- Quelque chose se prépare ce soir.

Je me retourne pour faire face à Julian, qui a rongé ses ongles jusqu'au sang. Une semaine est passée. Nous sommes mardi.

- Oui, quelque chose se prépare, j'admets.

J'ai appris que mentir à Julian ne servait à rien, et ne faisait qu'accroître son anxiété et ses changements d'humeurs.

- Reste ici.

- C'était mon intention, rétorque-t-il en plongeant sous la couette.

- Pour les créatures que tu as mentionné la dernière fois, celles qui t'ont fait ressentir le désespoir… J'en ai parlé aux aurors.

- Et ?

- On n'a trouvé aucune trace de ces créatures…, je l'informe.

Il soupire, en se frottant les yeux.

- J'ai sûrement rêvé…

oOo

Marina, Charlie et moi restons silencieux, devant les caisses de psychards. Nous en avons une vingtaine tout au plus… La transaction a lieu dans une heure.

- On est dans la bouse de dragon jusqu'au cou, je geins.

- Il faut que ça fasse illusion, le temps que l'on arrête Main Rouge, souffle Charlie comme pour se rassurer.

Faramond dort profondément dans ses cheveux. Il s'est à peine remis de ses blessures et ses pattes sont encore légèrement brûlées, par l'effet du poison.

- Les aurors ne nous lâcheront pas…, je les rassure. On n'a rien à craindre.

- Ne sous-estime pas Main Rouge, lâche-t-elle.

oOo

- Pourquoi les Autres vendraient-ils de la drogue ? j'interroge Isaak. Je ne comprends pas quel est le but…

- Se faire de l'argent. Ça rapporte une petite fortune de rendre les gens dépendants à un truc …, répond-t-il.

- C'est dégueulasse…

- Les Autres ne sont pas des gens bien, grommelle-t-il.

- Et le fait qu'ils se servent de créatures magiques pour en fabriquer… L'usine de rapeletout et les fabriques de potions faites à partir de conscidisti ne sont guère mieux.

Isaak tapote mon épaule, avec un sourire en coin :

- Montre-toi à la hauteur de tes valeurs, Weasley, et je ne me ferais plus aucun souci pour l'avenir de la magizoologie !

J'aimerais en être capable. Mais comment changer le monde avec mes deux seules et uniques petites mains ? Je pars rejoindre Marina, qui est seule sur la plage, avec ses caisses. Il y a un bateau au loin, qui est arrivé il y a plusieurs minutes, mais qui ne bouge pas du tout, sauf pour se faire ballotter par les petites vagues. Avec les aurors, nous nous sommes mis d'accord pour que je reste avec Marina, en tant que magizoologiste en train de vriller et qui cherche à faire carrière dans le commerce illégal de créature magique… Je n'aime pas ça du tout.

Quand un homme transplane sur la plage, je retiens mon souffle, portant instinctivement ma main à ma baguette. Marina reste calme et maîtrise chacun de ses gestes, et même le ton de sa voix, égal et fort :

- La livraison de la semaine, annonce-t-elle.

- Avec quelques écarts…

Mes doigts agrippent fermement ma baguette quand l'homme ouvre les caisses une à une pour découvrir qu'elles sont quasiment toutes vides. Un sortilège le frappe en pleine tête. Il tombe inerte sur le sable. Marina s'accroupit, un sourire sur le visage, et lui écrase le nez de son pied, avant d'être interrompue par Tommy.

- Ce n'est pas Main Rouge, nous apprend-t-elle. C'est un de ses sbires. Un crétin de première.

Le bateau resté dans l'océan continue de se faire ballotter par l'océan.

- Mais il peut nous mener jusqu'à lui… Il a forcément un portoloin qui le mène tout droit dans l'un des entrepôts.

Charlie, à mes côtés, me regarde d'un air entendu. Si nous avons la possibilité de délivrer les psychards qui y sont, il n'y a aucune raison d'hésiter.

oOo

Le portoloin, repris par Isaak, nous a mené dans ce qui semble être le ventre de la Terre. Il fait super chaud ici. Sous l'effet de sortilèges de désillusions, nous évoluons dans l'entrepôt. Des centaines et des centaines de caisses sont entassées les unes sur les autres. Un homme aux cheveux noirs et au teint livide, se tient droit comme un « i ». Il fait l'inventaire. Il doit avoir une trentaine d'année, et traîne un long manteau noir derrière lui, qui le couvre comme une cape.

