Mars 2028

- Et maintenant Louis, qu'est-ce que tu vas faire ? Me demande Eloïsha.

Je défais ma cravate et retire cette veste qui me tient trop chaud.

- J'en sais rien, je hausse les épaules. Je vais préparer ma malle et me laisser porter par le vent !

- T'es pas un morceau de charbon. Il y a une place de libre, dans mon équipe de recherches. On part dans une semaine, pour les vallées sèches de McMurdo en Antarctique. Il y a des ponstastillas qui font des leurs là-bas.

- Pourquoi pas ? Je souris.

Elle me fait relever la tête en posant deux doigts sous mon menton, pour la forcer à la regarder :

- T'es un magizoologiste à part entière maintenant. Sois-en fier.

Je serre mon diplôme dans mes mains, ainsi que mon attestation de réussite, qui me donne désormais le droit d'exercer à mon propre compte, sans superviseur.

- J'en suis fier, je rétorque avec force. C'est juste que c'est arrivé si vite…

- Toi, Louis Weasley, tu as peur ? Rit-elle.

- Un peu, je bredouille.

- Ton mémoire était brillant.

- Je croyais que le chapitre sur les Aitvaras, était « surfait » et « inutile », je sourcille en reprenant ses propos.

- En tant que juré, je t'assure que ça l'était. Mais en tant qu'amie, c'était passable !

J'éclate doucement de rire. Eloïsha, comme à son habitude, esquisse simplement un sourire énigmatique et franc :

- Ton oncle n'était pas dans le public … Il ne pouvait pas se rendre à ta soutenance ?

- Charlie et moi, on ne se parle plus trop ces-derniers temps, je réponds simplement.

- Est-ce que cela à avoir avec le fait que la nouvelle promotion de dragonologues ne te comptera pas parmi ses membres ?

Eloïsha est la reine de l'indélicatesse. Elle ne passe jamais par quatre chemins.

- Sans nul doute.

Charlie m'évite depuis janvier dernier. Quand nous sommes rentrés de Malte, j'ai fait une pause dans mes voyages, juste le temps d'une semaine pour avancer sur mon mémoire, que je rédigeais normalement pendant mes missions, le soir, afin de ne pas perdre de temps. Je me suis enfermé dans l'appartement que je partage avec James pour écrire et rattraper le léger retard que j'avais accumulé à cause des événements de Malte. Trois jours plus tard, mes parents ont débarqué. Charlie les avait prévenus que je refusais de m'inscrire à la formation de dragonologie. Ils ne m'ont pas engueulé. Ils étaient juste inquiets, abasourdis, et à l'instar de Charlie, déçus. Je me suis enfermé dans ma chambre après cinq minutes, comme un adolescent qui pique sa crise. C'est juste que je n'avais pas la force de les affronter.

- Tu vas fêter ça avec tes amis, je suppose…

- Exact ! Je souris ravi que la conversation prenne un ton plus léger. Tu veux te joindre à nous ?

- Certainement pas.

- Tu sais, maintenant, nous sommes collègues… On n'a plus à faire semblant de ne pas se fréquenter, je la taquine. Nos relations peuvent être parfaitement appropriées maintenant !

Elle lève les yeux au ciel.

- Y'aura jamais rien d'approprié entre nous, Louis, ricane-t-elle. Déguerpis maintenant… Va fêter tes futures nouvelles aventures !

oOo

- J'adore ce pays !

Mon exclamation est suivie de plusieurs applaudissements et sifflements auxquels je réponds par une brève révérence. James est déjà ivre mort sur le comptoir du bar et tente tant bien que mal de flirter avec la blonde qui le regarde avec un air dépité. Tommy le prend en photo, un sourire en coin, alors que Fred l'encourage. Molly lève les yeux au ciel. Janet explique à David à quoi servent une plume et un parchemin, et lui enjoint de nous écrire plus souvent.

- C'est ça, ta famille ? Glisse une voix à mon oreille.

- James et Molly sont ma famille. Les autres, je les ai ramassés sur le bas-côté en venant ici, je ris avant de boire une gorgée de mon verre.

- Félicitations Weasley ! Trinque avec moi Alza.

- Félicitations Walsh ! Et j'ai adoré ton mémoire sur les créatures magiques asiatiques !

- Pas aussi brillant que le révolutionnaire mémoire que tu nous as pondu sur les créatures légendaires. T'as fumé combien de joints pour l'écrire ?

- Tu me crois si je te réponds aucun ?

- Sans l'ombre d'un doute. T'es trop parfait pour toucher à ce genre de choses…, soupire-t-elle.

