LA BÂTISSE SUR LA COLLINE
Frank Bryce avait été assassiné dans la maison de ses anciens maîtres, à Little Hangleton, en Angleterre. Si elle trouvait des traces du passage de Voldemort, de son implication dans ce meurtre, alors Megan aurait enfin une piste sérieuse à suivre. Elle exposa ce raisonnement à Dumbledore une fois rentrée de la cabane de Hagrid, et le directeur acquiesça. Les affaires de la jeune fille étaient prêtes depuis plusieurs jours, et cette fois elle était bien décidée à repartir. Cependant, elle ne voulait pas abandonner ses amis sans explication comme la fois précédente, aussi elle rédigea trois lettres : une pour Ron et Hermione, une pour les jumeaux, et la dernière pour Kevan. Elle leur expliquait qu'elle devait de nouveau quitter Poudlard pour s'occuper de ses proches, qu'il ne fallait pas s'inquiéter pour elle, ni la harceler de lettres, mais aussi qu'elle rentrerait aussi vite que possible. Ces lettres étaient pleines de mensonges, mais elles lui éviteraient de nombreuses questions à son retour. Elle songeât à laisser un mot à Draco, mais c'était inutile, car lui savait parfaitement ce qu'elle partait faire.
Le samedi matin, Megan se réveilla avant les autres filles du dortoir. Elle se glissa dans ses vêtements moldus, déposa les lettres sur le lit de Hermione, attrapa sa besace et quitta la tour de Gryffondor. Le château était vide et silencieux, froid, plus immense que jamais. Megan passa devant les salles de classe qui attendaient d'accueillir les élèves, dévala le Grand escalier, traversa le hall et sortit dans l'air gelé du parc. Une buée blanche s'échappait de ses lèvres à chaque expiration et le froid la faisait frissonner. Elle enfouit ses mains dans les poches de son manteau et rentra le cou dans son col, puis prit d'un pas décidé le chemin qui menait à Pré-au-lard. Les empreintes que laissaient ses bottes dans la neige s'effaçaient par magie derrière elle, et lorsqu'elle atteignit l'immense portail surmonté de deux sangliers ailés, il s'ouvrit de lui-même – une politesse de Dumbledore. La rue qui descendait vers Pré-au-lard ne lui avait jamais parue aussi longue. Elle luttait contre le froid et la fatigue, tout en se concentrant sur ce qu'elle avait à faire : elle devait quitter l'Écosse pour se rendre en Angleterre sans que personne ne la remarque – devoir agresser un autre membre du ministère finirait par attirer l'attention. Elle avait pensé à utiliser un Portoloin, mais elle n'avait jamais lancé ce sort, et lu de nombreux rapports du ministère qui relataient les divers incidents causés par un Portoloin défectueux, or elle ne souhaitait pas arriver à destination en pièces détachées. Pour les mêmes raisons, elle ne pouvait pas transplaner. Au cours d'une longue soirée de réflexion, elle en était arrivée à la conclusion qu'il ne lui restait plus que les balais ou les moyens de transports moldus. Pourtant, au beau milieu de la nuit, elle avait eu une idée. Arrivée aux limites de Pré-au-lard, elle sortit sa baguette et effectua un rapide mouvement du poignet au-dessus de la route. Il y eut une seconde de silence, puis une détonation retentit dans le silence du matin. Un immense bus violet à double impériale s'arrêta juste devant elle, surgi du néant. Sur le pare-brise était écrit en lettres d'or : Magicobus. Un contrôleur en uniforme violet sauta alors du bus en lançant d'une voix sonore :
- Bienvenue à bord du Magicobus, transport d'urgence pour sorcières et sorciers en perdition. Faites un signe avec votre baguette magique et montez, montez, nous vous emmènerons où vous voudrez. Je m'appelle Stan Shunpike et je serai votre contrôleur ce matin.
Megan n'avait encore jamais emprunté le Magicobus, mais elle reconnut le contrôleur : c'était l'un des jeunes hommes qu'elle avait vu tenter d'impressionner des Vélanes dans les bois, le soir de la Coupe du Monde, alors qu'elle fuyait les Mangemorts avec ses amis. Si elle se souvenait bien, il avait prétendu qu'il serait bientôt le plus jeune ministre de la Magie que le Royaume-Uni ait connu. De toute évidence, il avait été très optimiste.
