Chapitre 17 : Confessions de Mrs Savage
Lorsque le détective et son acolyte entrèrent dans l'enceinte de l'asile, ils furent obligés d'attendre dans un corridor, le temps que l'on transmette la demande à la direction. L'attente ne fut pas longue puisse qu'un homme chauve et bedonnant vint les chercher.
– Bonjour Monsieur Holmes et docteur Watson dit-il en leur serrant la main. Je suis Monsieur Bailey, directeur de l'asile de Bethlehem. Honoré de vous recevoir. Puis-je savoir le but de votre visite ?
– Bonjour. Nous sommes venus voir Mrs Savage, dans le cadre d'une enquête.
– Mrs Savage ? Je n'ai aucune résidente de ce nom, monsieur.
– Elle est entrée dans vos locaux, il y a environ deux jours. Elle figure parmi vos patients anonymes. Mrs Savage est la femme de l'homme retrouvé mort dans le Matilda-Briggs.
– Oh ! Je vois ! Certainement ! Je vais vous y conduire en personne. Suivez-moi, messieurs.
Les deux jeunes hommes suivirent leur guide, il régnait dans cet endroit une ambiance assez déconcertante. Tantôt, ils passèrent dans des couloirs totalement calmes, ou seulement les pas des infirmières et soignants venaient à perturber le silence pesant. D'autres fois, les galeries résonnaient de cris et hurlements assourdissants. Un frisson d'anxiété parcourut le corps de Watson.
– Pauvres âmes, pensa-t-il tout haut tandis qu'ils passaient devant une porte grillagée au travers de laquelle on pouvait voir un homme se balancer d'avant en arrière, le regard fou.
– Oui… c'est malheureux, répliqua Bailey avec un ton parfaitement neutre. Mais croyez-moi quand je vous dis qu'ils sont bien plus heureux ici que dehors.
Les deux détectives échangèrent un regard. Au froncement des sourcils de Holmes, le médecin comprit que son ami ne partageait pas totalement l'avis du directeur.
– Je suis d'accord avec vous, mon cher… certains n'ont pas leur place ici. Que de gâchis.
Ne remarquant pas l'échange muet de ses deux visiteurs, leur accompagnateur continua de les mener vers la chambre de la nouvelle pensionnaire. Ils s'arrêtèrent devant une porte semblable à celle d'une prison : complètement en bois avec une lucarne à coulisse.
– Vous pouvez rentrer, elle n'est pas agressive, vous ne craignez rien. Vous avez trente minutes pour l'interroger, en espérant que vous parviendrez à lui faire dire quelque chose… elle est muette depuis qu'elle est arrivée. Quant à moi, je vais retourner à mon bureau et vous laisse entre les mains de monsieur Langlade. En cas de problème, ou lorsque vous aurez terminé, frappez sur la porte en l'appelant. Il viendra sans tarder.
Il salua une nouvelle fois ses deux visiteurs et partit de sa démarche pesante.
Lorsque M. Langlade ferma la porte derrière eux, Holmes se dirigea lentement vers la femme. Celle-ci, bien que recroquevillée dans un coin de la pièce, regardait par-dessus ses genoux avec un mélange de crainte et d'amertume. Ses traits tirés dénotaient un manque évident de sommeil. Le limier bien que légèrement misogyne avec la gente féminine gardait toujours ce côté courtois qui mettait facilement les gens à l'aise. Il s'accroupit à une distance respectable d'elle pour ne pas l'effrayer et commença par se présenter.
– Bonjour Madame Savage, je m'appelle Sherlock Holmes et voici mon ami et collègue, le docteur Watson. Nous sommes venus ici pour vous aider…
La jeune femme posa son regard vide sur mon ami, mais ne dit rien. Holmes interrogea son ami du regard pour avoir son avis sur son attitude. Celui-ci commença par se pincer les lèvres puis se pencha vers son oreille pour lui chuchoter :
– Compte tenu de sa situation, elle se comporte tout à fait normalement.
