LE VRAI VISAGE DE BARTY CROUCH
Lorsqu'arriva le mois de mars, le temps devint plus sec mais des vents implacables écorchaient le visage et les mains des élèves chaque fois qu'ils sortaient dans le parc. Le courrier était retardé en raison des bourrasques qui détournaient les hiboux de leurs itinéraires. Celui que Potter avait envoyé à Sirius pour lui indiquer la date du prochain week-end à Pré-au-lard revint le vendredi matin, la moitié de ses plumes retournées. Le garçon avait à peine détaché de sa patte la réponse de Sirius qu'il s'envola à nouveau, de peur d'avoir à repartir avec une autre lettre. Le message du fugitif était presque aussi bref que le précédent :
Trouve-toi devant la clôture, au bout de la route de Pré-au-lard (après Derviche et Bang) samedi après‑midi à deux heures. Apporte autant de provisions que tu le pourras. Megan ne sera pas des nôtres.
- Mais quel goujat ! s'exclama Megan, outrée.
- Il n'est quand même pas revenu à Pré-au-lard ? s'exclama Ron, incrédule.
- Il faut croire que si, répondit Megan, qui avait oublié que ses amis ignoraient la présence du fugitif dans les montagnes.
- Je n'arrive pas à y croire, murmura Potter d'une voix tendue. S'il se fait attraper...
- Jusqu'à maintenant, il s'est bien débrouillé, non ? fit remarquer Ron. Et il n'y a plus de Détraqueurs pour surveiller le village. Mais pourquoi ne veut-il pas que tu viennes, Megan ?
- Parce qu'il pense que je suis toujours auprès de ma famille, mentit la jeune fille. Tu as dû lui en parler dans tes lettres, non ? ajouta-t-elle à l'attention de Potter.
- Oui, mais je croyais lui avoir dit que tu étais revenue…
Le garçon replia la lettre d'un air songeur, et finalement, à la fin du repas, il avait la mine joyeuse. Quant à Megan, elle avait l'esprit ailleurs : maintenant que la deuxième tâche avait eu lieu, il allait être temps pour elle de partir pour l'Albanie. Sirius leur ayant donné rendez-vous le samedi après-midi, elle décida de fixer la date de son départ au dimanche. Cependant, il lui restait des détails à régler d'ici-là. Elle avait passé plusieurs semaines à apprendre l'albanais dans le maigre rayon de la bibliothèque disponible dans cette langue. Sa connaissance de la langue était aujourd'hui rudimentaire, mais elle suffirait, et puis elle apprendrait d'autant plus vite une fois sur place. Elle avait aussi fixé son itinéraire, et prévu de changer l'argent qu'il lui resterait une fois arrivée en Albanie. Elle savait où et comment chercher Voldemort, et cette fois elle était certaine de retrouver sa trace. Cependant, elle ne devrait pas attirer l'attention, et aller d'hôtels en auberges ne serait pas un bon moyen d'y parvenir. Elle avait donc envoyé une lettre à Charlie Weasley quelques jours plus tôt : ayant gagné sa confiance au cours de l'été, elle espérait qu'il accepterait de l'aider sans poser trop de questions. La terrible météo ralentissait certainement la réponse du jeune homme, mais Megan espérait qu'elle n'empêcherait pas son colis de lui être livré avant le dimanche.
Les cours de la journée passèrent à grande vitesse. Megan consacra l'essentiel de son temps à gribouiller des expressions albanaises dans les marges de ses parchemins, pour réviser. Le dernier cours de l'après‑midi était le cours commun de potions avec les Serpentard. Draco, Crabbe et Goyle se trouvaient déjà à l'entrée de la salle en compagnie de Pansy Parkinson et de sa bande de filles de Serpentard lorsque Megan et ses amis arrivèrent. Ils ricanaient bruyamment en regardant quelque chose que la jeune fille ne pouvait voir. La tête de bouledogue surexcité de Parkinson se pencha derrière la robuste épaule de Goyle, les yeux fixés sur le quatuor.
- Les voilà ! Les voilà ! gloussa-t-elle.
Le cercle des Serpentard se brisa et Megan vit que Parkinson tenait un magazine à la main – Sorcière-Hebdo. La photo animée de la couverture montrait une sorcière aux cheveux bouclés qui souriait de toutes ses dents en pointant sa baguette magique sur un énorme gâteau.
- Tiens, Granger, il y a quelque chose qui devrait t'intéresser, là-dedans ! s'exclama la fille.
Elle jeta le magazine à Hermione qui l'attrapa au vol, l'air surpris. Au même moment, la porte du cachot qui servait de classe s'ouvrit et Snape leur fit signe d'entrer. Comme d'habitude, Megan, Ron, Hermione et Potter allèrent s'asseoir au fond de la salle. Dès que Snape eut tourné le dos pour écrire au tableau la liste des ingrédients de la potion du jour, Hermione feuilleta rapidement le magazine sous sa table et finit par trouver ce qu'elle cherchait dans les pages centrales. Les trois autres se penchèrent pour lire par-dessus son épaule. Une photo en couleurs de Potter accompagnait un court article intitulé :
LA BLESSURE SECRÈTE DE HARRY POTTER LE MAL-AIMÉ
C'est sans nul doute un garçon différent des autres – mais qui pourtant ressent comme les autres les tourments de l'adolescence, écrit Rita Skeeter. Privé d'amour depuis la disparition tragique de ses parents, Harry Potter pensait avoir trouvé à quatorze ans une consolation auprès de son amie de cœur, Hermione Granger, issue d'une famille moldue et elle aussi élève au collège Poudlard. Il était loin de se douter qu'il allait bientôt subir un nouveau choc affectif dans une vie déjà marquée par le malheur.
Miss Granger, une jeune fille ordinaire mais ambitieuse, semble éprouver pour les sorciers célèbres une attirance particulière que Harry ne peut satisfaire à lui tout seul. Depuis l'arrivée à Poudlard de Viktor Krum, l'Attrapeur de l'équipe de Quidditch de Bulgarie et héros de la dernière Coupe du Monde, Miss Granger paraît s'amuser beaucoup de l'affection que lui portent les deux garçons. Krum, qui s'est de toute évidence pris de passion pour la tortueuse Miss Granger, l'a déjà invitée à lui rendre visite en Bulgarie pendant les prochaines vacances d'été et ne cesse de lui répéter qu'il n'a « jamais ressenti quelque chose d'aussi fort pour une autre fille ». Il n'est toutefois pas certain que ce soit le charme discutable de Miss Granger qui ait eu sur le malheureux un tel pouvoir d'attraction. « Elle est vraiment laide », n'hésite pas à affirmer Pansy Parkinson, une jeune fille vive et séduisante, élève de quatrième année. « Mais elle est très ingénieuse et serait bien capable d'avoir fabriqué un philtre d'amour. Je crois que c'est comme ça qu'elle y arrive. »
Bien entendu, les philtres d'amour sont interdits à Poudlard et il ne fait aucun doute qu'Albus Dumbledore s'appliquera à vérifier l'exactitude de ces affirmations. En attendant, les admiratrices de Harry Potter devront espérer qu'à l'avenir il saura mieux choisir l'élue de son cœur.
