Chapitre 19 : Le Matilda-Briggs

Quelques instants plus tard, un cab s'arrêta devant les portes en fer forgé de la Jardine. Deux hommes en sortirent, le teint légèrement plus rosé qu'à leur habitude, le visage radieux. Ils se dirigèrent vers l'accueil où ils demandèrent à voir le responsable. Un peu moins de cinq minutes plus tard, un vieil homme ressemblant plus à un loup de mer qu'à un directeur de compagnie fluviale, les rejoignit. Il essuya ses mains graisseuses dans son uniforme de travail et se présenta :

– Bonjour Messieurs, je m'appelle Joseph Mckinney, que puis-je faire pour vous ?

– Bonjour, Sherlock Holmes et Docteur Watson. Nous sommes envoyés par Scotland Yard au sujet de l'enquête sur le Matilda-Briggs. Pouvons-nous accéder au bâtiment ?

– Oh ! Oui, bien entendu ! L'inspecteur Lestrade m'a prévenu que vous viendriez. Suivez-moi.

Les guidant au milieu de caisses et barils, le vieil homme les conduisit vers un navire dont les lettres dorées composant son nom brillaient au soleil. Les cordes permettant de l'amarrer solidement au quai, grinçaient au grès du courant.

– Nous avons eu l'ordre de la police que personne d'autre que vous n'y accède. Tout est resté en l'état depuis que le malheureux a été emporté à l'hôpital. Voici les clés et des plans que le capitaine m'a laissés en partant. Avez-vous besoin d'autre chose ?

– Oui. Pourriez-vous faire venir ledit capitaine pour la fin de l'après-midi ? J'aurai quelques questions à lui poser.

– Bien-sûr, cela sera fait.

– Bien… merci. Nous ferons appel à vous lorsque nous aurons fini. Ah ! Une dernière chose. Peu importe ce qu'il arrive, vous ou vos employés, ne montez surtout pas à bord !

Le patron acquiesça docilement, transmit l'information à ses hommes et retourna à ses occupations lorsqu'il vit les deux hommes monter sur le bateau.

Arrivés sur le pont, Holmes et Watson s'approchèrent d'une barrique où le brun y déroula les plans.

– Nous allons commencer par fouiller la cabine de la famille Savage puis celle de Culverton Smith dit-il en pointant différents endroits sur la carte. Après, il faudra investiguer dans les cales, et partir à la recherche de ce rat. Êtes-vous armé, mon ami ?

– J'ai toujours mon revolver d'ordonnance sur moi, Holmes, répondit le médecin en tapotant la poche de son manteau.

Un petit sourire ravi flotta sur les lèvres du détective, il précisa en se dirigeant vers la cabine de Savage :

– Il se peut que nous en ayons besoin…

Lorsqu'ils ouvrirent la porte, la première chose qui les frappa fut l'odeur. Un relent pestilentiel leur prit la gorge, un effluve indéfinissable, amère, acidulée et épicée leur fit monter les larmes aux yeux. Le lit défait était souillé de taches brunâtres. Loupe à la main, le détective se mit à inspecter plus minutieusement les draps.

– Meeks a raison, déclara-t-il en tendant l'ustensile à son ami, regardez… les auréoles brunes correspondent aux endroits où M. Savage a le plus sué. Le tissu a été comme brûlé. Le poison qu'on lui a injecté est bien toxique… je dirai même qu'il est corrosif. Prenez garde, Watson, ne touchez à rien, nous ne sommes pas à l'abri d'une contagion post-mortem.

Hochant la tête silencieusement, le médecin saisit la loupe du brun et observa les draps attentivement ; On pouvait y apercevoir les fibres cotonneuses détériorées comme si elle avait subi un passage sous de l'acide chlorhydrique.

