Chapitre 24 : Abandon
— Essayez de vous approcher d'elle et je vous tue sur le champ, Père.
L'état préoccupant de Naori faisait clairement perdre à Genma le peu de calme qui lui restait. Ces dernières semaines n'avaient été que tensions et inquiétudes constantes pour lui. L'idée que l'homme qu'il haïssait plus que tout au monde puisse faire du mal à sa subordonnée le rendait fou de rage.
— Tu agis comme un enfant égoïste. Tu n'as pas changé depuis toutes ces années.
Le regard narquois que posa le Seigneur Shiranui sur son fils était lourd de sous-entendus. Les deux hommes n'avaient eu aucune discussion privée depuis l'arrivée de leur escouade dans la demeure. Genma s'était appliqué à éviter autant que possible tout contact avec tous ceux qui avaient peuplé son passé.
Et son père n'y faisait pas exception, bien au contraire.
— Général Shiranui, cela ne me plaît pas de l'admettre, mais votre père à raison. Il va vous falloir accepter notre aide.
Le jonin décocha un regard haineux au Daimyô. Avaient-ils tous décidé de se passer le mot pour lui faire perdre son temps ?
— Je n'ai aucune confiance en vous.
Aucune peur ne teintait sa voix lorsqu'il prononça ces paroles. Il se méfiait des deux hommes comme de la peste, et rien ne le ferait changer d'avis. Leur habilité à comploter en toutes circonstances n'étaient plus à prouver, et Genma refusait que Naori y soit mêlée. Son rôle était de protéger la jeune femme, peu importe ce que cela pouvait lui coûter.
— Toutes les familles nobles possèdent des médecins à leur service, la nôtre aussi. Si tu continues à t'obstiner, ta coéquipière payera le prix de ta stupidité. Comme ta sœur et ta mère l'ont fait.
Les mots de son père étaient durs, pourtant, Genma n'y prêta aucune attention. Il ne connaissait que trop bien la position de son géniteur quant à ses choix de vie. Quoiqu'il fasse, jamais cela ne contenterait le seigneur de la demeure.
— Je n'aurais jamais confiance en quelqu'un qui obéit à vos ordres.
— Me penses-tu assez stupide pour tenter d'assassiner la protégée du Daimyô ? s'insurgea son père.
Genma n'hésita pas une seule seconde avant de répondre, un sourire méprisant sur les lèvres :
— Oui.
Il connaissait son père, et malgré les années passées, il savait que rien n'avait changé. Seul comptait le pouvoir et ceux qui étaient assez puissants pour le prendre. Si le Daimyô avait besoin de Naori vivante, alors son père avait tout intérêt à ce qu'elle meure au plus vite.
— Je vous en conjure, Général, ne la laissez pas mourir pour une simple histoire de famille !
Le Daimyô ne parvenait plus à dissimuler son inquiétude pour la kunoichi. S'il était resté calme jusque-là, voir que la jeune femme ne reprenait toujours pas connaissance l'obligeait à intervenir dans le conflit.
— Un jour, il faudra que vous m'expliquiez pourquoi elle vous intéresse autant. En attendant, rendez-moi service : allez vous pavaner autre part.
Si un autre que Genma Shiranui avait osé prononcer une telle phrase, sa mise à mort aurait sûrement été immédiate. Le jonin en avait conscience, mais il comptait bien profiter de ses quelques privilèges. Le Seigneur du Feu avait besoin de lui et de son escouade, et leurs services lui coûteraient bien plus cher que ce vieux fou pouvait ne le penser.
Genma s'approcha silencieusement du lit dans lequel sa coéquipière avait été déposée en urgence. Dire qu'ils voulaient rentrer à Konoha dès la fin de la réception... Finalement, l'état de la kunoichi était trop préoccupant pour qu'ils se risquent à voyager. Elle devait absolument reprendre un peu de force avant de repartir sur la route.
Il ne comprenait pas ce qui pouvait l'affecter autant. Pourquoi son jutsu refusait de la soigner ? La blessure qu'elle avait aux côtes aurait dû disparaître en un rien de temps, comme toutes les blessures qu'elle avait pu recevoir auparavant. Ses capacités hors du commun – même pour une kunoichi – faisait d'elle une prodigieuse réserve d'énergie. La seule fois où il l'avait vu utiliser la totalité de son chakra était lors de leur première mission, et les exploits qu'elle avait réalisés ce jour-là n'avait rien à voir avec le peu d'effort produit dans la nuit.
Genma aurait bien voulu pouvoir examiner de plus près les blessures de la jeune femme, mais la présence des deux hommes le gênait. Il craignait plus que tout de révéler un potentiel secret de sa coéquipière en l'examinant. Naori avait confiance en lui.
— Je sais que Raido va revenir à temps, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour ses interlocuteurs.
Le chef d'escouade temporaire avait pris la décision de se mettre en quête d'un médecin dès que la situation avait été stabilisée. La milice du Seigneur Shiranui avait finalement repris ses moyens et assuré la sécurité du reste de la cérémonie sans qu'un nouvel incident ne refasse surface. Visiblement, les conseils stratégiques que les ninjas de Konoha avaient prodigués aux soldats avaient porté leurs fruits.
À l'image de Genma, il avait immédiatement refusé l'aide de quiconque se trouvait sous les ordres du Seigneur Shiranui. Naori était trop importante à ses yeux aussi pour qu'il puisse risquer sa vie aussi facilement. Si seulement Lyra avait été à leurs côtés pendant cette foutue mission... Tout se serait bien mieux passé. Le balafré ne comprenait toujours pas pourquoi ses deux coéquipiers lui avaient caché l'état de la kunoichi. Il avait certes remarqué certains changements dans son comportement, mais rien ne lui avait indiqué qu'elle était aussi souffrante...
— Ces deux imbéciles auraient dû me le dire directement ! grogna-t-il pour lui-même.
S'il avait su, il aurait tout fait pour préserver Naori des combats, au lieu de l'exposer ainsi... Il ne comprenait pas pourquoi Genma ne lui avait rien dit. La seule raison valable qui lui venait en tête était que son meilleur ami ignorait lui aussi la situation. Du moins en partie. Raido n'avait pu s'empêcher de noter le caractère de plus en plus protecteur du jonin envers celle qui l'aimait. Une voix dans sa tête lui murmura qu'il aurait pu agir de-même pour protéger Lyra.