- Je ne suis pas un ange non plus, je grogne. Je bois, je fume…

- Avec modération et occasionnellement, souligne Alza.

- Je fume seulement quand je suis triste, j'admets.

- Alors c'est quoi la suite ?

- Pourquoi les gens se croient obligés de poser la question, je maugrée.

Le rire d'Alza résonne dans tout le bar. Je crois que la moitié de notre promotion s'est réunie ici, pour fêter l'obtention de nos diplômes, ce qui doit représenter en tout, une bonne cinquantaine de nouveaux magizoologistes de toutes nationalités, prêts à conquérir le monde. Alza s'est chargée de réserver l'endroit susceptible de tous nous accueillir. C'est un bar sorcier, en plein Los Angeles. La fête bat son plein. Il y a de plus en plus de monde dans la salle, et les nouveaux magizoologistes se mêlent à la foule, à la clientèle habituelle du bar.

- « J'en sais rien ». C'est ce que je réponds tout le temps, m'avoue Alza. J'ai accepté ma première mission ce matin : des oiseaux-tonnerres un peu turbulents en Arizona. Après ça, je verrai bien…

- C'est clairement la philosophie que je vais suivre, je la félicite presque.

Une rousse, accoudée au bar, sirote une coupe de champagne. Elle me jette un coup d'œil aguicheur et balance ses jambes, en rythme avec la musique. Elle me suit des yeux. Je l'observe, curieux. Elle me fait signe de venir mais quelque chose chez elle m'impressionne. Je lui offre un sourire, timide, qui ne me ressemble pas.

- Ecris-moi de temps en temps, me prie-t-elle avant de rejoindre ses propres amis, en train de danser au milieu de la pièce.

Elle agite sa main, pour me dire aurevoir et commence à se déhancher. Les lumières clignotent, la musique fait trembler les murs et l'alcool me fait me sentir léger.

oOo

- Ok, ok ! Toi et moi, Louis… On est des champions ! Scande James. Parce que, non seulement j'ai réussi mon concours d'entrée à la formation d'auror, mais toi, t'es devenu un magizoologiste ! On est des rockstars Lou' ! Des putains de rockstars !

Je tapote l'épaule de James, qui est bien éméché. Molly éclate de rire, et caresse distraitement le tatouage à son poignet, qu'elle s'est fait faire hier. Ce sont des fleurs, qui s'entrelacent. On devine quelques camélias… Quand je lui ai dit que c'était niais, de faire ça, elle a levé les yeux au ciel avant de triturer les piercings à son oreille, un tic que nous avons tous les deux en commun. Molly et moi avons la fâcheuse tendance à avoir les mêmes dérives, ce qui explique pourquoi moi aussi, j'aborde désormais un tatouage derrière la même oreille que j'ai fait percer.

- On devrait peut-être le ramener à l'hôtel …, suggère Tommy.

- OH TOMMY ! MON POTE ! Se met à le câliner James. On va devenir collègue ! Tu te rends compte !

- T'es un novice, Potter ! Le fusille du regard Tommy. Je suis ton supérieur…

- Pas à moi Hartley ! Je suis un an plus vieux que toi et j'ai été ton capitaine !

- Mais maintenant, c'est à moi que tu devras obéir ! Le taquine fièrement mon meilleur-ami.

Janet regarde son frère avant de remettre de l'ordre dans mes cheveux :

- Comment tu te sens, toi ?

- Bien ? Je suppose ?

- C'est bien, sourit-elle. Je sens que… tout change. On est de vrais adultes maintenant. Nos vies commencent à peine…

- Non, je la contredis. Elles se poursuivent, tout simplement…

- J'ai toujours aimé tes sorties philosophiques, soupire Janet. C'est ce qui m'a fait craquer quand nous étions à Poudlard… Et c'est ce qui pourrait faire craquer la prochaine…

- La prochaine ?

- Ne me dis pas que tu n'as pas remarqué cette rousse qui te dévore des yeux depuis le début de la soirée, Louis… Je te connais trop bien.

C'est à mon tour de lever les yeux au ciel. J'aime plaire. Je ne le nierai jamais. Aussi, quand la rousse en question m'offre un verre, je ne le refuse pas, et m'assois à ses côtés, pour lui demander son prénom.

oOo

- Et tu fais quoi dans la vie Cora ? Je demande.

- Quelle question ennuyeuse, sourit-elle.

- Comment occupes-tu tes journées alors ?

- C'est déjà mieux …, m'encourage-t-elle.

- J'apprends vite.