- « Les admiratrices de Harry Potter » ? répéta Megan, dubitative.
- Je te l'avais dit ! murmura Ron à Hermione qui contemplait l'article d'un air perplexe. Je te l'avais dit de ne pas contrarier Rita Skeeter ! Maintenant, voilà ce qui arrive : elle te fait apparaître comme une sorte de... de gourgandine !
L'expression de surprise s'effaça du visage d'Hermione et elle réprima un éclat de rire.
- De gourgandine ? répéta-t-elle, secouée d'un rire silencieux.
- C'est comme ça que ma mère les appelle, marmonna Ron, les oreilles écarlates.
- Si c'est tout ce que Rita est capable de faire, ça veut dire qu'elle commence à faiblir, murmura Hermione qui continuait de rire sans bruit.
Elle jeta l'exemplaire de Sorcière-Hebdo sur une chaise vide à côté d'elle.
- Complètement idiot, tout ça.
Elle se tourna vers les Serpentard qui les observaient à l'autre bout de la salle pour voir si l'article de Rita Skeeter avait produit l'effet escompté, et leur adressa un signe de la main, accompagné d'un sourire sarcastique. Puis Megan, Ron, Potter et elle sortirent de leurs sacs les ingrédients nécessaires à la fabrication d'une potion d'Aiguise-Méninge.
- Il y a quand même quelque chose de bizarre, dit Hermione une dizaine de minutes plus tard, son pilon suspendu au-dessus d'un bol rempli de scarabées. Comment Rita Skeeter a-t-elle fait pour savoir ?
- Pour savoir quoi ? demanda Megan. Tu as vraiment fabriqué de philtre d'amour ?
- Ne dis pas de bêtises, répliqua sèchement Hermione en recommençant à piler ses scarabées. Je me demande simplement comment elle a pu savoir que Viktor m'avait invitée à venir le voir cet été.
Elle rougit et évita délibérément le regard de Ron.
- Quoi ? dit Ron en lâchant son pilon qui tomba dans son bol avec un bruit sec.
- Il me l'a proposé juste après m'avoir sortie du lac, marmonna Hermione. Quand il a été débarrassé de sa tête de requin, Madame Pomfrey nous a donné des couvertures à tous les deux et là, il m'a entraînée un peu à l'écart et il m'a dit que, si je ne faisais rien de spécial l'été prochain, il aimerait bien que...
- Et qu'est-ce que tu lui as répondu ? demanda Ron.
Il avait repris son pilon mais, trop occupé à regarder Hermione, il l'écrasait consciencieusement sur son bureau sans s'apercevoir que son bol se trouvait à une bonne quinzaine de centimètres.
- Et en plus, il a vraiment dit qu'il n'avait jamais ressenti quelque chose d'aussi fort pour une autre fille, reprit Hermione en devenant si écarlate que Megan sentait presque de la chaleur émaner de son visage. Mais comment Rita Skeeter a-t-elle pu l'entendre ? Elle n'était pas là... Ou alors peut-être qu'elle y était quand même ? Peut-être qu'elle a aussi une cape d'invisibilité et qu'elle a réussi à se faufiler dans le parc pour assister à la deuxième tâche...
- Et qu'est-ce que tu lui as répondu ? répéta Ron en remuant son pilon si fort qu'il fit une marque dans le bois de la table.
- Oh, j'étais beaucoup trop occupée à regarder si Harry allait enfin te sortir du lac pour...
- Je ne doute pas que votre vie personnelle soit absolument passionnante, Miss Granger, dit une voix glaciale derrière eux, mais je vous demanderai de ne pas choisir mon cours pour en faire bénéficier vos voisins. Dix points de moins à Gryffondor.
Snape s'était glissé jusqu'à leur table pendant qu'ils bavardaient et toute la classe avait à présent les yeux fixés sur eux. Draco profita de l'occasion pour faire étinceler son badge A BAS POTTER en direction du garçon.
- Ah, tiens... vous lisez des magazines en cachette, maintenant, ajouta Snape en prenant l'exemplaire de Sorcière-Hebdo. Dix autres points de moins à Gryffondor... Oh, mais bien sûr...
Les petits yeux noirs de Snape étincelèrent lorsqu'il tomba sur l'article de Rita Skeeter.
- Je comprends... Potter doit mettre à jour son dossier de presse...
Les rires des Serpentard résonnèrent dans le cachot et un sourire mauvais retroussa les lèvres minces de Snape. Il commença alors à lire l'article à haute voix :
- « La blessure secrète de Harry Potter le mal-aimé » ... Eh bien, eh bien, Potter, qu'est-ce qui ne va pas ? « C'est sans nul doute un garçon différent des autres » ...
Megan sentit que si la situation tournait une fois de plus en humiliation d'Hermione, Dumbledore ne pourrait pas l'empêcher de tuer Snape. Le professeur, savourant le visage rougi de honte de Potter, marquait une pause à la fin de chaque phrase pour laisser le temps aux Serpentard d'éclater d'un grand rire. Lu à haute voix par Snape, l'article paraissait dix fois pire.
- « Les admiratrices de Harry Potter devront espérer qu'à l'avenir il saura mieux choisir l'élue de son cœur ». Voilà qui est très émouvant, dit-il, en refermant le magazine dans l'hilarité générale des Serpentard. Je crois que je ferais bien de vous séparer, tous les quatre, pour que vous puissiez vous concentrer sur vos potions plutôt que sur la complexité de votre vie sentimentale. Weasley, vous restez ici, Miss Granger, vous allez là-bas, à côté de Miss Parkinson, Miss Buckley irez à côté de Mr Malfoy, et vous, Potter, à la table qui se trouve devant mon bureau. Allez, dépêchez-vous.