Il déambulait dans les rues presque désertes à toute vitesse. Parfois, il bousculait un passant, mais jamais il ne prenait la peine de s'arrêter pour s'excuser. Il n'avait pas le temps pour ça.
Ça avait beau être l'une des plus grandes villes du pays, il ne parvenait pas à trouver ce qu'il cherchait désespérément. Aucun médecin ne répondait à son appel. Il avait pourtant frappé à toutes les portes, mais l'attaque lors de la réception était déjà connue de tous. Un climat de peur avait envahi la ville, et tous se refusaient à se risquer entre les murs de la demeure Shiranui.
Raido se voyait mal malmener un vieux médecin et l'obliger à le suivre, même si la survie de Naori en dépendait. Après plus d'une heure de recherches, il dut se rendre à l'évidence : il ne lui restait plus qu'une seule solution. Il retourna dans l'immense demeure sans prendre la peine de passer par l'entrée principale. Les soldats qui protégeaient l'enceinte le connaissaient à présent, et aucun d'eux n'oserait se risquer à l'attaquer. Tous avaient pu constater son œuvre pendant le combat. Le balafré avait massacré ses adversaires sans aucune pitié, laissant la colère qu'il avait accumulée durant plusieurs jours se libérer totalement.
Il s'efforça d'ailleurs à ne pas repenser à ses actes. Plus le temps passait, plus ses combats lui pesaient. Il était un faiseur de mort, et même si son statut de ninja lui accordait une certaine légitimité, cela n'enlevait rien à la noirceur de ses gestes. Il tuait et exécutait sans aucune pitié, simplement parce qu'on lui avait donné l'ordre. Finalement, qu'est-ce qui le différenciait de toutes ces personnes qu'il avait éliminées ? Ses mains étaient couvertes de sang, et il portait sur sa conscience le poids de la mort qu'il avait distribuée depuis tant d'années.
Mais il refusait que Naori fasse partie de ceux qui étaient morts par sa faute. Il comptait bien trouver un moyen de la sauver, même si cela impliquait de pactiser avec l'ennemi. Il ne lui restait plus qu'à convaincre Genma de l'écouter, et cela ne serait pas une mince affaire. Son meilleur ami avait une certaine tendance à se montrer trop têtu pour son propre bien.
— Gen !
Raido déboula dans la chambre où avait été installé Naori, suivi par une enfant et un homme d'une quarantaine d'années.
— Je te demande un médecin, et toi tu me ramènes un noble et une gamine ?
L'impatience du jonin filtrait dans sa voix. L'état de la jeune femme ne faisait qu'empirer de minute en minute, et si rien n'était fait rapidement, il craignait que le pire n'arrive.
— Ma fille a insisté pour que je vous apporte mon aide.
Genma reporta son attention sur la petite fille qui se tenait dans le sillage de son père. Il reconnut finalement l'un des deux enfants qu'ils avaient protégés pendant l'attaque de la réception. Celle qui était douée avec le Genjutsu.
— Sen, c'est bien ça ? demanda-t-il
La petite hocha la tête, intimidée par les hommes qui l'entouraient. Maintenant qu'elle se trouvait être le centre d'attention de tous ceux qui se trouvaient dans la pièce, elle regrettait presque de s'être manifestée.
— Pourquoi penses-tu que ton père peut nous aider ?
Raido leva les yeux au ciel. L'insolence de Genma finirait par lui jouer des tours. Manquer de respect à un noble en s'adressant à sa fille plutôt qu'à lui n'allait pas les aider.
— Ma famille a formé les plus grands médecins de ce pays. Je n'ai certes pas pratiqué cet art depuis des années, mais je devrais aider votre coéquipière, jeune homme, annonça finalement le père de l'enfant.
— Et qui me dit que vous n'allez pas tenter de la tuer ?
Les années passées sur le front et en mission lui avait inculqué une méfiance démesurée envers quiconque offrait son aide sans contrepartie.
— Pourquoi tenterais-je de tuer celle qui a sauvé mes enfants ?
Il n'avait pas tort, le jonin était forcé de l'admettre.
— Vous pensez vraiment pouvoir l'aider ?
— Je vais faire tout mon possible pour. Maintenant, si vous le permettez...
Genma approuva et fit sortir tout le monde de la pièce. Une fois seul avec le nouveau venu, il laissa tomber le masque impassible qu'il s'était forcé de garder devant son père et le Daimyô. Le noble lui accorda un regard indulgent.
— Vous êtes bien différent de votre père, nota l'homme.
— Je vais prendre ça comme un compliment.
— C'en est un. L'inquiétude que vous ressentez pour cette jeune femme... Je doute que votre père puisse ne serait-ce que concevoir un tel sentiment.
— Je ne peux pas concevoir ma vie sans elle, avoua finalement Genma.
— Alors il est temps pour nous de la remettre sur pied. Que s'est-il passé ? A-t-elle utilisé une trop grande quantité de chakra sans s'en apercevoir ?
— Pas à ma connaissance. Elle a été blessée aux niveaux des côtes lors d'une précédente mission, et la blessure n'a toujours pas cicatrisé.
— Vous permettez ?
Genma se décala à contre-cœur. Il avait encore du mal à accepter qu'un étranger approche de si près Naori. Au moindre geste suspect, il était prêt à abattre l'homme. Peu lui importait les conséquences d'un tel acte.
— Que vous ne me fassiez pas confiance est une chose que je peux comprendre, Shiranui-san, mais votre comportement porte préjudice à cette jeune femme.
Il ne lui accorda plus un seul regard et se concentra sur sa patiente. Avec des gestes experts, il défit l'obi qui retenait le kimono de la kunoichi et ouvrit le vêtement. Si la vision du corps presque nue de Naori le perturba, il n'en montra pas le moindre signe. Son regard se dirigea immédiatement vers le pansement qui s'étendait sur ses côtes abimées. Il était imbibé d'un sang noirâtre qui ne présageait rien de bon. Il retira la gaze et le coton pour constater l'ampleur des dégâts.
