Chapitre 21 : Ce que le rat avait à nous apprendre.
L'opération dans la soute du Matilda-Briggs ne dura qu'une petite demi-heure. Lorsque le groupe de quatre personnes réapparut sur le pont, le directeur vit que ses deux salariés étaient pâles comme neige. Holmes et Watson, quant à eux, discutaient joyeusement en tenant chacun un coin de la caisse. Lorsque celle-ci fût chargée sur la charrette, le cheval baissa les oreilles et renâcla en frappant des sabots, nerveux. L'odeur qui en était issue, moins forte grâce à la bâche, restait omniprésente et tout juste supportable.
– Nous revenons dans une dizaine de minutes, dit le brun aux deux employés en se dirigeant vers l'atelier.
Ceux-ci acquiescèrent sans un mot, le visage dénués de toutes expressions.
Lorsque les deux enquêteurs entrèrent dans la pièce, un homme étonnamment jeune vint à eux. Du haut de ses trente ans, il se présenta après avoir fait migrer sa chique de la joue droite à la gauche :
– Capitaine Sullyvan. L'on m'a dit que vous souhaitez m'parler ?
– Certainement Capitaine, nous ne serons pas longs, assura Holmes en lui serrant sa main calleuse.
Ils s'installèrent à une table trouée par les termites.
– Merci capitaine, de vous être déplacé, dit Watson.
L'homme inclina sa tête puis se focalisa sur le brun.
– Nous enquêtons sur la mort mystérieuse d'un de vos voyageurs, un certain M. Savage. Toutefois, nous ne pouvons pas vous divulguer des informations tant que l'enquête ne sera pas close. Cependant, nous aimerions savoir s'il s'était passé quelque chose d'inhabituel durant votre voyage. Si certains membres de l'équipage ou des passagers avaient des comportements bizarres…
– Ma foi, la traversée s'passée comme d'habitude. L'passagers restaient souvent dans leur cabine ou sur le pont à jouer aux cartes ou prendre l'soleil. Il y a eu quelques tensions entr' quelques personnes, mais rien d'bien méchant. Des histoires d'couple, l'plus souvent. Concernant mon équipage, tout allait bien. Ils sont travailleurs ces Chinois… mais pas très costaud. Mais j'ai pas à m'plaindre, l'boulot était fait.
» Comme vous l'avez vu, y a trois classes sur l'paquebot. Les billets étant pas chers, y s'partageait les parties communes, l'réfectoire aussi. On les séparait simplement avec d'paravents. J'ai été étonné d'pas voir la famille Savage venir manger, les deux derniers jours… mais parfois, ça arrive. En parlant de Savage, il parlait souvent avec un homme aux cheveux grisonnants, j'pense qu'ils s'connaissaient. Un d'mes matelots m'a rapporté qu'il les avait vus fureter du côté des salles des machines… et qu'ils parlaient avec un mécano. Ch'ai pas s'qu'ils mijotaient, mais s'était louche, j'vous l'dis. Depuis c'jour, on les a pas vus très souvent et jamais ensemble.
– Quand était-ce ?
– Deux jours après qu'on soit partis d'Sumatra.
– Pour un si long voyage, je suppose que vos calles devaient regorger de victuailles ?
– Juste l'stricte nécessaire… ç'pouvait rentrer dans un compartiment. On préférait accoster tous l'deux jours pour reprendre d'charbon et du frais. On a un bon cuistot dans l'bâtiment !
Le capitaine particulièrement fier de cet état de fait, sourit de ses dents brunes, gâtées par le tabac qu'il ne cessait de faire naviguer entre ses joues.
– Lors de ces escales, les passagers pouvaient aller sur terre ?
– Oui, s'ils l'voulaient.
–Bien. Merci, capitaine. Vos précisions nous ont bien aidées. Tenez. Voici pour votre déplacement.
Le détective fit glisser une guinée sur la table, en direction du jeune homme. Celui-ci s'en saisit et l'empocha.
– Merci, m'sieur.
Ils se levèrent et quittèrent la pièce. Apercevant de loin que le directeur de la Jardine les observait, Holmes et Watson le saluèrent d'un signe du chapeau. Puis ils se dirigèrent vers le chariot où ils s'installèrent, tandis que le capitaine sortit de l'établissement, traversa la rue et entra dans le pub juste en face.
