Je reste planté devant la cathédrale Saint-Jean, un « véritable chef d'œuvre de l'art baroque », comme le dit Charlie. Sa façade plutôt sobre et austère ne paie pas de mine comme ça, mais à l'intérieur se cache l'un des plus beaux trésors de La Valette. La première fois que je suis entré, je n'ai pas su où donner de la tête. Le sol, constitué de dalles de marbres décorées de blason, abrite les tombes des chevaliers de l'ordre. La voûte, est quant à elle, entièrement recouverte de fresques représentant la vie de Saint-Jean Baptiste. Les murs sont d'or. Tout est fin, tout est beau. J'aime bien me balader ici. Mais l'endroit que je préfère, à la Valette, c'est le jardin Barrakka, qui surplombe le Grand Port, avec ses nombreuses colonnes, ses bancs, ses parterres de fleurs. Il y a d'ici, une vue imprenable sur les Trois Cités en face de La Valette, et sur la mer. C'est l'un des rares coin de verdure au milieu des pierres ocres de la ville. En contrebas, il y a la Batterie du Salut. Charlie m'a raconté qu'autrefois, on s'en servait pour saluer les vaisseaux étrangers. Les canons ont été remis en état, et une salve est tirée tous les midis.

- Te voilà enfin, m'accueille Tommy.

- On a presque failli attendre ! Plaisante Janet. Tu connais mon frère et son horreur des retards !

- En retard ? Moi ? Je m'offusque. Jamais ! Et puis en retard pour quoi ? On se promène, c'est tout !

- Je te rappelle qu'on doit se rendre quelque par cette après-midi ! Grogne Tommy.

- Une mission ? s'inquiète Janet.

Tommy reste évasif, alors que nous longeons la Batterie du Salut pour nous promener. Lui parler de la mission, des Autres, des trafiquants, n'est même pas une option, et nous le savons tous les trois. Janet a l'habitude avec ses deux frères… Elle s'étire, ses longs cheveux blonds attachés en une tresse négligée. Elle baille :

- J'ai été de garde toute la nuit. On a un nouveau patient depuis hier. Le sevrage est horrible…

- Et l'ami de Julian ? Je demande.

- Julian ?

- Je crois que le patient s'appelle Josh.

- Je n'ai pas le droit de parler de mes patients, Lou', sourit Janet. Tout ce que je peux t'affirmer, c'est que le sevrage est douloureux et éprouvant. C'est un combat permanent et même quand on ressort, personne n'est à l'abri de replonger encore plus bas que la dernière fois.

- C'est horrible, je murmure. Et les personnes qui fabriquent le conscidisti sont des monstres…

- C'est une drogue aux effets intéressants, me contredit Janet. Et utilisée à bon escient, elle permet à un patient ayant vécu un fort traumatisme de se soigner plus rapidement, de faire taire la douleur…

- Orphée a parlé de vide…

- C'est exactement ce que l'on ressent, intervient Tommy.

- Tu en as déjà pris ? Je m'exclame.

- Une fois. Après avoir subi un maléfice. J'ai failli perdre une jambe.

Je m'arrête de marcher, en analysant chacun des mots qu'il vient de prononcer :

- Tu as quoi ?

- Il s'en passe des choses, Lou', entre deux de tes voyages ! Rit-il.

- Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? Je le gronde.

- Je n'étais pas trop en état de le faire…

- T'avais un problème avec ta jambe ! Tu n'écris pas avec les pieds que je sache !

Tommy éclate de rire, alors que je glisse une main sur son épaule :

- Je sais que je ne suis pas très présent … Je suis désolé.

- T'as un métier prenant.

- Pas plus que le tien, ou celui de Janet, celui de Molly…, j'admets faiblement.

- Si tu te sens mieux, en te bourrant le crâne de voyage, fais-le, me rassure Janet en posant une main sur ma joue.

Je souris faiblement, me laissant aller à son contact.