— Depuis quand a-t-elle cette blessure ? s'inquiéta-t-il.
— Plus d'une semaine, souffla Genma.
Le ninja s'efforça de garder son calme. La blessure n'avait plus rien à voir avec celle qu'il avait pansé avant leur départ en mission. La chair avait noirci à plusieurs endroits, et la plaie semblait s'être étendue sur son corps.
— Ça ne ressemblait pas à ça au départ...
— Il s'agit sûrement d'un empoisonnement.
— Vous pouvez l'aider ?
L'espoir qui perçait dans la voix du ninja était teinté d'une touche de regret. Pourquoi n'avait-il pas insisté pour qu'elle reste à Konoha pendant cette mission ? Pourquoi ne l'avait-il pas mieux protégé ?
— Par chance, il s'agit selon toute évidence d'un poison fait pour agir sur le long terme. Ses jours ne sont pas encore véritablement en danger. Je ne possède pas les connaissances nécessaires pour établir un antidote, mais je devrais pouvoir limiter les dégâts. Il vous faudra cependant rentrer à Konoha au plus vite. J'ai entendu dire que les médics-nins du village étaient les meilleurs du pays.
— Combien de temps pouvez-vous lui faire gagner ?
— Un ou deux jours. L'idéal serait qu'elle reste inconsciente, afin de lui faire économiser le plus d'énergie possible. Je vais lui injecter un peu de drogue médicinale, ça devrait l'empêcher de se réveiller.
Le noble voulu tendre sa main vers l'avant-bras de la jeune femme, mais fut immédiatement stoppé par Genma. Lui vivant, personne ne s'approcherait du secret de sa coéquipière. Ses bandages resteraient en place quoi qu'il arrive.
— Je dois lui injecter ce produit, Shiranui-san.
— Dans la cuisse.
Voir un autre homme approcher ses mains de la jeune femme ne lui plaisait pas, cependant il n'avait guère le choix. Il resta sur le côté, observant les moindres faits et gestes du prétendu médecin, espérant de tout son cœur de ne pas avoir fait le mauvais choix en lui faisant confiance.
— Gen'.
Le jonin sursauta. Il s'était assis près du corps endormi de coéquipière et avait fini par laisser le sommeil avoir raison de lui. Cette dernière semaine l'avait laissé épuisé, aussi bien physiquement que mentalement.
— Je ne me souviens même plus de quand date la dernière fois que j'ai reconstitué entièrement mes réserves de chakra... murmura-t-il à Raido.
— On se fait vieux, enchaîner autant de missions nous coûte bien plus d'énergie.
— Jusqu'au jour où l'on ne parviendra plus à se protéger les uns les autres, fit-il avec un air défaitiste.
L'épuisement était l'une des pires choses qui pouvaient arriver à un ninja. Les missions n'attendaient jamais, et les hautes instances de Konoha n'avaient que faire de la fatigue générale. Depuis la tentative d'invasion d'Orochimaru, les jonins et chunnins croulaient sous un nombre grandissant de requêtes, essayant par tous les moyens de compenser les pertes humaines.
— Ça n'arrivera pas. Arrête de te culpabiliser pour rien, tu n'es pas responsable de nous.
Raido fixait son meilleur ami avec compassion. Il côtoyait Genma depuis trop d'années, il connaissait le fonctionnement de son esprit. Dès que l'un d'eux se retrouvait blessé, le jonin se sentait coupable de ne pas avoir su éviter ça. C'était ce qui faisait de lui un capitaine d'exception : il était prêt à tout pour préserver la vie de ses hommes. En contrepartie, la pression qu'il s'imposait l'épuisait bien trop.
— Je savais que Naori était blessée, j'aurais dû insister pour qu'elle reste à Konoha.
— Tu aurais surtout dû me prévenir, que je fasse en sorte de l'exposer le moins possible aux combats. J'avais remarqué que quelque chose n'allait pas, mais je n'avais pas imaginé qu'elle dissimulait une telle blessure.
De son côté, le balafré regrettait de ne pas avoir été plus attentif à sa coéquipière. Trop obnubilé par cette mission, il avait failli à son premier devoir de ninja.
— La blessure s'est étendue, ça ne semblait pas être si grave quand elle me l'avait montrée.
— Un empoisonnement ?
— C'est ce qu'a dit le médecin.
— Lyra nous la remettra sur pied en un instant. De toute façon, il est trop tard pour regretter et surtout, tu sais aussi bien que moi que Naori n'aurait jamais accepté de rester à l'arrière. Pas pour une telle mission.
Raido avait raison, comme souvent.
— Mettons-nous en route, plus vite on sera à Konoha, plus vite elle sera soignée correctement.
-o-
— Qu'est-ce qui lui est arrivé ? s'emporta Lyra.
Lorsque la médic-nin avait vu débarquer les deux jonins couverts de poussière et soutenant une Naori inconsciente, elle n'avait pas perdu de temps. Elle avait réquisitionné une chambre simple, isolant du reste des patients la kunoichi.
— Une blessure qu'elle a reçue lors de notre précédente mission s'est visiblement infectée. Le médecin qui l'a ausculté pense à un empoisonnement.
— Pourquoi ne m'en a-t-elle pas parlé la dernière fois ?
— Elle ne voulait pas être confinée à Konoha.
— Et tu l'as laissé avoir le dernier mot, j'imagine. Vous êtes aussi idiots l'un que l'autre, ce n'est pas possible !
Si Genma s'attendait à attirer les foudres de la rousse, il ne s'était pas imaginé qu'elle commencerait aussi fort. Ils avaient passé les portes de l'hôpital depuis à peine cinq minutes, et déjà, la médic-nin semblait sur le point d'exploser.
— Tu n'étais au courant de rien j'imagine ?
Cette fois-ci, elle s'adressait à Raido.
— Même si j'avais été au courant, je n'aurais pas réussi à raisonner Naori. Cesse de chercher un coupable, on s'inquiète autant que toi pour elle.
Genma les dévisagea, étonné. Le ton qu'ils employaient l'un envers l'autre était glacial, loin de ce à quoi il était habitué. Il connaissait l'attirance que ces deux-là avaient l'un pour l'autre, alors que s'était-il passé pour que la colère transparaisse dans leurs regards ?