La carriole quitta la compagnie maritime et atteignit Baker Street, une demi-heure plus tard. Les effluves putrides issues de la caisse, leur tournaient l'estomac, dérangeant l'odorat des chevaux qu'ils croisaient. Les deux compagnons, furent soulagés lorsqu'ils virent le 221B s'approcher. Ils descendirent de la charrette et ouvrirent la porte. Laissant les deux hommes transporter difficilement la caisse à l'intérieur, Watson intervint :
– Holmes ! Comptez-vous vraiment monter cette abomination dans notre appartement ? Vous savez, l'odeur va imprégner tous nos meubles…
– Vous n'avez pas tort, Watson ! Descendons la caisse au…
– MAIS QUE SE PASSE-T-IL ICI ! Hurla Mrs Hudson en sortant de chez elle, un rouleau à pâtisserie entre les mains. Quelle est cette puanteur ! On dirait que vous transportez une charogne, vieille de trois semaines !
Les deux hommes se regardèrent puis pouffèrent de rire, partageant la même réflexion.
– Vous ne pouvez pas tomber plus juste !
– Nous sommes désolés très chère Mrs Hudson, déclara le brun… pour l'avancée d'une de nos enquêtes, nous devons travailler dans le sous-sol sur quelque chose de particulièrement… odorant…
– Je vois ça ! Ou plutôt, je sens ça ! Mais il est hors de question que cette… chose reste dans ma maison, jeunes hommes !
Devant le regard de chien battu que lui lança le détective, elle s'adoucit en souriant :
– Il est hors de question qu'elle reste dans ma maison… plus de trois jours… Il est vraiment très fort… je n'arrive jamais à lui refuser quoi que ce soit… petit gredin !
Ses deux locataires lui firent un sourire éclatant.
– Merci infiniment, dit Watson, en lui prenant les mains.
– Venez, messieurs, apportez donc cette caisse ici, dit Holmes en ouvrant une porte et indiquant le chemin. Attention en descendant, les marches sont raides !
Transportant leur fardeau tant bien que mal, les deux gaillards se rendirent dans la cave et déposèrent la caisse sur une robuste table en bois. Sans un mot, ils saluèrent le limier et son acolyte avant de sortir, ou plutôt de fuir la demeure.
Lorsque les deux jeunes gens remontèrent, ils trouvèrent Mrs Hudson, tenant fermement son arme culinaire, le visage faussement contrarié. Ils eurent le bon goût de prendre un air repentant.
– Trois jours ! J'espère que cela sera suffisant ! Dit-elle en les menaçant du rouleau.
– J'espère que cela ne nous prendra pas autant de temps, répliqua Holmes en souriant timidement.
– Puis-je au moins savoir de quoi il s'agit ? Vous connaissant, j'espère que ce n'est pas un cadavre !
– En fait, si, laissa échapper Watson. Mais pas humain, rassurez-vous.
Elle soupira de nouveau :
– Je ne sais même plus de quoi je dois avoir peur… Le fait que vous me rameniez de telles choses où le fait que je n'en sois plus étonnée…
Elle leur dit avec un microscopique sourire avant de rentrer dans son appartement :
– Faites en sorte d'aller vite, je viendrai calfeutrer le bas de porte pour éviter que l'odeur ne se propage partout.
– Merci, Mrs Hudson. Comptez sur nous.
Allant chercher le matériel adéquat pour analyser la créature, Holmes pris son nécessaire de chimie, son microscope et de récipient. Watson, se résigna à sacrifier des scalpels et outils chirurgicaux pour la besogne. Une fois tout rassemblé, ils redescendirent, fermant les deux portes derrière eux. L'odeur dans l'endroit confiné leur fit monter les larmes aux yeux. Le stade des nausées étant franchi depuis un moment, ils optèrent pour la respiration buccale.
Éclairé par toutes les lampes qui étaient en leur possession, ils s'installèrent de part et d'autre de la table, enfilèrent des gants et deux tabliers de boucher puis entreprirent d'ouvrir la caisse. Le poids de l'animal étant trop élevé pour eux deux, ils décidèrent de scier les parois pour l'atteindre. Une fois que ce fût fait, ils coupèrent la bâche et purent accéder enfin à la créature. Celle-ci encore plus « endommagée » par le transport et les nombreux impacts de balle, gisait dans son sang à demi coagulé. Ils la firent rouler sur le dos et prirent une grande inspiration avant d'entamer la dissection.
La lame du scalpel descendit proprement le long de l'abdomen du rongeur. Ils écartèrent ensuite les chairs faisandées, laissant apparaître les principaux organes vitaux et une chose qui les surprit grandement.
– Holmes… dit le médecin d'une voix tremblante. Nous n'avons pas affaire à un rat, mais plutôt à une ratte en gestation! Regardez ! Il y a quatre petits !