- Je vais à Little Whinging, Surrey, annonça-t-elle sans autre forme de politesse.
- Ça fera vingt-cinq Mornilles. Pour trois Mornilles de plus, tu as droit à une tasse de chocolat chaud, et pour encore une de plus, on te donne une bouteille d'eau chaude et une brosse à dents de la couleur de ton choix.
Sans faire de remarque sur le tarif élevé, la jeune fille sortit vingt-huit Mornilles de son sac et les déposa dans la main de Rocade, puis alla s'installer dans un des lits en cuivre alignés derrière les fenêtres masquées par des rideaux. Des bougies brûlaient dans des chandeliers, illuminant les parois lambrissées du véhicule. À peine s'était-elle installée que le bus magique démarra dans une nouvelle détonation assourdissante, la faisant vaciller sur son matelas. Autour d'elle, de nombreux sorciers et sorcières dormaient profondément, indifférents aux secousses du véhicule.
- Dis-moi, t'as quel âge ? lança Shunpike en revenant vers Megan avec sa tasse de chocolat.
- Pourquoi ça vous intéresse ? répliqua la jeune fille en récupérant sa boisson.
- Tu devrais pas être à Poudlard ?
- Non.
- Comment tu t'appelles ?
- Je t'en pose des questions ?
- Une fois on a eu Harry Potter, dans ce bus ! L'année dernière. Il nous avait dit qu'il s'appelait Neville.
- Ouais, il ne faut pas faire confiance aux gens.
Elle ne savait pas que Potter avait déjà voyagé à bord du Magicobus, mais elle n'était pas surprise qu'il n'ait pas donné son véritable nom outre le fait que sa popularité le précédait, Shunpike avait l'air d'être du genre indiscret.
Le Magicobus roulait dans l'aube naissante, écartant sur son passage bornes réfléchissantes, cabines téléphoniques, arbres et buissons. Il passait brutalement de comtés en comtés, de l'Écosse à l'Angleterre. Megan serait l'une des dernières à descendre : d'après la carte qu'elle avait consultée, Little Hangleton se trouvait au sud du pays. Chaque passager qui quittait le bus semblait ravi d'échapper enfin à ses secousses infernales, mais Megan trouvait le trajet agréable. Elle avait le ventre bien accroché, et savoir qu'elle traversait le Royaume-Uni assise sur un lit de plumes tandis que ses camarades se réveillaient pour se rendre en classe la réjouissait.
La matinée était déjà bien engagée lorsque le Magicobus s'arrêta avec fracas au bord d'une petite route déserte, à deux cents mètres d'un panneau souhaitant la bienvenue à Little Whinging.
- Au revoir, lança-t-elle en quittant le véhicule.
- Comment tu as dit que tu t'appelais, déjà ? insista Shunpike.
- Je ne l'ai pas dit.
La porte se referma derrière elle, et dans une énième pétarade, le Magicobus disparut aussi vite qu'il était arrivé. Voilà que Megan se retrouvait à quelques minutes à peine de la maison où vivaient l'oncle et la tante de Potter, ce lieu qu'il détestait tant, peut-être plus encore qu'elle détestait la maison des Boyd. Pourtant, ce n'était pas à Privet Drive que la jeune fille se rendait elle n'était plus qu'à quelques centaines de kilomètres de Little Hangleton : il était temps pour elle de se fondre dans le décor des Moldus et d'emprunter un taxi. Le chauffeur qu'elle parvint à trouver aux abords de la gare routière lui jeta un coup d'œil méfiant. L'adolescente aux yeux verts hypnotisants et au calme inquiétant ne semblait pas lui paraître le passager idéal.
- Tes parents savent où tu vas ?
- Mes parents sont morts.
Cette douche froide suffit au Moldu, et il ne lui posa plus d'autres questions.
- Je vais à Little Hangleton.
- C'est vraiment très loin ! s'étrangla le chauffeur.
- J'ai vraiment beaucoup d'argent.