— J'ai loupé un épisode ? demanda-t-il finalement, curieux.
— Non, répondirent-ils en chœur.
Le regard sceptique qu'il leur adressa eut le mérite de faire naître une esquisse de sourire chez la rousse, tandis que Raido reprenait son air renfrogné.
— Vous devriez aller faire votre rapport, ils sont tendus et pas très patients en ce moment. Jiraya a annoncé avoir retrouvé la princesse Tsunade, elle a accepté de devenir la nouvelle Hokage.
— Je ne bougerais pas d'ici tant que Naori ne sera pas réveillée, protesta Genma, n'accordant que peu d'importance à ce que Lyra venait de déclarer.
— Tu dégageras si je te l'ordonne, Shiranui.
— Je...
— Genma. On y va. Maintenant.
Pourquoi Raido semblait vouloir fuir cet endroit au plus vite, alors qu'habituellement, il passait une bonne partie de son temps libre avec la médic-nin ?
— Je reste.
Peu importe la tension entre ces deux amis, il ne partirait pas tant que Naori ne serait pas réveillée.
— Je suis le capitaine de l'escouade pendant cette mission Genma, tu n'as pas à contester mes ordres.
Raido savait pertinemment que ce genre d'argument ne prendrait jamais avec son meilleur ami. Il avait toujours fait preuve d'une certaine allergie à l'autorité. C'était d'ailleurs pour ça qu'il avait pris la tête de leur escouade : ainsi, il n'avait pas à obéir aux ordres d'un autre. Si le balafré tentait une telle opposition, c'était simplement pour se dédouaner de toute responsabilité au regard de la médic-nin.
— Vraiment convaincant, Namiashi, constata-t-elle avec ironie.
Il se contenta de hausser les épaules. La fatigue était trop grande pour qu'il tente de lutter avec elle aujourd'hui.
— Ce n'est pas un empoisonnement, déclara finalement Lyra. Si vous avez un semblant de respect pour Naori et ses secrets, dégagez, que je puisse m'occuper d'elle.
Son ton n'acceptait plus aucune contestation, les deux ninjas en avaient pleinement conscience, et ce, malgré leur envie d'en savoir plus. Ils se retirèrent en silence, tous les deux bien plus inquiets qu'ils n'osaient le montrer.
S'assurant qu'ils étaient définitivement hors de portée de sa colère, Lyra claqua la porte avant de se déchaîner :
— Depuis quand es-tu aussi lâche ?
— Lâche ?
Naori la fixait, parfaitement réveillée, le teint pâle. Son visage crispé reflétait la douleur qui la hantait.
— Faire semblant de dormir pour que je m'occupe moi-même de les envoyer balader, c'est ce que j'appelle « être lâche » oui.
— C'était assez amusant de te voir leur tenir tête. Je pensais que tu serais plus délicate avec Raido, il va finir par se vexer si tu le rejettes comme ça.
— Tu me donnes des conseils relationnels maintenant ? C'est l'hôpital qui se fout de la charité ! grogna Lyra.
Naori voulut répondre, mais une quinte de toux l'en empêcha. Pliée en deux, cherchant à tout prix à ne pas hurler, elle fit à peine attention au regard inquiet que posait la médic-nin sur elle. Une fois calmée, la kunoichi essuya machinalement le sang qui coulait à la commissure de ses lèvres.
— C'est la merde, hein ?
Elle ne s'était pas sentie aussi mal depuis des années. Depuis la dernière fois qu'elle avait totalement perdu le contrôle. C'était d'ailleurs à cette occasion qu'elle avait rencontré Lyra et son sale caractère.
— Ça recommence. Ton corps s'empoisonne lui-même, ça fait trop longtemps que tu n'as pas lâché prise.
— Je croyais qu'en relâchant la pression des sceaux pendant les combats, ça m'éviterait de revivre ça. Tu me l'avais promis.
— C'est ce que je pensais, mais visiblement, la situation est pire que la dernière fois. Tu dois absolument ouvrir complètement les sceaux avant qu'il ne soit trop tard !
Voilà que Lyra lui recommandait de perdre le contrôle. C'était le monde à l'envers.
— Trop risqué. Tu n'es plus assez puissante pour me faire revenir à la raison.
— Alors on demandera à Genma et Raido de m'aider ! Ce sont des experts en fûinjutsu eux aussi, non ? On t'éloigne le plus possible du village, tu te déchaînes, et l'on te fait revenir à la raison, c'est le seul moyen, résuma Lyra.
C'était la solution la plus logique, la seule qui s'imposait à leurs esprits. Pourtant, Naori refusait de s'y résoudre. C'était trop risqué pour ses coéquipiers, et surtout, cela impliquerait de leur révéler son secret. Elle n'était toujours pas prête pour ça.
— Non.
— Alors tu vas mourir à petit feu, et je ne pourrais rien y faire. Les cellules de ton corps vont se détruire une à une, et tu ne pourras que hurler. C'est vraiment ce que tu souhaites ? Tu imagines ce que vont ressentir Genma et Raido quand ils verront que leur coéquipière se laisse mourir ?
Lyra avait un don pour la faire culpabiliser. Elle trouvait constamment le meilleur moyen de la faire réfléchir à ses positions, et depuis qu'elle avait intégré cette escouade, cela devenait de plus en plus facile. Les deux hommes étaient ce qui comptait le plus à ses yeux. Elle était prête à tout pour leur bonheur. Sauf lorsqu'il s'agissait de leur révéler son secret.
— Je préfère ça au fait qu'ils sachent la vérité.
— Et ça changerait quoi ? demanda Lyra.
— Ils me haïront. Ils me haïront, et une fois de plus, je me retrouverais seule.
— Depuis quand ce genre de chose te fait peur ?
Lyra n'en revenait pas. Jamais elle n'avait Naori se laisser ainsi dominée par la peur. Cette gamine fonçait toujours tête baissée, et ce, quel que soit le danger autour. Naori ne craignait rien, c'était l'une des rares constantes dans son monde.