Je compte les taches de rousseurs sur son nez, ses joues. Ses épaules nues révèlent une peau laiteuse, sans défaut. Ses yeux d'émeraude semblent infiniment profonds. Elle a une épingle de perles, de rubis, dans les cheveux, qui les maintiennent d'un seul côté. Les bracelets à ses poignets tintent légèrement, les bagues à ses doigts scintillent à chaque mouvement qu'elle fait. Elle est emplie d'un certain charme, et d'une espèce d'élégance, de grâce, qui se devinent jusque dans sa posture.

- Je parcours le monde. J'écume de bars en bars, à la recherche de belles personnes.

- Et la pêche est-elle bonne ?

- On peut dire ça…

Elle fait glisser un autre verre jusqu'à moi, que j'accepte immédiatement. Derrière son épaule, j'ignore les yeux curieux de Molly et les sourires moqueurs de James.

- Prends donc une dernière gorgée, Louis, sourit-elle.

- Une dernière ? Je relève.

- Une dernière, avant de partir…

Je m'exécute naïvement.

oOo

Sa bouche sur la mienne a un goût d'alcool et de danger. Ses doigts quittent mon torse le temps d'ouvrir la porte de sa maison. Avant d'atteindre sa chambre, jusqu'à laquelle elle nous guide avec force, nous cassons un vase, je crois. Nos vêtements se sèment. Ils m'aideront à retrouver mon chemin demain, quand je m'en irai. Une fois arrivé, il ne me reste que mon jean. Ses mains dans mon dos me désorientent. J'ai la tête qui tourne, et je me sens groggy, presque nauséeux. Mon corps s'enveloppe, se noie dans une marre de coton. Puis je me mets à lutter.

- Attends, j'arrête Cora.

Elle ne m'écoute pas et fend sur moi.

Quelque chose ne va pas.

- Laisse-toi faire, susurre-t-elle.

Non. Je ne veux pas…

- Arrête…

Mais dans ses yeux, je comprends qu'elle n'en fera rien, et que je suis devenu une proie. J'ai déjà vu ce regard, chez certaines créatures, quand elles se mettent à chasser. Les canines de Cora s'allongent. Quand je comprends enfin ce qui se passe, il est trop tard.

Avant de m'évanouir, je sens son odeur de vanille qui me pique le nez, et ses dents, se planter dans mon cou.

oOo

La brume se dissipe légèrement. J'essaie de bouger mes jambes, mes bras, sans y parvenir. Je mets du temps, avant de me rappeler ce qu'il s'est passé, pourquoi je me sens désorienté et dans un sale état.

- Mes goûts sont plus raffinés… Mais si tu en as l'estomac, Cora, déguste-le, je t'en prie…, fait une voix.

Elle est grave. Elle vient probablement d'un homme… Mes paupières sont collées. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux.

- Non, je t'assure. Il n'a pas le même goût qu'un humain normal !

- Comment ça ?

- Il a du sang de vélane !

- Les vélanes n'ont pas de fils ! Le contredit la voix.

- Elles peuvent. C'est rare, mais elles peuvent… Je ne pense pas qu'il soit fils de vélane… L'une de ses ascendantes doit cependant en être une ! Insiste Cora.

Je n'ai pas la force de lui répondre. J'entends juste des pas, qui se rapprochent. Je sens un souffle prés de mon visage, et enfin, une nouvelle morsure, qui me vide de toute énergie.

oOo

Ma grand-mère m'a raconté l'histoire de sa propre grand-mère. Il fût un temps, où les vélanes étaient chassées par les vampires. Leur sang, selon certaines rumeurs infondées, aurait de miraculeuses vertus. Versé à même la peau, il la rendrait plus belle, plus éclatante, plus jeune. Bu, il donnerait assez de charme à une femme pour qu'elle gagne le cœur de mille hommes, et assez d'esprit à un homme pour qu'il s'attire les faveurs de mille dames. Préparé en décoctions, le sang de vélane permettrait de guérir certaines blessures, d'effacer toutes les cicatrices, mêmes celles issus de maléfices et de magie noire. A une époque, les vélanes étaient chassées par les vampires, pour leur sang, plus sucré, plus exquis que les autres. On dégustait leurs gorges comme des mets délicats et rares dont on se délectait sans retenu, contre leur volonté. Attaquées en pleine rue parfois, les vélanes disparaissaient sans jamais réapparaître, ou quand elles finissaient par le faire, elles étaient pâles comme la mort et vide de sang. On les vidait de toute vie. Les vélanes se sont rebellées, cachées, battues. Les relations entre les vampires et vélanes ont été tendues, ont frôlé la guerre même, jusqu'à ce que les communautés magiques se rassemblent et décident de mettre un terme aux maltraitances que subissaient les vélanes. Un traité a été signé entre vampires et vélanes, décrétant qu'il était « interdit de prendre une seule goutte de sang qui ne leur aurait pas été consentie avec l'esprit clair et la tête saine ». Certaines d'entre elles, ont décidé de vendre leur sang aux vampires qui ne pouvaient plus se passer de leur sang. Elles se sont considérablement enrichies. Les disparitions ont continué cependant. Les agressions aussi. Le sang de vélane, devenu plus rare du fait de leur nouvelle protection, s'arrachait à prix d'or. La situation s'est apaisée après un scandale, dénonçant tout un trafic impliquant l'un des vampires les plus influant de la communauté. Il a été jugé, et emprisonné, pour avoir torturé, mutilé et vidé de leur sang pas moins de cinq-cents vélanes. Toute la communauté magique en a été extrêmement choquée, et les contrôles se sont intensifiés. Mon arrière-arrière-grand-mère Lucie Demontespan a participé à l'arrestation de ce vampire…