La réponse eut une fois de plus pour effet de faire taire l'homme. Megan avait en effet profité de son séjour à Poudlard pour envoyer Eleyna porter de l'argent à échanger à Gringotts, et son porte-monnaie moldu était bien plus rempli qu'auparavant. Si les Moldus avaient fait une chose mieux que les sorciers, c'était l'argent : les billets étaient beaucoup plus faciles à transporter qu'une bourse remplie de pièces, sans parler de leur fantastique invention d'une carte permettant de payer n'importe quelle somme n'importe où grâce à une combinaison de chiffres confidentielle.
Assise sur la banquette arrière du taxi, observant le paysage défiler, la jeune fille eut tout le loisir de réfléchir à la suite des événements : elle allait bientôt arriver à la maison dans laquelle Frank Bryce avait été tué, celle-là même où elle soupçonnait Voldemort de s'être rendu, probablement avec l'assistance de Pettigrew. Le meurtre des Riddle, cinquante ans plus tôt, suivi de celui du jardinier cet été, ne pouvaient pas être des coïncidences. Sur place, elle espérait trouver une piste directe jusqu'au Seigneur des Ténèbres, et pouvoir rapidement le retrouver. Elle n'avait aucune idée de la forme que prendrait cette piste, mais elle était sûre d'elle elle ne supporterait pas de rester coincée aussi longtemps qu'elle l'avait été à Killiney Hill.
- Tu veux que je mette de la musique ? proposa le chauffeur alors qu'ils roulaient déjà depuis plus d'une heure et demie. On a encore quelques heures de route devant nous.
- Non. Merci, ajouta-t-elle après une seconde de silence.
Inutile de se mettre le chauffeur à dos, elle ne voulait pas faire la dernière centaine de kilomètres à pied, et elle n'avait pas emmené son balai.
- Tu vas rendre visite à de la famille, là-bas ?
- On peut dire ça.
- Je suis désolé pour tes parents.
- Ce n'est pas vous qui les avez tués.
- C'est horrible ce qui t'est arrivé.
- Je sais.
Elle n'allait pas pour autant se mettre à faire la conversation de toute manière, ce Moldu ne comprendrait pas qu'un mage noir ait ordonné l'exécution de ses parents car ils avaient voulu l'éloigner des forces des ténèbres, son histoire ressemblait trop à un mauvais roman de fantasy.
- Comment tu t'appelles ?
Pourquoi tout le monde s'obstinait-il à le lui demander ?
- Demi, mentit-elle, fatiguée à la simple idée qu'il insiste.
- Moi, c'est Yannick.
Elle se fichait bien de savoir qui il était. Le Moldu avait cependant un besoin évident de parler : sans qu'elle ait souhaité entamer la moindre conversation, il se mit à lui parler de ses origines écossaises, de son enfance à Dundee, puis de son mariage avec une jolie anglaise qui avait réussi à l'attirer hors de son cher pays. Il lui parla du maigre train de vie que leurs salaires de chauffeur et d'institutrice leur autorisaient, des enfants qu'ils avaient eu ensemble – Sean et Joanne – puis de leur divorce difficile, de la garde alternée jusqu'à la majorité des enfants, qui travaillaient et vivaient maintenant dans le comté de Surrey, d'où sa présence à Little Whinging.
- C'était important pour moi d'être près de mes enfants, crut-il bon de préciser. On n'est jamais assez conscients de l'importance que peut avoir la famille.
- Jusqu'à ce qu'elle meure.
Sa voix froide et cassante fit pâlir le chauffeur. Le temps de son laïus, il avait oublié que sa passagère était orpheline.
- Désolé, Demi, c'était maladroit, bafouilla-t-il, aussitôt affreusement gêné, lui jetant des coups d'œil furtifs dans le rétroviseur. Tu veux dire que tu n'as pas de frères et sœurs ?
- Non.
Inutile de préciser qu'elle était à elle toute seule une source suffisante d'ennuis pour ses parents, ils n'avaient pas eu besoin de s'encombrer d'un autre bébé à l'époque. Et, aujourd'hui, qu'aurait-elle fait d'un autre Buckley ? Elle avait toujours été seule, la seule héritière de cette grande famille, et elle n'aurait pas voulu partager son héritage ou sa peine avec un autre. Buckley, c'était elle.