– Les taches semblent « fraîches » de quelques heures seulement… je ne pense pas que Scotland Yard ait pu les voir durant leurs investigations. Il faudra envoyer un télégramme à Lestrade pour que Murray les analyse. D'ailleurs, je n'ai pas lu son rapport… bien que je ne cache pas que c'est un excellent criminologue, il peut être sujet à oublier des indices. Je suppose donc qu'il attend mon retour pour compléter son dossier.

» Toutefois, hormis la puanteur des lieux et ces brûlures, je ne relève pas plus d'éléments pouvant nous aider. Allons voir les quartiers de Culverton maintenant.

La cabine du second scientifique, était bien rangée, le lit n'était pas fait, cependant les draps étaient soigneusement tirés, attendant qu'ils soient changés. Aucun objet ne traînait au sol, ni sur les meubles. Le détective entra et avec précaution, inspecta la pièce en s'attardant sur la literie et le bureau. Il prit une pincette et récupéra à deux reprises quelque chose qu'il mit ensuite dans une enveloppe. Puis il se tourna vers son amant.

– Comme je le soupçonnais, cette chambre ne nous apprendra pas grand-chose… soupira-t-il. Que diriez-vous de partir à la chasse aux rongeurs, mon cher Watson ?

– Je vous suis, passez devant !

Ils s'engagèrent dans un dédale de couloirs menant à la soute et la salle des machines. Curieux comme à son habitude, le blond demanda :

– Puis-je savoir cependant ce que vous avez relevé sur M. Culverton ? Enfin… si cela ne vous dérange pas.

Sans ralentir le pas, le brun sourit et au grand étonnement de son docteur, lui répondit :

– Les informations que j'ai récoltées ne sont pas faramineuses, Watson… je peux donc vous les donner sans craindre de me tromper ; notre suspect est un homme d'un certain âge, je dirai entre cinquante-cinq à soixante ans. Il mesure environ un mètre soixante-quinze, est atteint d'un début de calvitie et souffre d'eczéma. Il est soigneux, méthodique et peut faire preuve d'un grand sang-froid. Il est aussi amateur de tabac indien. Il a fait les études de biologie à l'université de Cambridge.

Le praticien se mit à rire. Le jeune homme devant ce retour, le regarda avec étonnement et l'interrogea du regard.

– Vous m'impressionnez toujours autant, Holmes… dit-il, amusé et enchaîna avec une pointe d'ironie : et vous dites que vous avez trouvé peu d'informations… je serais intéressé de connaître votre raisonnement.

Toujours aussi touché par le retour de son cher et tendre, de légères couleurs s'épanouirent sur ses pommettes, il sourit et lui prit la main, liant leurs doigts avec tendresse.

– J'ai remarqué quelques cheveux sur et sous son oreiller, ils étaient blancs et noirs, cela me renseigne sur son âge et sa calvitie. Ensuite, j'ai découvert de minuscules morceaux de peau morte au niveau des pieds, leurs dispositions par rapport à la tête de lit me donnent une approximation de sa taille ainsi que le fait qu'il soit atteint d'exéma. Quant au fait qu'il soit soigneux, méthodique, ça, je l'ai associé à ses travaux sur le carnet, mais aussi au fait que tout soit laissé propre et rangé après qu'il soit parti. Son départ n'a pas été précipité, bien qu'il ait accompli son agression, cela montre son sang-froid. J'ai trouvé quelques cendres floconneuses d'un cigare : selon mes travaux et leur odeur, je dirai que c'est du tabac d'Inde, précisément celui que l'on trouve dans les quartiers ouest de Bombay. Sur le bureau, j'ai décelé une tache issue d'un seau : vous savez que certaines cires sont parfois très grasses… la tache de graisse s'est partiellement incrustée dans le bois poreux. J'ai reconnu sans trop de difficulté le blason de l'université de Cambridge et naturellement, il a étudié en biologie au vu des circonstances.

Watson dévorait des yeux son homme, la bouche entrouverte. Holmes s'empourpra un peu plus et lui serra brièvement la main, le regard incandescent.