- Je connais des addictions bien plus difficile à soigner que celle qui t'empêche de défaire totalement ta malle une fois que tu es rentré à Londres…, poursuit-elle.

- Je ne prendrais jamais de ce truc, Janet ! Je lui assure.

- Quoiqu'il en soit, c'est une drogue extrêmement dangereuse.

- Comment en vient-on à en prendre ? Je m'interroge à voix haute.

- Tu devrais demander à Julian…, marmonne Janet sans en dire plus.

Je hausse un sourcil, sans oser l'interroger davantage. Je préfère mettre tout ça de côté, et profiter de mes amis.

OoO

La plage de Bajia ta' Mgiebah est petite, bien cachée et éloignée des circuits touristiques. Elle n'est connue presque qu'exclusivement des locaux. Il faut marcher presque un kilomètre pour y arriver, mais on n'y trouve rarement du monde. D'ordinaire, cette plage est adorée des psychards, qui y vivent en paix, loin des moldus.

- Parle-moi encore des dragons foudre ! Me demande Médusa. Ma fille les adore ! Depuis qu'elle a vu la photographie de l'un d'eux à la une du journal, elle ne parle que de ça. Tu crois qu'on pourra en observer en vrai, un jour ?

- Je n'en sais rien, je réponds. Ce sont des créatures assez fragiles, mais très puissantes aussi. Elles seraient vite la proie de trafiquants, si on les laissait sans protection…

- Les dragons foudre se laissent-ils facilement approcher ?

Je fronce les sourcils, méfiants. Médusa s'avance de quelques pas, et se plante devant moi et marche à reculons pour continuer à me regarder. Ses cuissardes rouges à talon s'enfoncent dans le sable. Elle ne semble pas déranger. Le vent ébouriffe ses cheveux noirs, qui insolemment reviennent toujours parfaitement en place.

- T'essaie de me soutirer des informations ? j'esquisse un sourire.

- Tu crois que je fais ça par plaisir, Weasley ? Ronchonne-t-elle. Les psychards sont des créatures fortes, et intelligentes. Crois-moi, il vaut mieux les livrer à Main Rouge plutôt qu'ils passent leur vie dans cette usine à rapeltouts.

- Tu sais ce que Main Rouge en fait ? Je lui demande.

Elle frissonne légèrement et ses yeux se voilent. Il serait plus facile de la détester, si elle n'avait pas de cœur. Seulement, elle en a un, même si elle s'évertue à le cacher de toutes ses forces.

- Je préfère ne pas me poser la question, Louis. J'ai besoin de dormir la nuit, et de pouvoir me regarder dans la glace pour me coiffer.

Les psychards font parties des espèces les plus malmenées par les sorciers. Les pouvoirs du psychards permettent de faire remonter les souvenirs les plus anciens. Beaucoup de personnes sont prêtes à tout pour ce pouvoir, pour rester dans le passé, revoir sans arrêt certaines images de leurs proches décédés la plupart du temps… Ils épuisent les psychards jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que des coquilles vides.

- Où as-tu étudié la magizoologie ? Je lui demande.

- Avec mon père, en Suisse. Nous avons déménagé à Malte après la mort de ma mère.

- Et tu n'as pas fait d'études supérieures en magizoologie ?

- J'ai été refusée à l'école de magizoologie de Roumanie. Puis à celle de Shangaï, et celle d'Afrique du Sud également. Pourquoi ?

- Pour rien.

Je me dis que c'est bien dommage, qu'elle ait été refusée. Elle semble passionnée par les créatures magiques…

- Alors ? Les dragons foudre ?

- Ils se laisseraient probablement approcher sans difficulté. Ils sont très sociables, et adorent tout ce qui est sucré. Si tu leur proposes un fruit, tu deviens leur meilleure-amie !

- C'est fascinant, murmure-t-elle.

