Chapitre 20 : Le rat géant de Sumatra
Un sifflement agressif leur parvint, le rat, dans sa course, renversa des caisses en bois se trouvant sur son passage. Holmes et Watson, par réflexe rabattirent la porte sur eux, laissant seulement une ouverture, leur permettant de voir ce que le rongeur faisait. Le détective leva à nouveau sa lanterne, un faisceau de lumière passa à travers l'embrasure, éclairant le passage sur une dizaine de mètres. L'animal continuait à bouger, grattant, couinant, grognant, mais restant invisible à leurs yeux. Voulant en savoir plus sur le rat mutant, le limier prit un objet se trouvant à ses côtés et le lança dans la soute voisine. Ses espérances furent récompensées immédiatement. Le rongeur siffla et se précipita vers le bruit importun, rentrant ainsi dans la lumière en un bond. Reniflant et tournant la tête dans tous les sens, en quête de l'origine de ce bruit.
L'apparence de l'animal les surprit si bien qu'ils en retinrent leur souffle.
– Seigneur ! Laissa échapper Watson d'une voix étranglée, dans le dos du détective. Mais qu'est-ce ?
– Une abomination qui devait être initialement un innocent rat, répondit Holmes en fronçant les yeux. Ces deux hommes ont créé un monstre !
La créature était gigantesque… de la grosseur d'un chien de grande taille. Extrêmement maigre, l'animal avait la peau sur les os. Depuis combien de temps était-il resté sans manger ? Ils ne sauraient le dire. Son pelage gris était parsemé de croûtes et blessures. Par endroits, les poils manquaient, semblant s'être enlevés par plaques, laissant apparaître une peau recouverte de pustules vertes purulentes et nauséabondes. Sur son épaule droite, des lambeaux de peau pendaient. Ses vertèbres saillantes par sa maigreur, s'étaient allongées lors de sa mutation, formant une colonne griffue transperçant sa peau comme une scie. Ses dents affûtées comme des lames de rasoir, dépassaient d'une gueule aux babines retroussées ou manquantes laissant échapper de longs filets de bave verdâtres. Ses yeux rouges phosphorescents étaient recouverts d'un léger voile blanc.
Le rongeur respirait difficilement, son souffle saccadé trahissait une douleur constante.
– Pauvre bête, soupira le médecin. Elle doit souffrir le martyr.
Observant attentivement le comportement de l'animal, le détective nota quelques renseignements importants qu'il transmit à son bon ami :
– Au vu de son état squelettique, je pense qu'il est inutile de vous dire qu'il est affamé, il n'a pas dû manger depuis une, voire deux semaines. Il est au bout de sa vie, mais reste cependant très alerte. Comme pour Savage, sa peau et sa salive sont contagieuses, il faudra faire attention à ne pas le toucher à mains nues quand nous l'affronterons. Je ne sais pas pourquoi il n'a pas succombé à l'injection, mais j'espère bien le découvrir. Oh ! Points importants jouant en notre faveur… il est à moitié aveugle et son odorat est presque inexistant. Je suppose que c'est dû au fait que son cerveau soit touché, mais aussi parce qu'il est resté dans le noir durant un bon moment. Nous pouvons donc avoir le dessus si nous gardons à l'esprit qu'il a une excellente ouïe et qu'il connaît parfaitement les lieux.
» Watson… je ne pensais pas qu'il serait aussi gros, ni aussi mal en point… sa souffrance et la faim doivent l'avoir rendue folle et donc imprévisible. Il est donc inutile de prendre trop de risques. Abattons-la au plus vite, nous l'étudierons sur Baker Street.
Ne cherchant pas à comprendre le cheminement du raisonnement de son amant, le médecin, les yeux fixés sur la créature, un rictus écœuré flottant sur ses lèvres, hocha la tête.
– D'accord.
– Êtes-vous prêt ? Dit le détective en lui prenant la main. Lorsque nous serons dans la pièce, ne me quittez pas d'une semelle. Allez ! Venez !
Ouvrant doucement la porte en fer, arme au poing, ils se faufilèrent dans l'ouverture en silence. Le grincement lugubre de la porte alerta la bestiole qui se retourna en grognant. Apercevant la faible lueur des lampes des deux intrus, elle s'approcha d'eux avec une aisance déconcertante. Les deux hommes renversèrent une table qu'ils se servirent comme bouclier. Tentative dérisoire… la bête furieuse s'élança sur eux, les faisant reculer de plusieurs mètres avant qu'ils ne parvinrent à se stabiliser.
– Ma parole ! Il est vigoureux pour un rat mourant ! Holmes ! Avez-vous un plan ? Cria Watson, en contrant un nouvel assaut du rongeur.
Le limier fit un rapide tour d'horizon et avisant dans la quasi-obscurité, l'ébauche une sorte de mezzanine en acier d'une vingtaine de mètres de haut, située dans un coin de la salle, il s'écria en désignant du doigt l'endroit :
– Là-bas ! Il y a une sorte d'entrepôt en hauteur… montons-y et achevons-le !
– Je veux bien mais les rats savent grimper, mon cher… dit dans un calme relatif, l'ancien militaire.
– C'est vrai mais je ne vois pas comment l'atteindre sans sortir de cette pièce. Si elle s'échappe, nous ne pourrons plus rien y faire et Londres lui fera une formidable cachette. J'aimerai mieux éviter qu'une telle chose ne se produise.
– Tentons alors… soupira Watson. Je vous suis.
