieux. Grâce à vous. Quant au repas, j'ai préféré vous attendre pour manger. Je n'ai pas vraiment faim, mais il me semble que l'appétit vient plus facilement lorsque l'on est accompagné. Mrs Hudson nous apportera de quoi nous sustenter dans quelques minutes.
Le cadet lui sourit, et allongea son bras pour attraper le journal que Watson avait délaissé sur la table.
– Il semblerait qu'il y ait de plus en plus de tension du côté de Whitechapel. Des taverniers et des fournisseurs de boissons en sont venus aux mains. Il paraîtrait que la bière ait été coupée à l'eau, annonça le médecin.
– Hum… autre chose ?
– Je n'ai pas poursuivi ma lecture, préférant discuter avec Mrs Hudson.
– Je vois.
Il délaissa aussi le journal sur ses genoux et posa ses yeux perçant sur son colocataire. Face à ce regard inquisiteur, celui-ci rougit, à nouveau mal à l'aise.
– Ah ! Ses yeux ! Ne me regardez pas comme ça, Holmes… Seigneur, faîte qu'il ne découvre rien !
Préférant détourner la conversation afin d'éviter que son ami ne s'aventure sur un terrain miné, Watson opta pour un changement de sujet, non sans avoir dégluti au préalable :
– Avez-vous passé une bonne nuit ?
Un petit sourire flotta sur les lèvres du cadet.
– Fort bien, merci. Il semble nerveux… Alors quels sont les cancans que vous a racontés notre chère logeuse ?
Le convalescent dévia un court instant son regard en se mordant les lèvres.
– Aïe. Loupé… j'aurai dû m'en douter. Oh ! Rien de particulier. Des nouvelles de sa famille essentiellement. Il n'y croira jamais.
Les lèvres du détective se pincèrent. Il soupira. À cet instant, Mrs Hudson installa le repas sur la table, salua le limier avant de sortir silencieusement.
Les deux hommes s'installèrent. Ils grignotèrent silencieusement quelques toasts grillés et sirotèrent une tasse de café. La tension de la veille à nouveau bien présente leur coupant l'appétit. Puis ils rejoignirent leurs fauteuils respectifs. Holmes prit le journal et le déplia, se cachant ainsi de son ami et lut trois fois un article sans en retenir un seul mot. Respirant profondément :
– Que dois-je faire ? Je ne peux plus supporter cela… Il…
Watson, le regard froncé posé sur le journal de son ami, fulminait depuis quelques temps, lorsque d'un seul coup, n'y tenant plus, son tempérament de militaire prenant le dessus, il prit une canne se trouvant à sa portée et l'abattit sur le quotidien en s'écriant, son regard reflétant un mélange de frustration et de passion :
– Holmes ! Cette situation ne peut plus durer. Si vous avez quelque chose à me reprocher ou à me dire, faites-le. Je…
Face au visage mi-choqué, mi-cramoisi de son compagnon, le médecin s'interrompit, s'empourprant à son tour.
– Mais qu'ai-je fait ! Tu es devenu fou mon pauvre Watson !
Le détective peinant de retrouver sa contenance, le regardait, le souffle saccadé, la main sur le cœur.
– Ah ! Non ! Watson ! … Oh ! Ce regard ! C'est…
Tous deux se dévisagèrent, tâchant de se calmer. Watson de sa frustration amoureuse, Holmes de sa fascination épouvantée. Watson soupira avant de reprendre la parole d'une voix beaucoup plus faible :
– Oh et puis, advienne que pourra… Holmes. Pardonnez ma brusquerie, mais votre comportement de ces derniers jours me pèse. Je sais que vous avez un secret, que vous ne voulez pas m'en parler. Cependant, cette situation me rend fou. Je souhaiterais retrouver mon ami tel que je le connais. Si vous vous inquiétez de quoi que ce soit me concernant, vous vous trompez. Sachez toutefois que quel que soit le sujet qui vous contrarie, je ne compte pas changer mes agissements vis-à-vis de vous.
– Oh ! Mon cher Watson… Je vous assure que tout va bien.
Le médecin soupira, peiné. Il continua, résolu :
– Je vais sûrement le perdre. Mais je ne peux plus faire marche arrière. Je vous prie de m'excuser pour mes prochains mots, très cher Holmes. Je vais sûrement dépasser les limites de la bienséance. Si c'est le cas, je vous prierai d'accepter que je sois totalement rétabli avant que je ne déménage.
» Mon ami, j'ai l'intime conviction que vous êtes tombé amoureux et que vous ne savez pas comment faire pour m'annoncer votre désir de rejoindre celle que vous aimez. Cependant, je voulais que vous sachiez que…
Holmes pâlit intensément, son cœur lui semblait s'être arrêté en même temps que sa respiration. Seuls ses yeux transmirent le désespoir et les sentiments profonds qu'il s'évertuait à cacher.
– Seigneur ! Non ! Je ne veux pas qu'il parte !
Watson s'interrompit à nouveau face au regard passionné que lui adressait son colocataire.
– Holmes…
– Je dois te protéger. Ton métier, ta carrière… Nous ne pouvons pas nous aimer, c'est interdit...
Il respira profondément, et bien que nauséeux, répondit posément :
– Watson, je suis désolé, vous avez raison. J'aime quelqu'un et je ne pouvais pas vous en parler, car cela pourrait nuire à la réputation de ladite personne. Veuillez m'excuser.
Il se leva et commença à se diriger vers sa chambre.
– Cependant, il est hors de question que vous déménagiez d'ici. Vous êtes chez vous. Si une personne doit s'en aller, c'est moi. Maintenant, je vais pouvoir rejoindre la personne que j'aime au plus vite. Mycroft pourra sans doute m'héberger, le temps que je trouve un autre logement…
L'ex-militaire se leva, laissant choir le plaid à ses pieds.
– Je ne vous crois pas, dit-il d'une voix douce, mais ferme en s'approchant de lui.
Le jeune homme se retourna et dévisagea son compagnon.
– Watson. Je vous assure, pourtant que…
Le médecin posa doucement ses doigts, sur les lèvres du brun. Saisi d'une émotion suprême, Holmes cessa de parler…