Une fois arrivés sur la plage, nous nous rendons compte qu'elle est déserte. Le visage de Charlie est frappé par l'inquiétude. Tommy et Isaak sont sur leur garde, alors que Marine s'éloigne de moi pour diriger les personnes qui sont sous ses ordres. La plupart nous regardent avec défiance, sachant pertinemment qu'en tant que trafiquants, ils risquent tous très gros. Mais Médusa sait se faire obéir. Elle n'a qu'à claquer des doigts, et ils accourent tous fidèlement auprès d'elle.

- Je n'aime pas qu'elle te tourne autour, souffle Charlie en observant Médusa.

- Imagine si le soleil avait pensé la même chose de la Terre !

- Et le fait qu'il n'y ait plus aucun psychard ici est très alarmant…

Faramond, dans ses cheveux s'agite et descend son cou, puis tout le reste de son corps pour plonger ses pattes dans le sable. Il goûte l'air marin du bout de la langue.

- Cela fait quelques temps que la France est débordée, à cause des psychards qui envahissent les plages du Sud. Sans parler de la Grèce et de certains pays voisins de Malte…, soupire Charlie. Les psychards ont un bon instinct de survie.

- Que l'Homme a peut-être trop affûté au fil des années, je grommelle.

Isaak vient vers nous, alors que tout le monde semble fouiller la plage, quitte à soulever chaque grain de sable, pour vérifier si un psychard ne se trouve pas en-dessous.

- Sans psychard à livrer à Main Rouge, qu'est-ce qu'il se passera ? Demande-t-il.

- Est-ce si important ? Je fronce les sourcils. Il suffit de faire illusion le temps de la transaction, non ?

- Cela pourrait mettre ta copine en danger, Weasley. Elle a passé un accord avec les aurors ce matin, m'apprend Isaak. Mais Main Rouge est puissant, et s'il traite avec les Autres, il ne la laissera pas tranquille comme ça…

- Je ne comprends pas… Même s'ils migrent depuis quelques années, les psychards sont naturellement faits pour vivre sur Malte. Cette plage est celle sur laquelle ils se reproduisent normalement en cette saison…, je remarque. Jusqu'à maintenant, les psychards ne l'avaient jamais désertée.

Faramond émet un petit cri plaintif qui nous alerte immédiatement. Je transplane jusqu'à lui le premier et le prend dans mes mains, le manipulant avec précaution, alors qu'il semble hagard. Charlie, au-dessus de mon épaule, pose son pouce dans son cou, pour prendre son pouls.

- Fort mais irrégulier.

La queue de Faramond s'agite dans tous les sens. Quelque chose lui fait peur. Il se roule en boule dans mes mains, et ses pattes contre ma peau, me brûlent. Je le surélève calmement pour les examiner : elles sont presque brûlées. J'enlève les quelques grains sable qui y sont restés, et lance un sort de guérison. Le psychard s'agite nerveusement, cherche son équilibre. Je le dépose délicatement sur mon épaule, auprès de laquelle il se blottit.

Charlie s'est accroupi pour examiner le sable.

- Il est empoissonné.

- Du produit anti-psychard ? Je m'alarme.

Charlie hoche la tête. Quand la population de psychard était incontrôlable il y a quelques siècles de cela, une sorcière a mis au point une potion pour les repousser et les forcer à s'éparpiller, pour qu'ils laissent les moldus tranquilles et ne leur soufflent pas dessus. C'est une potion que l'on vaporisait à même le sable, sur les plages. Avec un sort d'extension, la potion peut faire effet sur des kilomètres entiers. Elle est interdite depuis longtemps. Certains psychards en mourraient parce qu'elle leur brûlait les écailles et les pattes.

Médusa transplane jusqu' à nous, alertée par le bruit.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Quelqu'un vaporise du produit anti-psychard sur cette plage…, l'informe Charlie.

- C'est impossible. Cette plage est sous ma responsabilité ! Tout ce qui s'y passe se fait sous mon contrôle ! Réfute-t-elle.