Ma grand-mère maternelle disait souvent que nous devions être fiers de notre héritage, que nos ancêtres étaient des battantes, des guerrières. Elle disait aussi qu'il fallait toujours nous méfier, que des gens malintentionnés pourraient nous vouloir du mal, parce qu'ils croyaient encore en des inepties sur les soi-disant vertus de notre sang. Je pensais que ce n'était que des inquiétudes qui n'avaient plus lieu d'être. Je me trompais lourdement.

- Es-tu réveillé ? Demande doucement une voix à mon oreille.

Je ne réponds pas, et ouvre simplement les yeux en me redressant tant bien que mal. J'ai les membres engourdis, et tout autour de moi reste flou, sans contour défini, sans forme précise. Mon sang pulse dans mes oreilles. J'ai mal au niveau de la gorge et je me sens faible. Mon premier réflexe est de chercher ma baguette des yeux. Cora, que je devine à la tâche orange qui se déplace lentement devant moi, m'empêche de m'agiter :

- C'est une mauvaise idée…

- Lâche-moi ! Je grogne.

Ma vision devient de plus en plus claire à me mesure que je me débats faiblement.

- Tu t'es bien moquée de moi, hein ? Je crache faiblement.

Son regard change du tout au tout, alors qu'elle me plaque avec force sur le lit, en resserrant les liens.

- Tu m'as drogué…

Elle ne répond pas et me force à avaler quelque chose, alors que je m'évertue à garder mes lèvres scellées. J'abandonne le combat.

oOo

- On pourrait en tirer un bon prix… Les vampires de New-York raffolent des vélanes. Le fait qu'il soit un homme est d'autant plus rare ! On pourrait vraiment en tirer un bon prix…

Je reste tétanisé, muet d'effroi. Cora et l'homme de l'autre fois, sont en train d'essayer de me donner une valeur. Je les entends parler de mes cheveux blonds, de mes yeux bleus, de mes dents bien alignées et blanches, détailler chaque parcelle de mon corps, le goût de mon sang et tant d'autres choses que j'en perds le fil. Tout ce qui fait de moi ce que je suis, ne devient plus qu'une donnée que l'on peut chiffrer, à laquelle on accorde une certaine valeur pécuniaire.

Je ne suis plus vraiment humain à leurs yeux.

Je suis juste un objet, qu'ils s'apprêtent à vendre au plus offrant.

C'est marrant, mais avant de sombrer dans les abysses, je repense à cette fois, où j'étais allé à Pré-au-lard avec Molly, James, Albus, Lily, Hugo et Rose. Albus s'était trompé dans les sucettes qu'il avait acheté. Au lieu d'en prendre une à la cerise, il en avait acheté une au sang. On s'est tous demandé pourquoi le goût « sang » existait. Rose nous a dit, qu'elles étaient pour les vampires. On a tous éclaté de rire. Puis le reste de la journée, on a plaisanté sur le fait que c'était quand même drôle d'imaginer un vampire sanguinaire en train de lécher une sucette avec gourmandise. Le contraste était trop hilarant, et notre fou rire a duré toute la journée.

Je repense à ces sucettes parfumées au sang, chez Honeydukes.