Les confidences non-désirées de Yannick avaient rendu le trajet à peine supportable, et Megan fut plus que ravie de lui régler sa course lorsqu'ils furent enfin parvenus à Little Hangleton. Pas de pourboire pour le chauffeur de taxi célibataire meurtri par sa vie sentimentale, ce n'était pas le genre de la jeune fille. Elle ne regarda pas le véhicule s'éloigner, trop occupée à détailler son nouvel environnement : Little Hangleton paraissait aussi petite que son nom le laissait entendre, les rues pavées étaient peu fréquentées et le terme « village » eut été plus approprié pour désigner la commune coincée entre deux collines. Le seul bâtiment notable apparent était une église en pierre austère, située à l'écart, accolée à un cimetière lugubre. Passer inaperçu ici serait aussi vain qu'à Killiney Hill, et Megan allait devoir rassembler quelques renseignements pour retrouver rapidement la maison des Riddle. Par ailleurs, l'après-midi était avancée et la jeune fille n'avait rien avalé depuis le chocolat chaud du Magicobus. Sa première étape serait donc de trouver un endroit où manger. À cette heure, les rues se vidaient et on se rassemblait pour l'apéritif. Après avoir arpenté plusieurs allées, Megan finit par choisir de suivre les quelques rares âmes qu'elle croisa jusqu'à un pub, probablement l'unique du village : Le Pendu, une enseigne à la devanture peu engageante mais à l'intérieur chaleureux et animé. On aurait dit que toute la population de Little Hangleton s'y était retrouvée pour boire quelques bières et échanger les potins les plus récents. La jeune fille était consciente que son arrivée serait aussi remarquée qu'inhabituelle pour les villageois, mais la faim et la nécessité de trouver la demeure l'emportèrent sur sa prudence.
Lorsqu'elle passa la porte du Pendu, l'effet fut immédiat : les conversations baissèrent d'un ton, les regards se braquèrent sur elle et les rires cédèrent la place à des chuchotements insidieux. Indifférente à cet intérêt vif et soudain qu'on lui portait, Megan se dirigea vers le comptoir, se hissa sur l'un des tabourets, sortit vingt livres et réclama de quoi manger. Sans cacher sa surprise, le patron du pub, aussi chargé du service, alla passer commande dans la minuscule cuisine nichée à l'arrière de l'établissement, puis revint vers son étrange cliente.
- Qu'est-ce que tu fais ici, toute seule ?
- J'ai besoin d'une bonne raison pour ça ? Je paye, on me sert, c'est comme ça que ça marche, non ?
- Tu es mineure, et je ne t'ai jamais vue. Ça me fait au moins deux raisons de te poser des questions.
- Moi aussi, j'ai des questions. Je cherche la maison des Riddle.
Si Megan s'était mise à hurler des insultes en javanais, debout sur son tabouret, la réaction des clients n'aurait pas été différente. Ils se turent tous en la regardant, écarquillèrent les yeux, se dévisagèrent les uns les autres, puis se remirent à parler dans un brouhaha assourdissant étonnant pour un nombre de convives aussi limité. Le barman jeta à la jeune fille un regard méfiant.
- Qu'est-ce que tu lui veux, à cette baraque ?
- Je voudrais aller la voir.
- Ce n'est pas un endroit pour les enfants.
- Je ne vous ai pas demandé votre avis juste l'adresse.
- Pas besoin d'adresse, intervint une autre voix. Tu ne pourras pas la rater.
Megan se tourna vers une femme au visage tiré et aux yeux gris qui s'était approchée, le regard grave.
- Mais tu ne devrais pas y aller, ajouta-t-elle avec sérieux. Il s'est passé des choses terribles, là-bas.
- Je sais pour le meurtre des Riddle en 1943 et celui de Frank Bryce en août, répliqua Megan, nullement impressionnée. Qu'est-ce que vous croyez ? Que celui qui les a tués est toujours là-bas ?