— Je ne veux plus que ça continue, Lyra. Je ne veux plus avoir à revivre ça. Tu n'as aucune idée de ce que c'est, toi, la véritable solitude. Tu ne sais pas ce que c'est d'être enfermée avec soi-même pour seule compagnie. Quand tu dois dialoguer avec le vide qui t'entoure et attendre désespérément que le silence te réponde. Alors oui, peut-être que je suis faible et lâche, mais je préfère ça à l'idée de perdre les seules personnes qui ont su me montrer ce à quoi est censée ressembler la vie.
C'était bien la première fois que Naori se confiait ainsi à la rousse. Elles se connaissaient depuis des années, et pourtant, jamais elles n'abordaient ce genre de sujet ensemble. Elles se contentaient d'hésiter entre la haine et l'amitié improbable qui les liaient dans le temps.
C'était peut-être pour cette raison que Lyra ne s'énerva pas comme elle avait coutume de le faire lorsque la kunoichi se montrait aussi têtue. L'envie ne lui manquait pas, sa colère bouillait en elle, prête à exploser. Sauf que la peur de Naori était bel et bien réelle. Ce n'était pas le signe d'un caprice égoïste, elle le lisait sur le visage de la plus jeune. Rien ne la terrorisait plus que l'idée de perdre Genma et Raido. Rien ne la terrorisait plus que l'idée de leur dire la vérité.
— Qu'est-ce que tu comptes faire alors ?
— Je n'en sais rien. Improviser, comme toujours ? murmura Naori.
— Vu ta blessure et l'infection qui se répand, il ne te reste plus très longtemps pour improviser...
Lyra avait raison. Naori le sentait au plus profond d'elle-même. Son corps était proche de la rupture et qui savait ce qu'il allait se passer lorsqu'elle aura épuisé le peu de force qu'il lui restait ?
— Combien de temps ? demanda-t-elle.
— Quelques semaines, un mois tout au plus. Tu es plus résistante que la plupart des gens, il est difficile d'établir ça précisément.
Un mois tout au plus... Naori s'efforça de garder son calme et d'accuser le coup sans broncher. Avec ses antécédents et son rythme de vie, elle s'était souvent doutée que sa vie serait plus courte que la moyenne. Les ninjas ne faisaient jamais de vieux os après tout, et elle, encore moins. Cependant, elle ne s'était jamais préparée à l'éventualité d'une si courte existence et d'une fin imminente.
En un mois, que pouvait-elle faire ? Geindre et se lamenter sur son sort ? Très peu pour elle. La réponse lui vint, finalement évidente, et si défaitiste. Elle ne pouvait rien faire de plus. Jamais elle ne saurait la vérité, jamais elle ne saurait à qui elle devait cette vie. Qui devait-elle accuser ? Qui était responsable de son existence écourtée arbitrairement ?
En un mois, il ne lui restait qu'une seule chose à faire : observer ses regrets. Il était à présent trop tard pour réussir à changer les choses.
— Il te reste peut-être un espoir.
La jeune femme releva la tête, incrédule.
— La princesse Tsunade va devenir le prochain Hokage.
— Et donc ?
— Elle est, sans aucun doute, la plus compétente médic-nin que ce monde n'est jamais porté. Ses compétences en soin dépassent largement les tiennes et les miennes réunies. Si quelqu'un peut trouver une solution à ta situation, c'est bien elle.
— Et pourquoi est-ce qu'elle accepterait de m'aider ?
— Parce que tu es une shinobis de Konoha à présent. Tu es une des citoyennes de ce village, ça sera son devoir de t'aider, peu importe ton origine.
— Et si elle non plus, elle n'y peut rien ?
— Alors il faudra t'éloigner le plus possible du village avant qu'il ne soit trop tard.
Naori hocha la tête. Elle savait qu'elle pouvait compter sur Lyra pour ce détail.
— En attendant, tu ne quitteras pas cette chambre. Il faut à tout prix éviter que tu ne t'épuises encore plus.
-o-
Genma ne cessait de trépigner dans les couloirs de la demeure du Hokage. Avec Raido, ils avaient fait le trajet en silence, chacun plongée dans leurs pensées.
— Tu ne veux pas cesser de t'agiter ? On dirait Naori, s'impatienta le balafré.
— J'en ai assez des secrets et des mensonges.
— On sait depuis le début que Naori nous cache une partie de la vérité, et l'on s'est engagés à respecter ses secrets, Gen. C'est trop tard pour regretter.
Raido avait raison, comme toujours.
— J'aurais pensé qu'avec le temps et nos relations qui ont évolué, elle finirait par nous faire confiance.
C'était peut-être ça qui le blessait le plus dans cette histoire. Naori continuait à imposer une distance entre eux, et ce, malgré les sentiments qui les liaient. Leur relation ne comptait-elle donc que si peu à ses yeux ?
— Ne commence pas à te mettre des idées stupides dans la tête, le prévint Raido.
Il le connaissait par cœur, il savait parfaitement que lorsque le jonin tergiversait ainsi, trop de pensées négatives et infondées venaient ternir son raisonnement.
— Votre relation n'en est qu'à ses débuts, la confiance ne vient pas si vite, surtout pour une femme comme Naori. Laisse-lui du temps, ajouta-t-il.
— À ce rythme, le temps, elle ne l'aura pas, ne put s'empêcher de faire remarquer Genma.
L'air inquiet inscrit sur le visage de Lyra lorsqu'elle avait examiné la blessure de Naori refusait de quitter son esprit. La médic-nin ne montrait que rarement ses sentiments, qu'elle ne parvienne pas à les dissimuler dans une telle situation montrait à quel point la plaie était préoccupante.
— Pourquoi vous vous êtes disputés Lyra et toi ? demanda finalement le jonin.
— Je doute qu'on puisse appeler ça une dispute, c'est simplement une différence d'opinion. Elle me reproche mon statut de ninja.
— Classique.
À chaque vie qu'un médic-nin sauvait, un ninja en ôtait une nouvelle. Le cycle se répétait encore et encore, sans ne jamais cesser. Lyra se confrontait constamment aux dégâts perpétrés par les arts shinobis. Que l'homme qui l'attirait soit l'un de ceux qui participaient à ces massacres constants devait lui peser bien plus qu'elle ne l'avouait.
— Ça aurait trop beau qu'une telle femme s'intéresse à moi de toute façon, affirma Raido en haussant les épaules.