- T'es sincèrement prête à te porter garante de toutes les personnes qui sont sous tes ordres ? Je ricane.

- Ils sont trafiquants. Évidemment que non ! Répond Médusa passablement énervée. Mais ils ont des familles à nourrir. Alors je sais que ce n'est pas eux… C'est peut-être un coup de Baron, ou d'Hélios.

- C'est quoi ça encore ? Vous pouvez pas utiliser des prénoms normaux dans le monde de l'illégalité ? Ou est-ce un critère de sélection pour faire carrière dans le milieu ? Je m'agace.

- Baron est un trafiquant français. C'est notre plus gros concurrent… C'est sûrement lui. Hélios lui, gère les trafics de Grèce. Ils s'entendent comme larron en foire !

Elle s'assoit mollement sur le sable, désespérée.

- Il me faut des psychards pour Main Rouge… Je n'ai pas le choix, bredouille-t-elle.

Elle lève des yeux larmoyants vers moi :

- J'ai traité avec Main Rouge parce que je voulais sortir les psychards de l'usine à rapeltouts. Je pensais faire quelque chose de bien. Mais il en demandait toujours plus, et prise dans le tourbillon, aveuglée par tout l'argent que j'avais enfin, je n'ai rien venu venir. J'ai pu quitter cet emploi que je détestais. J'ai commencé à prendre des psychards directement sur les plages de Malte. Puis j'ai su, ce qu'il en faisait vraiment… Ses tarifs sont devenus de moins en moins élevés, ses demandes de plus en plus pressantes et compliquées.

- On sait déjà qu'il fait avec ces psychards, je lui souffle.

- Il les vend à des gens vraiment horribles, soupire-t-elle.

Sait-elle que c'est pour fabriquer du conscidisti ?

- Et si on fait illusions ? J'insiste. Si on fournit à Main Rouge ce qu'il veut ?

- On a plusieurs fois tenté cette ruse, grimace Tommy, qui vient d'arriver derrière nous. Il est malin…

- Donc on a une semaine pour trouver des psychards, je maugrée.

oOo

- T'es pas obligée de me raccompagner, répète Médusa pour la énième fois.

- Que je le fasse ou non, tu es quand même suivie, je te rappelle…

Un auror la file en permanence. Elle émet un soupir las.

- T'es déçue ? D'avoir trouvé un accord avec les aurors ? Je m'inquiète.

- Non. Il faut que je sorte de cette spirale. Pour ma fille, pour moi… Main Rouge est de plus en plus puissant et commence à faire la loi, dans le milieu. Je n'aime pas ça. Vendre quelques psychards a des gens qui veulent en prendre soin mais qui n'ont pas de permis c'est une chose. Mais en vendre à des crapules qui fabriquent du conscidisti et empoisonnent toute l'île s'en est une autre.

- Tu sais pour le conscidisti…

- Bien sûr que je sais, murmure-t-elle. Au début, je me disais que j'avais de la chance, de ne pas avoir à traiter directement avec eux, que Main Rouge était un filtre rassurant et nécessaire. Mais je crois qu'ils ont fait de Malte un lieu test pour leur drogue… J'ai eu tort.

- Comment sais-tu, que le conscidisti est fabriqué à l'aide de psychard ?

- Mon père, chuchote-t-elle comme un secret honteux. Il se servait de leurs mues comme d'anesthésiant pour les nerfs. J'ai fait le lien, entre les commandes en nombre de psychard, et cette drogue qui coupe celui qui la prend de toutes émotions.

Elle a l'air déterminée.

- Ne fais pas ça.

- De quoi ? Je l'interroge.

- Me regarder comme si tu essayais de voir un truc bien en moi.

- T'as le courage d'admettre que tu as eu tort.

- Ne te méprends pas. Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Sans ça, ma fille et moi serions à la rue.