- Ce n'est pas assez…, se plaint-il. ALEXEÏ ! Où est-elle ?

Un homme de mon âge, peut-être un peu plus vieux, s'avance vers lui, en tremblant.

- En centre-ville, bredouille-t-il.

- Elle devait surveiller les moldus enfermés dans les pièces, avec les détraqueurs ! s'écrie le brun.

Je regarde silencieusement Tommy. C'est lui, qui a interrogé Julian à ce propos…

- Fais-la appeler tout de suite… J'ai besoin de son aide. Il y a une alerte sur les chambres à détraqueurs, justement !

Alexeï s'exécute immédiatement, et s'en va à la vitesse de l'éclair. Il soupire, lassé, avant de disparaître en transplanant. Il ne reste plus que quatre personnes, déambulant dans les allées. Ils ne sont pas très attentifs à ce qui se passe. Aussi, Isaak, Tommy et les deux autres aurors les neutralisent rapidement.

Marina ouvre les caisses en premier, et des psychards en sortent par dizaine. Charlie et moi sourions. Si nous sommes venus jusqu'ici, c'était pour vivre ce moment. Marina sourit elle aussi, et me regarde, les yeux aux bords des larmes.

- Occupez-vous d'eux…

- C'était Han Derrick, grogne Tommy. L'homme, qui tenait le registre. C'est un Autre. L'une des têtes pensantes… On est dans leur repère. Faut pas qu'on traîne ici…

Isaak est sur les nerfs, alors qu'il vérifie les sortilèges d'entrave qui ligotent les Autres.

- Ce sont des sorciers…, je remarque. Je croyais que les Autres étaient des cracmols !

- Pas tous, certains sont des nés-moldus ou des sang-mêlé les ont rejoints. Il y a des loups-garous, également. Les Autres ne sont plus seulement des cracmols.

- Pourquoi feraient-ils ça ? s'inquiète Charlie.

- J'en sais rien, je leur pose rarement la question, crache Isaak en regardant les membres qu'il vient d'arrêter avec mépris.

Avec Charlie, nous embarquons toutes les caisses en les fourrant dans un sac soumis à un sort d'extension indétectable alors que la terre se met à trembler. Marina perd l'équilibre, et se rattrape faiblement en s'appuyant sur mon dos. Une explosion retentit, suivi de plusieurs détonations qui font battre mon cœur un peu plus fort à chaque fois. Marina se précipite dans les allées, pour trouver la sortie. Elle a jeté un sort, qui nous l'indique, et défonce la porte.

- Nous sommes toujours à la Valette, murmure-t-elle, abasourdie. Leur entrepôt est ici depuis tout ce temps !

Ses joues sont cramoisies et elle donne un nouveau coup de pied dans le bâtiment, qui de l'extérieur, ressemble à une maison comme les autres, avec son balcon peint en rouge, et ses murs de pierres couleur ocre. D'autres détonations se font entendre, plus fortes que les précédentes.

- Qu'est-ce qui se passe ? s'inquiète Tommy en regardant Isaak.

- C'est pas bon. C'est clairement pas bon…

Il semble réfléchir à toute vitesse, avant de prendre une décision :

- Rentrez à l'hôtel. Faites parvenir les psychards à la réserve magique qui acceptera de les prendre, et ne bougez pas. On va voir ce qui se passe.

Je n'ai pas le temps d'ouvrir la bouche pour retenir Tommy, qu'ils sont déjà partis.

oOo

Dès que nous sommes rentrés, Charlie a pris un portoloin pour se rendre à la réserve la plus proche et la plus à même de prendre en charge les psychards. Je me précipite jusqu'à ma chambre et entre, sans toquer. Julian n'est pas là.

La fenêtre est grande ouverte. Dehors, les moldus crient. Quelque chose se passe dehors… Je me fige sur place, alors qu'un détraqueur entre dans la chambre, froid et menaçant :

- SPERO PATRONUM !

Mon patronus le repousse, mais je suis trop distrait, trop inquiet pour Julian. Il avait raison… On l'a bien enfermé dans une pièce avec des détraqueurs. Je bondis par-dessus la fenêtre, et transplane à l'autre bout de la rue, où les moldus courent dans toutes les directions sans savoir où aller.

- JULIAN ?