– Si nous n'étions pas en cours d'enquête…

Ce fut au tour du blond de rougir devant ce regard flamboyant de désir. Il soupira après avoir dégluti, déclenchant ainsi un petit rire de la part de son amant. Quand ils s'arrêtèrent devant une porte en fer soigneusement fermée, Holmes n'y tenant plus, l'attira à lui et l'embrassa passionnément.

– Désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher dit-il en lui caressant la joue. J'espère que ça va se calmer avec le temps… ou du moins lorsque nous serons sur le terrain… (Il sourit.) Dieu, ce qu'il me rend heureux ! Allons, mon ami… nous avons un rat à trouver. Il va nous falloir être très prudent.

L'ancien militaire toujours un peu sous le choc de l'assaut de ses lèvres, prit une grande respiration pour s'éclaircir les idées et en sortant son arme, répondit dans un sourire :

– Holmes, vous êtes incorrigible… (Il soupira à nouveau.) Allons-y !

La porte grinça sinistrement sur ses gonds lorsque le détective la poussa. L'oreille à l'affût, ils avancèrent silencieusement, inspectant méthodiquement chaque cellule sur leur passage.

Lorsqu'ils arrivèrent à la salle des machines, une légère odeur similaire à la cabine de Savage les avertie que le rat était passé par là depuis peu. Toujours aussi prudemment, ils pénétrèrent dans l'enceinte sombre. Un grand tas de charbon trainaît dans un coin, les chaudières éteintes étaient noircies, sollicitées par le feu depuis des années. Dans un coin, ils trouvèrent une lampe-tempête à côté de laquelle se situait une boite d'allumettes.

Ravis de leur découverte, ils l'allumèrent et continuèrent d'examiner les lieux. Rapidement, ils tombèrent sur une multitude de taches sombres, éparpillées au sol. S'accroupissant afin de mieux les observer, le limier sortit de sa poche un tube à essais hermétique remplit d'un liquide transparent. Il le déboucha et grattant avec la lame de son canif une des marques suspectes, en récolta une sorte de poudre qu'il saupoudra sur le liquide. Puis il secoua la fiole une fois rebouchée. Le produit prit alors quasi-immédiatement une couleur acajou sombre avec de petits dépôts brunâtres.

– Oh ! Dit le médecin en regardant la solution. Cela me rappelle notre première rencontre ! Votre expérience… nous sommes bien en présence de sang, n'est-ce pas ?

Le jeune homme sourit en se relevant.

Ô mon Watson… En effet mon ami. Je suis heureux que vous vous en souveniez. J'en suis même touché.

– Il ne pouvait en être autrement, mon ami… je me rappellerai toujours du regard brillant et du sourire que vous m'avez adressé ce jour-là. Vous étiez éblouissant. C'est à partir de ce moment que mon cœur n'a cessé de battre pour vous, mon très cher Holmes. Je présume que dans ce tube, il y a votre solution avec les fameux cristaux, c'est astucieux et pratique pour l'emmener sur vos enquêtes…

– Exactement, vous supposez bien.

Le regard soudainement attiré par quelque chose, le détective décala doucement son compagnon et se dirigea vers une table. Sous celle-ci, il y découvrit deux doigts coupés de façon nette. À l'aide d'un mouchoir, il les prit et les examina, les sourcils froncés, puis parla à voix haute, une moue légèrement dégoûtée sur son visage.

– Un index et un majeur de la main gauche d'un homme habitué aux travaux manuels, sûrement un asiatique. La coupure est franche, les phalanges proximales ont été sectionnées d'un coup sec comme si elles étaient passées sous une hachette parfaitement bien aiguisée. Les chairs ne sont pas nécrosées, on dirait même qu'elles ont été cautérisées. Je suppose donc que ceci est l'œuvre de notre mammifère aux dents acérées.

– Seigneur ! Laissa échapper le blond.