Son air défaitiste secoua son meilleur ami. Il détestait le voir ainsi, accablé par les épreuves que lui réservait son existence.
— Si elle ne s'intéressait pas à toi, elle ne serait pas aussi agressive. Elle tente de te repousser pour ne pas culpabiliser, et pour ne pas s'impliquer.
— Elle y arrive parfaitement.
— Tu ne comptes pas te battre pour elle ?
— À quoi bon ? Elle mérite bien mieux de toute manière.
Genma n'eut pas le temps de protester, la porte du bureau s'ouvrit sur un Iruka qui semblait débordé. En jetant un œil à l'intérieur de la pièce, le jonin constata le désordre ambiant : chaque meuble croulait sous une tonne de paperasses. Dossiers et rapports militaires se mélangeaient et se superposaient sans la moindre logique apparente.
— Raido, je te garde pour le rapport. Genma, tu es attendu sur le toit de la demeure. Quant à toi N...
Le chunnin se décida finalement à relever la tête de son dossier et s'aperçut de l'absence de la kunoichi. Son visage se crispa instantanément et une ride soucieuse barra son front.
— Elle n'est quand même pas...
— Morte ? Non, lui répondit Raido.
Iruka souffla de soulagement. En voyant les mines dépitées des deux ninjas, il s'était imaginé le pire pour leur coéquipière.
— J'ai eu peur pendant un instant. Konoha n'est vraiment pas en mesure de se passer d'une kunoichi de son niveau ! Où est-elle ?
— À l'hôpital. Gravement blessée.
C'était Genma qui lui avait répondu cette fois-ci, et le ton cassant qu'il avait employé fit redouter au plus jeune une nouvelle mise au point. Pourtant, le jonin au senbon n'ajouta aucune répartie cassante, il se contenta d'un regard méprisant avant de partir vers le toit de la demeure.
— Désolé, c'était malvenu de ma part, s'excusa Iruka auprès de Raido.
— D'oublier que nous ne sommes pas que des chiffres sur un papier, ni de la chair à sacrifier sur le terrain ? Effectivement. Tu es un ninja, toi aussi. Tu devrais savoir que ce n'est pas le genre de chose à dire.
Le chunnin baissa la tête, un peu honteux de son comportement.
— Tsunade est arrivée au village ce matin. N pourra sûrement bénéficier de ses soins... tenta-t-il.
L'étincelle d'espoir qui illumina le regard du balafré lui fit comprendre qu'il avait bien fait de mentionner cette information. Avec le retour de la plus puissante médic-nin du village, la situation ne pouvait que s'améliorer.
Genma se tenait d'ailleurs devant elle, ébahi face à l'apparence juvénile qu'elle lui présentait. Il n'avait pas revu la princesse Tsunade depuis la mort de Minato et Kushina, et pourtant, elle ne semblait pas avoir pris la moindre ride depuis.
Aoba se trouvait près de lui, et semblait avoir la même réaction. Comment une femme d'une cinquantaine d'années pouvait-elle paraître aussi jeune ?
– Genma, Aoba, vous avez pour mission de prévenir les villageois : nous avons enfin un cinquième Hokage ! leur ordonna Koharu.
Le jonin au senbon dû se retenir pour ne pas rouler des yeux. Ne pouvait-on pas lui laisser un peu de repos ? Depuis la tentative d'invasion, c'était à peine s'il avait eu le temps de rentrer chez lui.
Surtout, il voulait se libérer au plus vite pour retrouver Naori. L'angoisse qui se nichait au fond de son ventre l'empêchait être réellement concentré, il devait savoir si la jeune femme s'en sortirait.
– Gen', tu m'écoutes ? s'impatienta son nouveau coéquipier.
Ils s'étaient éloignés du toit d'un commun accord mais Genma n'avait pas accordé la moindre attention à Aoba depuis. Le pauvre avait déblatéré sur son plan pour prévenir rapidement le plus de monde pendant plusieurs minutes avant de s'apercevoir qu'il monologuait dans le vide.
– T'as l'air soucieux... Votre dernière mission s'est mal déroulée ? Il est arrivé quelque chose à N ou Raido ?
Il ne voyait que cette possibilité pour que Genma soit à ce point perdu dans ses pensées. Le jonin ne baissait que rarement sa garde, et lorsqu'il le faisait, cela était rarement bon signe.
– N. Je ne sais pas si elle va s'en sortir.
Il lâcha l'information avec une voix tremblante, terrorisé par ce que pourrait être le futur.
– Alors, dépêchons-nous pour que tu puisses la rejoindre au plus vite.
Le réconforter ou lui affirmer que la kunoichi irait mieux n'était pas la solution aux yeux du brun. Ils étaient des ninjas, ils flirtaient avec la mort, elle était leur compagne pour le reste de leur existence. Partager une danse avec elle n'était qu'un dénouement qu'ils ne voulaient pas connaître.
La seule chose qu'il pouvait faire pour son ami était de clôturer cette mission le plus rapidement possible, afin que Genma puisse passer du temps avec celle qui avait réussi l'exploit de lui ravir son cœur.
— Multi-clonage ? proposa finalement Genma.
— Tu vas pouvoir tenir le coup ? Vous enchaînez les missions depuis quelque temps, tu dois être épuisé
Haussant les épaules pour lui montrer le peu d'intérêt qu'il accordait à son propre état de santé, Genma se mit à exécuter les mudras nécessaires au jutsu. Une armée de clone lui fit face, bien trop nombreuses.
Aoba lui jeta un coup d'œil furtif avant d'exécuter le jutsu lui aussi. Ses clones étaient en moins grand nombre, il était loin de posséder le talent et les réserves de chakra de son ami. Surtout, il savait le contre-coup terrible de cette technique. Lorsque leurs clones disparaîtraient, la fatigue les terrasserait d'un coup.
Trois heures plus tard, Aoba soutenait Genma en direction de l'hôpital du village. Ils étaient parvenus à prévenir l'intégralité des villageois de l'arrivée d'un nouvel Hokage en un temps record. En contrepartie, ils parvenaient à peine à tenir encore debout.
— Tiens encore quelques minutes, vieux. On y est presque.
— Emmène-moi voir N, je me ferais remettre sur pied ensuite.