Il était sous ma responsabilité. C'est à cause de moi, s'il est mêlé à toute cette histoire… J'entends un éclat de rire, qui s'étouffe. Guidé par le bruit, je tourne jusqu'à une ruelle. Julian vomit ses tripes, plus pâle que jamais et les yeux injectés de sang.

- Je savais que je n'avais pas rêvé…, baragouine-t-il en essuyant la bave de son menton.

- Je t'avais dit de ne pas quitter la chambre !

- Je voulais voir Josh ! Je voulais voir si les dealers étaient tous arrêtés ! J'ai donné une liste à tes amis… Mais y'en a encore dehors ! Je les ai vus ! Hurle-t-il.

Il a agrippé mes épaules avec forces. Il se remet à vomir.

- Il faut qu'on te soigne…

- Non ! Je vais bien.

Je sais reconnaître un mensonge quand on m'en sert un. Sans écouter ses plaintes, je transplane en face de l'hôpital où travaille Janet.

oOo

La situation en ville s'est calmée. Tommy m'a rejoint à l'hôpital, où j'attends des nouvelles de Julian.

- Quelqu'un a fait exploser des bâtiments dans le centre-ville. Il y avait des détraqueurs à l'intérieur.

- Qui pourrait faire ça ?

- J'en sais rien, hausse-t-il les épaules. Mais on lui doit la réussite de notre mission…

- T'appelles ça une réussite ? Je geins.

- Les psychards sont sauvés non ? Et la plupart des dealers ont été arrêtés, grâce à Julian…

- La plupart, ce n'est pas tous…, je maugrée incapable de me réjouir. Et les Autres ont filé…

- Nous n'étions pas assez nombreux pour tenter quoique ce soit et la priorité, était de protéger les moldus. D'après les premiers témoignages, les Autres faisaient des expériences sur les moldus, pour voir combien de temps ils pouvaient tenir, en présence de détraqueurs…

- C'est ignoble.

- Je suis bien d'accord… Et si on n'avait pas fait cette mission, ça aurait pu très mal tourner.

Janet s'avance vers nous, les yeux figés. Je me lève immédiatement tout en sachant grâce à l'expression de son visage que ce qu'elle a me dire, ne sera pas plaisant :

- Louis… Je suis désolée…

J'écarquille les yeux et recule de quelques pas.

- Ça faisait un moment que je le soupçonnais et j'ai vraiment essayé de l'aider…

- Il est malade, n'est-ce pas ?

- Non Louis… Il fait une overdose.

- Une overdose ?

- De conscidisti.

- C'est impossible, je refuse.

- Louis…

- Il rit, il pleure, il est plein d'émotions qu'il n'arrive même pas à gérer, je l'ai vu changer d'humeurs tout le temps ! Il ne ressent pas rien ! Je le sais !

- Les patients les plus touchés, dans leurs derniers instants, sombrent dans une espèce d'euphorie. La drogue n'a plus d'effet sur eux, et permet seulement de les maintenir en vie… Je suis désolée Louis ! Répète Janet.

- On peut le sevrer ? Je m'exclame.

- Louis… Son corps a besoin de conscidisti pour survivre plus longtemps. Ça ne le sauvera pas. Ça ralentira le processus, tout au plus…

Mes jambes flageolent.

oOo

- Change la chanson, me supplie Julian.

- T'as envie d'écouter un truc en particulier ?

- Du ABBA, sourit-il en grimaçant.

Le moindre geste le fait souffrir le martyr. Je m'exécute, et écoute les première notes de « Waterloo » raisonner dans la chambre d'hôpital.

- T'es un sacré menteur, je murmure. Tu t'es bien foutu de ma gueule… Et je déteste le mensonge.

- Mec, la vie est faite de mensonges. Tes parents t'ont fait croire au père noël.

Il me regarde pitoyablement.

- Je t'ai dit que tous les camés étaient des menteurs.

- Je ne pensais pas que t'en étais un.

- De quoi ? De menteurs ou de camés ?

- Les deux.

- Ne me juge pas trop sévèrement.

Je suis en colère. Terriblement en colère. Cela fait deux jours que je reste à son chevet. Personne n'est venu lui rendre visite et personne ne le fera.

- Ma mère fait sûrement le tapin quelque part. Mon père est une ordure. Ma sœur est partie y'a longtemps. Je compte pour personne.

- Je pourrais faire prévenir Josh, je propose.

- Il me déteste.