En toute honnêteté, cela aurait arrangé la jeune fille, que Voldemort l'attende sur place. Mais elle se doutait bien que la tâche ne serait pas aussi facile.
- C'est Bryce qui a tué les Riddle, répliqua un vieil homme assis à la gauche de Megan. On le sait tous.
- Et il s'est suicidé par état de conscience ? ironisa la jeune fille. Il a été assassiné.
- C'est Morfin Gaunt le vrai meurtrier, intervint le patron du bar en essuyant nerveusement un verre sale.
- Tous les Gaunt sont sûrement des meurtriers, acquiesça la femme aux yeux gris. Ils sont tous fous. Mais Frank était tout de même vraiment très bizarre, crut-elle bon d'ajouter. Et on ne sait pas non plus comment il est mort. C'était comme pour les Riddle : aucune trace de blessure ou d'empoisonnement, rien d'anormal. Ils disent que, lui aussi, il est « mort de peur ».
Il y eut un rire sans joie dans le pub, et Megan se douta que, pour les Moldus, cette situation ne devait en effet n'avoir aucun sens, mais pour elle il était évident qu'un sortilège de Mort les avait frappés. Voldemort avait tué sa famille, et lorsqu'il était revenu sur les lieux cet été, il avait dû rencontrer Frank Bryce et le tuer pour faire propre, ou encore parce que le jardinier s'était trouvé sur sa route, peu importait. Rien que les Moldus ne pouvaient comprendre.
- Et vous croyez que je vais mourir de peur aussi, si j'y vais ? s'amusa la jeune fille. Vous croyez que la maison est hantée, que c'est elle qui les tue ? Pas moi.
- Personne n'y est retourné depuis qu'on a emmené le corps de Frank, dit la femme. Et personne ne devrait y retourner. Cette maison est maudite.
- Ça, ce n'est pas impossible, admit Megan.
Le patron déposa devant elle l'assiette qu'elle avait commandée, et elle se mit à manger goulûment sous les regards intrigués et méfiants des clients.
- Alors, lança-t-elle lorsqu'elle eut apaisé sa fringale, des pâtes enroulées autour de sa fourchette. Où est-ce que je peux la trouver, cette maison maudite ?
- Au sommet de la colline qui domine le village, répondit la femme. Je t'ai dit, tu la reconnaîtras.
- Super.
- Qui est-ce que tu es, exactement ? s'enquit le patron avec un air mauvais.
- Demi, répondit Megan en haussant les épaules. Les Riddle étaient plus ou moins de ma famille.
Si on la considérait comme la « fille » de Voldemort, il s'agissait de ses ancêtres.
- Demi Riddle ? répéta la femme d'un air épouvanté.
- On peut dire ça.
En réalité, l'idée d'être liée par un moyen autre que magique à Voldemort répugnait à la jeune fille, mais elle aimait la peur qu'elle lisait dans les yeux des villageois.
- Personne n'a jamais entendu parler de toi, répliqua un autre vieux client. Tu es la fille de cette traînée de Gaunt ? Celle qui s'est mariée à ce Tom, avec qui il est parti à Londres ?
- Rien à voir avec ma mère, répondit Megan avec plus d'agressivité qu'elle ne l'aurait cru.
Megan tenta d'assembler ces pièces dans son esprit. Deux ans auparavant, dans la Chambre des secrets, Voldemort avait évoqué son véritablement nom légué par son « Moldu de père », et sa mère sorcière héritière de Salazar Serpentard. Ce n'était cependant pas pour se lancer dans l'arbre généalogique du mage noir qu'elle était venue.
- Merci pour le repas, aubergiste, lança-t-elle sarcastiquement une fois son plat terminé. Et merci pour les infos, ajouta-t-elle à l'adresse des clients.