Le brun ne tenta pas de l'en dissuader. Genma était un homme têtu : s'il voulait se rendre au chevet de Naori, rien ne l'en empêcherait. Il le fit donc grimper les étages, se fiant aux indications du ninja pour rejoindre la chambre de sa coéquipière.
Enfin arrivés dans le couloir recherché, ils firent une halte pour lui permettre de reprendre son souffle. L'endroit était désert de toute présence et plutôt silencieux, même si un léger brouhaha pouvait se faire entendre par quiconque tendait l'oreille.
Aussi furent-ils surpris lorsque la fameuse Princesse Tsunade s'arrêta devant eux et les dévisagea tour à tour. Sans la moindre parole, elle colla sa main sur le front du plus jeune. Une aura verte s'en dégagea, et très vite, Genma sentit ses muscles se détendre. Son corps était encore épuisé, mais la douleur s'estompait peu à peu.
– Un ninja n'est-il pas censé savoir préserver ses forces ? demanda-t-elle avec un sourire taquin.
– Un être humain n'est-il pas censé vieillir ? lui répondit-il avec le même sourire.
– Je vois que les années ne t'ont toujours pas appris à respecter tes aînés.
– Vous pourriez être ma petite sœur avec cette tête-là, Tsunade-sama. Qui pourrait croire que vous êtes aussi vieille que Jiraya-sama ?
– Un mot de plus et je te pulvérise.
– Vous arrivez encore à vous battre malgré votre âge avancé ?
Une ride de colère commençait à battre sur le front de la nouvelle Hokage alors que Aoba restait silencieux devant cet échange lunaire. Depuis quand Genma se permettait-il un tel manque de respect envers un Hokage ?
Pourtant, Tsunade ne sembla pas s'en émouvoir, ni même s'inquiéter de ce détail. Au contraire. D'un geste vif, elle arracha le bandana de Genma et lui ébouriffa les cheveux comme elle l'aurait fait avec un enfant.
— T'as bien grandi, Minato serait fier de toi, s'exclama-t-elle avec un sourire. Par contre, tu n'as toujours pas appris à te ménager...
— Je n'ai pas le temps pour faire dans la dentelle, je dois voir quelqu'un... avoua-t-il en replaçant son couvre-chef.
Il ne lui montra pas, mais le compliment qu'elle venait de lui faire l'apaisa instantanément. On lui avait tant reproché ses choix qu'il oubliait parfois pourquoi il en était venu à consacrer sa vie à Konoha. Que l'on reconnaisse ses efforts le touchait plus qu'il ne voulait bien l'avouer.
— Quelqu'un ? Ne me dis pas qu'une femme a réussi à te dompter !
— Je crois bien que si... fit-il, presque à regret.
Pourquoi fallait-il qu'il s'attache autant à Naori ? Il s'était pourtant juré de ne plus avoir d'accroche, de ne plus prendre le risque de perdre ceux qu'il aimait. Pourquoi celle qui hantait son cœur devait-elle l'abandonner aussi vite ?
— Hokage-sama, la kunoichi à qui l'on doit cet exploit a été grièvement blessée, peut-être pourriez-vous faire quelque chose ? intervint finalement Aoba.
Il connaissait la réputation de la légendaire Sannin. Sans elle, la médecine ninja n'aurait jamais été si développée à Konoha, et bon nombre d'entre eux auraient passés l'arme à gauche. Le village lui devait aussi la formation des médic-nins et leur intégration dans les escouades sur le terrain.
— Emmenez-moi la voir, fit la kunoichi, soudainement plus sérieuse.
Toujours aidé par Aoba, Genma leur indiqua la direction de la chambre de Naori. La proposition d'Aoba lui redonnait un peu d'espoir, mais il restait inquiet pour la jeune femme.
— Alors je la connais ? demanda finalement Tsunade pour briser le silence qui s'était installé.
— Ça m'étonnerait. Elle est arrivée dans le village depuis seulement deux ans. Vous étiez déjà partie depuis longtemps, répondit finalement le jonin au senbon.
La réaction de la nouvelle Hokage ne se fit pas attendre : elle s'arrêta au milieu du couloir, son visage parfait déformés par une grimace de mauvais augure.
— C'est N, n'est-ce pas ? fit-elle doucement.
— Vous la connaissez ? s'étonna Aoba.
— Je...
— Tsunade ? Tu es déjà de retour ?
Lyra venait d'apparaître dans le couloir. Le pas vif, elle s'approcha du trio, sa longue tresse rousse battant avec rythme dans son dos. Elle souriait presque, chose inhabituelle chez elle.
— Tu as déjà trouvé une solution ? s'informa-t-elle.
Elle remarqua ensuite Aoba et Genma à ses côtés et son visage reprit son sérieux en remarqua l'état du jonin.
— Genma, tu m'expliques comment tu as réussi l'exploit de te blesser en à peine quatre heures ?
— Simple épuisement de chakra. N est réveillée ? Tsunade-sama a accepté de l'aider.
Les deux femmes échangèrent un regard navré.
— Je suis désolée Genma, j'ai déjà examiné N il y a peu de temps. Je ne peux rien faire pour elle pour l'instant. Des recherches sont nécessaires pour son cas un peu... disons... particulier.
— Alors c'est terminé, hein ? Il n'y a déjà plus d'espoir.
Il accusa le coup avec difficulté. La flamme qui venait de se rallumer en lui avait déjà été soufflée. À croire qu'il avait été maudit et que toute personne s'approchant trop de lui était destinée à mourir trop tôt.
Hotaru, Minato, Kushina...
Naori apposerait bientôt sa signature sur cette liste funeste.
— Laisse-moi la voir Lyra. Ça m'étonnerait que je puisse rester très longtemps vu la situation du village.
— Ils ne peuvent pas t'envoyer en mission dans un tel état. Toi et Raido avez besoin de repos. N'est-ce-pas Tsunade ?
L'intéressée baissa la tête, déjà coupable. Son amie la mettait dans une position délicate. En tant que médic-nin, elle était parfaitement d'accord avec elle. Les ninjas de ce village avaient un besoin urgent de se ménager, et Genma en était l'exemple-même. L'envoyer en mission dans un tel état le ferait prendre des risques trop importants. Pourtant, son nouveau devoir de Hokage l'obligea à admettre la vérité.