Megan prit une soudaine bouffée d'air, comme si elle comptait rester en apnée jusqu'à la fin de l'heure. Elle allait passer tout le cours à côté de Draco. Elle n'avait plus passé autant de temps en sa présence depuis maintenant quatre ans. Elle ramassa ses ingrédients et son chaudron, puis rejoignit sa nouvelle place, sans reprendre son souffle. Draco fit mine de l'ignorer, occupé à piler ses scarabées avec la plus grande application. Megan l'imita : elle réduisit les insectes en une poudre extrêmement fine, persuadée que si elle dirigeait toute son attention sur cette tâche, elle ne s'apercevrait pas que le garçon était assis à quelques centimètres d'elle. Lorsqu'elle n'eut plus rien à piler, elle entreprit de couper les racines de gingembre. Ses lamelles étaient si fines qu'elles paraissaient transparentes. Mais son esprit n'avait toujours pas oublié la présence de Draco.
- La deuxième tâche est passée, dit le garçon à voix basse alors que Megan versait ses ingrédients dans son chaudron.
Elle sursauta et fit tomber des lamelles au sol. Elles étaient trop fines pour que Megan parvienne à les retrouver.
- Je sais, j'étais là, répondit-elle, sur la défensive.
Draco faisait mine d'être penché sur son livre de potions pour que personne ne l'entende parler à la Gryffondor.
- Tu n'es pas encore partie ?
- Je vois que tu as hâte que je m'en aille.
Le garçon était sur le point de répondre lorsqu'on frappa à la porte du cachot.
- Entrez, dit Snape.
Toutes les têtes se tournèrent vers la porte et le professeur Karkaroff apparut. Les élèves le suivirent des yeux tandis qu'il s'approchait du bureau du professeur de potions. Il avait l'air nerveux, tortillant à nouveau l'extrémité de son bouc autour de son index.
- Il faut que nous parlions, dit Karkaroff à Snape, sans autre préambule.
Il semblait si soucieux de n'être pas entendu des autres qu'il parlait en remuant à peine les lèvres. Il avait l'air d'un ventriloque pas très doué. Megan plissa des yeux en l'observant, satisfaite d'être au premier rang pour pouvoir écouter. Qu'est-ce que ces deux anciens Mangemorts pouvaient bien avoir à se dire ?
- Nous parlerons après mon cours, murmura Snape, mais Karkaroff l'interrompit.
- Je veux que nous parlions maintenant, Severus, sinon tu vas encore te défiler. Tu essayes toujours de m'éviter.
- Après le cours, répliqua sèchement le professeur.
Karkaroff paraissait extrêmement inquiet et son interlocuteur avait l'air furieux. Cédant à l'injonction, le directeur de Durmstrang resta près du tableau noir, avec l'intention très nette d'empêcher Snape de filer à la fin de la classe. Megan aurait payé cher pour pouvoir assister à l'échange qui allait suivre, mais elle eut beau traîner autant que possible pour ranger ses affaires lorsque la cloche sonna, elle ne parvint pas à rester suffisamment longtemps pour les écouter parler. Mais lorsqu'elle retrouva Ron et Hermione dans le couloir, elle s'aperçut que Potter, lui, avait trouvé le moyen de rester en arrière.
- Qu'est-ce que Karkaroff veut à Snape, à votre avis ? s'enquit Ron, curieux.
- On devrait bientôt le savoir, répondit Megan, pour une fois satisfaite du comportement de Potter.
Karkaroff fut le premier à ressortir du cachot, l'air à la fois inquiet et furieux, quelques minutes plus tard. Potter le suivait de près.
- Alors ? demanda Hermione en s'éloignant avec ses amis de la porte du cachot.
- Je n'ai pas bien compris, avoua Potter. Karkaroff a montré à Snape quelque chose sur son bras, en disant « qu'elle n'avait jamais été aussi nette » depuis longtemps, et Snape a eu l'air furieux, il lui a demandé de « cacher ça ».
- C'est bizarre, commenta Ron en fronçant les sourcils. Qu'est-ce que ça peut bien être ?
Pour Megan, la réponse était évidente : il s'agissait de la Marque des Ténèbres, imprimée dans l'avant-bras gauche de tous les fidèles de Voldemort en signe de leur appartenance au cercle fermé des Mangemorts. Et le fait que Karkaroff l'ait trouvée particulièrement nette ne pouvait signifier qu'une chose : le Seigneur des Ténèbres reprenait des forces.
La jeune fille quitta ses amis après le dîner pour descendre aux cuisines de Poudlard : elle partait dans deux jours pour l'Albanie et avait besoin de réunir de nombreuses victuailles. Les elfes se firent une joie de lui préparer du pain, des fruits, de la viande et des légumes, ensorcelés pour mieux se conserver. Megan remarqua cependant que Dobby évitait son regard et son contact : il la considérait encore comme une Malfoy et avait toujours aussi peur d'elle. La jeune fille s'aperçut alors que l'elfe était susceptible de connaître le secret de son lien avec Voldemort, lui qui avait vécu toute sa vie au sein du manoir Malfoy, petite créature dont on ignorait suffisamment la présence pour ne pas s'apercevoir qu'on livrait devant lui des secrets. Après tout, les Malfoy n'auraient jamais cru que quelqu'un allait élaborer un stratagème pour faire libérer leur elfe. Il était donc bon que la créature la craigne toujours : ainsi, il n'oserait pas aller parler à Potter de son histoire.
Le lendemain, Megan, Ron, Hermione et Potter quittèrent le château à midi, sous le faible soleil aux reflets argentés qui illuminait le parc. Le temps se montra plus clément qu'il ne l'avait été depuis le début de l'année et, lorsqu'ils arrivèrent à Pré-au-lard, tous quatre avaient ôté leurs capes qu'ils avaient jetées sur l'épaule. Les provisions demandées par Sirius se trouvaient dans le sac de Potter : au cours du déjeuner, ils avaient réussi à subtiliser une douzaine de cuisses de poulet, une miche de pain et une flasque de jus de citrouille. Ils s'arrêtèrent chez Gaichiffon pour acheter un cadeau à Dobby. Ils s'amusèrent à choisir les chaussettes les plus affreuses qu'ils purent trouver, dont une paire ornée d'étoiles lumineuses or et argent, et d'autres qui se mettaient à hurler lorsqu'elles devenaient trop odorantes. Megan s'étonna de cette soudaine envie de faire plaisir à l'elfe, et Ron et Hermione lui apprirent alors que Potter n'avait pas eu lui-même l'idée de la Branchiflore pour la deuxième tâche : c'était Dobby qui lui avait fourni la plante dix minutes avant le début de l'épreuve. Megan s'en trouva atterrée. Une fois de plus, Potter avait contourné les règles il méritait de moins en moins sa place dans le Tournoi, et elle le méprisait de plus en plus. Elle savait que Cedric, Fleur et Krum, eux, avaient trouvé le moyen de se rendre au fond du lac par eux-mêmes. Potter ne faisait que tricher depuis le début.