Elle sauta au bas de son tabouret, traversa le groupe de buveurs et ressortit dans l'air froid de la fin d'après‑midi anglaise. Elle qui détestait être au centre de l'attention, elle devait admettre qu'elle avait aimé son petit effet sur les villageois. Et au moins, maintenant, elle avait le ventre plein et savait où se rendre : les indications de la femme aux yeux gris avaient été suffisantes pour retrouver la maison. Probablement le plus imposant bâtiment du village après l'église, elle se dressait effectivement au sommet d'une colline surplombant le village, avec une vue imprenable sur le cimetière, et sa réputation de maison hantée devait être due en grande partie à son apparence lugubre. Bien que le manoir ait certainement été magnifique par le passé, il inspirait désormais plus la crainte que l'admiration : certaines de ses fenêtres étaient condamnées par des planches, le toit était dépourvu de tuiles en plusieurs endroits, et la façade était envahie d'un lierre épais qui poussait en toute liberté. La bâtisse était humide, délabrée et déserte, et serait le nouveau foyer de Megan jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ce qu'elle cherchait.
Gravir la colline jusqu'au manoir ne fut pas une mince affaire. Les bottines de cuir de Megan étaient de vieilles chaussures qui laissaient de plus en plus passer l'humidité, elle avait les pieds gelés et le souffle court lorsqu'elle arriva au bout du sentier, devant la grande grille rouillée qui délimitait le terrain des Riddle. Celle-ci n'était plus fermée, ce qui évita à la jeune fille de passer quelques minutes de plus dans le froid à la déverrouiller avec une de ses épingles à cheveux. Le jardin de la propriété était retourné à l'état sauvage malgré les efforts du vieux jardinier depuis la mort de ses employeurs : des ronces et des épines de rose s'accrochèrent dans le pantalon de Megan, et elle dut éviter des buissons d'orties et piétiner quelques fougères avant d'atteindre la porte. L'hiver n'avait pas eu raison de toute végétation nuisible, et Megan avait du mal à imaginer Voldemort enjamber des branches épineuses, relevant les pans de sa robe de sorcier pour ne pas la déchirer, mais après tout elle ignorait quelle forme avait actuellement le Seigneur des Ténèbres. Le vent soufflait à travers la maison, mais il y faisait moins froid qu'à l'extérieur. Megan observa les portraits suspendus aux murs, laissés-là après la mort des propriétaires – la jeune fille fut surprise que personne ne soit venu les voler. Les Riddle étaient une longue lignée d'hommes et de femmes globalement élégants et agréables à l'œil, d'après les peintures qu'elle éclaira avec une lampe de poche, achetée à la gare routière de Little Whinging. Il y avait tout de même quelque chose de passablement inquiétant dans leurs regards éteints qui s'illuminaient à la lueur de la lampe torche, ce qui devait justifier que les tableaux n'aient pas été emmenés. Sous l'un des portraits était gravé un nom qui attira l'attention de la jeune fille : « Tom Riddle Senior ». Le père de Voldemort. Megan contempla longtemps le visage de celui qui avait engendré l'un des pires fléaux du monde magique. Sans cet homme, ses parents seraient vivants. Animée d'une soudaine colère, Megan arracha le tableau à sa fixation, se dirigea à grands pas vers le salon, jeta le tableau dans le foyer de la cheminée, craqua une des allumettes qu'elle avait prises chez les Pettigrew et la jeta sur la toile. Il ne fallut pas longtemps au portrait pour s'enflammer. Megan regarda le visage fondre sans émoi, les flammes se reflétant dans ses yeux noirs. Lorsque le visage de Tom Riddle Senior eut disparu, la jeune fille se laissa tomber dans le fauteuil qui se trouvait derrière elle. Mais elle en bondit aussitôt. Quelque chose l'avait saisie à la seconde où elle s'était assise, quelque chose de puissant et de sombre. C'était une aura vibrante et mauvaise, mais familière. Elle l'avait déjà sentie auparavant : dans la Forêt interdite au cours d'une retenue en première année, puis dans la Chambre des Secrets. Voldemort était venu ici, elle le sentait partout.
- Enfin, souffla-t-elle. Je t'ai retrouvé.
Elle marchait enfin dans ses traces, la piste était chaude. Il restait désormais à suivre cette piste pour retrouver Voldemort.