Elle s'arrête de marcher, juste en face du bar moldu par lequel on accède à son repère, pour les sorciers. Tout en haut de la bâtisse, on devine l'appartement où loge Médusa. Une petite fille, de six ans peut-être, regarde par la fenêtre et lui fait de grand coucou. Les lèvres de la jeune-femme se sont étirées.

- T'es jeune, je commente.

- Finement observé, éclate-t-elle de rire. Et là, tu essaies sûrement de calculer à quel âge j'ai eu ma fille…

Je rougis légèrement.

- J'ai vingt-et-un ans.

Je hoche la tête. Je me demande ce qui lui est arrivé, pour qu'elle en vienne à pactiser avec le diable. En la regardant faire coucou à sa fille, en observant ses yeux emplis d'amour et son sourire éclatant, je devine qu'elle n'avait vraiment pas le choix, et qu'elle ferait tout pour son enfant.

- Et je m'appelle Marina, me sourit-elle avant d'entrer et de refermer la porte du bar derrière elle.

OoO

J'ai surpris Julian en train de vomir. Il tremble comme une feuille. Il pleure, éclate de rire et se met en colère. Il a bu tout le contenu de ma gourde de whisky-pur-feu. Cela fait cinq jours que je suis à Malte, et pourtant j'ai l'impression que cela fait une éternité. Nous n'avons trouvé que très peu de psychards, et tous étaient en très mauvaises santé. Marina, Charlie et moi, les soignons comme nous pouvons.

- Pourquoi tu m'as emmené là ? Me demande-t-il alors qu'il me regarde enlever mes chaussures pour laisser l'océan lécher mes pieds.

- T'as besoin de sortir.

- Tes copains et toi, vous avez trouvé comment arrêter ces gens ? Ceux qui vendent le conscidisti ?

- Orphée a été entendu par les autorités magiques ce matin.

- Ça ne suffit pas, grogne-t-il. Des dealers, il y en a encore beaucoup.

- Et tu sembles bien les connaître, je fais en haussant un sourcil.

Il pâlit faiblement comme un voleur pris sur le fait.

- Josh est toujours à l'hôpital, marmonne-t-il. Je ne sais pas s'il s'en remettra.

- Pourquoi ne s'en remettrait-il pas ?

- Parce que c'est ce qu'on dit, mais je sais ce qu'on pense au fond de nous, quand on promet de ne plus jamais céder à la tentation : on sait qu'on ment.

- Tu as déjà pris du conscidisti…, je comprends.

Il ne répond pas.

- Tu t'en es sorti, toi. Alors pourquoi pas lui ?

Il enlève ses chaussures à son tour et expire un long moment, un nuage grisâtre qui se perd dans la nuit fraîche. Il est à fleur de peau.

- J'aime Josh comme je n'ai jamais aimé personne dans ma vie, élude-t-il. Je l'ai fait plonger dans cette merde. C'est ma faute, s'il est là-bas. Je n'ai pas su le protéger des gens comme toi.

- Comme moi ?

- Des sorciers.

- Nous ne sommes pas tous méchants.

- Je sais. Je ne suis pas débile ! s'écrie-t-il.

Mais il a quand même peur. Il faut dire qu'Orphée n'est sûrement pas un sorcier très commode. Julian semble avoir vu des choses qui l'ont traumatisé…

Je fume tranquillement la cigarette qu'il m'a offerte. Je me dis qu'à la fin de mon séjour entier, à ce rythme, je lui devrais probablement un paquet entier.

- J'ai un truc pour toi, j'énonce calmement.

- Quoi ?

- On t'effacera la mémoire, tôt ou tard. C'est sans doute mieux comme ça. Tu ne te souviendras de rien, tous tes souvenirs liés à la magie et à son existence disparaîtront et tu pourras reprendre ta vie comme avant.

- Je ne demande rien de mieux.

- Mais en attendant, je veux que tu gardes ça avec toi.