- Pourquoi t'en as pris ? La première fois, je veux dire…

- J'ai trouvé un boulot, bien payé, sur une annonce. En échange d'un beau pactole, je devais rester enfermé dans une pièce. Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans, mais ça m'a détruit. Je n'ai ressenti que du désespoir et du chagrin. Je n'entendais que mes cris, et ceux de ma famille, dans l'accident de voiture. Mais j'ai continué, car c'était de l'argent facile, et que personne ne voulait de moi. Puis j'ai entendu parler de cette drogue, qui empêchait de ressentir le malheur et la peine. Je me suis jeté dessus, parce que je ne le supportais plus…

Alors les Autres ont enfermé des moldus dans des pièces avec des détraqueurs à l'intérieur, pour faire des tests, et ils en ont même fait une pierre deux coups : en les traumatisants, ils en ont fait de nouveaux consommateurs, de nouveaux clients pour leur drogue… C'est cruel, et machiavélique.

- Josh a essayé de m'en sortir. Mais je l'ai rendu malheureux à son tour, et maintenant, il me hait.

C'est entièrement vrai. Janet m'en a parlé. Julian se concentre sur les jumelles, qui pendent faiblement aux pieds de son lit. Je regarde sa perfusion, qui lui administre du conscidisti, juste assez pour qu'il souffre le moins possible.

- T'es en colère ?

- Oui, je réponds.

- Il était déjà trop tard pour moi.

- C'est ce qu'on m'a dit.

- Je t'ai piqué quelques trucs, que je pensais vendre, contre une dose de conscidisti, avoue-t-il.

- C'est pas grave…

- Un origami, en forme de colibri. Quand je l'ai sorti de sa boîte transparente, il s'est mis à voler dans toute la pièce…

Je pâlis malgré moi, et passe une main dans mes cheveux. Allénore a fabriqué cet origami un matin, avec une serviette en papier sur laquelle elle avait essuyé ses lèvres légèrement maquillées. Elle me l'avait offert, avant de m'embrasser et de me supplier de la ramener chez moi, pour qu'on soit seuls. Nous étions à peine chez moi, qu'elle m'avait jeté un regard aguicheur et conduit jusqu'à la chambre. C'est le cinquième objet dont je ne me sépare jamais.

- Tu n'aurais pas dû toucher à ça, je murmure.

- J'ai trouvé ça tellement beau, s'émerveille-t-il.

- Il est où ?

Julian désigne d'un signe de tête le sac contenant ses affaires, qu'on lui a laissé. Je fouille à l'intérieur, et en sort la petite boîte transparente. Je l'ouvre et immédiatement, le colibri en sort. Il me salue, vole à reculons, explore la pièce et tourbillonne au-dessus de nos têtes, gaiement.

- C'est tellement beau…, répète Julian.

C'est de la belle magie, je ne peux pas le nier.

- Ne me laisse pas seul, me prie-t-il.

- Je suis encore là…

Et je le suis, jusqu'à ce qu'il meure, en regardant le colibri se poser sur son ventre, qui ne prendra plus jamais une seule respiration.

oOo

- J'ai appris pour Julian.

Marina a pris ma main dans la sienne, et caresse mon poignet.

- Je suis désolée.

- Je ne le connaissais que depuis une semaine et demie, je murmure. C'est peu.

- Certaines personnes ont besoin de peu de temps, pour marquer toute une vie.

Elle me regarde intensément, en me tendant une bouteille d'alcool, que j'accepte. Je bois sans compter les gorgées. J'en ai besoin.

- Qu'est-ce qui va se passer pour toi, maintenant ? Je lui demande.

- Je vais travailler avec les unités magiques chargées de démonter les commerces illégaux de créatures magiques. L'accord que j'ai signé avec les aurors me garantit une certaine protection.

- Et ta fille ?

- Ma fille est ravie de déménager.

- Et les gens ? Ce bar ?

- Quelqu'un reprendra ma place.

- Pour créer un nouveau trafic…, je grogne.

- Le monde est ainsi fait Weasley.

- Le monde craint.

- Il faut que tu l'acceptes.

- Je te souhaites le meilleur Marina, je souris sincèrement.

- On se recroisera peut-être…, espère-t-elle d'une voix veloutée et douce.

Ses yeux pétillants de malice sont un appel à la luxure auquel je résiste avec peine.

