Chapitre 15 : La demande de Lestrade
L'inspecteur s'installa et regarda avec étonnement les deux hommes en face de lui.
– Vous ne semblez pas au courant de cette information, Holmes, dit-il. Auriez-vous eu un problème ?
– Ma foi, vous avez raison. J'ai eu quelques soucis m'empêchant de me consacrer à la lecture de la presse durant ces derniers jours. Mais ils sont derrière moi, à présent, expliqua le détective d'un ton sans réplique.
– Oh ! Bien… je... hum !
Il se racla la gorge, mal à l'aise et sortit de la poche intérieure de sa veste une page du Times particulièrement froissée puis la présenta à Holmes. Celui-ci s'en saisit et la déplia sur sa cuisse. Son regard se porta naturellement sur un court article brièvement entouré en rouge et le lut à haute voix pour en informer son ami :
«
FAITS DIVERS
Macabre découverte à bord du Matilda-Briggs
Hier, le jeudi 1er mars 1888, en milieu de matinée, M. Madison, un employé du Matilda-Briggs, aurait découvert, dans une des cabine du bateau, une mère et ses deux jeunes enfants à côté du corps sans vie du père. Les autorités ont été immédiatement appelées. Selon les registres du paquebot, les quatre passagers auraient embarqué au port de Padang, à Sumatra, en direction de la capitale britannique. La famille du défunt profondément choquée a été dans l'incapacité de nous révéler l'identité de la victime. Le corps a été transporté à l'hôpital Saint Barthelemy et doit être examiné, durant la journée, par Sir Jasper Meeks, médecin légiste. Nous vous donnerons de futures informations lorsque nous en saurons plus à ce sujet.
»
– Je vois… où en est votre enquête ? Je suppose que si vous faites appel à moi, c'est que vous devez être dans une impasse.
Lestrade soupira et croisa les jambes.
– En effet, cette affaire me dépasse. Je ne sais plus où donner de la tête, surtout avec les tensions du côté de Whitechapel. Vous nous avez bien aidés sur l'enquête que votre ami a nommé Une Étude en Rouge, bien que si je puis me permettre, docteur, vos écrits ne donnent pas une très bonne image de Scotland Yard. Mais bon, passons, là n'est pas le problème.
» J'ai honte de l'avouer, mais nous n'avons pas beaucoup avancé… Meeks pense que la victime aurait été empoisonnée, cependant il ne connaît pas le produit utilisé. Concernant l'identité du mort, nous bloquons et aurions voulu que sa femme parle seulement elle a sombré dans la folie. Les enfants sont trop jeunes pour en tirer quoi que ce soit. Nous avons récupéré les effets personnels de l'homme, les registres du Matilda-Briggs ainsi que le rapport du médecin légiste. Bien-entendu, l'enquête n'étant pas close, le bateau est resté à quai et l'équipage est surveillé.
– Autant dire que vous n'avez rien, déclara Holmes d'un ton cassant.
Lestrade accusa le coup, mais de dit rien.
Lorsque Watson toussa une sorte de « Holmes », le détective se reprit :
– Veuillez m'excuser. Je voulais dire que le commencement de votre enquête a été rondement mené…
– Merci Holmes, mais pour une fois, j'accepte volontiers votre première remarque, car elle est fondée, répondit l'inspecteur, en baissant la tête.
Le limier haussa furtivement le sourcil.
– Il est vraiment désespéré pour l'admettre…
Watson regarda son détective et apercevant l'intérêt manifeste régnant dans ses yeux, sourit.
– Bien. Ce problème comporte des points très intéressants, comptez sur moi, Lestrade. Je prends la suite et vous tiendrai au courant.
Acquiesçant de la tête, Lestrade se leva et après avoir serré les mains des deux hommes, se dirigea vers la sortie. Toutefois, avant de fermer la porte, il se retourna :
– Je vous attendrai demain à Scotland Yard. Bonne soirée Messieurs.
Watson prit la parole pour deux :
– Bonne soirée, Inspecteur.
Écartant légèrement le rideau, Holmes suivit des yeux Lestrade jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le brouillard puis s'installa dans son fauteuil après avoir attisé le feu. Le regard toujours posé sur son amant, toujours souriant. Le limier rassembla ses doigts et ferma un court instant les yeux.
– Voilà une des facettes que j'aime le plus chez lui… ce sérieux qu'il a pour son travail…
Lorsqu'il rouvrit ses paupières, il tomba sur les prunelles énamourées de son amant. Rougissant légèrement, il lui sourit.
– Je suis heureux de vous voir reprendre du service, mon cher ami. Puis-je savoir ce que vous pensez de cette enquête ? S'enquit le praticien.
– Moi aussi, Watson, moi aussi. Je ne pourrai pas vous dire grand-chose dessus, mon cher, seulement que l'affaire promet d'être passionnante et que j'ai hâte de commencer. Vous sentez-vous capable de m'accompagner demain ? Bien que nos… activités d'aujourd'hui tendaient à me confirmer que vous allez mieux, je n'oublie pas que vous êtes toujours en convalescence.