À une heure et demie, alors que Megan était toujours d'une humeur massacrante, ils se dirigèrent vers la grand-rue, passèrent devant Derviche et Bang et poursuivirent leur chemin vers la sortie de Pré-au-lard. Megan n'était pas supposée s'être déjà rendue dans cette partie du village, et elle fit semblant de suivre ses amis le long de l'allée sinueuse qui les mena dans la campagne qui entourait le village, vers la montagne qui dominait Pré-au-lard. Comme la dernière fois, Sirius, sous sa forme canine, attendait les pattes posées sur la plus haute barre de la clôture, des journaux dans sa gueule.
- Bonjour, Sirius, dit Potter lorsqu'il fut arrivé devant lui.
Le chien noir flaira le sac avec avidité, puis se tourna vers Megan en aboyant et en grognant. La jeune fille agita la main pour l'éloigner d'elle d'un air agacé. Elle ne pouvait rien dire devant les autres, mais il était évident que Sirius lui reprochait de ne pas avoir suivi ses conseils et d'avoir de nouveau quitté la sécurité de l'école. Finalement, le chien fit volte-face et traversa d'un bon pas l'étendue broussailleuse qui montait en pente douce vers la montagne. Megan, Ron, Hermione et Potter passèrent par-dessus la clôture et le suivirent. Sirius les conduisit vers sa grotte. Il avançait toujours rapidement, distançant les quatre autres. Au bout d'une demi-heure d'escalade laborieuse, ils atteignirent enfin la caverne fraîche et sombre qui servait de repaire au fugitif. Buck était toujours là, attaché à un gros rocher. Tous les quatre s'inclinèrent devant lui, la bête fléchit ses genoux couverts d'écaillés et consentit à laisser Hermione caresser les plumes de son cou tandis que Sirius reprenait forme humaine. Il portait toujours sa vieille robe grise en lambeaux, et Megan ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait dû lui amener des vêtements propres. Il était dans le même état lamentable que la dernière fois qu'ils s'étaient vus, trois semaines plus tôt.
- Du poulet ! dit-il d'une voix rauque après avoir jeté par terre les vieux numéros de la Gazette du Sorcier qu'il avait portés dans sa gueule sous sa forme de chien.
Potter ouvrit son sac et lui donna les cuisses de poulet et le pain, enveloppés dans une serviette.
- Merci, dit Sirius.
Assis sur le sol de la caverne, il déplia la serviette, saisit un pilon et le dévora.
- Jusqu'à maintenant, j'ai surtout mangé des rats. Je ne peux pas me permettre de voler de la nourriture à Pré-au-lard. Je risquerais de me faire repérer.
Il sourit à son neveu et lui affirma qu'il ne faisait que son devoir de parrain. Potter s'efforça de sourire à son tour, mais sans parvenir à dissimuler son inquiétude. Sirius reprit d'un ton plus sérieux :
- Je tiens à être sur place. Ta dernière lettre... Enfin, disons que les choses semblent de plus en plus louches. J'ai volé la Gazette du Sorcier chaque fois que je voyais quelqu'un la jeter et, apparemment, je ne suis pas le seul à m'inquiéter.
Il montra d'un signe de tête les numéros du journal qu'il avait jetés par terre. Ron les ramassa et commença à les lire.
- Et si quelqu'un te voit ? Si tu te fais prendre ? insista Potter.
- Vous êtes les seuls, avec Dumbledore, à savoir que je suis un Animagus, répondit Sirius en continuant de dévorer ses cuisses de poulet. Oh, McGonagall doit le savoir aussi, elle nous a plus ou moins aidés, à l'époque, mais elle ne sait pas quelle forme je prends.
Ron donna un coup de coude à Potter et lui tendit les numéros de La Gazette du sorcier. Il y en avait deux. Le premier avait pour titre : « La mystérieuse maladie de Bartemius Crouch ». La une du deuxième concernait Bertha Jorkins. Penchée par-dessus l'épaule de Ron, Megan s'intéressa davantage au premier numéro, qu'elle n'avait pas eu l'occasion de lire. « N'a pas été vu en public depuis le mois de novembre... la maison paraît déserte... L'hôpital Ste Mangouste pour les maladies et blessures magiques s'est abstenu de tout commentaire... Le ministère refuse de confirmer les rumeurs de maladie grave... »
- Quand on lit ça, on a l'impression qu'il est en train de mourir, commenta Megan. Mais il ne doit pas être si malade que ça, s'il a été capable de venir jusqu'ici...
- Mon frère est l'assistant de Mr Crouch, indiqua Ron à Sirius. D'après lui, Crouch souffre de surmenage.
- En tout cas, il avait vraiment l'air malade quand je l'ai vu de près, le soir où mon nom est sorti de la Coupe..., déclara Potter en continuant de lire l'article.
- Il a eu ce qu'il méritait pour avoir renvoyé Winky, non ? lança froidement Hermione.
Elle caressait Buck qui croquait les os de poulet laissés par Sirius.
- Je suis sûre qu'il le regrette... Il doit sentir la différence maintenant qu'elle n'est plus là pour s'occuper de lui.
- Hermione est obsédée par les elfes de maison, murmura Ron à Sirius.
Mais Sirius semblait intéressé par la nouvelle.
- Crouch a renvoyé son elfe ?
- Oui, le jour de la Coupe du Monde de Quidditch, confirma Potter.
Il se lança alors dans le récit de ce qui s'était passé ce soir-là, l'apparition de la Marque des Ténèbres, Winky qu'on avait trouvée en possession de la baguette du garçon, la fureur de Mr Crouch. Megan vit Sirius lui jeter un coup d'œil mécontent : elle ne lui avait rien raconté de tous ces détails, les jugeant insignifiants dans leur enquête sur le retour de Voldemort. Lorsque Potter eut terminé, son parrain s'était relevé et s'était mis à faire les cent pas dans la caverne.
- Résumons-nous, dit-il au bout d'un moment en brandissant une nouvelle cuisse de poulet. D'abord, vous avez vu l'elfe dans la tribune officielle. Elle gardait une place pour Mr Crouch, d'accord ?
- C'est ça, acquiescèrent les quatre collégiens d'une même voix.
- Mais Crouch n'a pas assisté au match ?
- Non, répondit Potter, il a dit qu'il avait trop de travail.
Sirius fit le tour de la caverne en silence. Puis il demanda :
- Harry, est-ce que tu as vérifié si ta baguette était toujours dans ta poche quand tu as quitté la tribune ?