Attendons le bon moment pour sortir deux leur rempart improvisé, ils se dirigèrent petit à petit vers leur objectif. Puis, profitant d'une légère faiblesse de la part de la créature, ils s'élancèrent à toutes jambes vers l'échelle verticale. Le médecin, bien que la guerre d'Afghanistan ait laissé sa trace, bénit ses années de service militaire, retrouvant instinctivement la force nécessaire pour se hisser à l'étage rapidement. Holmes comme à son habitude, usa de sa force insoupçonnée et monta aux barreaux avec la souplesse d'un chat.
La surprise du rat ne dura qu'un court instant. Très rapidement, il les poursuivit en lâchant un sifflement enragé, glaçant le sang des deux hommes.
Une fois en haut de leur promontoire, le blond et le brun sortirent leurs armes qu'ils avaient au préalablement rangées pour faciliter leur escalade et visèrent leur poursuivant. Celui-ci étant éclairé par leurs lampes laissées au sol. Ses yeux rouges vitreux flamboyaient de fureur, vision cauchemardesque d'un chasseur attaquant sa proie, les deux compagnons virent l'animal prendre appui sur ses pattes arrière puis sauter pour les atteindre. Dans un bond faramineux, il atteignit la balustrade à laquelle il s'accrocha. Ne perdant pas d'avantage de temps, le détective et son médecin vidèrent leurs armes jusqu'à ce que le rat mutant lâche prise et retombe dans le vide.
Les deux hommes, blancs comme linge, se regardèrent quelques instants, les jambes flageolantes.
– Seigneur ! Lâcha le détective d'une voix enrouée. Je ne pensais pas qu'il pouvait faire de pareils bonds… surtout dans son état !
Les oreilles sifflantes suite aux détonations dans un milieu clos, ils descendirent de leur piédestal et découvrirent le rat, gisant dans une large flaque de sang granuleux, celui-ci s'échappant des plaies dans un gargouillis écœurant.
– Comment va-t-on le transporter jusqu'à l'appartement ? Demanda l'ex-capitaine.
– Nous emprunterons une caisse à la Jardine. Je pense que cela devrait suffire, déclara le cadet.
– Bien… je pense que Mrs Hudson, va être furieuse quand elle l'apprendra ; cette bête empeste !
Un petit sourire contrit naquit sur les lèvres de Holmes. Voyant son ainé se pencher sur le rat, il lui posa la main sur l'épaule.
– Ne le touchez pas sans précaution, rappelez-vous qu'il reste contagieux durant plusieurs jours même après la mort.
– Oh ! Je ne comptais pas le toucher… je me souviens bien du rapport de Meeks et surtout de toutes vos recommandations.
Dans un sourire énamouré et contrit, le détective lui répondit :
– Et si nous sortions de cet endroit pour respirer un air plus pur et aller chercher cette caisse ?
– Je ne demande pas mieux !
Le brun lui présenta son bras, Watson s'en empara avec ferveur et tous deux se dirigèrent vers le quai.
– Hormis le bond final qui nous a surpris l'un et l'autre, je ne pensais pas que nous nous en débarrasserons aussi facilement, murmura le bond sur le chemin.
– C'est vrai, répondit simplement Holmes. Cette capacité de saut est assez peu commune, nous avons eu beaucoup de chance… l'animal était affaibli par la maladie mais aussi les privations… et heureusement, car nous aurions été dans une situation assez compliquée à gérer…Ah ! Voici Mckinney…
– Monsieur Holmes ! Docteur Watson ! Vous allez bien ? Nous avons entendu des coups de feu… il s'est passé quelque chose ? Un bandit était à bord ?
– Oui, nous allons bien, M. Mckinney… aucun bandit ou criminel à bord, ne vous en faites pas, répondit le limier d'un ton nonchalant. Juste un gros rat assez agressif...
– Un gros rat… Holmes… soupira le médecin, en secouant la tête d'un air amusé.
Le détective sourit face à la réaction de son amant et lui fit un imperceptible clin d'œil. Puis reporta son attention sur le directeur de la Jardine.
– Pour les besoins de l'enquête, nous aurions besoin que vous nous procurez une caisse suffisamment grande pour contenir un Saint-Bernard… ainsi qu'une bâche et des gants, ajouta-t-il tout aussi flegmatiquement.
– Un Saint-Bernard ? S'étonna le vieil homme. Mais pourquoi ?
– J'aurai besoin de transporter ce « gros » rat pour l'étudier dans un endroit où je trouverai le matériel adéquat pour cela.
Holmes, tout en se délectant de l'air totalement ahuri du directeur, continua :
– Le capitaine du Matilda-Briggs est-il arrivé ?
– Oui, répondit le vieil homme en reprenant contenance. Il vous attend dans mon bureau. Dois-je l'appeler ?
– Lorsque nous serons de retour avec la caisse, je veux bien. J'aurai besoin d'un ou deux de vos hommes, les plus discrets possible pour nous aider. Oh ! Et si vous aviez l'amabilité de nous dépanner en la transportant jusqu'à Baker-Street, je vous en serais reconnaissant.
– Oh ! Euh… oui, bien sûr ! (Il se tourne vers les entrepôts et hurle.) Harry ! Freddy ! Venez donner un coup de main à ces messieurs ! Et apportez une caisse, la plus grosse possible, ainsi qu'une bâche et des gants !
» Je vais atteler le chariot, ils vous conduiront où vous le voudrez et à votre retour, vous trouverez le capitaine Sullyvan dans l'atelier du fond, sur votre gauche.
– Parfait. Merci M. Mckinney.
Deux grands gaillards d'un peu plus de vingt ans, les bras chargés des fournitures demandées, les rejoignirent. À leur petit air jovial et quelque peu niais, Watson estima avec soulagement, qu'il n'y avait aucun risque à ce que l'affaire ne s'ébruite. En jetant un rapide coup d'œil à son amant, il eut la confirmation que celui-ci pensait exactement comme lui.