Dans mon cauchemar, elles se plantent devant moi, immenses, géantes, et forment une prison de laquelle je ne peux pas m'échapper.

oOo

La douleur me réveille. Elle pique mon corps de millions d'aiguilles qui transpercent ma peau et titillent mes nerfs, sans ménagement. Puis, elle devient de plus en plus forte, de plus en plus insoutenable, et fait bouillonner mon sang. On arrache quelque chose en moi. C'est aigu et sourd à la fois. Mes cris sont étouffés. J'ai conscience de tout ce qui se passe. Je sens les dents, qui fouillent ma chair, l'agrippent et la mordent sans ménagement, sans pitié. Je sens une langue qui lèche avidement le sang qui s'écoule, qui s'étale partout, poisseux et liquide. Il me rentre dans les oreilles, s'insinue partout, et dégouline le long de mon cou, de ma gorge.

- ARRÊTE ! TU VAS LE TUER ! Hurle quelqu'un.

Quand la bouche s'écarte de moi, je respire à nouveau. J'ai fermé les yeux si fort que je ne suis pas sûr d'être capable de les rouvrir. Sous mes paupières, je devine pourtant de la lumière, du mouvement.

- Je suis désolée, murmure piteusement Cora. C'est trop bon…

oOo

- Tu savais qui j'étais, avant de faire ça ? Je demande la gorge sèche.

J'ai super soif. La rousse apporte un verre d'eau agrémenté d'une paille, qu'elle me tend. Je l'ignore promptement, résolument déterminé à ne pas lui donner plus de pouvoir sur moi qu'elle n'en a déjà.

- Non, je n'en savais rien.

- Alors tu les sélectionnes comment tes victimes ?

- A leur esthétique.

- Je suis esthétiquement appétissant alors ? Je vocifère. Tu sais que les vampires n'ont plus le droit de chasser les humains ? Que t'es en train de rompre pas moins de cinq accords écrits et rédigés entre vampires et membres de la communauté magique ?

- Si je ne me fais pas prendre, je n'aurais pas de problème…, hausse-t-elle les épaules, l'air désinvolte. Normalement, je laisse mes victimes partir, sans souvenirs et complètement hagarde. Je vais rarement dans les soirées sorcières. En temps ordinaire, vous êtes du genre méfiants et plus malins que les moldus. Mais toi… T'es toujours d'un naturel gentil, ou c'est juste parce que je suis belle ?

- Crois-le ou non, mais je suis une personne gentille ! j'affirme en tremblant légèrement.

J'ai froid et la chemise qu'on m'a fait enfiler de force est trop légère. Elle est surtout tâchée de sang.

- On ne devrait pas avoir à se méfier des vampires, ou à être méchant avec eux, je continue.

- T'es mignon, mais diablement con, Louis.

- Je sais qu'il y a des crapules. Je ne suis pas débile. Mais pourquoi me méfierais-je de toute une espèce simplement parce que j'ai rencontré leur reine des connasses ?

Ma question l'agace et l'énerve profondément. Elle renverse le verre d'eau sur mon visage, lentement et en y prenant un malin plaisir. Le filet d'eau dévale mon visage.

- T'es délicieux, Louis. Vraiment délicieux… Alors dis-moi… T'es un fils de vélane ? Un petit-fils de vélane ? Un arrière-petit-fils de vélane ? Cela faisait si longtemps, que je n'avais pas goûté ce sang, que je pensais en avoir oublié le goût…

- Mon arrière-grand-mère, je réponds simplement.

- Les vélanes et leurs descendantes ont rarement des fils… Tu vas me rendre riche, Louis.

- Je ne pense pas.

- Pourquoi ?

- Parce qu'on va me sortir d'ici, et que je te ferai bouffer les cinquante articles de lois qui empêchent les vampires de chasser les êtres humains et de consommer du sang qui ne leur a pas été volontairement consenti et donné !

Elle renverse complètement le reste du contenu de son verre, avant de me le jeter au visage. Ses yeux émeraude me donnent envie de vomir.

Quand elle plonge de nouveau ses canines dans ma peau, je recommence à me débattre. Je ne lui concéderai rien. Pas aussi facilement en tous cas…

- Tu sais que l'article 12 du Règlement concernant le traitement des créatures partiellement humaines interdit l'activité de la chasse aux vampires? Je marmonne.

Elle continue de mordre, et de boire mon sang. Elle n'en semble jamais rassasiée, et même après que j'ai fini de lui lister tous les articles que je connais, elle n'a pas terminé. Je suis le premier à capituler, en sombrant une fois de plus dans l'inconscient.

oOo

Il y a moins d'une semaine, je me faisais tatouer derrière l'oreille à cause de Molly. Je me suis moqué d'elle, parce qu'elle avait peur de la douleur. Camélia, sa petite-amie, était ravie et sautillait dans tous les sens. Molly était plus pâle, et quand je lui ai dit qu'elle n'avait vraiment rien à craindre. Elle a grimacé. Je l'ai traitée de bébé. Elle m'a alors traîné à sa suite, et m'a présenté au tatoueur, en lui sortant son sourire le plus charmeur et un « mon meilleur-ami a toujours rêvé de se faire tatouer, et affirme que ça ne fait pas mal. T'as le temps de t'occuper de lui ? ». J'aurais pu refuser, mais je ne l'ai pas fait. J'ai accepté. J'ai fait ce tatouage derrière mon oreille, j'ai eu mal, j'ai ressenti l'aiguille percer ma peau, y laisser l'encre et recommencer jusqu'à ce que tout soit terminé.