– Je m'en doutais. Elle n'a rien à faire dans cet établissement, grinça le détective entre ses dents.
Il soupira puis, revenant à elle, continua :
– Madame. Nous ne sommes pas là pour vous nuire, nous voulons vous aider à sortir de cet endroit où vous n'avez pas votre place. Nous sommes des détectives qui travaillons sur le cas de votre défunt mari…
La femme frissonna et resserra ses bras autour de ses jambes. Son regard devint désespérément triste. Une larme glissa, formant un sillon argenté sur sa joue. Watson s'agenouilla auprès d'elle et lui dit en lui donnant avec douceur son mouchoir.
– Nous savons combien votre peine est grande. Tenez. Je vous supplie de nous faire confiance et de vous livrer à nous. Nous pouvons réellement vous aider.
De nouvelles larmes rejoignirent la première lorsqu'une voix faible et emplit de sanglots contenus leur parvint :
– Je veux qu'on me redonne mes enfants. Ils ont besoin de moi.
Le détective eu un léger sourire teinté d'amertume.
– C'est gagné ! Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que vous soyez à nouveau ensemble, nous vous le promettons. Vous voulez bien nous parler ? Nous n'en aurons pas pour très longtemps.
Suite à un imperceptible hochement de la tête de la jeune femme, il s'assit au sol. Le médecin sourit à l'attitude de son ami et fit de même.
– Merci. Je suis vraiment désolée de vous rappeler ce moment difficile et pour vous épargner de tout me raconter, je vous propose de dire ce que j'ai déjà compris. Bien sûr, s'il y a des erreurs, vous pouvez m'interrompre. Je vous demanderai ensuite de me renseigner quant à mes lacunes. Vous êtes d'accord ?
Elle regarda attentivement le limier après avoir enfin accepté le mouchoir du médecin. Son regard sonda le sien et rapidement lui donna son accord. Le jeune homme lui sourit.
– Bien. Je pense que vous êtes originaires tous deux de Londres et que vous avez vécu plusieurs années à Sumatra, vous y avez donné naissance à vos enfants. Votre mari était un homme de sciences, principalement dans la biochimie. Il travaillait depuis quelque temps sur un projet consistant à faire grandir des animaux avec sûrement le projet de proposer cette alternative pour contrer la famine omniprésente à Sumatra et les pays adjacents. Il était associé avec un autre homme, également anglais. Ses études ont été longues… cependant faute de moyens financiers et matériels, vous avez été obligé de rentrer au pays.
« Ils s'installèrent clandestinement dans un endroit désert du Matilda-Briggs, avec le projet de continuer leurs expériences sur des rats capturés en soute. La durée du voyage étant de deux à trois semaines. Leurs recherches prirent un tournant majeur lorsqu'ils finirent par obtenir des résultats satisfaisants, il y a environ une semaine. Toutefois, il y eu un retournement de situation. Le rat sur lequel ils travaillaient, car il s'agissait d'un rat, devenait de plus en plus incontrôlable. Lorsqu'un jour votre mari revint, blessé suite à une agression, à votre cabine. Me suis-je trompé ?
Au fur et à mesure que le détective exposait son raisonnement, la femme le regardait avec un mélange de fascination et de terreur. Elle retrouva la parole après quelques minutes.
– C'est impressionnant. Oui, vous avez presque tout trouvé. J'ai bien rencontré mon mari sur Londres où nous étions tous deux des étudiants. Lui en biochimie et moi en lettres. Mais je suis née à Aberdeen en Écosse. Nous avons eu deux enfants, l'ainé est né à Londres trois mois avant notre départ pour Sumatra. Le second vint au monde environ deux ans plus tard. Nous avons vécu là-bas un peu plus de six ans. Nous sommes revenus ici pour les raisons que vous avez invoquées. Je ne suis au courant pour ses recherches seulement que depuis huit jours, lorsqu'il est rentré, dans notre cabine avec le visage affolé. Il m'a dit pour le rat, pour sa fuite, il suspectait son collègue d'y être responsable. Le lendemain, il est revenu plus tard que prévu. Il était pâle, recouvert de sueur et tremblait. Voulant l'aider, il m'a rejeté et interdit de m'approcher de lui, c'est alors qu'il m'a tout raconté en détail, ses recherches, le but. Il m'a parlé d'un carnet et m'a demandé de le cacher dans la doublure de sa valise.