Le limier leva les yeux au ciel, prit son médecin par la manche et le mena vers la pièce voisine. À la lueur tremblotante de leur lampe, ils ne découvrirent rien… sauf un petit cagibi entrouvert dans lequel ils se rendirent. La puanteur se fit plus présente, les obligeant à respirer par la bouche pour éviter d'être pris par des nausées. Le cabinet ne devait pas faire plus de dix mètres carré. Il était seulement meublé d'une table et d'une desserte. Une cage vide était posée sur la table, sa grosseur pouvait convenir à un animal de la taille d'un chat. Des touffes de poils grisâtres étaient accrochées aux barreaux, dont certains étaient rongés. Le sol, souillé d'excréments, était écorché profondément par des griffes puissantes.

– Je ne me suis pas trompé. Regardez… dit le détective en pointant le clapier de l'index, Culverton a forcément ouvert la porte de la cage… si le rat s'était échappé de lui-même, elle aurait été totalement défoncée.

Holmes prit la lampe des mains de son compagnon et s'accroupit, inspectant le reste de la pièce en pivotant sur lui-même en éclairant le sol. Lorsqu'un soudain, petit éclat brillant sous la crédence, attira son regard. Toujours précautionneux, il saisit l'objet avec son mouchoir et l'observa, Watson se pencha par-dessus son épaule pour admirer une petite bouteille contenant un liquide vert à l'apparence huileuse.

– Il semblerait que nos scientifiques n'aient pas récupéré la totalité de leurs recherches… nous avons ici une fiole contenant un des produits qu'ils ont créés. Elle a dû tomber et heureusement, elle ne s'est pas cassée, mais a roulé sous cette commode. Par l'épaisseur de la poussière dont elle est recouverte, je pense que nous sommes en présence de la dernière formule. Je doute que nous ayons de temps de concevoir un antidote, néanmoins cela fait une belle preuve à conviction.

– Pour ma part, j'ai trouvé une lampe à pétrole, annonça le médecin. Cela nous sera utile pour nous repérer et surtout si nous en venons à nous séparer.

Watson s'approcha de la table pour allumer sa trouvaille lorsque subitement, le visage du détective se figea. Il fronça les yeux et lui saisit le poignet.

– Chut ! Écoutez ! Il y a du bruit dans la pièce d'à côté !

Il sortit son Remington et dit en l'armant :

– Venez Watson… surtout restez sur vos gardes. La moindre égratignure, morsure ou griffure peut être fatale. Nous devons être très prudents. Si nous pouvons capturer le rat pour l'étudier de son vivant, j'en serai ravi, cependant si nous devons l'abattre… (Il serra la main de son amant.) Je ne veux absolument pas que vous soyez blessé. Je vous aime mon Watson et je ne veux pas vous perdre.

Il le regarda intensément en serrant la mâchoire. Le message muet fut compris par le médecin. Il lui rendit son regard.

Je vous aime aussi Holmes… Je ferai attention, je vous le promets et je souhaite que vous en fassiez de même pour vous. Je ne supporterai pas de vous perdre, plutôt vous suivre dans ce cas.

Holmes tressaillit en devinant dans le regard de son amant la suite de ses pensées. Il déglutit :

– Je ferai en sorte d'être prudent mais… (Il haussa légèrement la voix.) Je vous interdis de faire quoi que ce soit de désastreux s'il en venait à m'arriver quelque chose !

Gardant le silence, le regard de l'ex-militaire qui suivit le fit déglutir de crainte et d'affection.

– Cela ne tient qu'à vous, Holmes…

Le jeune homme soupira en secouant la tête. Puis lui sourit tendrement.

– Je vous comprends parfaitement, mon Ange. Je ne pourrais pas vivre sans vous non plus. (Il soupira à nouveau.) Allons-y…

Tenant fermement son arme, le médecin acquiesça de la tête puis ils se dirigèrent vers une porte entrebâillée qu'ils poussèrent lentement dans un bruit métallique qui leur glaça le sang. Lorsque sur le seuil, le brun leva sa lampe pour élargir son champ de vision, deux perles rouges brillèrent dans le noir puis se rapprochèrent d'eux à vive allure.