Il y a moins de quatre jours, j'ai présenté mon mémoire de fin d'étude devant un jury composé de cinq membres, dont Eloïsha, avec laquelle je couche de temps à autre, sans me donner le temps de ressentir vraiment quelque chose pour elle. Je m'y refuse, parce que je refuse de laisser quelqu'un entrer dans ma tête pour toujours, et pomper toute mon énergie. Le problème avec moi, c'est que, quand j'aime, quand je déteste, c'est de toutes mes forces, et de tout mon cœur. C'est épuisant. J'ai présenté mon mémoire en tournant le dos au public, à mes camarades de classe, tous venus m'écouter, à ma famille, au moins ceux qui avaient pu faire le déplacement… Quand on m'a remis mon diplôme, qu'on m'a félicité pour mon travail de recherches exemplaires, j'ai cherché mon parrain dans la salle, bien avant mon père et ma mère.

Charlie n'était pas là, lors de ma soutenance. Je ne me suis pas attardé sur ce que je ressentais, mais c'était de la colère. Je l'ai détesté, de ne pas assister à ce moment-là de ma vie, alors qu'il a toujours été le premier à me soutenir. Je commence à compter les personnes qui auraient dû être là. Ma grand-mère, si elle avait été en vie, aurait adoré mon sujet sur les créatures légendaires. Julian aussi, peut-être… On lui aurait sûrement effacé la mémoire après Malte, mais j'aurais aimé lui faire découvrir cet aspect de la magie. Marina, aussi… J'ai reçu une lettre d'elle il y a un mois : elle a emménagé à Salem, avec sa fille, qui adore ses nouveaux voisins. Et puis Allénore…

Je regrette d'avoir évité Charlie. J'aurais dû l'inviter à la soutenance, mais je n'en ai pas eu le courage. Je regrette de ne pas avoir déposé de fleurs sur la tombe de ma grand-mère depuis des lustres. Je regrette de ne pas avoir pu me rendre compte de l'état de Julian avant qu'il ne soit trop tard. Je regrette de ne pas savoir ce qu'Allénore est devenue et pourquoi elle est partie, sans prévenir personne.

Je m'endors sur ces pensées.

Cora est partie faire je ne sais quoi, et la maison est vide, silencieuse et froide.

oOo

Ce n'est pas la douleur qui réveille cette fois-ci. Ce sont des éclats de voix, et des bras, qui me serrent doucement, tendrement contre un corps. Ce sont des larmes, qui mouillent mon visage. Ce sont des sorts, que l'on murmure avec certain désespoir dans la voix.

- Louis ! Reste avec moi ! Louis !

- Mais qu'est-ce qu'il a bordel !

- Je ne sais pas… Il est taché de sang ! Je crois qu'il respire à peine…

- Il est vivant ?

J'ai envie de leur hurler de fuir, que c'est bien trop dangereux, et que c'est vraiment stupide, d'essayer de me sauver. Je n'ai vraiment pas la force de faire quoique ce soit.

- Je sens son pouls, mais il est si pâle, si froid…

- Qu'est-ce qu'il a dans le cou ? Et sur sa gorge ?

- Merlin…, s'exclame la voix de James. Il a été mordu !

J'ouvre faiblement les yeux. Tommy et James me regardent avec un certain soulagement. Ils défont les maléfices d'entraves, et commencent à me soigner. Mais mon coeur s'affole dans ma cage thoracique.

- Faut qu'on parte…, je les presse en me redressant tant bien que mal. Faut qu'on parte… Elle va revenir…

- Qui ça Louis ?

- La vampire …

Puis je la vois, dans l'embrasure de la porte, les canines sorties. Mon cœur tambourine, mon cerveau chauffe, et la peur me paralyse complètement. Ce qui est stupide, parce que je suis plutôt du genre à foncer tête baissée dans les problèmes. J'adore le danger, l'adrénaline, et tout ce que ça implique. Mais j'ai beau commander à mon corps de bouger, de faire quelque chose, il ne répond plus. Tommy s'en rend compte le premier et c'est James, qui suit mon regard.