- Heu...
Potter réfléchit longuement.
- Non, dit-il enfin. Je n'ai pas eu besoin de m'en servir avant d'être arrivé dans la forêt. A ce moment‑là, j'ai mis ma main dans ma poche et je n'y ai trouvé que mes Multiplettes.
Il regarda Sirius d'un air interrogateur.
- Tu veux dire que celui qui a fait apparaître la Marque des Ténèbres m'aurait volé ma baguette quand j'étais encore dans la tribune ?
- C'est possible, répondit Sirius.
- Winky n'a pas volé cette baguette ! s'exclama Hermione d'une voix perçante.
- L'elfe n'était pas la seule à se trouver dans la loge, dit Sirius qui continuait de faire les cent pas, le front plissé. Qui d'autre était assis derrière vous ?
- Plein de gens, dit Potter. Des ministres bulgares... Cornelius Fudge, les Malfoy...
- Les Malfoy ! s'écria Ron d'une voix si forte qu'elle se répercuta en écho autour de la caverne.
Surpris, Buck remua la tête d'un air inquiet. Megan décocha à son ami un regard noir.
- Je suis sûr que c'est Lucius Malfoy qui a pris ta baguette !
- Il n'y avait personne d'autre ? demanda Sirius.
- Non, répondit Potter.
- Si, Ludo Bagman était là aussi, lui rappela Megan d'un ton qui laissait clairement comprendre qu'elle le soupçonnait plus que les Malfoy.
Elle connaissait très bien la voix de Lucius, elle l'aurait reconnue, et puis ce n'était pas son genre de chaparder une baguette magique dans la poche arrière de Harry Potter au beau milieu d'un événement officiel.
- Ah oui...
- Je ne sais rien de Bagman, sinon qu'il était Batteur dans l'équipe des Frelons de Wimbourne, commenta Sirius en faisant toujours les cent pas. C'est quel genre ?
- Il est très bien, assura Potter. Il n'arrête pas de me proposer de m'aider dans le tournoi.
- Ah bon ? s'étonna Sirius en fronçant les sourcils. Et pourquoi donc ?
- Il dit qu'il me trouve sympathique.
- Mmm, marmonna Sirius, l'air songeur.
- On l'a vu dans la forêt juste avant l'apparition de la Marque des Ténèbres, lança Megan, insistante. Vous vous souvenez ?
Elle disait cela pour discréditer la théorie de Ron, mais elle savait que Bagman était avec les gobelins à qui il devait de l'argent, et elle ne l'imaginait pas une seule seconde Mangemort. Quelqu'un d'autre était responsable, quelqu'un à qui ils n'avaient pas encore pensé, mais impossible pour elle de déterminer de qui il pouvait s'agir, ce qui était profondément frustrant.
- Oui, dit Ron, mais il n'est pas resté dans la forêt. Dès qu'on lui a parlé des incidents avec les Moldus, il a filé vers le terrain de camping.
- Comment tu le sais ? répliqua Hermione. Il a transplané, mais on ne sait pas où.
- Arrêtez un peu, dit Ron d'un air incrédule, vous n'allez quand même pas prétendre que c'est Ludo Bagman qui a fait apparaître la Marque des Ténèbres ?
- Il serait plus vraisemblable que ce soit lui plutôt que Winky, dit Hermione d'un air buté.
- Qu'est-ce que je disais ? lança Ron à Sirius avec un regard éloquent. Elle est complètement obsédée par les el...
Mais Sirius leva la main pour le faire taire.
- Quand la Marque des Ténèbres est apparue et que l'elfe a été découverte avec la baguette de Harry, qu'est-ce qu'a fait Crouch ?
- Il est allé voir dans les sous-bois, répondit Potter, mais il n'y avait personne.
- Bien sûr, marmonna Sirius en continuant de marcher de long en large. Il aurait préféré mettre ça sur le dos de n'importe qui plutôt que de son elfe... Et ensuite, il l'a renvoyée ?
- Oui, s'enflamma Hermione. Il l'a renvoyée simplement parce qu'elle n'était pas restée sous sa tente à attendre de se faire piétiner...
- Hermione, tu vas nous laisser un peu tranquilles, avec tes histoires d'elfe ? s'exclama Ron.
Mais Sirius hocha la tête.
- Elle a beaucoup mieux compris que vous qui était Crouch, Ron. Si tu veux savoir ce que vaut un homme, regarde donc comment il traite ses inférieurs, pas ses égaux.
Il passa une main sur son visage recouvert d'une barbe naissante. De toute évidence, il était plongé dans une profonde réflexion.
- Toutes ces absences de Barty Crouch... Il prend la peine de demander à son elfe de lui garder une place pour la finale de la Coupe du Monde de Quidditch, mais il ne vient pas regarder le match. Il travaille avec acharnement pour faire renaître le Tournoi des Trois Sorciers, mais il ne vient pas non plus y assister... Ça ne ressemble pas à Crouch. Si, au cours de sa carrière, il a manqué une seule journée de travail pour cause de maladie, je suis prêt à manger Buck.
- Tu connais Crouch ? s'étonna Potter.
Le visage de Sirius s'assombrit, laissant apparaître un masque menaçant, voire meurtrier.
- Je le connais même très bien, répondit le sorcier à voix basse. C'est lui qui a donné l'ordre de m'enfermer à Azkaban – sans procès.
- Quoi ? s'exclamèrent Megan, Ron et Hermione d'une même voix.
- Tu plaisantes ? hoqueta Potter.
- Pas du tout, répondit Sirius en mordant à nouveau dans une cuisse de poulet. A cette époque-là, Crouch était directeur du Département de la justice magique, vous ne le saviez pas ?
Les adolescents hochèrent la tête.
- On le donnait favori comme prochain ministre de la Magie, reprit Sirius. C'est un grand sorcier, Barty Crouch, il a un grand pouvoir magique et le pouvoir, il en est avide. Oh, il n'a jamais été partisan de Voldemort, ajouta-t-il en voyant l'expression de Potter. Non, Barty Crouch a toujours été ouvertement hostile à la magie noire. Mais beaucoup de gens qui étaient opposés à la magie noire... non, vous ne comprendriez pas... vous êtes trop jeunes...
- C'est ce que Arthur a dit à la Coupe du Monde, lança Megan avec une pointe d'irritation. Essaye quand même de nous expliquer, on verra bien si on comprend ou pas !
Un sourire apparut sur le visage maigre de Sirius.
- Très bien, je vais essayer...