Le détective pinça ses lèvres minces, fronçant les sourcils. Puis continua son investigation peu ragoûtante dans les entrailles du mammifère, énumérant méthodiquement les avancées de ses recherches :
– Les reins sont totalement hors service, remplis de calculs, les intestins sont irrités. La vésicule biliaire est littéralement explosée. Le foie est nécrosé presque en totalité. L'estomac est atteint de multiples ulcères, sûrement à cause de sa salive. Les poumons sont liquéfiés comme pour Savage… à se demander comment elle pouvait encore respirer. Ma parole ! Regardez Watson !
Holmes poussa une partie de la masse gélatineuse servant de poumon, pour accéder au cœur.
– Par tous les saints ! Est-ce que c'est ce que je pense ?
Holmes regarda le blond avec une légère pointe d'ironie :
– Si vous pensez à un second cœur quasiment sain, alors, oui… Vous pensez comme moi. Je pense qu'avec ceci et le fait qu'elle ait été en gestation, on ait trouvé la clé de sa survie. Elle a puisé sur elle pour sauver ses petits. Un instinct maternel très prononcé.
– Le second cœur est très rare, Holmes, mais pas impossible. J'ai déjà vu un tel phénomène. Bien qu'à l'époque, je pensais que c'était une affabulation. Dans ces circonstances, le second cœur devait sûrement prendre le relais lorsque le premier défaillait, lui permettant de vivre plus longtemps que prévu. Cependant, vu l'état de ses autres organes, je suis surpris qu'on l'ait trouvé en vie…
» Concernant les petits, bien que peu développés, leur grosseur reste anormale. Ils doivent donc être contaminés. Mais ils sont morts au cours de la gestation… par contre difficile de savoir quand.
– Je partage aussi cet avis, acquiesça le brun, le visage soucieux. Je vous avoue que je suis soulagé de voir qu'une telle abomination ne puisse pas se reproduire et qu'il n'y en ait pas plusieurs en liberté.
Le médecin hocha de la tête, le visage grave. Le limier se pencha à nouveau sur la ratte et dit :
– En voyant l'étendue des dégâts, je pense qu'il va être compliqué d'en savoir plus dans l'immédiat. Je vais faire quelques prélèvements pour les analyser et les comparer aux résultats du carnet. Puis nous pourrons nous en débarrasser. Le feu serait préférable, je pense.
– Le problème étant que nous ne sommes que deux pour la déplacer, Holmes.
Le cadet grimaça de dégoût puis se tourna vers son homme et répondit :
– Je sais bien… (Il soupire.) Je ne vois qu'une solution… bien qu'elle ne me plaise pas le moins du monde. Il va falloir mettre au courant Lestrade. À nous trois, nous pourrons la déplacer dans une décharge et la brûler. Il aura par la même occasion le compte-rendu de l'enquête. Du moins celle qui le concerne.
– En effet, soupira l'ainé. Dans ce cas, je vais vous laisser à vos prélèvements et me changer pour aller au commissariat. Je reviendrai avec l'Inspecteur et demanderai qu'on nous approche une voiture vers vingt-trois heures trente. (Il se penche et l'embrasse tendrement.) Faites attention à vous, pendant mon absence !
Holmes, les joues rouges lui sourit :
– Promis ! Revenez-moi vite !
Watson tout sourire, monta les escaliers et se dépêcha de se préparer. Tandis que le limier alluma son microscope et plaça une lamelle avec un échantillon issu d'une pustule qu'il analysa sur-le-champ. Ensuite, il étudia des poils, de la salive, du sang de la ratte, mais aussi d'un des petits ainsi que des morceaux d'organes nécrosés… Il nota ses découvertes rigoureusement. Puis à l'aide d'une pipette en verre, il déposa une goutte du contenu de la fiole retrouvée dans la calle du navire sur lamelle en verre et y releva les nombreuses similitudes avec ses premières constatations.
Le jeune homme tout à ses découvertes, se parla à voix haute comme pour organiser ses idées :
– Comme prévu, pas de surprise. Culverton et Savage ont inventé un poison trop complexe pour que Watson et moi puissions en faire une ébauche d'antidote rapidement, cela nous prendrait plusieurs mois, voire années. Cependant, les analyses des prélèvements donnent des précisions quant à l'évolution des mutations jusqu'à la destruction finale des organes. Le sujet souffrirait dans un premier temps d'une sorte d'acromégalie pour ensuite basculer vers l'apoptose. C'est fascinant !