Il est plus rapide que Cora, et son stupefix la projette contre le mur sans pour autant l'assommer. Tommy l'attaque alors à son tour, alors que James reste à mes côtés, prêt à intervenir, sans oser me laisser seul. Sans son corps pour soutenir le mien, je suis certain que je m'écroulerai.

Des chaînes épaisses s'enroulent autour des poignets de la vampire qui se débat férocement. Tommy lui lance un sortilège de confusion. Tout s'enchaîne, se passe vite. Le temps s'est accéléré d'une drôle de manière. Mon meilleur-ami hurle à James de me sortir d'ici et de m'emmener à l'hôpital sorcier le plus proche. Les bras de James s'accrochent à ma taille, et me forcent à marcher. Je n'y arrive pas. Alors il me fait léviter derrière lui.

Je repasse devant le t-shirt que je portais en arrivant ici. Je revois mes chaussures. Mon manteau aussi. Les bouts du vase qui s'est cassé. En sentant l'air frais sur mon visage, je m'autorise à fermer les yeux. James pose sa main sur mon épaule, et nous transplanons tous les deux.

oOo

- Elle a été arrêtée ? Je demande.

- Oui. Ça faisait un moment que les aurors du MACUSA la cherchaient, m'apprend James.

- Comment vous m'avez retrouvé ?

- Grâce à la boussole de Tommy. On a parcouru tout Los Angeles pour te retrouver quand on s'est rendu compte que tu avais disparu. Enfin… On a retrouvé ta baguette au bar. C'est Molly qui l'a. On pensait que t'avais juste décidé de passer le reste de la soirée avec cette femme… On n'aurait jamais dû te laisser partir.

- T'étais bourré, James.

- T'es mon cousin.

- Je suis aussi le tien.

- Mais c'est moi le plus vieux.

- Mais c'est moi le plus responsable, j'enchaîne.

- Touché.

- Ce qui ne m'empêche pas d'être sacrément con, je maugrée.

Les médicomages m'ont remis sur pieds. Je pourrais bientôt sortir de cet hôpital et manger de l'ail jusqu'à en puer de la bouche pour l'éternité.

Je suis resté inconscient trois jours au moins, d'après James. Je sens encore les morsures dans ma chair parfois, quand je ferme les yeux. J'entends les voix de Cora et de cet homme, en train de me donner un prix. Je frissonne.

- J'ai eu tellement peur, Louis…

- T'as prévenu mes parents ?

- Évidemment que j'ai prévenu tes parents.

Molly entre, avec Janet, David et Tommy. Ma cousine me rend ma baguette, que je dépose sur la table de chevet. Janet elle, m'offre un chocolat chaud fumant en me le tendant gentiment :

- Tu veux une gorgée ?

Je grimace malgré moi.

- J'aimerais qu'on bannisse cette phrase de nos échanges à partir de maintenant…

Molly étouffe un rire nerveux dans sa gorge. Ça me fait rire. Mais vraiment rire. Alors je ris et tout le monde m'imite.

oOo

Ma mère reste en retrait, avec mes sœurs. Mon père a pleuré, quand il m'a vu. Il est parti voir les médecins. Je m'attendais à ce qu'elle fonde en larmes, me couvre de baisers… Mais elle est restée appuyée contre le mur, en attendant que mon père s'en aille. Victoire tremble légèrement. Dominique me sourit.

- Je suis désolée, murmure ma mère. Je suis désolée, mon chéri…

Ses larmes coulent une à une.

- J'ai préparé tes sœurs, parce que je pensais qu'en tant que femmes, elles courraient un danger que toi tu n'aurais jamais à affronter. Je n'ai pas… Je n'ai pas… Je ne t'ai pas prévenu sur la dangerosité que représente certains vampires…

J'ouvre mes bras, pour l'accueillir, la serrer contre moi. Son odeur me rassure, et me fait me sentir en sécurité pour la première fois depuis ce qu'il s'est passé.

- T'as rien à te reprocher…

- J'aurais dû te préparer, te parler de ce genre de dangers, comme je l'ai fait avec Victoire et Dominique. C'est ma faute…

- Ce n'est pas de ta faute.

- Mon chéri…

Victoire et Dominique s'approchent, nous enlaçant tous les deux. Une chaleur monte en moi, et c'est bien plus efficace que n'importe quelle couverture. Ma mère se blottit contre moi. Ses cheveux blonds se mêlent aux miens. Ses lèvres embrassent mes joues, et je crois qu'à chaque fois qu'elle le fait, je me sens déjà mieux. Mes sœurs pleurent aussi.