Il parcourut à nouveau la caverne sur toute sa longueur, puis reprit :
- Imaginez qu'aujourd'hui Voldemort soit au sommet de sa puissance. Vous ne savez pas qui sont ses partisans, vous ne savez pas qui travaille pour lui, mais vous savez qu'il est capable d'exercer son pouvoir sur des gens qu'il oblige à commettre des actes abominables malgré eux. Vous avez peur pour vous-même, votre famille, vos amis. Chaque semaine apporte son lot de nouvelles morts, de nouvelles disparitions, de nouvelles souffrances... Le ministère de la Magie est en plein désarroi, ses responsables ne savent plus quoi faire, ils essayent de tout cacher aux Moldus mais, dans le même temps, des Moldus meurent aussi. La terreur règne partout... la panique... la confusion...
Megan parvenait à imaginer, on lui avait trop souvent décrit cette période. Elle savait que ce temps-là allait revenir avec le Seigneur des Ténèbres, et c'était cette souffrance qu'elle voulait épargner à ses amis en passant son marché avec Voldemort.
- C'était comme ça, à l'époque... Des périodes comme celles-là peuvent inciter les uns au meilleur et les autres au pire. Les principes de Crouch étaient peut-être très bons au début – je n'en sais rien. Son ascension au sein du ministère a été très rapide et il a tout de suite pris des mesures radicales contre les partisans de Voldemort. Les Aurors ont reçu de nouveaux pouvoirs – celui de tuer plutôt que de capturer vivant, par exemple. Et je n'ai pas été le seul à être livré aux Détraqueurs sans procès. Crouch a combattu la violence par la violence et a autorisé contre certains suspects l'usage des Sortilèges Impardonnables. Je dirais même qu'il est devenu aussi implacable, aussi cruel, que de nombreux sorciers qui avaient choisi les forces du Mal. Lui aussi avait des partisans – beaucoup pensaient que c'était la bonne méthode et il s'est trouvé de plus en plus de sorciers et de sorcières pour le pousser à devenir ministre de la Magie. Lorsque Voldemort a disparu, tout le monde pensait que Crouch ne tarderait pas à décrocher le poste suprême. Mais il s'est alors passé un événement assez malheureux...
Sirius eut un sourire sinistre.
- Le propre fils de Crouch a été arrêté en compagnie d'un groupe de Mangemorts qui avaient réussi à convaincre leurs juges de ne pas les envoyer à Azkaban. Apparemment, ils essayaient de retrouver Voldemort pour le ramener au pouvoir.
- Le fils de Crouch a été arrêté ? murmura Hermione, le souffle coupé.
- Ouais, dit Sirius en jetant son os de poulet à Buck.
Il s'assit à nouveau et s'attaqua cette fois à la miche de pain qu'il rompit en deux. Megan ne savait même pas que Crouch avait un fils, ou même une femme.
- Un sale choc pour ce vieux Barty, j'imagine. Il aurait peut-être dû passer un peu plus de temps à s'occuper de sa famille. Il aurait mieux fait de quitter son bureau un peu plus tôt de temps en temps... Ça lui aurait permis de connaître son propre fils.
Il se mit à engloutir de gros morceaux de pain.
- Son fils était vraiment un Mangemort ? demanda Potter.
- Aucune idée, répondit Sirius, la bouche pleine. J'étais moi-même à Azkaban quand il y a été enfermé. Je n'ai appris la plupart des choses que je vous raconte qu'après ma sortie de prison. Ce qui est certain, c'est que le fils Crouch a été pris en compagnie de gens dont je suis sûr et certain qu'ils étaient des Mangemorts – mais peut-être s'est-il trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, comme l'elfe de son père.
- Est-ce que Crouch a essayé de faire sortir son fils de prison ? murmura Megan.
Sachant quel effet abominable avaient les Détraqueurs, elle n'imaginait pas qu'un père ne retourne pas ciel et terre pour épargner cela à son enfant. Mais Sirius eut un éclat de rire qui ressemblait plutôt à un aboiement.
- Crouch faire sortir son fils de prison ? Megan, je croyais que tu avais compris qui était Crouch ! Tout ce qui pouvait menacer de ternir sa réputation devait disparaître. Il consacrait sa vie entière à son unique ambition : devenir ministre de la Magie. Tu l'as vu renvoyer une elfe de maison qui lui était entièrement dévouée simplement parce qu'à cause d'elle on risquait de l'associer à nouveau à la Marque des Ténèbres. Ça suffit à montrer ce qu'il est, non ? L'affection paternelle de Crouch l'a tout juste conduit à assurer un procès à son fils mais, en fait, ce n'était qu'une occasion pour lui de montrer à quel point il haïssait ce garçon... Ensuite, il l'a envoyé droit à Azkaban.
- Il a livré son propre fils aux Détraqueurs ? dit Potter à voix basse, lui aussi choqué.
- Exactement, répondit Sirius qui n'avait plus du tout l'air amusé. J'ai vu les Détraqueurs l'amener à Azkaban, je les ai vus passer devant la porte de ma cellule. Il ne devait pas avoir plus de dix-neuf ans. Ils l'ont enfermé dans une cellule voisine de la mienne. Lorsque la nuit est tombée, il a hurlé en appelant sa mère. Mais au bout de quelques jours, il s'est tu... Tout le monde finissait par se taire... sauf ceux qui hurlaient dans leur sommeil...
Le regard de Sirius s'assombrit comme si un voile était soudain descendu devant ses yeux. Dans sa tête, il était de retour à Azkaban, de nouveau prisonnier de l'horreur et du froid. Megan eut envie de lui prendre la main, de lui rappeler qu'il était sorti, qu'il n'y retournerait jamais.
- Il est toujours à Azkaban ? demanda Potter.
- Non, répondit Sirius d'une voix éteinte. Non, il n'y est plus. Il est mort environ un an après son incarcération.
- Il est mort ?
Voilà sûrement pourquoi Megan ignorait son existence.
- Oh, il n'a pas été le seul à mourir, répondit Sirius avec amertume. La plupart des prisonniers deviennent fous et beaucoup finissent par ne plus rien manger. Ils perdent la volonté de vivre. On le savait toujours quand quelqu'un allait mourir : les Détraqueurs le sentaient et ils étaient de plus en plus excités. Ce garçon avait l'air malade quand il est arrivé. Étant donné la position importante de Crouch dans la hiérarchie du ministère, lui et sa femme ont été autorisés à lui rendre une ultime visite sur son lit de mort. C'est la dernière fois que j'ai vu Barty Crouch. Quand il est passé devant ma cellule, sa femme était tellement effondrée qu'il était obligé de la porter à moitié. Elle-même est morte peu après. De chagrin. Elle a dépéri comme son fils. Crouch n'est jamais venu demander le corps de son fils. Les Détraqueurs l'ont enterré devant la forteresse, je les ai vus creuser la tombe.