- Je suis sûre qu'on pourrait devenir de bons amis…

- Avec avantages ? Je m'amuse.

- Non. J'ai besoin d'un ami. De bons plans cul, j'en trouverai partout où j'irais Louis. Mais des gars comme toi…

- Dommage, je souffle l'air faussement désolé.

Elle me frappe à l'épaule, alors que j'éclate de rire. J'ai toujours adoré me faire des amis…

- Heureusement pour toi, et même si j'adore le sexe, je trouve que se faire des amis est l'une des activités les plus cool qui soit !

Elle rit légèrement, mais s'arrête vite. Mes yeux sont sûrement tristes. Je ne lui rends pas la bouteille.

Il y a une heure, on a enterré Julian. Dans son cercueil, j'ai laissé le colibri en origami.

oOo

Je refais le tour de la chambre d'hôtel en vérifiant que je n'ai rien oublié, alors que Charlie entre en trombe.

- Tu vas rire, Louis.

- Vas-y, je souris en passant une main dans mes cheveux tout emmêlés.

- Je viens de parler à Gippy.

Je suspends mon geste et me précipite sur ma malle. Charlie contourne son lit, et abat sur celle-ci un formulaire que je connais déjà par cœur. Je l'ai lu, relu, un nombre incalculable de fois, jusqu'à ce que chaque mot soit imprimé sous mes paupières. Je pourrais en réciter le contenu ligne par ligne tant j'ai rêvé de le remplir un jour…

- C'est marrant, qu'il n'ait pas reçu ton formulaire d'inscription à la formation de dragonologie.

J'étouffe un rire nerveux.

- Ouais, c'est marrant, je reprends.

Je suis en train de lui mentir. Je tente de contrôler mon rythme cardiaque, ainsi que mes joues, que je sens déjà rougir. Mais ça ne prend pas. Charlie est loin d'être débile. Pourtant, il se met à rire lui aussi, avant de me regarder droit dans les yeux, et de s'arrêter :

- A quoi joues-tu bordel ?

- Je ne l'ai pas envoyé, j'avoue.

Je redoutais cette conversation et à vrai dire, j'ai échafaudé mille et un plans, pour y échapper. Je fais un bien piètre représentant de la maison Gryffondor, quand j'y pense. Si Molly savait, elle en exploserait de rire à en pleurer.

- T'as encore le temps de…

- Je ne le ferai pas, Charlie.

Ses yeux s'écarquillent curieusement. Il réalise que je ne plaisante pas, que tout ceci est bien réel, et que ces mots, mes mots, sont bien sortis de ma bouche.

- Ce n'est plus marrant, Louis !

- Je suis très sérieux, je souffle en rassemblant mes affaires d'un coup de baguette pour qu'elles se rangent dans ma malle.

- Lou ! m'interpelle mon oncle. C'est ton rêve depuis tout gamin !

- Justement, Charlie. Je ne suis plus un gamin… Et j'en ai ma claque des études. J'en ai ma claque de tout !

J'en ai surtout ma claque de continuer à faire comme si tout allait bien, alors que ce n'est pas le cas.

- Tu en as ta claque des études ? Répète-t-il, totalement hébété.

- Oui. Je veux voyager. Je veux découvrir le monde. Je veux protéger les créatures magiques. Je veux partir. J'ai besoin de partir. Ce qu'on a fait ici, c'était génial ! Je veux me sentir utile ! Je veux servir à quelque chose.

- T'as pas besoin de partir, grogne-t-il.

- Si.

- Alors pourquoi ai-je la sensation que tu cherches juste à fuir ? Sourcille-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.

- Je ne fuis rien.

- Tu fais n'importe quoi.

- Je prends ma vie en main, je le contredis.

- Tu la sabotes.

- Non.

- Pourquoi renoncer à ce que tu as toujours voulu ? Après ton compte rendu et tes observations sur les dragons foudre, la réserve internationale t'ouvrait ses portes ! Gippy lui-même s'apprêtait à te dérouler le tapis rouge !

- Peut-être que ça me saoule, que ça me gave tout ça, que j'en ai marre de faire tout ce que tout le monde attend de moi.

- Personne n'a jamais rien attendu de toi, Lou ! Si je souhaite te voir intégrer cette formation, c'est parce que tu veux devenir dragonologue !