- Pardonne-moi Louis…

Si j'avais la force de plaisanter, je lui dirais que si elle m'avait sorti tout son petit discours sur les dangers que les vampires représentent pour ceux qui ont du sang de vélane, j'aurais probablement rien écouté… Mais je ne l'ai pas. Je laisse ma mère et mes sœurs me consoler, et je les console aussi, regrettant qu'elles pleurent. Victoire murmure comme elle a eu peur. Dominique ne dit rien, mais ses lèvres tremblantes, et mordillées jusqu'au sang, en disent long.

Quand mon père revient, leurs larmes ne se sont pas taries.

oOo

Je suis rentré hier. Mes parents auraient souhaité que je reste à la chaumière aux coquillages, mais j'ai préféré reprendre mes marques dans l'appartement que je partage avec James. Il est pire qu'une mère en fait… Il trouve un prétexte stupide toutes les heures pour venir voir comment je me sens. Je trouvais ça adorable au début, le fait qu'il apporte des couvertures, de quoi manger, qu'il me fasse don de ses chocogrenouilles, ou qu'il s'assure que je prenne bien ma potion de régénération sanguine. Mais maintenant, ça m'exaspère.

J'ai envoyé une lettre il y a trois heures exactement. En fait, c'était juste un mot. Littéralement. J'ai écrit « Viens », sur un parchemin que j'ai attaché à la patte de ma chouette, Chouquette.

Charlie est là depuis une minute seulement.

Faramond s'est glissé dans le col de mon pull. Il ronronne faiblement, alors que Charlie m'observe, les yeux brillants. Il a transplané à l'appartement. James lui a ouvert. Nous ne nous sommes pas encore dit un seul mot.

Il me regarde attentivement, comme pour évaluer les dégâts. Mais je n'en porte presque plus aucun. Je n'ai que quelques cauchemars, qui reviennent chaque fois moins forts à mesure de mes siestes.

Je sais que j'ai énormément de chance d'être en vie, que cette histoire aurait pu très mal tourner. Mais ce n'est pas le cas, et je compte profiter de tout l'air que j'ai encore à respirer, de toutes les choses que j'ai encore à faire.

Je suis fort. Je suis courageux. Ce que j'ai vécu était ignoble, mais j'ai encore du mal à réaliser que ça s'est bien passé, et que ce n'était pas un cauchemar. Je veux juste aller de l'avant, préparer mon prochain voyage, parce que, c'est ce que je fais, pour me soigner : je pars, je m'éloigne et je découvre un autre pays, et tout ce qu'il a m'offrir. C'est la bénédiction du bourlingueur, de pouvoir panser ses blessures en visitant le monde.

Je ne veux pas m'apitoyer sur mon sort. Je refuse également de me montrer méfiant envers les vampires. Je souhaite juste les éviter un peu pour le moment. Juste le temps de guérir un peu … L'affaire a été en grande partie étouffée par la famille de Cora, qui est assez puissante aux Etats-Unis. La presse n'en a pas beaucoup parlé, et je n'ai pas souhaité que mon identité soit dévoilée. Molly, qui travaille à la Gazette, s'assure chaque jour que l'anonymat de « la dernière victime vélane du vampire » demeure intacte. Cependant, les débats refont surfaces. Plusieurs sorciers se sont indignés, demandent à durcir les lois. D'autres désolent le manque de contrôle. Je reste éloigné de ce conflit.

Je me fiche bien du sort de Cora. Elle n'aura que ce qu'elle mérite. Mais je déplore la situation dans laquelle elle vient de plonger tous les vampires. Ils n'avaient vraiment pas besoin qu'on remette en cause leur capacité et leur volonté à se contrôler. Les vampires ne sont pas des créatures sanguinaires et barbares. Certains le sont. A l'instar des sorciers. Je le sais.

Charlie mord l'intérieur de sa joue, l'air inquiet. Je suis désolé, de ne pas être à la hauteur de ses attentes, d'avoir refusé de m'inscrire à la formation de dragonologie. Je m'en veux de l'avoir tenu à distance. Je n'arrive juste pas à lui dire. Je suis resté fort devant ma mère, mes sœurs, mon père, James, Molly, tous mes amis, tous les membres de ma famille. Mais Charlie me connaît et sait ce que je ressens. Ça a toujours été comme ça entre nous… Nous nous comprenons sans avoir besoin de parler…

- Ne me refais plus jamais ça, gamin ! Marmonne enfin Charlie.

- Pardonne-moi, je chuchote en même temps.

Il me prend dans ses bras et je m'autorise enfin à pleurer.