Sirius posa le morceau de pain qu'il venait de porter à sa bouche et vida d'un trait la flasque de jus de citrouille.
- Ainsi, tout s'est effondré pour le vieux Crouch au moment même où il croyait avoir tout réussi, reprit‑il en s'essuyant les lèvres d'un revers de main. Le héros promis au poste de ministre perdait d'un coup son fils et sa femme, l'honneur de sa famille et, d'après ce que j'ai entendu dire depuis mon évasion, sa popularité. En apprenant sa mort, les gens ont commencé à éprouver de la sympathie pour le fils Crouch et se sont demandé comment un garçon si jeune, issu d'une bonne famille, avait pu s'écarter à ce point du droit chemin. Ils ont fini par conclure que le vrai responsable était son père qui ne l'avait jamais beaucoup aimé. Et c'est comme ça que le poste de ministre est revenu à Cornelius Fudge tandis que Crouch était envoyé au Département de la coopération magique internationale.
Il y eut un long silence. Megan était choquée, une douleur sourde dans son estomac s'était réveillée. Comment pouvait-on ne pas aimer son enfant ? Elle n'imaginait pas une seule seconde être ainsi trahie par ses propres parents. Ils n'avaient peut-être pas vécu longtemps, mais ils l'avaient aimée, sincèrement. Même les Boyd, à qui elle avait fait vivre un enfer, ne l'auraient pas abandonnée.
- Maugrey soutient que Crouch est obsédé par la capture des mages noirs, indiqua Potter à Sirius.
- Oui, j'ai entendu dire que c'était devenu une manie chez lui, répondit Sirius. À mon avis, il pense pouvoir retrouver son ancien prestige en arrêtant un nouveau Mangemort.
- Et il est venu ici en cachette spécialement pour fouiller le bureau de Snape ! dit Ron d'un air triomphant en se tournant vers Hermione.
- Oui, et tout ça n'a rigoureusement aucun sens, dit Sirius.
- Bien sûr que si ! répliqua Ron avec fougue.
Mais Sirius fit « non » de la tête.
- Écoute-moi bien : si Crouch voulait enquêter sur Snape, pourquoi n'a-t-il pas occupé sa place de juge pendant le tournoi ? Il aurait eu un prétexte idéal pour venir régulièrement à Poudlard et le surveiller de près.
- Selon toi, Snape n'a rien à se reprocher ? demanda Megan.
Hermione l'interrompit :
- Vous pouvez dire ce que vous voulez, il n'empêche que Dumbledore fait confiance à Snape...
- Je sais, Hermione, répondit Megan avec agacement. Tout comme je sais que Dumbledore fait aveuglément confiance à tout le monde, c'est loin d'être un gage d'innocence. Crois-moi, Snape ne mérite pas cette confiance.
Elle ne pensait pas que le professeur de Potions soit le fidèle Mangemort qui opérait actuellement pour Voldemort et qui avait mis le nom de Potter dans la Coupe, mais elle maintenait qu'il était tout sauf un innocent.
- N'oublie pas que Snape a sauvé la vie de Harry quand nous étions en première année. Pourquoi est‑ce qu'il ne l'a pas laissé mourir, tout simplement ?
Megan avait déjà fait remarquer ce détail à Sirius.
- Peut-être qu'il a eu peur que Dumbledore le renvoie..., proposa Ron.
- Qu'est-ce que tu en penses, Sirius ? demanda Potter d'une voix forte pour que Megan, Ron et Hermione arrêtent de se disputer et écoutent.
- Je crois qu'ils ont raison tous les trois, répondit le fugitif en les regardant d'un air songeur. Depuis que j'ai appris que Snape était professeur ici, je me suis demandé pourquoi Dumbledore l'avait engagé. Snape a toujours été fasciné par la magie noire, il était réputé pour ça quand il faisait ses études. Un type répugnant, avec ses airs doucereux et ses cheveux gras.
Potter et Ron échangèrent un sourire.
- Quand il est arrivé à l'école, Snape connaissait plus de sortilèges que les élèves de septième année et il faisait partie d'une bande de Serpentard qui sont presque tous devenus des Mangemorts.
À sa grande surprise, Megan s'identifia aussitôt au professeur : elle aussi était arrivée à l'école en s'y connaissant mieux en magie que certains élèves de dernière année, en compagnie de Draco, Crabbe ou Goyle, tous trois fils de Mangemorts. Sirius cita des noms en comptant sur ses doigts :
- Rosier et Wilkes – ils ont tous les deux été tués par des Aurors un an avant la chute de Voldemort. Les Lestrange – c'est un couple marié – sont à Azkaban. Avery – d'après ce que j'ai entendu dire, il est parvenu à s'en tirer en prétendant qu'il avait agi sous l'influence de l'Imperium et il est toujours en liberté.
Tous ces noms étaient familiers à Megan, elle les avait vus au manoir Malfoy ou entendu parler d'eux de nombreuses fois, notamment Bellatrix Lestrange, la sœur de Narcissa, responsable de la torture des parents de Neville.
- Mais autant que je le sache, Snape n'a jamais été accusé d'être un Mangemort – ce qui ne veut pas dire grand-chose, ajouta Sirius. Beaucoup d'entre eux n'ont jamais été pris. Et Snape est sans aucun doute suffisamment rusé pour avoir réussi à échapper aux soupçons.
- Snape a été un Mangemort, asséna Megan, agacée. D'ailleurs, il connaît très bien Karkaroff, mais il préfère qu'on ne le sache pas.
- Oui, tu aurais dû voir la tête de Snape quand Karkaroff est arrivé au cours de Potions, hier ! s'exclama Potter. Karkaroff voulait parler à Snape, il lui reprochait de tout faire pour l'éviter. Karkaroff avait l'air vraiment inquiet. Il a montré à Snape quelque chose qu'il avait sur le bras, mais je n'ai pas vu ce que c'était.
- Il a montré à Snape quelque chose sur son bras ? dit Sirius, qui semblait déconcerté.
D'un geste machinal, il passa ses doigts dans ses cheveux sales puis haussa les épaules. Megan comprit qu'il ne voulait pas révéler aux trois autres qu'il s'agissait de la Marque des Ténèbres, probablement pour ne pas les effrayer. Il ne disait pas tout à Ron, Hermione et Potter.
- Je ne vois pas ce que ça peut signifier... Mais si Karkaroff est vraiment inquiet et qu'il va demander conseil à Snape...