- Je le voulais, je rectifie. Mais tu vois, je ne me sens pas à la hauteur. Je pensais que ma vie était toute tracée, que je passerais ma vie à étudier les dragons, que j'aurais ceci, et cela, une belle maison, avec une tripotée de niffleurs dans le jardin… J'espérais même me marier, avoir des enfants. Tu dis que je suis un aventurier, un bourlingueur, mais la vérité, c'est que je suis comme les tortues : je reviens toujours sur ma plage ! Je ne suis pas comme toi, Charlie … J'ai toujours tout prévu ! J'ai besoin de repères et dernièrement, je n'en ai plus aucun ! Et c'est de ça, dont j'ai ma claque.

- La mort de ce garçon t'a bouleversé….

- Évidemment que ça m'a bouleversé ! Il avait toute la vie devant lui ! Et à cause de connards qui veulent semer la terreur, il est mort ! A cause d'une putain de drogue de merde !

- Alors tu revois tous tes rêves, juste parce que t'es en train de péter un câble ?

- Exactement, j'admets. Il est temps pour Louis Weasley d'arrêter de programmer les moindres aspects de sa vie, à commencer par ce rêve que j'ai depuis que je sais ce qu'est un rêve !

- On parle de ce que tu désires devenir Louis ! s'énerve-t-il. Tu veux vraiment abandonner ça ? Et tout ça pour quoi ?

- Peut-être que je n'ai pas envie qu'on me compare à toi en permanence. Peut-être que mes goûts ont changé. Peut-être que je veux juste arrêter de poser mon cul sur une chaise et écouter des enseignants. Peut-être que je veux voyager. Peut-être que j'ai juste la trouille de réaliser ce rêve. Franchement Charlie, qu'importe les raisons, ça ne te regarde pas. Respecte ma décision.

- T'es en train de faire une connerie…

Une partie de moi en a parfaitement conscience et regrette ma décision. Pour autant, je sais que c'est la chose à faire. Le gamin qui voulait devenir dragonologue a grandi. On a chamboulé sa vie comme on chamboule des quilles en leur jetant une boule de bowling en pleine gueule. Il faut que je m'éloigne de ma famille, de Rose, d'Albus, de Scorpius, de James, de ma mère, de mon père, de tout ce qui me rappelle Allénore.

Me voir devenir dragonologue, était son souhait le plus cher.

Je repense à ce colibri de papier, désormais enterré.

Il est temps que je passe définitivement à autre chose, et que je prenne du recul sur la situation. Allénore me manque encore énormément. Je ne me sens pas prêt, à réaliser ce rêve, parce que, quand j'ai reçu ce formulaire, mon premier réflexe, a été de la chercher des yeux dans mon appartement, pour la prévenir. Même si c'est mon rêve, ce que je veux faire, quelque chose manque. Ce n'est pas Allénore. Je vais de l'avant et je n'ai pas besoin d'elle, même si elle me manque encore un peu. C'est moi. Ça vient de moi.

Si je ne m'écoutais pas, je remplirais ce formulaire, pour faire plaisir à mon oncle. Mais je décide d'arrêter de faire semblant. C'est ce qu'a fait Julian, et ça ne lui a pas beaucoup réussi. Être honnête, pourrait fonctionner. Alors, je prends la décision de faire confiance à mon instinct. Je me choisis moi. Je choisis de voyager, de m'éloigner, de parcourir le monde, et de rester heureux, plutôt que de réaliser ce rêve, et de me retrouver sans but, sans rien à accomplir par la suite.

Si je deviens dragonologue, quel sera mon prochain objectif ?

Ça m'effraie.

J'ai peur. Je recule. Ma voie est peut-être ailleurs, qui sait ? Alors, je ne dois pas me restreindre, et voir si je peux être heureux, sans réaliser ce rêve. Je dois l'apprendre en tous cas. Sinon que se passera-t-il quand je le réaliserai ? C'est ce qui me fait tenir depuis le début, et je ne peux plus continuer ainsi.

- Je postulerais peut-être l'année prochaine… Mais là, Charlie, j'ai besoin de temps. J'ai besoin de souffler, de comprendre qui je suis, et ce que je veux vraiment faire…

Le visage de Charlie s'adoucit un bref instant. Dans ses yeux, je lis de la déception. Quand j'observe les miens dans le miroir le soir-même, j'y lis le même sentiment.

Je choisis mon addiction aux voyages, aux découvertes, plutôt que mon rêve et ce pour quoi je suis fait.