Le feu illuminait maintenant le salon, et réchauffait la pièce. Megan posa son sac sur le fauteuil et regarda autour d'elle. La plus grande partie de la pièce avait été vidée, probablement par des vandales. Ceux-ci n'avaient cependant pas pu emmener la lourde table en bois de chêne qui trônait là. Sur celle-ci, des rouleaux de parchemins étaient abandonnés, une trace évidente du passage de sorciers. Mais lorsque la jeune fille les déroula, ils étaient vierges.
- Je n'y crois pas une seconde, murmura-t-elle.
Elle retourna vers son sac et plongea la main dedans. Après avoir longuement fouillé, elle finit par en ressortir un Révélateur – une grosse gomme rouge vif – avec laquelle elle s'empressa de frotter les documents. Comme elle s'y attendait, des mots apparurent sous ses doigts. La plupart étaient relatifs au Tournoi des Trois Sorciers, des informations prises en note d'une main malhabile, mais précises. Alors que le déroulement de la compétition était supposé rester secret jusqu'à son annonce à Poudlard, ces documents, qui semblaient dater de l'été passé, faisaient état du détail de chacune des épreuves : les consignes de chacune, le personnel affecté, les obstacles mis en place, les dates, jusqu'au déroulement de la cérémonie de remise du premier prix. Megan survola les informations relatives à la seconde tâche, retenant que les champions allaient devoir plonger dans le lac et donc trouver un moyen de respirer sous l'eau et d'affronter les créatures sous-marines qu'ils rencontreraient, mais ce n'était pas ce qui l'intéressait. Non, Megan était plutôt intéressée par le fait que seul le ministère de la magie et les directeurs des écoles participantes devaient connaître ces informations. Comment Voldemort, et probablement Pettigrew, se les étaient-ils procurées ? Les mots d'une lettre de Sirius lui revinrent en tête : « En réalité, je pense que Tu-Sais-Qui a piégé Bertha Jorkins, et qu'elle lui a appris que le Tournoi des Trois Sorciers aurait lieu cette année à Poudlard, et qu'il a envoyé Karkaroff s'en servir pour éliminer Harry. Le fait que quelqu'un ait tenté d'empêcher Maugrey de venir à Poudlard ne fait que renforcer cette théorie. Méfie-toi de Karkaroff. » Il semblait que le fugitif avait vu juste : Jorkins travaillait au département des jeux et sports magiques, elle connaissait chaque détail concernant le Tournoi des Trois Sorciers, et il était hautement probable que ces informations aient émané d'elle.
Un autre parchemin ne contenait que des mots écrits à travers le rouleau sans logique apparente : « toujours fidèle – Maugrey professeur – labyrinthe – obtenir sa confiance – évadé – soumis à l'Imperium – Coupe – remplacer – veiller sur lui – Portoloin – Polynectar – doit gagner ». C'était une sorte de brouillon, des idées jetées à la-vite, et rien de tout cela n'avait de sens pour Megan. Elle comprenait seulement que Voldemort savait que le Tournoi se déroulait actuellement à Poudlard, et que Maugrey était sorti de sa retraite pour devenir professeur à Poudlard l'espace d'une année. Mais quel était le plan ? Comment avait-il exploité ces informations ? Y était-il pour quelque chose dans la nomination de Potter ? Autant de questions auxquelles seul Voldemort avait la réponse. « Toujours fidèle » pouvait faire référence à Karkaroff, comme l'avait suggéré Sirius. Les pièces se mettaient en place : Voldemort et son serviteur – Pettigrew, vraisemblablement – avaient piégé Bertha Jorkins, lui avaient extorqué les informations relatives au Tournoi des Trois Sorciers, et en avaient profité pour infiltrer Karkaroff à Poudlard. Celui-ci avait donc inscrit Potter au tournoi, et devait être l'auteur de l'agression qu'avait subi Fol Œil en septembre afin de l'empêcher de venir à Poudlard. Le plan devait être de faire tuer le garçon au cours de la compétition, même si cela ne l'éclairait pas sur la manière dont le Seigneur des Ténèbres comptait s'y prendre pour revenir au pouvoir.
Megan fouilla le reste du manoir, mais hormis des squelettes de rongeur et un lit défait, elle ne trouva rien. Pourtant, elle était loin d'être aussi déçue que lors de son séjour à Killiney Hill : cette fois, elle touchait au but.