Après ce flot de parole impressionnant, elle cessa de parler un moment, en proie à une forte émotion, puis, soupira et reprit courageusement :
– Il m'a dit que son collègue l'avait agressé, il lui avait injecté un produit prototype qu'il avait gardé d'une précédente expérience. Le résultat des recherches qu'il avait observé chez les rats, avant cette agression, était abominable. Il ne m'a pas exposé les détails sauf que le porteur initial en vînt à attaquer ses congénères, les infectants par la même occasion et que quelques heures plus tard, les rongeurs mouraient plus ou moins vite. Mais ils eurent l'idée d'injecter un autre produit à l'un d'entre eux avant qu'il ne meure et de l'étudier. L'effet est celui que vous avez raconté. Le rat n'est pas mort et a eu une croissance impressionnante.
» La dose qu'il a reçue a pris plus de temps chez lui que sur les cobayes. J'ai écarté les enfants dans une autre pièce, pendant les trois jours de son agonie. Mais je suis restée à ses côtés jusqu'à la fin. Il m'a fait promettre de ne pas le toucher, par précaution. J'ai tenu parole. Mais c'était épouvantable. Il a beaucoup souffert, et juste avant qu'il ne rende son dernier souffle, il m'a dit qu'il nous aimait tous les trois. Ensuite, on m'a retiré mes enfants et mis dans cette pièce. Depuis, je ne dors presque plus. Lorsque je ferme les yeux, je vois son visage convulsé par la douleur. Je ne l'oublierai jamais.
Elle acheva son récit, anéantie, secouée par d'atroces sanglots. Watson s'approcha d'elle et lui mis la main apaisante sur l'épaule, sans rien dire. Holmes fixa son docteur avec tendresse et avec une pointe de pitié, la jeune veuve. Avec un pincement au cœur, il demanda :
– Je vous prie de m'excuser, Madame, pour cette dernière question… mais elle est essentielle si vous voulez que l'on rende justice à votre mari. Savez-vous le nom de son agresseur ?
Un nouveau frisson la secoua et elle répondit clairement :
– Il s'agit de M. Smith… Culverton Smith.
– Culverton Smith… « C.S. » comme je l'avais déduit… Merci infiniment, Madame, dit-il en souriant doucement à la malheureuse. Je vous promets de faire le nécessaire concernant vos enfants, ainsi que pour votre libération. Soyez forte, Mrs Savage. Justice sera faite.
La veuve les regarda et avec un sourire infime leur répondit :
– Sans que je ne sache vraiment pourquoi, j'ai confiance en vous, Messieurs. Merci de m'avoir écoutée, avoir pu me confier m'a un peu apaisée. Je compte sur vous pour me rendre la vie que j'ai perdue depuis que je suis de retour sur Londres. Merci encore, M. Holmes, docteur Watson, de me redonner espoir, j'espère que vous ne me décevrez pas.
Les deux hommes émus par ces paroles, lui sourirent et se levèrent. Holmes se pencha et au grand étonnement de son ami, lui prit la main qu'il serra.
– Je m'en occupe immédiatement, Madame.
Elle hocha la tête puis ils frappèrent à la porte pour sortir. Une fois dans la rue, ils appelèrent un cab et s'y engouffrèrent.
– Au club Diogène, s'il vous plaît annonça le détective.
Le médecin sourit en posant sa main sur la cuisse de son compagnon et s'enquit :
– Allons-nous voir votre frère ?
– Qui d'autre que Le Gouvernement lui-même est le mieux placé pour aider cette pauvre femme ? Mycroft saura quoi faire, en des délais très courts. J'en suis certain.