Le blond se mit à rire doucement et lui adressa un clin d'œil espiègle.
– Je pense que si demain matin, je ne me sens pas plus mal, nous pourrons me considérer comme guéri, mon ami. Nous aviserons à ce moment-là.
Derrière son sourire taquin, le jeune homme s'extirpa de son fauteuil et s'installa sur les genoux de son amant afin de lui voler un baiser.
– Bien que je ne regrette rien, je pense que nous n'avons pas été sérieux… mais j'espère de tout cœur que vos prédictions seront vraies !
– Je ne m'en fais pas trop à ce sujet… comme je l'ai dit à Mrs Hudson, un peu plus tôt, je pense que j'ai eu la meilleure des médications, répliqua l'ancien capitaine en l'attirant contre lui.
Le brun plongea le nez dans son cou et lui mordilla doucement la gorge.
– Vous savez, mon ami, dit Holmes en le tenant le visage du médecin en coupe afin de plonger son regard dans le sien, je crois qu'aujourd'hui a été la journée la plus belle et intense de mon existence. C'est la première fois que j'ai ressenti autant d'émotions, alors que je pensais en être incapable… vous êtes le premier et resterez l'unique homme avec qui j'ai envie de partager ma vie.
Il l'embrassa tendrement et continua :
– Tu m'es essentiel, John. Je suis enfin pleinement heureux et c'est grâce à toi.
– Oh Seigneur ! Jamais je n'aurai pensé entendre ce genre de déclaration de sa bouche et encore moins qu'elle me soit adressée.
Une larme coula sur la joue de l'ainé, immédiatement recueillit par les lèvres du génie.
– Sherlock, dit-il, la gorge nouée, je vous aime et vous chérirai jusqu'à ma mort. Je…
– En espérant qu'elle vienne le plus tard possible, coupa le brun avec un sourire grave.
– Oui ! S'esclaffa le médecin en l'embrassant. Le plus tard possible.
À cet instant, deux coups discrets se firent entendre et Mrs Hudson entra. Lorsqu'elle vit les deux hommes enlacés dans le fauteuil, elle rougit furieusement et baissa la tête par convenance.
– Oh ! Je suis désolée de vous déranger. Je vous apportais seulement votre repas.
– Il n'y a pas de mal… nous avons été imprudents. Mais dorénavant, veuillez attendre qu'on vous dise d'entrer avant, répondit Watson avec un sourire.
– Nous allons instaurer des règles pour que ce genre de chose ne se reproduise pas, compléta son compagnon.
Elle leur sourit et déposa rapidement le souper sur la table. Puis au moment de sortir, la voix de Holmes s'éleva, étrangement affectueuse :
– Merci beaucoup pour votre intervention auprès de Lestrade. Vous avez été parfaite.
Le médecin appuya ces propos d'un signe de tête.
– Je vous avoue que cela faisait un moment que je voulais le lui dire… mais j'ai profité de la bonne nouvelle du jour, pour le réprimander afin qu'il ne recommence pas.
– Je pense que le message est bien passé, répliqua le logicien, amusé.
Tous trois échangèrent un regard de connivence puis rirent de bon cœur.
– Bonne nuit Mrs Hudson. Merci pour le repas, dit enfin le blond, en la congédiant gentiment.
– Bonne nuit les garçons répondit-elle en fermant la porte avec un sourire attendit.
En se retrouvant à nouveau seuls, ils se rendirent compte que malgré la présence de leur gouvernante, ils n'avaient pas bougé d'un iota ; le détective toujours sur les genoux de son médecin. L'absence de gêne les fit sourire.
– Je ne sais pas pour vous, Holmes, mais j'ai le sentiment qu'avec Mrs Hudson, nous formons une famille.
– J'en ai aussi l'impression, répondit le brun et bizarrement, l'idée ne me déplaît pas. Venez, allons manger avant que cela soit froid.
Ils s'embrassèrent tendrement avant que Holmes délaisse les genoux de son homme et lui tende la main pour l'aider à se lever. Ils s'installèrent à table et remarquèrent une chandelle inhabituelle au centre de celle-ci. Ils se regardèrent bouche bée.
– Mrs Hudson… commença à dire le limier.
– Selon elle, je l'ai entendu dire que cela faisait plus romantique, acheva Watson un rire contenu dans la voix.
– Charmant de sa part ! Répondit le cadet.
N'y tenant plus, pour une énième fois dans la journée, ils se remirent à rire aux larmes et commencèrent à dîner.
Une fois repus et durant le reste de la soirée, ils se parlèrent en se cajolant puis, d'un commun accord se rendirent dans leur chambre désormais commune. Tous deux se sourirent, face à ce changement tant espéré.
– Nous pourrions peut-être faire un bureau de votre ancienne chambre…
– C'est une bonne idée répondit l'ainé avec joie.
Ils se glissèrent dans les draps, se blottirent l'un contre l'autre puis s'endormirent rapidement du sommeil du juste.