— La situation du village est catastrophique. Nous ne pouvons pas nous priver du peu d'effectif dont nous disposons.
Sa déclaration jeta un nouveau froid sur leur petite assemblée. Tous ici avaient conscience que leurs devoirs envers Konoha surpassaient le reste. Ils avaient décidé de dédier leur vie aux autres après tout.
— N est dans sa chambre, je ne pense pas qu'elle dorme encore, annonça Lyra.
Son regard fixait le sol, emprunt d'une tristesse qui faisait écho aux sentiments qui hantaient Genma. Les probabilités que Raido et lui reviennent en vie de leur prochaine mission lui paraissaient ridiculement faibles.
Les mêmes pensées s'insinuaient dans les pensées du plus jeune. Ces missions incessantes les laissant toujours plus épuisés lui rappelaient la dernière guerre. Les morts sur le terrain étaient légion dans ce genre de situation, il en avait déjà fait l'amer expérience. Et quand bien même parviendrait-il à survivre, Naori serait-elle encore là pour l'accueillir ?
Faussant compagnies aux autres, il poussa silencieusement la porte qui le séparait encore de la femme qu'il aimait.
— Je suis désolée.
Constater qu'elle n'osait le regarder dans les yeux pour prononcer ces mots le fait culpabiliser. Trop occupé à songer à sa future solitude, il en était venu à ignorer la terreur qui devait s'emparer à la jeune femme.
Il vint s'asseoir au bord du lit, prenant garde à ne pas la secouer. Avec une délicatesse et une tristesse infinies, il porta sa main à ses lèvres pour y déposer un baiser bien plus léger que son âme.
— Tu n'as pas à l'être, Gamine.
— Je n'arrive pas à te dire la vérité et je n'aurais sûrement pas le temps d'y parvenir.
Une larme s'échappa de ses iris dorés pour dévaler ses joues d'une blancheur cadavérique. Son état se dégradait si vite que le ninja commençait à redouter qu'elle ne se brise au moindre geste.
— On va trouver une solution d'accord ? la supplia-t-il.
Elle n'avait pas le droit d'abandonner. De l'abandonner. Elle ne pouvait pas partir comme ça, aussi rapidement. Leurs vies s'étaient mélangées trop brièvement pour que cela cesse ainsi. Il refusait cette possibilité.
Naori ne pouvait pas lui faire ça.
Pas maintenant.
Il la voulait à ses côtés pour toujours.
— Je ne veux pas te perdre. Je ne peux pas.
Les larmes de Naori devinrent torrents. La réaction de Genma faisait vaciller ses convictions. L'amour qu'il lui portait menaçait de faire s'écrouler la moindre de ses convictions.
Peut-être que Lyra avait raison ?
Peut-être qu'elle n'avait rien à craindre en lui révélant la vérité ?
Peut-être que Genma continuerait à l'aimer malgré tout ?
Ou peut-être qu'il finirait par la considérer comme le monstre qu'elle était. Cette possibilité, aussi infime pouvait-elle être, enfonçait ses racines infâmes au plus profond de son esprit. Elle se nourrissait viscéralement de ses peurs et de ses craintes, ne laissant qu'un insatiable désespoir dont la noirceur rongeait lentement ses principes.
Elle se détestait de le faire souffrir ainsi. Genma était devenu ce qu'elle avait de plus précieux dans ce monde. Il avait illuminé son existence par sa simple présence, et ce, malgré les différends qui avaient parfois animé leur relation.
Elle se détestait d'être la cause de ces perles salées qui assombrissaient son regard.
Elle se détestait d'être celle qui faisait se faner son sourire d'habitude si taquin.
Devant elle, il avait osé ôter son masque de shinobi et tous les artifices qui le composait. Il lui présentait le visage d'une noble vérité, trop destructrice pour être contemplée. Trop sidérante pour être ignorée. Trop belle pour être oubliée.
Pourquoi ne parvenait-elle pas à lui rendre la pareille ?
Elle n'eut pas le plaisir d'y réfléchir.
La porte s'ouvrit de nouveau, sur Raido cette fois-ci. Son visage ténébreux n'augurait rien de bon. Il s'installa de l'autre côté du lit avant de prendre la parole :
— Comment tu te sens ? demanda-t-il à sa coéquipière.
Ses yeux rougis et son aspect fantomatique parlaient pour elle, mais il avait besoin d'entendre sa voix. Au moins une dernière fois.
— Mal.
— Tsunade trouvera une solution. Elle y parvient toujours.
Il le pensait sincèrement.
— Lorsqu'on reviendra, tu seras de nouveau en forme, alors n'abandonne pas, compris ?
Les épaules de Genma s'affaissèrent alors que son meilleur ami prononçait cette phrase. Ainsi, son intuition se révélait être juste...
— Lorsque vous reviendrez ? s'inquiéta Naori, désemparée.
Ça ne pouvait pas être ça. On ne pouvait pas les envoyer en mission dans un tel état de fatigue. On ne pouvait pas les condamner aussi facilement.
— Nous avons reçu un nouvel ordre de mission. Iwashi et Shizune, l'assistante de Tsunade, feront partie de l'escouade.
Ouais je sais, je crains. Vous n'imaginez même pas à quel point je suis désolée pour cette si longue attente.
J'ai pas trop d'excuse, si ce n'est le fait que je n'avais plus aucune inspiration pour cette histoire et que j'étais incapable d'écrire plus de deux lignes satisfaisantes.
Ce chapitre aborde finalement des thèmes pesants et difficiles à mettre à l'écrit pour moi, surtout pendant cette période de ma vie qui a été particulièrement compliquée. Je n'arrive pas à savoir s'il est plus abouties que les autres ou au contraire moins travaillé... À vrai dire, je suis surtout heureuse d'en être enfin venue à bout.
Je ne sais pas vraiment quand est-ce que viendra la suite. J'espère simplement que ce blocage est de l'histoire ancienne.
Sans compter que je vais enfin pouvoir écrire la scène qui m'a inspiré cette fiction et qui m'a fait apprécier Genma et Raido !
À bientôt.