Je lui tends la paire de jumelles que j'ai autour du cou. Il la prend, comme si l'objet allait le brûler.

- ça va pas te mordre, tu sais, je ricane.

- Je pensais que les livres ne mordaient pas. Jusqu'à ce que l'un des tiens me saute à la gorge !

- Le monstrueux livres des monstres peut se montrer capricieux, je m'excuse. Mais ces jumelles sont inoffensives, je te le promets.

Il regarde à travers les jumelles le paysage, un sourire sur le visage.

- Tourne-toi vers moi, je lui conseille.

Il s'exécute, en tenant fermement les jumelles. Il ouvre la bouche, ahuri :

- Tu brilles !

- Ces jumelles détectent toutes les sources de magie. Elles ne marchent pas sur les sorciers portants encore la Trace.

- La Trace ?

- C'est ce que tous les sorciers de moins de dix-sept ans ont. On s'en sert pour les fliquer. Faire de la magie en-dehors d'un établissement scolaire, ou en présence de moldus… Quand on est jeune, souvent on déconne, et on n'a pas conscience de l'importance de ces règles, je soupire.

- Tu les as déjà enfreintes ?

- Oui. Une fois. Avec un moldu qui voulait se la péter sur sa planche de surf. Il était dangereux et venait de manquer de faire tomber un enfant de sa propre planche…

Sa bouche s'ouvre un peu plus.

- Il va très bien, rassure-toi, je lève les yeux au ciel. Il a bu la tasse et son égo en a pris un coup.

- T'es un justicier en fait, éclate-t-il de rire.

- Chaque fois que tu auras un doute, dans la semaine à venir, tu pourras regarder à travers ces jumelles.

Je veux lui donner un peu de pouvoirs, la sensation qu'il peut encore contrôler quelque chose.

- Merci, murmure-t-il.

Nous restons silencieux pendant un long moment, à regarder les étoiles et l'océan, qui s'étend à perte de vue. Il porte les jumelles autour de son cou. J'en ai une autre paire, plus récente. Celle que je viens de lui donner, m'a été offerte lors de ma première année à l'école de magizoologie de Roumanie. On s'en sert, pour débusquer les créatures magiques qui se cachent, qui se confondent avec les paysages, ou se mêlent aux animaux moldus.

- Louis ?

- Hum ?

- Est-ce qu'il existe des créatures magiques qui te rendent tristes ? Des créatures qui te font regretter la vie ? Qui te font perdre espoir et aspirent toute la joie en toi ?

Je reste muet de stupéfaction. Ce qu'il décrit ressemble à des détraqueurs. Ils se sont rebellés il y a quelques temps et ont officiellement formé une alliance avec les Autres… Depuis l'affaire Opaline, la plupart des détraqueurs sont chassés. Les dernières rumeurs prétendent qu'ils ont élu refuge au désert Tcharsk, en Sibérie.

- Un sorcier m'a enfermé dans une pièce. Elle était vide, et froide.

- Julian…

- J'avais besoin d'argent. Il faisait des tests. Il avait une baguette, comme toi. Il faisait apparaître du feu, de la glace, des éclairs…

- T'en as parlé à quelqu'un ?

Il secoue la tête.

- Il se passe des choses à Malte, Louis. Des choses vraiment horribles… A cause de gens comme toi.

- Pourtant tu m'as fait confiance…

- T'as un sourire à tomber.

- Heureusement que j'ai une gueule d'ange, je plaisante.

- Et t'as parlé d'ABBA. Les sorciers que j'ai fréquentés jusqu'ici ne perdaient pas de temps à parler musique…

- Longue vie à Waterloo !

Il éclate de rire tout en tremblant. J'ai envie de le protéger. Je jette un coup d'œil derrière moi. Tommy, soumis au sortilège du Tapinois, nous surveille sûrement. Je sais que nous sommes en sécurité, et pourtant…

Malte a bien changé.