Sirius contempla la paroi de la caverne et fit une grimace.
- Bien sûr, Dumbledore fait confiance à Snape... Tu as raison Megan de dire que Dumbledore fait toujours confiance à des tas de gens dont beaucoup d'autres se méfieraient, mais je ne peux pas imaginer qu'il lui ait confié un poste de professeur si jamais Snape a été au service de Voldemort.
Megan avait envie de leur crier au visage qu'ils étaient naïfs, qu'ils niaient l'évidence. Snape et ses parents avaient servi le Seigneur des Ténèbres ensemble, et il suffisait de remonter la manche gauche de sa robe pour prouver au monde entier qu'il avait, par le passé, prêté allégeance à Lord Voldemort. Même Dumbledore le reconnaissait !
- Dans ce cas, pourquoi Maugrey et Crouch tiennent-ils tant à fouiller son bureau ? s'entêta Ron.
- Maugrey serait bien capable d'avoir fouillé le bureau de tous les professeurs dès son arrivée à Poudlard, répondit lentement Sirius. Il prend très au sérieux son cours de Défense contre les forces du Mal. Je ne suis pas sûr que lui fasse confiance à qui que ce soit, ce qui n'a rien d'étonnant, après tout ce qu'il a vécu. En tout cas, il y a une chose qu'il faut reconnaître à Maugrey, c'est qu'il n'a jamais tué personne quand il pouvait l'éviter. Chaque fois que c'était possible, il ramenait les gens vivants. Il était intraitable mais il n'est jamais descendu au niveau des Mangemorts. Crouch, lui, c'est différent... Est-ce qu'il est vraiment malade ? Si oui, pourquoi a-t-il fait l'effort de se traîner jusqu'au bureau de Snape ? Et sinon... Que fabrique-t-il ? Qu'avait-il de si important à faire à la Coupe du Monde pour rester absent de la tribune officielle ? Et pourquoi n'est-il pas venu juger le tournoi ?
Sirius se tut, le regard toujours fixé sur la paroi de la caverne. Buck furetait autour de lui, pour voir s'il n'avait pas oublié quelques os de poulet. Enfin, Sirius se tourna vers Ron.
- Tu dis que ton frère est l'assistant de Crouch ? Tu crois que tu pourrais lui demander s'il a vu Crouch récemment ?
- Je peux toujours essayer, répondit Ron d'un air dubitatif. Mais il ne faut pas lui laisser entendre que Crouch mijote quelque chose de louche. Percy a une véritable vénération pour lui.
- Pendant que tu y es, tu pourrais aussi essayer de savoir où ils en sont de l'enquête sur la disparition de Bertha Jorkins, ajouta Sirius en montrant l'un des numéros de La Gazette du sorcier.
Il échangea un regard avec Megan : tous deux avaient la certitude que la femme était morte aux mains de Voldemort, mais le fugitif n'en savait pas autant que l'adolescente à ce sujet.
- Bagman m'a dit qu'ils n'avaient rien trouvé, répondit Potter.
- Oui, il est cité dans l'article, acquiesça Sirius. Il raconte partout que Bertha a une très mauvaise mémoire. Peut-être qu'elle a changé depuis que je l'ai connue mais, quand elle était jeune, elle n'était pas du tout étourdie – c'était plutôt l'inverse. Elle était un peu idiote, mais elle avait une excellente mémoire quand il s'agissait de colporter des ragots. Ce qui lui a valu pas mal d'ennuis, elle était incapable de se taire quand il l'aurait fallu. J'imagine qu'elle devait représenter plutôt un handicap pour le ministère de la Magie... C'est peut-être pour ça que Bagman ne se donne pas trop de mal pour la chercher...
Sirius poussa un profond soupir et se frotta les yeux.
- Quelle heure est-il ?
- Trois heures et demie, dit Hermione.
- Vous feriez bien de retourner à l'école, conseilla Sirius en se levant. Et maintenant, écoutez-moi bien...
Il regardait particulièrement Megan et Potter. Elle eut envie de lui faire remarquer que c'était lui qui, par deux fois, l'avait amenée à sortir de l'école.
- Je ne veux pas que vous quittiez le château en cachette pour venir me voir, d'accord ? Envoyez-moi des lettres ici, c'est tout. Il faudra continuer à m'informer de tout ce qui vous paraît bizarre. Mais j'insiste : pas question que vous sortiez de Poudlard sans permission. Ce serait le meilleur moyen de vous faire attaquer.
- Jusqu'ici, personne n'a essayé de m'attaquer à part un dragon et quelques Strangulots, fit observer Potter.
Sirius le regarda en fronçant les sourcils.
- Peu importe... Je ne serai tranquille que lorsque le tournoi aura pris fin, c'est-à-dire à la fin du mois de juin. Et si jamais vous parlez de moi entre vous, appelez-moi Sniffle, d'accord ?
Il rendit à Potter la flasque vide et la serviette dans laquelle il avait enveloppé les cuisses de poulet puis alla donner une petite caresse à Buck.
- Je vais vous accompagner jusqu'à l'entrée du village pour voir si je peux dénicher un autre journal.
Avant de quitter la caverne, il se transforma à nouveau en un gros chien noir puis ils descendirent tous les cinq le flanc de la montagne et retournèrent devant la clôture. En guise d'au revoir, ils caressèrent la tête du chien qui partit en courant le long du village. Les quatre élèves traversèrent Pré-au-lard en sens inverse et reprirent le chemin du château.
- Je me demande si Percy est au courant de toutes ces histoires sur Crouch, dit Ron. Mais peut-être qu'il s'en fiche... Ou peut-être qu'il l'admire justement pour ça. Percy adore les lois et les règlements. Il trouverait sûrement très bien que Crouch ait refusé de violer la loi, même pour son propre fils.
- Percy ne livrerait jamais quelqu'un de sa famille aux Détraqueurs, répondit Hermione d'un ton sévère.
- Je ne sais pas, répondit Ron. S'il pensait qu'on représente un obstacle pour sa carrière... Tu sais, il est vraiment très ambitieux...
- Molly ne le laisserait jamais faire une chose pareille, contesta Megan, outrée par l'histoire de Crouch.
Ils montèrent les marches de pierre qui menaient au hall d'entrée où de délicieux fumets en provenance de la Grande Salle annonçaient que le dîner était servi.
- Ce pauvre vieux Sniffle, dit Ron en respirant voluptueusement. Il doit vraiment t'aimer pour faire tout ça, Harry... Tu t'imagines ? Être obligé de manger des rats dans une caverne...
